Toute association d’idées…

Sur ce cliché – dont j’ignore et dont je salue l’auteur/trice – on voit un policier debout, souriant, avec à ses pieds un travailleur sans-papiers, qui semble avoir perdu connaissance. Le policier est blanc de peau – le sans-papier noir de peau. La photo a été prise le 12 juillet dernier après l’évacuation violente des «Gilets noirs» qui ont occupé le Panthéon.

Toute association d’idées avec les images sur lesquelles des chasseurs à la carnation claire posent avec leur trophée (un lion, une girafe…) dans un pays africain serait aussi malvenue qu’elle est spontanée.

Pareillement, voir dans ce cliché une illustration (parmi d’autres) de l’extrême violence avec laquelle les milices de la répression capitaliste réagissent aux mouvements sociaux, sous la direction bienveillante d’un pouvoir fascisant devrait être considéré comme une intolérable manifestation de lucidité.

 

“Nanterre, du bidonville à la cité” ~ par Victor Collet

J’ai rencontré Victor Collet il y a quelques années dans un bar de la Plaine, à Marseille. Notre relation a commencé sur un quiproquo: je l’ai abordé le prenant pour un autre garçon croisé dans les mêmes parages. Heureuse confusion et belle rencontre! J’ai suivi, de loin en loin, les péripéties rédactionnelles et éditoriales de sa thèse devenue livre et les affres du jeune auteur (j’espère qu’elles deviendront les affres de l’auteur tout court et qu’il continuera à écrire). Je ne dirais pas que j’ai été aussi soulagé que lui de voir paraître Nanterre, du bidonville à la cité, dans la belle collection «Mémoiresociales» des éditions Agone, mais disons que ça m’a fait très plaisir.

Ma position de lecteur est assez paradoxale puisque je peux dire à la fois que je ne connais rien au sujet qu’il traite et tout aussi bien que l’histoire ici rapportée – à l’issu d’un travail de dix ans, après des milliers de pages d’entretiens retranscrites – m’est familière en ce que ses échos parvenaient au militant dans les années 1970.

C’est d’ailleurs une des questions que la lecture de ce livre – hors de tout questionnement culpabilisant – a suscité pour moi: Comment se fait-il que j’ai (que nous ayons pour la plupart) pu rester à ce point à la marge d’une histoire qui, certes, était censée se dérouler à la marge de notre monde. Cette «étrangeté», des centaines d’articles (dans Libération, qui était un autre journal), de tracts, d’affiches et de meetings ne l’ont pas atténuée, plutôt dissimulée dirais-je.

De ce fait, je reconnais (presque) tout de cette histoire inconnue de moi, tous ses éléments disparates, des noms de militants, de victimes de la violence meurtrière des flics, des usines en grève…

Cette histoire de Nanterre est aussi une histoire du militantisme, d’abord celui auprès des travailleurs immigrés, qu’ont pratiqué avec plus moins de bonheur, et souvent sur le mode du «prêtre ouvrier» ou de l’«établi», des catholiques de gauche et des militants gauchistes. Enfin celui des immigrés eux-mêmes.

On retrouve ici plusieurs tendances de l’extrême gauche, libertaires et maos surtout (les trotskystes brillent par leur absence) qui utilisent la faculté de Nanterre comme «base», y organisant une «crèche sauvage» dont ils·elles veulent se servir comme d’une passerelle entre le bidonville et la fac.

«En face», l’État bien sûr, ses CRS, sa brigade spéciale qui rase les baraques ajoutés ou agrandies et terrorise ses habitants, mai aussi le parti communiste dont on ne sait qui il supporte le plus mal, des immigrés ou des gauchistes qu’ils attirent.

Trente années de discours sécuritaires ont consacré un regard dépolitisé, sinon racial, sur les classes populaires. Les supposées «Trente Glorieuses» continuent d’être contées comme une période de progrès social sans équivoque. Trente ans d’habitat provisoire et de gourbis sordides en banlieue, d’asphyxie au charbon et de saturnisme restent largement ignorés. Quant aux années 1968, elles sont ravalées au rang de révolte culturelle et sexuelle. Les années rouges sont souvent méconnues par les militants eux-mêmes, qui préfèrent se souvenir des luttes anticoloniales ou contre la ségrégation outre-Atlantique. Oubliés, les grèves ouvrières et immigrées, l’usine et un parti communiste omniprésents, le christianisme social, l’anti-impérialisme et l’antifascisme, les premiers collectifs de défense contre la surexploitation et le logement indigne des travailleurs et familles immigrés.

En produisant cette histoire de Nanterre aux prises avec son prolétariat immigré, la plupart du temps ignorée des militants d’aujourd’hui, Victor Collet nous offre – depuis cette «banlieue» toujours stigmatisée – une nouvelle histoire populaire de la période qui va de la guerre d’Algérie aux années 1980.

Nota. Parmi les personnalités qui se distinguent dans les luttes et le récit qui en est fait, je distinguerai (subjectivement) Mogniss H. Abdallah (auteur chez Libertalia de Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire (des années 1970 à aujourd’hui) et Mohammed Kenzi, dont Victor Collet m’a fait connaître le très beau petit livre La Menthe sauvage, qui mériterait d’être réédité aujourd’hui.

Consulter la présentation du livre sur le site des éditions Agone.

Tenez-vous informé des rencontres avec l’auteur.

Serge Quadruppani, dont je m’inquiète d’être si souvent d’accord avec lui ces derniers temps (heureusement, je consulte la semaine prochaine) a publié sur Lundimatin le premier d’une série de deux articles sur le livre.

Dans Politis, du 6 mars 2019, Laurence De Cock & Mathilde Larrère ont notamment écrit:

Le livre de Victor Collet n’est pas une énième narration des conditions de vie dans les bidonvilles, c’est une étude socio-historique qui s’attaque à des pans jusque-là négligés : comment la présence des bidonvilles a-t-elle contribué à redéfinir la ligne du PCF sur l’immigration ? Quelles ont été les actions des groupes locaux militants de gauche ? Collet retrace une histoire de luttes et de rencontres en une balade urbaine jalonnée d’archives inédites et de photographies.

Collet Victor, Nanterre, du bidonville à la cité, 432 pages, 22 €.

