TRAÎTRE À LA RACE ~ «Race Traitor»

Étant donnée la fâcheuse et confuse résurgence du concept de « race » dans les débats sur le racisme, il m’a semblé opportun et utile de republier ici un dossier paru voici quinze ans, l’été 2001, dans la revue Oiseau-tempête (n° 8).

C’est l’occasion de signaler et de saluer le travail entrepris sur le site Archives autonomies, et notamment la mise en ligne des numéros d’O.-T. et des tracts et matériels d’agitation produits par l’équipe qui réalisait cette revue, et dont je faisais partie.

Capture d’écran 2016-08-01 à 20.41.26

Capture d’écran 2016-08-01 à 20.23.04

 

Y a-t-il un lien entre les émeutes qui secouèrent Cincinnati (Ohio), début avril 2001, à la suite de l’assassinat par la police d’un jeune noir et la sélection raciste des voix [1] mise en pratique par le parti républicain pour voler les dernières élections présidentielles aux démocrates ? Dire que le racisme est un élément constitutif de la société américaine, que, depuis la grande migration des Noirs du sud vers l’industrie du nord, la question de la race est intimement liée à la question de classe, c’est déjà y apporter une réponse.

Nous publions ci-dessous trois textes de la revue américaine Race Traitor [2] ; littéralement, « Traître à la race », la revue du nouveau abolitionnisme. Ces articles valent, pensons-nous, autant par leurs faiblesses et leurs limites — et donc par les débats qu’ils peuvent alimenter — que par le sens aigu de la provocation qui s’y manifeste, sans doute plus sensible et plus pertinente aux USA qu’en France.

À la lecture de ces quelques pages, certains seraient tentés de faire remarquer que la « race noire », par exemple, doit être pareillement abolie et d’abord critiquée, y compris dans les manifestations identitaires qui ont servi les luttes de certains groupes noirs. Faux procès ! Car les rédacteurs de Race Traitor définissent ce nouvel abolitionnisme comme partie prenante d’un projet de subversion sociale, visant bien entendu, à l’abolition de toutes les races.

Il importe donc de présenter succinctement les thèses défendues par Race Traitor.

I. La race est une formation sociale construite historiquement et en changement permanent ; elle n’a pas de fondements biologiques.

II. Le capitalisme peut parfaitement fonctionner sans la race. Mais, aux États-Unis, la question de la race est centrale dans le système de contrôle politique de la classe ouvrière. La « suprématie blanche » est la principale caractéristique du racisme, lui-même typique de la « civilisation américaine ». Le privilège de race existe comme forme spécifique des relations sociales capitalistes. Les relations raciales cachent les relations de classe mais elles en font aussi partie. La place centrale des Noirs américains dans la construction du racisme explique que, pour tout groupe immigré, l’intégration dans la société américaine passe par sa différentiation vis-à-vis des Noirs.

L’histoire de l’intégration des immigrés irlandais dans la race blanche en est un bon exemple. Au XIXe siècle, les Irlandais étaient considérés comme génétiquement inférieurs et une race à part ; ils se trouvaient au plus bas de l’échelle sociale, parfois plus bas que les Noirs affranchis. La classe dirigeante américaine a vite compris que l’élargissement aux prolétaires irlandais des privilèges propres à la catégorie des Blancs, permettait de consolider la division de classe [3].

III. Aux États-Unis, la solution des problèmes sociaux, la clef des transformations sociales, réside dans l’abolition de la race blanche, c’est-à-dire, dans l’abolition d’une relation sociale sur laquelle se fondent les privilèges de la peau blanche. L’abolition de la race blanche mènera inévitablement à l’élimination de toutes les races, en tant que catégories sociales. La race noire est une réponse défensive à l’oppression blanche, elle se dissoudrait une fois cette oppression disparue.

IV. Les diverses formes d’antiracisme concentrent leur action sur les racistes et non sur le racisme, et tendent à accepter implicitement, souvent incons­ciemment, l’idée de race comme quelque chose qu’il faut admettre.

Quelques remarques critiques — Pour Race Traitor, la race noire n’existe que comme reflet de la race blanche. Certes, mais passer trop vite sur les antagonisme de classe qui existent dans son sein ne peut déplaire à ceux qui présentent la communauté noire comme homogène, l’idéalisant comme sujet « révolutionnaire » à des fins nationalistes. Et il est légitime de poser la question : la culture noire est-elle une culture de résistance ou une culture fondatrice d’une nouvelle classe moyenne noire ?