À noter: L’ouvrage est enrichi de plans et de nombreuses photographies.

 

Statut de l’ouvrage:

Envoyé en service de presse par l’éditeur.

“Gilets noirs K-way jaunes” ~ Interviews d’anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes

Introduction

Cette brochure a pour origine une initiative venant d’une revue anarchiste brésilienne, Crônica Subversiva, de Porto Alegre, qui, en janvier 2019, voulait interviewer quelques anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes. Des extraits de ces interviews ont d’ailleurs été publiées en portugais dans le n°3 et le seront bientôt dans le n°4.

L’idée était notamment de réfléchir à ce qui peut rapprocher ce mouvement de celui qu’a connu le Brésil en 2013-2014, pendant lequel la colère sociale s’est également exprimée par des manifestations massives sans être monopolisées ou englobées par les partis politiques ou les syndicats. C’est au sein de ces manifestations que les black blocs ont vu le jour au Brésil. Travailleur·euse·s, étudiant·e·s, jeunes des favelas et autres énervé·e·s, politisé·e·s ou non, ont pris les rues et se sont attaqué aux représentations du capital et de l’État. Ces manifestations massives ont permis la naissance de différentes initiatives auto-organisées, horizontales. À Porto Alegre, nous avons vu naître des lieux autogérés et politisés, des occupations de lieux publics comme la Chambre municipale qui ont duré des semaines, mais aussi l’entrée en lutte des plus jeunes qui ont occupé leurs écoles pendant des mois tout en participant à de nouvelles manifestations entre 2015 et 2016. Les conséquences de ces mouvements sociaux sont difficiles à mesurer aujourd’hui. Cinq ans après les « journées de juin 2013 », Jair Bolsonaro, fasciste et valet de l’impérialisme nord-américain, est élu démocratiquement par le « peuple » brésilien. Sa « conquête » du pouvoir s’est mise en place, d’une certaine manière, en s’emparant d’une partie des mouvements sociaux et en instrumentalisant une haine du Parti des Travailleurs qui avait d’ailleurs déçu un bon nombre de ses électeurs. Fin 2014, c’est un mouvement d’extrême droite (anti-amérindien, anti-noir, anti-LGBT, etc.) qui voit le jour, le MBL (Mouvement Brésil Libre), qui ramassera tout un tas de personnes paumées politiquement et qui se consolidera comme la base d’accès au pouvoir du futur président. Si le mouvement social de 2013-2014 au Brésil n’est pas responsable de l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro, il n’a pas été suffisamment puissant pour enrayer la montée du fascisme dans le pays, notamment à partir de 2015.

[Toulouse, le 19 janvier 2019.]

L’héritage des mouvements de 2013, 2014, 2015 et 2016 vit dans le cœur de tou·te·s les émeutier·e·s, dans tous les black blocs qui se sont, à un moment donné, confronté·e·s avec ténacité aux forces de l’ordre et à ce qui les opprime quotidiennement. Il vit aussi dans les futurs possibles que l’action insurrectionnelle a permis d’entrevoir. Ces mouvements ont ouvert des portes et formé corps et âme à l’action. Le mouvement des Gilets jaunes nous laisse entrevoir lui aussi un pays et ses représentant·e·s secoué·e·s par une vague insurrectionnelle, qui nous remue nous aussi à l’autre bout du monde.

Nous pensons qu’en tant qu’anarchistes, il est important de nous poser certaines questions, notamment celle de notre rôle au sein des mouvements sociaux. Comment prendre part à un mouvement social sans lâcher nos convictions ? Sans se transformer en « avant-garde » révolutionnaire ? Comment diffuser et faire partager nos idées à des personnes qui, à première vue, ont des visions du monde complètement différentes, voire contradictoires aux nôtres ? Créer le chaos est-il notre seul objectif ?

On parle beaucoup des black blocs ces derniers temps en France, les médias, les politicien·ne·s et les citoyennistes le font pour faire une distinction factice entre Gilets jaunes obéissants et respectueux des lois et extrémistes ultra-violent·e·s et minoritaires. Ce qui nous semble désormais clair dans ce mouvement, c’est qu’il est très compliqué de distinguer les K-way noirs typiques de la tactique anarchiste du black bloc des nombreux gilets jaunes qui sont arrivé·e·s dans ce mouvement sans avoir encore éprouvé l’expérience de l’émeute. Le soulèvement des Gilets jaunes a été (et continue d’être) le fait de plein de gens différent·e·s, avec des origines sociales et des cultures politiques diverses, réunissant plein de rebelles à l’ordre établi et une colère populaire rarement exprimée aussi intensément… Le 16 mars 2019 à Paris a donné lieu, encore plus qu’en décembre 2018, à un joyeux mélange insurrectionnel des identités politiques, que résume assez bien le tag de couverture : Gilets noirs, K-way jaunes. On n’oubliera pas non plus que c’est sur une avenue des Champs-Elysées ravagée par la casse et le pillage que des milliers de personnes ont entonné un slogan simple mais prometteur : «révolution». Pour ce qui est des interviews, l’idée est qu’elles nous donnent quelques pistes et nous montrent comment des anarchistes ont pris part au mouvement des Gilets jaunes dans différentes régions du territoire contrôlé par l’État français. Elles ont pour objectif de nous provoquer parce que les positions et analyses présentées sont plurielles et entrent parfois en contradiction les unes avec les autres. Dans tous les cas, elles nous invitent à prendre part à l’action insurrectionnelle, elles réaffirment que face à la violence quotidienne d’un État qui se croit tout puissant, la passivité et le pacifisme ne sont pas des options valides. Elles n’ont pas pour but de dresser des postures figées par rapport au mouvement en cours. Elles sont là pour alimenter les réflexions, renforcer les luttes et montrer comment des anarchistes peuvent participer/intervenir dans une dynamique insurrectionnelle, voire révolutionnaire, mais confuse dans ses perspectives politiques. Réalisées par mail entre début février et début avril 2019, elles sont aussi des instantanés d’un mouvement qui fait des vagues, gagne et perd en intensité selon les périodes, et qui semble bien plus imprévisible que les mouvements connus dans l’Hexagone ces dernières décennies. Nous avons fait le choix de les publier telles qu’elles nous sont parvenues. Elles ont toutes été réalisées à l’écrit, et on a par exemple décidé de laisser le choix à chacun·e de féminiser/neutraliser/dégenrer les mots ou non, à sa façon.

Par ailleurs, nous avons une masse assez importante de documents numérisés à propos du mouvement des Gilets jaunes (tracts, textes de fond, photos, affiches, mais aussi vidéos…). Ces archives sont en cours de constitution et sont bien entendu partageables. Si vous êtes intéressé·e·s, écrivez-nous ! Idem pour ce qui est des traductions de cette brochure. Une version en portugais est sur le feu, peut-être aussi en espagnol et en italien. Si vous avez des envies de traduire ça en d’autres langues, contactez-nous !

Paris-banlieue et Porto Alegre, 10 avril 2019
Enkapuzado & Zanzara athée

Vous pouvez lire le texte intégral en ligne à cette adresse et·ou le télécharger ici-même au format pdf.

“Dans les rues ruineuses de vie” ~ par Cécile Carbonel & Alexandre Pierrepont

COCAGNE

CHEMIN AVEUGLE   –   AVANT-NUMÉRO

Avant numéro — Paris-Toulouse Avril 2019

 

Dans les rues ruineuses de vie

1

Il est quasiment seul avec son drapeau, il est davantage planté que son drapeau dans le sol retourné de la place François-1er. Il se balance sur ses pieds près de la fontaine centrale, de ses griffons ailés et élégants ; il observe au loin les nettoyeurs de la brigade anti-criminalité protéger la propriété privée, l’ordre républicain. Il a forcément l’air un peu perdu dans ces « beaux » quartiers, sous ce ciel argenté. Mais quand une poignée de fauteurs de troubles transpercent la place en courant, il lève le pouce. Personne n’est perdu aujourd’hui.

2

Elle. Elle marche rue de Rivoli, elle ne regarde pas vraiment où elle est. Le Louvre et les arcades, elle ne les voit pas.

Elle regarde devant, loin. Elle essaye parce qu’elle est triste. Elle ne sait pas vraiment si cela changera

quelque chose, elle est lasse. Son regard. Il pleut. Il fait froid. Son regard. Celui qu’elle pose sur le monde et celui qu’elle pose sur elle.

Elle se dit gueuse.

Sur son gilet.

C’est comme ça qu’elle se voit.

La gueuse est dans la rue. Elle est triste. Il fait froid. Il pleut. Elle marche. Et tristement, regarde devant.

3

Trop célèbre enseigne de restauration très, très rapide rue du Faubourg du Temple où deux dizaines de passereaux valdinguent dans ce réfectoire pour classe très moyenne à très pauvre et y raflent une mise de cookies et de gâteries. Les adultes dehors n’interviennent pas, sourient parfois. Une dame tout de même manifeste sa désapprobation. Un homme en gilet jaune, à côté d’elle, lui fait alors remarquer : «Rassurez-vous, madame. Moi, je suis un cassé, je suis bien placé pour savoir que ce sont pas eux les vrais casseurs. Ceux-là, ils sont plus haut, beaucoup plus haut. Là, c ‘est rien que des jeunes qui s’étirent. Qui veulent vivre ailleurs que dans un monde invivable. » De fait, ils brûleront vite tous ces acides gras saturés.

4

Place de la République, au centre. Une femme est là. Son âge. Canonique. D’ailleurs elle porte un bonnet phrygien. Elle a une canne, qui la soutient et qu’elle brandit. Elle crie. Une voix de crécelle.

« Alors on va où ? » Elle veut marcher, elle veut en découdre.

En la voyant, agile il descend de la statue et s’approche d’elle. S’agenouille.

« Madame, vous avez vu, moi j’suis jeune, j’ai aucun mérite finalement à être là, mes genoux vont bien. Mais vous, là ! Avec votre bonnet de la révolution et votre canne, vous pouvez à peine marcher et vous êtes là avec nous. Vous êtes trop belle, madame. »

5

Avenue des Champs-Élysées, ils sont trois à débouler d’une rue adjacente, masqués, cagoules, équipés, ils viennent sans doute d’en découdre et reprennent leur souffle, adossés à une rampe de parking. Visiblement, à voir leurs yeux rougis, leurs protections n’ont pas suffi à les protéger du gaz lacrymogène. Ils sont l’image de tout ce que l’on déteste, tout l’incivisme, toute la sauvagerie, toute la barbarie même, que « tou.te.s » nous demandent de détester. Mais une femme très âgée, très bien de sa personne, s’avance vers les trois jeunes hommes en noir et leur demande avec une indescriptible courtoisie s’ils veulent bien qu’elle leur nettoie les yeux, « avant d’y retourner », car elle a prévu le matériel pour. Ils disent oui et merci. Ils sont très polis.

6

Rue Saint Martin. On ne voit que ses yeux parce que le reste de son visage est caché. Le visage est caché par un drapeau bleu blanc rouge et une fleur de lys. Et juste à côté, bruyante, une fanfare. Cachés derrière leurs instruments, ils jouent de la musique, ils chantent gaiement et pour tout le monde. C’est leur manière à eux. C’est entraînant. Il les regarde. Il ne chantera pas mais il marche à leurs côtés.

7

Près de la place de l’Opéra, près des riches magasins qui, dans un élan de solidarité inconsciente avec le mouvement social, ont enfin la décence de cacher leurs marchandises derrière des palissades en bois ignifugé, lesquelles présentent en outre l’avantage de pouvoir servir de panneaux d’information pour les graffiteurs de passage, une famille de Maliens dévore un télescopique cornet de frites. L’un d’entre eux discute avec deux retraités du Poitou, qui ont refusé les frites, mais pas la discussion. Il leur explique que c’est la première fois qu’il participe à une manifestation, depuis dix ans qu’il est arrivé en France, mais que là, cette fois-ci, il s’est senti concerné : « Ça ne parle plus de nous, c ‘est nous, vous ne trouvez pas ? ». L’un des retraités réagit : « C ‘est marrant ce que vous dites, parce que pendant que nous descendons ensemble dans la rue, il paraît qu ‘il y a des nantis qui se retranchent dans leurs appartements ou qui partent pour le weekend dans leurs résidences secondaires, le temps qu’on en ait fini avec nous ! ». Et ils éclatent tous de rire. Classe laborieuse, classe rieuse.