Le refus individuel d’appartenance à la race blanche que Race Traitor propose est particulièrement difficile dans la société américaine où la race est liée à une relation sociale fondée sur des privilèges. Le refus volontariste des privilèges peut faire croire que l’appartenance à la race blanche est une question de choix dans une société de classe. Évidemment, il est encore plus difficile à faire si on se trouve dans la catégorie de Noir, de prolétaire noir. Dans le refus, les Blancs restent encore privilégiés, et les bourgeois blancs davantage… S’il s’agit d’une relation sociale, elle ne peut être renversée que par un refus collectif, par une subversion sociale. D’où les limites de ces idées au-delà d’une incitation à un positionnement individuel et éthique.

Enfin, les analyses de Race Traitor se limitent au problème du racisme aux États-Unis obscurcissant ainsi leur portée émancipatrice. Par exemple, le modèle français a lui aussi ses spécificités. Il est bâti sur les principes de la révolution bourgeoise et de l’égalité formelle. La figure du citoyen, le droit du sol et l’idée républicaine de l’intégration, sont des éléments essentiels de l’idéologie démocratique. Les conditions modernes d’exploitation et l’importance de maintenir une force de travail hors-droit (immigrés sans-papiers) exigent des corrections au principe du droit du sol. Si les Italiens, les Espagnols et tout dernièrement les Portugais, sont devenus des Blancs pour pouvoir être des presque Français (sans « souche », diront certains), tous les autres doivent rester dans la catégorie des non Blancs car ils ne doivent pas être « intégrés ».

Charles Reeve

Traduction des textes par Gobelin

 

ce qu'entend une femme noire 

ABOLIR LA RACE BLANCHE
PAR TOUS LES MOYENS

 

Texte 1

Abolir la race blanche — par tous les moyens nécessaires

[…] Réclamer l’abolition de la race blanche est différent de ce qu’on appelle « antiracisme ». Le terme de « racisme » a fini par s’appliquer à toute une série de comportements, certains incompatibles entre eux, et s’est dévalué jusqu’à signifier à peine plus qu’une tendance à ne pas aimer certaines personnes à cause de la couleur de leur peau. En outre, l’antiracisme admet l’existence naturelle de « races » même s’il opère des distinctions sociales entre elles. Les abolitionnistes affirment, au contraire, que ce n’est pas parce qu’elles sont blanches que certaines personnes sont favorisées socialement ; elles ont été définies comme « blanches » parce qu’elles sont favorisées. La race elle-même est un produit de la discrimination sociale ; tant qu’existera la race blanche, tous les mouvements contre le racisme seront voués à l’échec.

L’existence de la race blanche dépend de la volonté de ceux qui placent leurs privilèges de race au-dessus des leurs intérêts de classe, de sexe, etc. La défection d’un nombre suffisamment élevé de ses membres pour qu’elle cesse de déterminer systématiquement la conduite de tous déclenchera des tremblements qui conduiront à son effondrement. La revue Race Traitor se donne pour but de servir de centre intellectuel à ceux qui cherchent à abolir la race blanche. Elle encouragera la dissidence par rapport au conformisme qui entretient son existence et popularisera les exemples de défection dans ses rangs, analysera les forces qui maintiennent sa cohésion et celles qui promettent de la faire voler en éclats. Une partie de sa tâche consistera à promouvoir des débats au sein des abolitionnistes. Quand ce sera possible, elle soutiendra les mesures pratiques, guidée par le principe que « trahir les Blancs s’est servir l’humanité ».

Dissoudre le club

La race blanche est un club, qui recrute certaines personnes à la naissance, sans leur consentement, et les élève selon ses règles. Pour la plupart, ses membres passent toute leur vie en acceptant les avantages de leur appartenance au club, sans s’interroger sur les coûts. Quand des individus remettent les règles en question, les responsables sont prompts à leur rappeler tout ce qu’ils doivent au club et de les mettre en garde contre les dangers auxquels ils devront faire face s’ils le quittent. Race Traitor vise à dissoudre le club, à le fracturer, à le faire exploser.

[…] À de rares moments, [la paix agitée des soi-disant blancs] vole en éclats, leur certitude est ébranlée et il sont contraints de remettre en cause la logique qui règle habituellement leur vie. C’est un de ces moments que nous avons connu dans les jours qui suivirent immédiatement le verdict contre Rodney King [4], où une majorité d’Américains blancs acceptèrent de reconnaître devant les sondeurs que les Noirs avaient de bonnes raisons de se révolter et où certains se joignirent à eux.