8

« — Tu fais quoi ?

— Je regarde… Putain c’est quand même beau. On voit pas ça tous les jours. Regarde. »

Sur l’esplanade qui surplombe les Tuileries, il a arrêté de marcher quelques instants, a planté son grand corps, saisi. Sous ses yeux le jardin, qui s’ouvre et se déroule devant lui, immense. Au bout, tout là-bas au fond le ciel prend les couleurs du soir. Son ami s’est arrêté lui aussi. Oui. C’est quand même beau. Et non. Il ne voit pas ça tous les jours.

 

9

Une barricade est en train de se monter avenue George-V avec les jardinières renversées d’un grand hôtel, un hôtel de luxe, qui a précautionneusement baissé ses rideaux de fer. Quelques véhicules brûlent un peu plus loin et des clubs de golf dérobés, dans un magasin de luxe aussi, circulent de main en main. Deux femmes de ménage, en tenues noires réglementaires, avec collerettes de dentelle, passent la tête à une fenêtre de l’hôtel, de luxe toujours. Elles donnent des signes d’encouragement à la multitude luxuriante dans la rue, qui les acclame. Un autre jour, les conducteurs de métro en font tout autant : rame après rame, ils klaxonnent pour saluer les lycéens qui défilent en contrebas, boulevard de la Villette, en dessous du métro aérien. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour réaliser les miracles d’une seule chose.

10

Réunification. Quai de Seine. Le cortège parti de la place de la République, divisé, reformé plusieurs fois, se dirige vers l’Ouest.

Au milieu, elle se met sur la pointe des pieds, puis monte sur ce qu’elle trouve pour être sûre de sa vision. Au fond là-bas, un essaim, un autre cortège arrive, la rencontre est joyeuse. Ça crie, ça chante, ça s’émeut, le désordre a rassemblé.

11

« Ils croient qu ‘on sait pas. C ‘est quand même phénoménal, ça ! Ils croient qu ‘on sait pas. Ils prennent des « mesures », et vas-y que je te prends des « mesures », mais ils mesurent rien du tout, oui ! C ‘est nous qui devons tout faire. J’ai pas raison ? le partage des richesses, s’ils ont pas encore compris ce que ça veut dire, on va leur faire un tuto grandeur nature. » Devant la Gare Saint-Lazare, ils se racontent leurs journées respectives de déambulations dans la capitale, avant de se séparer et de rentrer, qui en banlieue, qui en grande banlieue, qui en Normandie. Ils ne se connaissaient pas avant aujourd’hui, et celle qui parle ainsi s’est levée ce matin à 4h pour arriver avec le premier train et éviter les arrestations « préventives » à la sortie des trains suivants. Mais ses lunettes sont cassées.

12

Le long des grilles des Tuileries, le cortège est bloqué.

Dans l’espace libre et immense qui sépare les manifestants cousus et désaccordés de celui des forces

uniformes de l’ordre, il hurle, il frappe l’air, il vocifère. Il est hirsute, désespéré.

Mais lui, un autre jeune homme, se lance dans l’espace vide et exécute avec grâce des pas de danse.

Pirouette. Saut. Pirouette.

13

Il porte un costume de vache et il se dandine jusqu’au cordon des CRS sur les Champs-Élysées. Il leur demande, un par un, s’ils portent une Rolex. Aucune réponse évidemment. L’homme-vache se retire en concluant à haute et intelligible voix que c’est bien ce qu’il pensait, qu’ils sont donc comme lui, et pas comme leurs maîtres. Immédiatement après, un homme qui a passé l’âge de faire du roller mais qui en fait, diffusant du mauvais métal sur un magnétophone accroché à sa ceinture, vient lentement caresser les boucliers des centurions, un par un. Qui reculent, embarrassés. Boulevard Haussmann, ce sont plusieurs CRS qui s’engueulent ouvertement entre eux (la vingtaine de Gilets jaunes qui passe de l’autre côté de la rue s’arrête pour applaudir). On a vu des gendarmes mobiles ne pas dire non et sourire sincèrement quand on leur demandait s’ils rejoindraient bientôt le mouvement, et l’un d’entre eux avouer qu’il maudissait son « devoir de réserve ». On en a même vu un baisser la tête en constatant qu’une bande de quatre avait réussi à tagger ACAB sur leur car (chacun une lettre, à toute vitesse), agrémenté d’un marteau et d’une faucille.

14

Il a une trentaine d’années, les yeux exorbités, le verbe violent, l’insulte facile. Il exhorte les manifestants à user de la violence. Eux, ils ont entre 60 et 70 ans et reçoivent en pleine lucarne son agressivité et sa fougue. Ils l’écoutent, évitent les coups et entendent ce qui vient de plus loin : la peur, la déception, les rêves aussi. Puis l’un d’eux prend la parole, calmement, très doucement même, et lui dit que la semaine dernière, il s’est fait coffrer. Et qu’aujourd’hui, il aimerait éviter. Le second met une main sur l’épaule de l’énervé : « Tu veux un morceau de mon sandwich ? » Et s’ils continuaient la manifestation tous les trois ? Oui oui, c’est ce qu’ils vont faire.

15

Devant la caisse des dépôts, quai Anatole France, qu’ils assimilent à la « prison de Paris », ils sont une petite dizaine dans la foule qui n’est plus une foule mais une fraternité. Elle parle plus fort que les autres et elle revient sur les événements, sur la hausse du prix du carburant : « Ils me font rire à vouloir qu ‘on sauve la planète. Je sais pas ce que c’est que la planète moi, on n’a jamais été présenté. J’ai jamais trop voyagé. J’habite dans un trou perdu. Et même ce trou, ils l’avaient déjà siphonné avant que je naisse. » À peine plus loin, un homme brandit son haut-parleur vers un bateau-mouche qui, imperturbablement, trimballe sur la Seine son lot de visiteurs : « Hey les touristes ! A votre droite, vous pouvez observer la Révolution française qui continue, contre la misère et l’injustice. » Le pilote du bateau-mouche a entendu. Et il fait entendre sa sirène.