Habituellement, ces moments sont de courte durée. Il suffit d’envoyer les fusils et les programmes de réforme pour rétablir l’ordre et, plus important, l’illusion que les affaires sont en de bonnes mains, et les gens peuvent retourner dormir. Les fusils et les programmes de réforme visent les Blancs comme les Noirs — les fusils comme avertissement et les programmes de réforme pour soulager leurs consciences.

[…] Les moments où les certitudes admises sur la race s’effondrent sont la promesse sismique que quelque part dans le flux tectonique une nouvelle faille se creuse, une nouvelle attaque sur Harper’s Ferry se prépare [5]. On ne peut en prédire la nature ni l’heure, mais on ne peut douter de sa venue. Quand elle adviendra, elle engendrera une série de tremblements qui mèneront à la désintégration de la race blanche.

Nous voulons être prêts. et marcher dans Jérusalem comme le fit John (Brown) [6]. De quelle revue s’agit-il ? Race Traitor existe, non pour faire des adeptes mais pour tendre la main à ceux qui sont insatisfaits des conditions d’adhésion au club des blancs. Elle vise comme lectorat de base les individus appelés couramment Blancs qui, d’une manière ou d’une autre, considèrent la blancheur comme un problème perpétuant l’injustice et empêchant même les mieux disposés d’entre eux de participer sans équivoque à la lutte pour la liberté de l’humanité. En invitant ces dissidents à un voyage de découverte de la blancheur et de ses mécontents, nous espérons pouvoir participer, avec d’autres, au processus de définition d’une nouvelle communauté humaine. Nous ne souhaitons ni minimiser la complicité des plus déshérités des Blancs avec le système de la suprématie blanche ni exagérer le sens des transgressions momentanés des règles blanches.

[…] Dans la première version du film Robin des Bois (avec Errol Flynn), le shérif de Nottingham dit à Robin : « Tu parles trahison », et ce dernier répond : « Couramment ». Nous espérons en faire autant.

Éditorial de Race Traitor.

Capture d’écran 2016-08-01 à 20.22.12

LE PROBLÈME QUE ME POSE
L'ENSEIGNEMENT MULTICULTUREL

Texte 2

— Dis, papa, on est quoi ?
— Comment ça ?
— Ben, oui… d’où est-ce qu’on vient ? On est italiens, irlandais, juifs… enfin tu vois, quoi.
— Eh, bien, nous sommes d’ici ; nous sommes américains.
— Papa ! Qu’est-ce que je vais dire, à l’école ?

Plus d’une fois, ma fille de neuf ans et moi avons eu cette discussion. Je crois comprendre son insatisfaction. Après tout, pendant la plus grande partie de ma scolarisation au collège et au lycée, je savais ce que j’étais : catholique et irlandais. Mais, indéniablement, plus catholique qu’irlandais. Mes sœurs et moi faisons encore cette plaisanterie : la raison pour laquelle nous allions dans une école religieuse et non dans une école publique, c’est que seuls les enfants « publics » allaient à l’école publique. Nous n’avions pas la moindre idée de ce à quoi pouvaient ressembler ces écoles « publiques » ; mais nous savions qu’elles n’étaient pas catholiques. Être catholique voulait dire se lever deux heures plus tôt les jours d’école et aller à la messe tous les jours des semaines durant ; cela voulait dire devenir enfant de chœur et rêver du pouvoir sacré incarné par le prêtre ; cela voulait dire envisager sérieusement de devenir prêtre jusqu’à la fin du collège.

Être catholique voulait dire avoir vraiment peur quand on allait à confesse le samedi — même si le pire que nous ayons pu faire était sans conséquence.

Être irlandais n’était pas une préoccupation quotidienne. Être irlandais voulait dire regarder le défilé de la Saint-Patrick à la télévision ; cela voulait dire participer au spectacle annuel de l’école où tous les enfants s’habillaient en vert ; cela voulait dire, pour mes sœurs, prendre des leçons de danse où elles apprenaient des gigues et des quadrilles (mais arrêtaient de les danser assez vite, heureusement). Être irlandais voulait dire aller une ou deux fois à Rocckaway [7] pendant les vacances d’été et y apprendre qu’un vieil ami de la famille avait un de ces boulots de gardien d’école qui lui permettait d’être presque riche. Apparemment, les écoles « publiques » avaient au moins une chose de bonne.