16

« L’ennui c’est qu’aujourd’hui on ne peut même plus être généreux. La femme que j’aime depuis 40 ans habite loin et elle galère, alors parfois je lui envoie un peu de pognon. Mais bientôt, tu vas voir, ils vont nous demander de déclarer nos cadeaux de Noël. Non, franchement, moi, je veux pas partir en vous laissant un monde comme ça les jeunes. Je suis là depuis l’Acte 2. Là ça se calme un peu parce qu’il fait froid et que c’est les fêtes, mais tu vas voir au printemps, va y avoir un nouveau souffle, moi j’y crois, c’est pas fini.» Il disait ça sur un pont, en regardant fixement là-bas, là où certains faisaient s’élever des fumées dans le ciel, il lisait peut-être.

17

Joker. Elle entend du côté du boulevard du Temple : « Lis sont où les Humains ? ». Au-dessus de la fumée qui rend la République invisible. Sous l’hélicoptère, devant les blindés. Celui qui pose la question, c’est un jeune homme qui regarde le triste spectacle : une poignée de Gilets jaunes qui persistent, malgré les assauts répétés des forces de l’ordre. On ne voit plus rien.

Joker. Il entend du côté de la rue Balzac : « Ils ont pas beuglé « Première sommation » ? Moi quand ça m ‘arrive aux oreilles, je contracte toujours un peu les fesses, parce que je le sens bien, là, le tir de flashball en lousdé dans le dos ». Tout le monde pouffe à l’écoute du jeune homme enjoué et en survêtement, prêt à l’action, les hommes à casques de gaulois ou de vikings comme les femmes voilées.

18

Elles sont une petite dizaine et déambulent joyeusement dans la rue de Rivoli. Certaines se tiennent par la main, d’autres sautent comme des cabris, elles entonnent des chansons bricolées pour l’occasion. « Lgbt », « Gouines en colère », « Femmes en lutte », leurs gilets sont aussi fleuris que leurs messages diffusés au mégaphone. Leur enthousiasme se répand. Autour ça regarde avec douceur, ça rigole et ça chante.

19

Place de la Bastille, celui-là a la soixantaine, il est très distingué, il est vêtu d’un long manteau en laine et coiffé d’un chapeau à larges bords, et il offre des bonbons à toutes celles et ceux qu’il croise, surtout à celles et ceux qui ne lui ressemblent pas du tout, en dénonçant la perversion des riches et de leur président. Celui-là a la quarantaine et il raconte que, ce matin, quand il a quitté son domicile dans l’Est de la France, il a prévenu ses quatre enfants, dont il peine à satisfaire tous les besoins : il souhaite les voir grandir, mais s’il faut une guerre civile pour qu’ils puissent grandir dans un monde qui ne rétrécirait plus, il y participera. Celui-là a la cinquantaine et il avance, il avance, il avance, en serrant les poings le long du corps et en braillant : « Nous sommes le peuple ! On nous a cachés à nous-mêmes, mais nous sommes bel et bien là !

Vous nous voyez maintenant ? Vous nous prenez en pleine gueule ? Moi, j’ai des origines, mais je suis d’aucun parti, je suis un membre du peuple ! »

20

K-way rose, démarche décidée et gilet jaune, elle a 71 ans et fait de grands gestes quand elle explique rue de Tolbiac ses exercices dans la salle de sport. Elle y va tous les jours depuis sa retraite. Ça fait un an. Avant, elle était « conchita pour milliardaires », payée 5 euros de l’heure tandis que sa patronne avait 2500€ d’argent de poche par jour. Mais encore avant, quand elle avait 8 ans, elle grattait les huîtres en Bretagne, et puis à 14 ans, elle travaillait à l’usine, 69 heures par semaine. À 18 ans, elle est « montée » à Paris, elle a eu deux maris, l’un « pas gentil » et l’autre «fainéant », et puis deux enfants ; elle a commencé à travailler avec les enfants des autres, elle a eu son diplôme d’auxiliaire de puériculture, elle a passé son bac et elle l’a eu, elle a été éducatrice spécialisée. « Et avec tout ça je suis une arriérée ? Tu vas voir l’arriérée ! »

21

Ça salue de partout. À l’angle des rues, aux volants des voitures, aux fenêtres des immeubles. Personnes trop âgées, pensionnaires d’un lycée, familles avec enfants en bas âge, chauffeurs de bus ou conducteur de péniche. Ces gens-là ne défilent pas. Ils s’agitent en voyant passer le défilé. Ils agitent. T-shirts torchons draps taies d’oreillers pulls, n’importe-quoi-qui-tombe-sous-la-mainpourvu-que-ce-soit-de-couleur-jaune. Ils font sonner. Tout-ce-qui-peut-sonner klaxons sirènes tambours casseroles. En bas, en retour, ça répond, ça réagit, ça remue, c’est comme ce qui est en haut, ça réalise les miracles d’une seule chose.

&—&

« C ‘est que de l’amour, tout ça ! », proclame gaiement un Gilet jaune en rejoignant la cohorte. Un plaisir est en train d’être pris.

Les plus jeunes d’entre nous en avaient entendu parler par des anciens ou par des lointains. De cette fiction. De cette incroyable fraternisation tous azimuts, une fraternisation féroce et fabuleuse entre gens du commun, et maladroite avec ça, et confuse avec ça, bien sûr, comme toute délivrance. Car avant toute chose, avant de parler de libération, de révolte ou de révolution, c’est sans doute d’une délivrance qu’il s’agit. Un plaisir est en train d’être pris et ne sera pas perdu.

Nous ne savons presque rien des ronds-points autour desquels on tourne difficilement partout en France, mais nous avons été partout dans Paris, chaque samedi depuis début décembre, au hasard des rues et de l’immense jeu de société qui s’y déroule. Ce peuple qui se cherche depuis tant d’années, nous a-t-on dit, ce peuple bigarré et fracassé, hirsute et superbe, misérable et glorieux, a commencé à s’ébrouer et à s’éprouver, à reprendre conscience et possession de lui-même, de ses corps, de ses paroles, de ses actes, multitude aberrante que ne commande aucun mot d’ordre unitaire, aucune valeur assénée toujours d’ailleurs ou d’en haut. Un poulpe à l’essai de dizaines et de dizaines de milliers d’individus, de nuisibles fertiles, dans un joyeux climat insurrectionnel. Un imam à coté d’une souverainiste, une mère de famille à côté d’un black bloc, une étoile rouge à côté d’une croix de Lorraine, c’était possible, c’est désormais visible, ça s’est vu.