Plus tard, quand je quittai Brooklyn pour partir loin dans le Bronx, à l’université, j’avais envie de rentrer sous terre chaque fois que l’on disait de quelqu’un que c’était un « BIC », Bronx ou Brooklyn Irish Catholic [catholique irlandais du Bronx ou de Brooklyn] selon le cas. Ils entendaient par là quelqu’un de timoré sexuellement mais de hardi avec la bouteille. La plupart des gens à qui l’on collait cette étiquette en souffraient mais, au fil du temps, j’en entendis plus d’un tirer gloire de cette qualification. Ma fille, malgré sa consternation de constater que nous n’étions rien qui pût lui être utile à l’école, n’aurait pas su quoi faire de l’appellation « BIC ».

Une fois que j’eus cessé d’être catholique, ce ne fut pas long avant que, plus ou moins sans m’en rendre compte, je cesse de me sentir irlandais. Abandonner mon côté catholique avait été dur ; le côté irlandais ne fut qu’un détail. (Ne plus s’identifier à la condition d’être Blanc vint bien plus tard.)

Revenons au début de cet article. Ma fille veut vraiment savoir « Qui a été le premier être humain ? » et « D’où il venait ? ». Contrairement à ses questions sur les origines de l’espèce humain, ses questions sur son identité sociale viennent rarement de son propre désir de savoir ou de comprendre.

Elles viennent de son l’école, une école qui s’engage explicitement à dispenser un enseignement multiculturel à un ensemble d’élèves variés. Elles font généralement partie de la mission d’un enseignant s’efforçant de découvrir, avec les enfants, les diverses racines des gamins de la classe. On pointe sur des cartes les lieux d’origine de la famille, une ou deux générations plus tôt ; on bâtit des arbres généalogiques ; on rédige des biographies. Quelle objection pourrais-je avoir contre cela ?

Pourtant j’en ai une. Au début de l’année, en apprenant que ma fille allait étudier l’immigration en CM1, j’ai dit à sa maîtresse, une femme que je connais depuis des années, que je n’aimais pas ce thème, qu’il déformait les réalités essentielles de l’Amérique et qu’il désavantageait profondément les élèves noirs de la classe. Un trop grand nombre de ces enfants n’auraient aucune histoire de souffrances et de réussite de l’immigrant à partager avec leurs camarades de classe. L’institutrice fut, à mon avis, sincèrement surprise par mes objections. Elle me rappela que traditionnellement l’école célébrait le Mois de l’histoire noire en étudiant des sujets liés à la lutte des Noirs pour la liberté. Cette réponse me laissa insatisfait. Je me permis de lui suggérer que le thème de « Mouvement » lui permettrait d’explorer certains des mêmes sujets sans avoir les mêmes problèmes. À mon agréable surprise, le thème fut finalement rectifié de manière à inclure la migration forcée parallèlement à l’immigration.

[…] Trop souvent, l’éducation multiculturelle encouragée dans les écoles américaines repose sur une notion superficielle de la culture. À mon sens, Ralph W. Nicholas a vu juste quand il a écrit que la culture « renvoie à toutes les habitudes, tous les modèles et toutes les façons de penser qu’acquièrent les êtres humains en héritage extra-génétique ». (C’est moi qui souligne.) Étant donné la volonté d’étudier des cultures multiples à travers le prisme de leur origine continentale ou nationale, il me semble qu’on encourage beaucoup d’écoliers et d’étudiants à comprendre la culture comme un héritage génétique. La notion d’immigration est, au fond, un des moyens les plus répandus et évidents de décrire et de comprendre la diversité du peuple américain. Elle permet aux maîtres et aux élèves d’apprécier la difficulté qu’il y a à s’adapter à de nouvelles façons de faire. En revanche, comme moyen de comprendre l’Amérique, elle est profondément viciée.

En mettant l’accent sur l’immigration comme catégorie centrale de l’étude historique de l’Amérique, l’on débouche généralement sur l’idée d’« arriver » comme catégorie économique et de la petite entreprise comme institution économique centrale.

[…] Le monde est fait non pas de la nostalgie des coutumes de pays lointains mais d’événements et de personnalités proches. Et la culture qui a fait de l’Amérique ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait être n’est pas une accumulation de contributions plus ou moins égales apportées par divers groupes d’immigrants en tant que tels.