Sceptiques face aux analyses en surplomb qui prétendent déjà savoir à quoi s’en tenir, déjà pouvoir rattacher, rediriger, ramener à la raison, nous n’avons retenu que le judicieux avertissement de David Graeber : « Les intellectuels ont un rôle à jouer dans ces nouveaux mouvements, certes, mais il leur faudra un peu moins parler et beaucoup plus écouter. » Si tant est que nous soyons des intellectuels parce que nous utilisons des expressions comme « si tant est que », nous sommes allés y voir, nous nous sommes mis à l’écoute. Car dans les rues ruineuses de vie, on se parle beaucoup, on s’échange des informations et des expériences, on se demande toutes sortes de directions (mais ça part quand même dans tous les sens, par grappes, par vagues, par colonnes). Cette multidirectionnalité est d’ailleurs l’un des aspects les plus allègres de ce qui se passe à l’heure inactuelle, quelque chose de mobile, d’indocile, d’indécidable. Une terrible improvisation collective qui fait penser aux mots de Rimbaud, réfractaire d’une autre époque : «Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. ». Sans écriture inclusive, directement au féminin.

Et si jamais. Et si jamais les êtres humains avaient encore le pouvoir d’imaginer une autre forme d’organisation de la vie en société ? Un plaisir pris, en entraînant un autre à prendre. Nous croyons que les Gilets jaunes font pour le moment, sans le savoir et en connaissance de cause, une escapade, la plus troublante et la plus merveilleuse des escapades.

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Le cortège des « foulards rouges » se répand vaguement place de la Bastille. En haut des marches de l’opéra, une soixantaine de Gilets jaunes les toisent et chantent, chantent, chantent à tue-tête : « Bourgeois parasites!», « Si t’es fier d’être CRS, tape ton collègue ! » (et certains gendarmes mobiles en faction devant eux, par mesure de précaution, ne peuvent réprimer un sourire)… Quand une éclaircie troue le ciel plombé de janvier, quelqu’un entonne même : « Et le soleil, il est pour qui ? ». Et tous de reprendre en chœur : « II est pour nous ! ». Non seulement la rue, mais le soleil maintenant. Face à ça, la foule des foulards (parmi laquelle des femmes Gilets jaunes sans gilets ont déployé des bannières portant les noms de Benalla et de Castaner cerclés de jolis cœurs, ou l’inscription « Mon ami c la finance ») ne trouve rien de mieux à mugir que : « Gilets jaunes au boulot ! ». Mais on ne les entend pas. La soixantaine a plus de voix, dont ce petit homme rondouillard qui, une fois la place vite vidée de ces gens qui ne savent pas occuper la rue, qui ne se sentent pas chez eux dans la rue, se met à frétiller en fredonnant : «On a gagné, on a gagné, on a gagné… ». Dont acte.

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Lui, il porte un gilet orange. Devant le cordon de CRS qui protège la rue Royale, il déambule. Il fait des aller-retours, de droite à gauche, de dos de face. Un homme-sandwich. Il est pasteur. De dos il est en colère contre les injustices, il aime l’amour et la joie. De face il rappelle que : « Le pouvoir obtenu par la violence n ‘est que momentané et que la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal ». Il tourne. Face A, face B. Manifestants d’un côté, CRS de l’autre.

Lui, derrière, ou devant, c’est un grand éphèbe noir suprêmement élégant et superbement efféminé qui se promène avec nonchalance devant ce corps spécialisé de la police nationale. Tel un fauve en cage mais sans cage.

Les manifestants chantent et dansent, les CRS se tiennent prêts.

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Il est sans âge, et il connaît le montant des salaires de tous les présentateurs, animateurs et bonimenteurs de la télévision, qu’il récite d’une voix monocorde, dans son haut-parleur grésillant, assis sur les marches de l’opéra de la Bastille. Un jeune homme surgi de nulle part, surgi de partout, vient couvrir ses épaules d’un gilet jaune comme d’une cape, et l’homme sans âge reprend sur le même ton placide : « Merci, merci bien, je n’avais même pas les moyens d’en acheter un. ». Quelqu’un s’exclame : « Celui-là, je le veux pour président ! ». Quelqu’un d’autre corrige : « On n ‘a plus besoin de président. ».

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Place Édouard Herriot, derrière l’Assemblée nationale, sous son parapluie elle porte un béret. Elle vient seule

aux manifestations. Samedis. Dimanches.

« Maintenant ça rythme mes semaines. »

Elle dit qu’on ne peut pas savoir à quel point elle est heureuse que ce mouvement existe.

Elle n’y croyait plus. Elle ne pensait pas pouvoir vivre ça. Elle est émue aux larmes. Quelques-unes s’échappent et coulent le long de ses joues lorsqu’elle évoque la fraternité des cortèges. Puis d’autres encore lorsqu’elle explique à quel point elle aime la France et combien les inégalités la secouent. Elle voudrait simplement que tout le monde vive dignement. La dignité. Elle en sait quelque chose. Née en France d’un couple de Marocains immigrés. Son père est venu se battre en 1944. Aujourd’hui il a 96 ans et lorsqu’un homme politique s’exprime à la télévision, il revêt son uniforme et ses décorations. Elle sourit. S’il voyait ça, s’il la voyait.

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École militaire. Lui aussi il porte un béret, mais le sien est bleu. Il porte aussi un gilet sur lequel est inscrit « sécurité ». Et aussi une veste. Militaire. Dessus sont accrochées des décorations. Pas une. Pas deux.

Une petite dizaine.

Les manifestants viennent le voir, le regardent, s’interrogent. Il répond il discute il explique.

Il parle de solidarité, de partage.

Il vient de l’Allier tous les samedis parce que : « Ce n ‘est plus possible de supporter ça », et le reste de la semaine, c’est dans sa ville qu’il œuvre pour les Gilets jaunes. Il ne vient pas seul, ils sont une quinzaine à faire le trajet tous les week-ends. Quand il manifeste, il a l’œil. Repère les situations de conflits.

Ça c’est sa vie de Gilet jaune, mais sinon, il est instructeur en école de gendarmerie.

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En tête de cortège, il hurle comme un loup en se frappant la poitrine et en se retournant vers la meute qui remonte le boulevard Beaumarchais. Il se sent bien. Plus tôt, avenue Daumesnil, un autre Gilet jaune portait un masque de loup, bleu gris, bleu nuit, et frappait opiniâtrement un panneau de sens interdit. Quand un journaliste interloqué a voulu recueillir ses impressions, il lui a adressé une fin de non-recevoir. Il n’avait que ça à déclarer : « Le pouvoir au peuple ». Si le journaliste est capable de se souvenir de ça. Avenue Montaigne, celui-là est à visage découvert, les bras ballants, et il est presque front contre front avec un CRS cagoule et casqué qui lui lance des regards mauvais, une caméra de surveillance fixée sur son heaume. Mais ça ne l’affecte pas outre mesure. Il ne regarde pas dans les yeux le responsable du maintien et du rétablissement de l’ordre. Il avance posément sur lui, tête baissée, il rumine et il bronche comme un taureau, il rentre les épaules comme un loup prêt à bondir. Il sait qu’il sera identifié et qu’il sera fiché, il sait tout ça. Il sait autre chose aussi. Il sait que le gros de la troupe derrière lui, la meute, cette fois-ci ne reculera pas. « Les moutons sont devenus des loups » avertit d’ailleurs un graffiti dans les parages.

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Elle est blonde et belle, comme on nous l’inculque, et elle s’en sert. À l’entrée du marché aux fleurs, quai de la Corse, elle s’est positionnée dos aux forces de l’ordre. Elle est de blanc vêtue et s’est grimée à l’image fantasmée de la justice, immaculée. D’une main, elle tient une épée en bois et de l’autre une balance sur un plateau de laquelle pèsent deux cartouches de flashball. Un gilet jaune ne pèse rien sur l’autre plateau. Elle brandit aussi une pancarte : « Les voyous ne sont pas en face de vous, mais au-dessus de vous. ». Le voyou, c’est lui aussi, c’est lui qui le dit, le matin même à la sortie de la station de métro Ménilmontant, lui qui agresse verbalement un groupe de Gilets jaunes en train de se préparer pour leur longue marche hebdomadaire. Il répète à qui veut l’entendre qu’il aime la police, qu’il a fait dix ans de tôle, mais qu’il aime la police, alors que l’État, c’est une mafia (il le sait, parce qu’il est le descendant en ligne directe d’un général de Napoléon), et que tous les manifestants perdront tous leurs yeux. C’est un peu une malédiction qu’il lance. Mais lorsqu’un homme a du mal à enfiler son gilet, il s’empresse de l’assister, avec des égards, et il lui souhaite bon courage. Rien d’incohérent.

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Dans sa petite camionnette verte il klaxonne tant qu’il peut. Il porte aussi un gilet jaune. Il travaille, mais profite du désordre provoqué par les manifestants sur le pont d’Iéna. Certains sont montés dans la benne de son véhicule. Il les trimballe. Il est hilare, sa camionnette verte se faufile au milieu des voitures, des tourbus et bientôt des camions de CRS. Les Gilets jaunes l’acclament. Le cortège, qui n’en est plus un, se dirige vers le Trocadéro qui déjà est parsemé de milliers de minuscules points jaunes. Sur l’esplanade, une pause est nécessaire pour regarder les autres en bas, ceux qui arrivent, la tour Eiffel, le chauffeur de bus qui veut faire demi-tour au milieu du pont et qui consciemment ou non barre la route aux camions bleus. C’est beau d’en bas, c’est beau d’en haut, ça crie ça fume ça monte vers le ciel c’est grand.

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Au niveau du sol, au sol, quai Anatole-France, c’est son neveu qui le relève près du palais Bourbon. L’instant d’avant, les gens se bousculaient pour se prendre en photo, goguenards, devant la majestueuse vue d’ensemble du gouvernement et des députés dans l’hémicycle, dont d’autres Gilets jaunes arrangeaient les portraits de facétieuses façons. L’instant d’après, c’est comme une tempête de sable. Et maintenant, l’oncle a le visage bombé, tuméfié, suite aux coups réglementairement reçus par qui de droit. La loi et l’ordre. Il a 70 ans et mesure lm62. Il est atteint de rachitisme depuis toujours, et c’est la fièvre révolutionnaire qui l’a fait grandir. Mais il n’osera pas porter plainte contre la police, de peur que. Il attendra que ça passe, que ça dégonfle, et il reviendra, pour que. Elle, au contraire, elle vocifère. Elle a 57 ans, elle marche avec une béquille et vient de se faire renverser sur le sol de la place de la République par « une horrible femme-flic ». La veille, elle a déjà failli étouffer en respirant le bon air lacrymogène. Quatre black blocs ont volé à son secours, l’ont portée à bout de bras loin des gaz, ont pratiqué un massage cardiaque et l’ont fait boire, tout en appelant les médics. Depuis, elle les adore. Avec sa sœur, elle vit dans « la grande couronne ». Elles gloussent en prononçant ce nom-là. « Ça veut dire quoi au juste ? On est reléguées où au juste? » Elle a failli se jeter sous un RER, suite à onze ans de procès avec une grande entreprise pour un accident du travail qui ne devait pas être reconnu en tant que tel, mais au lieu de cela, « J’ai devenu révolutionnaire ». Elle l’était déjà de cœur, d’esprit et de d’âme, mais pas encore dans le corps. C’est chose faite. Et les deux sœurs sont vindicatives, généreusement vindicatives. Elles motivent la cohorte. Chaque semaine, elles écrivent et impriment de nouveaux tracts. L’atelier de reprographie du coin les soutient et leur fabrique gratuitement les panneaux de leur fantaisie. C’est comme ce jeune qui demande à cette autre jeune, boulevard Richard-Lenoir : « Alors, tu l’as trouvé comment, ce premier gazage ? » Et elle de répondre, enthousiaste : « Génial ! Je reviens la semaine prochaine ! »