Tous ceux qui ont vécu ici et tous ceux qui y vivent font partie de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions devenir. Mais, nous devons savoir clairement ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Les pratiques caractéristiques de l’enseignement multiculturel, tel qu’il apparaît dans les manuels scolaires californiens et dans les travaux de ma fille sur l’immigration, laissent croire que nous avons accompli plus que nous ne pensons et qu’il reste moins à faire que nous ne le croyons. L’enseignement multiculturel tend à négliger l’importance de l’oppression actuelle ou, s’il reconnaît son existence, il tend à la présenter comme une oppression sans oppresseurs. Je peux me tromper. Il se peut en effet que dans certaines situations d’enseignement multiculturel, on encourage les élèves à examiner non seulement les difficultés endurées par les immigrants européens mais aussi leur volonté relative de devenir blancs en Amérique. D’où mon idée que l’enseignement multiculturel est un projet de défaite.

Ceux qui sont à l’avant-garde des efforts visant à multiculturaliser les programmes sont, trop souvent, les produits intellectuels et personnels du sursaut des années 60. Mais ils ont abandonné l’espoir dans le désir utopique des années 60 et l’ont remplacé par l’équivalent social, politique et éducatif de l’assistanat dirigé. Or, plus que tout le reste, ce sont les luttes des Noirs des années 50 et 60 qui donnèrent à ce désir utopique son expression initiale. Et il imprima profondément les esprits et les cœurs des Blancs. Il y eut une époque où des milliers de foyers blancs furent secoués par des débats entre enfants et parents sur la question raciale. Mais, à mon avis, ce n’est guère le cas aujourd’hui. L’abandon de la lutte pour l’égalité raciale a été nourri par l’idée que ceux que l’on considère comme blancs sont finalement incapables de se joindre sans équivoque au combat pour la libération des Noirs et pour leur propre liberté.

C’est la lutte pour l’égalité raciale qui fut l’élément déterminant dans les événements, petits et grands. des années 60. J’ai moi-même joué un rôle trop infime dans les batailles de cette époque pour que cela mérite seulement une note en bas de page. Mais je suis heureux de l’avoir fait. Ce ne fut pas toujours facile de discuter quand personne ne semblait avoir le même point de vue. Ce n’était pas toujours facile quand des gens de ma famille me rappelaient l’époque où l’on pouvait lire : « Nous ne recrutons aucun Irlandais. » — comme si la veille encore ils avaient subi une discrimination parce qu’ils étaient irlandais. Je suis heureux de n’avoir pas accordé alors beaucoup de valeur à leur qualité d’Irlandais parce que, pour moi, elle me semblait alors et, pour l’essentiel, me semble encore aujourd’hui, inséparable de leur blancheur.

La vision multiculturaliste a un but social limité : les gens devraient apprendre à vivre et à laisser vivre. Mais ce que les tenants de la croyance multiculturelle négligent souvent, c’est qu’en Amérique le « vivre et laisser vivre » repose sur une complicité permanente avec la reproduction des distinctions de races. Tant que ces distinctions demeurerons intactes, il est peu probable que l’enseignement multiculturel modifie sensiblement le refus persistant de milliers de jeunes Noirs de participer à l’école avec enthousiasme. Et il est peu probable que l’enseignement multiculturel contribue beaucoup à modifier les idées reçues des Blancs, quelle que soit la région du globe d’où ils viennent, eux ou leurs ancêtres.

John Garvey

Capture d’écran 2016-08-01 à 20.19.47

ANTIFASCISME, «ANTIRACISME» ET ABOLITION

Texte 3

Il existe désormais aux États-Unis et dans le monde entier un certain nombre de projets, de centres de recherche et de publications qui se nomment « antiracistes ». Presque toute l’attention du mouvement « antiraciste » se concentre sur des groupes comme les nazis ou le Ku-klux-klan qui avouent explicitement leur racisme et sur les mouvements anti-avortement ou anti-homosexuels qui sont en grande partie dirigés par des individus se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique, et ses initiatives programmatiques s’attachent presque exclusivement à combattre ces forces.

Nous pensons que c’est une erreur. De même que le système capitaliste n’est pas un complot des capitalistes, la notion de race n’est pas l’œuvre des racistes. Au contraire, elle est reproduite par les principales institutions de la société, parmi lesquelles figurent les écoles (qui définissent l’ « excellence »), le marché du travail (qui définit l’ « emploi »), la loi (qui définit le « crime »), le système de protection sociale (qui définit la « misère ») et la famille (qui définit la « parenté ») – et elle est renforcée par divers programmes de réforme concernant bon nombre des problèmes sociaux dont s’occupe traditionnellement la « gauche ».

Les groupes racistes et d’extrême droite représentent dans l’ensemble des caricatures de la réalité qu’offre cette société définie par les races ; au pire, ils illustrent les efforts d’une minorité visant à repousser la barrière raciale plus loin que ce qui est généralement jugé convenable. Quand c’est le cas, le mouvement « antiraciste » se trompe gravement sur les racines du problème racial et adopte une stratégie erronée pour s’y attaquer.

Race Traitor estime que l’objectif principal de ceux qui cherchent à éliminer les barrières raciales devrait être les institutions et les comportements qui les entretiennent : écoles, justice pénale et systèmes de protection sociale, employeurs et syndicats, famille. En cela, nous sommes à l’unisson des premiers abolitionnistes, qui ne se lassèrent jamais de montrer que le problème, ce n’étaient pas les propriétaires d’esclaves de Caroline mais les bons citoyens du Massachusetts [8].

[Un groupe de nazis organise une manifestation anti-homosexuelle dans une ville de Pennsylvanie. Un groupe d’opposants appelle à une contre-manifestation. La police est chargée de protéger les nazis. Les organisateurs antifascistes revendiquent une victoire.]

[…] Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous n’avons aucun doute sur le fait que l’annulation du défilé fut une défaite pour les nazis ; mais il nous semble que ce fut plus une victoire de l’État que des organisateurs antifascistes, car l’État put apparaître comme le défenseur à la fois de la liberté d’expression et de l’ordre, en marginalisant les « extrémistes » des deux bords — ceux qui veulent bâtir des camps de la mort et ceux qui veulent empêcher leur construction [9]. Nous aurions tendance à approuver un autre commentateur, qui jugea la contre-manifestation « inefficace ».

Nous sommes pour chasser les nazis des rues par la force chaque fois qu’ils se montrent, et les confrontations militantes avec les « racistes » et autres réactionnaires de droite (ou de gauche). Mais nous posons la question : « À quoi sert cette stratégie ? » S’il s’agit de causer des dommages matériels aux fascistes, il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces dommages peuvent être infligés de manière plus efficace n’importe quel jour de l’année où ils n’apparaissent pas en public entourés d’un mur de flics et de caméras de télévision. S’il s’agit de favoriser la désertion de nazis, nous n’avons aucun moyen de savoir dans quelle mesure ces actions sont efficaces. Si le but est de démontrer que l’État est le défenseur des nazis, il s’agit d’un vérité très partielle ; l’État est défenseur de l’ordre public et a montré qu’il était tout à fait prêt à réprimer les nazis et autres extrémistes blancs qui menacent cet ordre. Et si le but est de rallier des gens à une vision du monde sans barrières de race, nous sommes obligés d’affirmer que toute action qui vise à écraser des nazis physiquement et n’y parvient pas à cause de l’intervention de l’État a pour effet de renforcer l’autorité de l’État, lequel est, comme nous l’avons dit, la principale force derrière les barrières raciales.

Éditorial de Race Traitor.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Les résultats frauduleux des élections présidentielles en Floride (2001) — qui ont décidé du vainqueur au niveau national — ne furent pas le seul fait de la vétusté du système électoral. Dans plusieurs régions de cet État, les électeurs noirs furent empêchés de voter ou leurs votes massivement invalidés.

[2] Race Traitor– P.O. Box 499, Dorchester, MA 02122. En livre, un choix de textes des cinq premiers numéros : Race Traitor, Routledge, NY, 1996. La revue parait depuis 1992 et diffuse à plus de 2 000 exemplaires, chiffre honorable dans la presse radicale nord-américaine. Certains des fondateurs venaient du marxisme-léninisme, d’autres étaient influencés par les idées de C L. R James (en 1945, à l’origine d’une importante scission dans le trotskisme américain caractérisant l’URSS comme capitalisme d’État, à l’instar de Socialisme et Barbarie en France). Aujourd’hui la revue est ouverte à d’autres courants, le dernier numéro (13-14, été 2001) ayant été fait en collaboration avec le groupe surréaliste américain.

[3] Voir à ce propos l’ouvrage de Noël lgnatiev, un des rédacteurs : How the Irish became White, Routledge, N. Y.

[4] Un Noir sauvagement battu par des policiers de Los Angeles, scène qui fut filmée par un amateur. Les policiers ont eu des peines symboliques, déclenchant la fureur de la communauté noire.

[5] John Brown, abolitionniste, mena une révolte d’esclaves en 1859 contre l’arsenal de Harper’s Ferry, un village en Virginie, et fut pendu lors de son écrasement.

[6] Voir note 5.

[7] Péninsule bordée de plages, dans les limites de la municipalité de New York, fréquentée par les gens d’origine irlandaise.

[8] Le texte renvoie ici aux textes de Marx sur la guerre civile aux États-Unis. Celui-ci mentionnait le rôle des « bons » capitalistes nordistes dans la création, l’entretien et enfin la destruction du système esclavagiste, selon leurs besoins de profit.

[9] On rapprochera utilement cet exemple de celui des manifestations anti-avortement des néo-nazis et intégristes français, interdites par la Préfecture de police (note d’O. T.).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Nota. Les illustrations ne sont pas celles originellement publiées dans Oiseau-tempête. Elles sont postérieures (photos prises dans les manifestations récentes aux États-Unis, etc.).

Correspondance entre Diego Camacho (Abel Paz) et Juan Garcia Oliver [“Balance” n° 38, en français]

La traduction du N° 38 de Balance est suivie de la traduction des «Thèses sur la guerre d’Espagne et la situation révolutionnaire créée le 19 juillet 1936 en Catalogne» d’Agustin Guillamon, inédites en français

Capture d’écran 2016-04-30 à 10.23.54

Ce numéro 38 de Balance (Bilan) rassemble la correspondance, de 1970 à 1979, entre Juan García Oliver, l’un des plus fameux militants anarcho-syndicalistes des années 1920 et 1930, et Diego Camacho Escámez, militant anarchosyndicaliste des années 1940 jusqu’à sa mort. Cet autodidacte et historien hors pair, est l’auteur, sous le pseudonyme d’Abel Paz, d’une biographie de Durruti, traduite en dix-sept langues et plagiée par une légion de plumitifs opportunistes, que l’industrie culturelle favorise et paye parce que, une fois édulcoré, tout peut et doit être récupéré, vendu, consommé.

La correspondance couvre la période pendant laquelle Diego Camacho termine la rédaction de son premier livre sur Durruti, et García Oliver rédige ses mémoires. Leur relation est difficile et, du moins au début, García Oliver a une attitude assez despotique et méprisante. Seules la patience, l’humilité et surtout la pertinence et l’intelligence des réflexions de Diego Camacho permettent de maintenir et de prolonger cette relation.

En 1978, Juan García Oliver publie chez Ruedo Ibérico son livre de mémoires, El eco de los pasos. La rédaction du livre donna lieu à une véritable bataille rangée, phrase après phrase, mot après mot, correction après correction, entre García Oliver et Martínez, son éditeur. Aux archives de l’Ateneu Enciclopèdic Popular (AEP) on peut consulter le manuscrit original dont les pages regorgent de corrections en tous genres : grammaire, syntaxe, style, etc. L’édition du livre déclencha, en effet, une guerre prolongée, épuisante et minutieuse entre l’éditeur et l’auteur.

Ce livre de mémoires a été rédigé sans avoir consulté aucune source dans les archives, l’auteur se fiant à sa mémoire prodigieuse, mais faillible, et pour cela source d’erreurs que nous n’allons ici ni détailler ni analyser. Le lecteur, dans ce même numéro de Balance, pourra lire le compte rendu qu’en fit Abel Paz, en 1979.
Nous avons respecté les majuscules et les mots soulignés dans les textes originaux de García Oliver et de Diego Camacho (Abel Paz), mais les caractères gras sont toujours de la responsabilité de la revue Balance, lorsque nous avons voulu mettre en valeur les affirmations de l’un ou de l’autre.

De la même façon, sauf indication contraire, les notes en bas de page sont de Balance et peuvent être de trois sortes :
– celles qui indiquent la source,
– celles qui complètent l’information ou rendent le texte plus compréhensible au lecteur,
– et celles qui présentent un commentaire.

Toutes les lettres reproduites dans ce numéro ont été déposées au Centro Ascaso-Durruti de Montpellier, centre d’archives et bibliothèque auquel Diego Camacho a consacré ses efforts durant des années, pour sa création et pour le soutenir. À ce centre il a donné le meilleur et la plus grande partie de sa bibliothèque et de ses archives personnelles, parce qu’à Barcelone il n’avait trouvé aucun centre d’archives ni aucune bibliothèque intéressés sérieusement à accueillir ses fonds et à les conserver. Il racontait souvent l’anecdote suivante : un jour, il avait viré de sa maison, à coups de pied, le directeur d’un centre d’archives barcelonais très connu, parce qu’il lui avait offert une somme d’argent ridicule pour ses archives et sa bibliothèque. Diego lui cria qu’il était et avait été dans la misère toute sa vie, mais n’avait jamais été un misérable, et ne le serait jamais, et que son offre était une insulte à son intelligence et son honnêteté. J’ignore si ce remarquable directeur de centre d’archives, effrayé par les bourrades et les coups de pied au cul, comprit alors la différence entre un miséreux et un misérable.

Cette correspondance entre García Oliver et Diego Camacho exprime bien la passion, parfois obsessionnelle, de deux militants anarchosyndicalistes, appartenant à deux générations différentes, pour une série de faits, de problèmes et de thèmes fondamentaux de la révolution et de la guerre de Juillet 1936, passion qui se concentre sur un point : le Plénum des fédérations locales et régionales de la CNT qui entérina la collaboration entre les anarchosyndicalistes et le reste des forces antifascistes et décida de la création du Comité central des milices antifascistes (CCMA). Le CCMA fut un organisme de collaboration de classes, par lequel on renonçait à « vouloir tout » et à la révolution totale qui se déroulait dans les rues de Barcelone.
Les réflexions exprimées par les deux protagonistes, dans cette correspondance, sont concises, mais d’un haut niveau intellectuel et d’une énorme valeur militante, comme ce numéro de Balance tentera de le montrer.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Agustín Guillamón

146 pages, 10 € (frais de port compris). Pour toute commande écrire à yvescoleman@wanadoo.fr

Les femmes agressées à Cologne étaient «parfumées»…

Je donne ci-dessous un extrait du bulletin n° 9 du Mouvement communiste/Kolektivně proti Kapitălu qui revient sur les agressions sexistes massives commises par des immigrés à Cologne, en Allemagne.

L’intégralité du texte est téléchargeable ici, au format pdf.

 

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41

Si tous les migrants ne sont pas des agresseurs, les femmes vivant en Allemagne et plus largement en Europe ne sont pas non plus les seules à subir les outrages de ces hommes. Faut-il rappeler que sur le chemin de l’exil, des milliers de femmes migrantes subissent actuellement la violence sexuelle de leurs «compagnons» de route et de leurs maris qui prostituent leur corps afin de payer les passeurs – violence à laquelle s’ajoutent celles des policiers, douaniers et gardiens de centres de transit. La comparaison avec ce qui s’est produit sur la place Tahrir ou à Tunis – où des femmes ont été humiliées et violées lors des mouvements de révolte sociale et démocratique, en 2011 – est limitée.

Là, les attaques étaient directement politiques, contre des femmes qui sortaient parfois pour la première fois sur la place publique et avec un mouvement islamiste visible et organisé.

Cela dit, les hommes réunis le soir du 31 décembre constituent potentiellement une des bases sociales de l’islamo-fascisme pour qui la question des femmes constitue un enjeu majeur. La conception machiste et rétrograde de la « femme impie, source de pêché », défendue par les islamistes politiques violents pourrait servir de justification à de tels actes.

« Les événements du nouvel An sont de la faute des filles, parce qu’elles étaient à moitié nues et qu’elles étaient parfumées. Ce n’est pas surprenant que les hommes aient voulu les attaquer. [Habillées ainsi] c’est comme mettre de l’huile sur le feu », a déclaré l’imam salafiste de Cologne, Sami Abu-Yusuf, à la chaîne de télévision REN TV4.

 

Femme sortant d'une boîte

“MA GUERRE D’ESPAGNE À MOI” réédité par Milena & Libertalia

Capture d’écran 2014-06-22 à 06.37.42

En librairies, à partir d’aujourd’hui, une nouvelle édition de Ma Guerre d’Espagne à moi, de Mika Etchebéhère, dont j’ai déjà signalé tout l’intérêt sur ce blogue.

Cette édition, la plus complète, doit tout au travail conjoint des éditions Milena et des éditions Libertalia.


Outre des photos inédites et un texte du poète surréaliste Guy Prévan, on y trouvera une longue préface contextualisante (signée par Charles Jacquier), des extraits de la correspondance de Mika avec Alfred et Marguerite Rosmer ainsi qu’une lettre de Julio Cortázar en fac-similé.

L’ouvrage comprend par ailleurs un documentaire éclairant de 80 minutes de Fito Pochat et Javier Olivera (DVD).