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Solidarités ? Devant la gare de Paris-Montparnasse, où elle arrive de Bretagne, elle se met en marche sur ses trois jambes. Jambe gauche, jambe droite, et béquille elle aussi. Avec ça, dit-elle, elle a 20 km d’autonomie. Les samedis où elle ne parvient pas à rassembler l’argent nécessaire pour monter à Paris, elle s’entraîne dans la forêt. Alors ne tardons pas. Sur le boulevard de Belleville, tôt le matin, une autre se plaint plutôt d’avoir passé l’âge de marcher interminablement, et elle engueulerait presque les personnes présentes de n’avoir pas eu l’idée d’aller partout dans Paris des heures durant quand elle aurait encore pu s’ajouter. Au lieu de cela, elle propose deux choses : et d’une, sa version remaniée de La Carmagnole Mais le peuple reprend ses droits (bis) / Maint’nant c’est lui qui f’ra la loi (bis) /Coucou nous revoilà /On nous arrêtera pas ») – elle mène les répétitions ; et de deux, de garder les enfants et les petits-enfants des Gilets jaunes qui souhaiteraient pouvoir être libres de leurs mouvements une journée entière. Lui, non loin, il est SDF, et il n’y a aucune raison qu’il ne manifeste pas, tient-il à préciser. Pour qu’il ne défile pas avec tout son barda, sa tente pliable et le reste, quelqu’un lui propose de les entreposer chez lui le temps de la marche, en attendant mieux. Cet autre-là, vers la place de la Nation, c’est aussi un SDF, mais il ne défile pas. Il est étendu sur le trottoir, avec son monde recomposé, en marge du cortège qui lui passe sous le nez. Les manifestants lui donnent tous et toutes quelque chose, les uns et les unes après les autres, de la nourriture, des vêtements, des objets, de l’argent, n’importe quoi qu’ils ont sous la main, sur eux. Il ne sait bientôt plus où entreposer cette manne. Mais ça continue.@

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Manifestation déclarée, partie de la place Charles-de-Gaule, elle se dirige vers l’opéra Garnier. Elle est encadrée. Devant derrière côtés. Au bout, tout au bout, à la fin, un cordon et des camions. Au pas. Elle, elle est aussi au bout, et elle marche. Au pas. « Non monsieur non monsieur je n ‘irai pas plus vite ! Je suis handicapée monsieur ! J’ai une béquille vous voyez ? Je suis handicapée à cause de ce système pourri qui nous rend tous cinglés ! Non monsieur je suis malade à cause du travail et je n ‘irai pas plus vite. » C’est important les derniers.

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On a vu : un homme et une femme en fauteuils roulants offrir du mimosa à tour de bras, et l’homme plus tard, du côté de la rue du Bac, lentement glisser vers les CRS qui pointaient leurs armes, les faire insensiblement et sensiblement reculer, peinturlurés de jaune. Non loin, une jeunesse déguisée en barde ou en aède, ou ce qu’elle pense être tout porteur de poésie, brandir une pancarte édifiante en forme de cœur et proclamer que Paris était désormais « la capitale de l’amour». Non loin non plus, deux ménagères avec leurs caddies remplis demander timidement la permission de se joindre à un groupe de Gilets jaunes à la dérive. Puis, pendant un quart d’heure, brailler plus fort que quiconque « Macron en prison ! ». S’excuser ensuite de devoir rentrer pour ranger leurs courses. Il a sans doute raison le Gilet jaune qu’on a entendu dire : « La république, ce n ‘est pas un principe, c ‘est une sensation. ».

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Familles ? Elle est morte il y a quelques années, mais elle aurait aimé voir ça, donc elle est là. Elle y est. C’était une vraie révolutionnaire, raconte-t-il en traversant le pont Alexandre-III. Et ainsi donc il la balade tous les samedis, il a inscrit son nom au dos de son gilet. Un autre porte la momie de sa grand-mère parce que l’EHPAD était trop cher. Un autre encore, tant d’autres comme lui, arbore simplement : « Pour ma fille ». Et puis un autre : « Macron, t’es foutu, je suis dans la rue ». Et en dessous, signé par ses deux filles : « Papa, nous sommes avec toi ». Et c’est ce que c’est. Là, place Daumesnil, c’est un frère qui s’agenouille derrière sa sœur pour écrire sur son gilet le numéro du nouvel acte auquel ils vont participer. Là, c’est un vieux couple qui, d’acte en acte, vient tantôt déguiser en coq et en poussin, tantôt en chanteur et en chanteuse de discos, pour ne pas passer inaperçu en cas d’arrestation… Et puis il y a celui-là qui croque à belles dents dans son sandwich, en quittant la place de la Madeleine, car il doit repartir dès le milieu de journée ce samedi. Quand il croise un Gilet jaune avec sa famille, en vélos. Lequel lui lance :« Vas-y tranquille. Je rentre les mettre au chaud, et je prends ta relève. ».

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Black blocs. Fumée. Assaut. Forces de l’ordre. Cocktail guerrier. Certains regardent, soutiennent les plus têtes brûlées. Ça vole. Pavés, perroquets, grenades, bouteilles. Quand un trublion est arrêté, la masse jaune et informe le défend. À grand renfort de cris et autre matériaux projetés. Ça on sait, ça on voit. Les caméras sont braquées.

Mais derrière, juste derrière, un demi-tour suffit. Ils sont une centaine de Gilets jaunes. Musique à toutes berzingues. Années 90 et rythmes endiablés. Une boum. Tous se trémoussent. Sourires aux lèvres et chorégraphies désarticulées. Trocadéro, une place, deux ambiances.

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Dans le quartier de Montparnasse, ils racontent un ailleurs. Un ailleurs chamarré. Ils sont venus avec des

bâtons d’encens, douce fumée…

Sarouel bigarré et gilets jaunes. Assemblage voyant.

Des fez, chapeaux de zouaves, agrémentent leurs looks. Ces deux sont venus pour la joie. Dans le cortège, ils diffusent de la musique grâce à une enceinte que l’un deux porte en sac à dos. Ils connaissent par cœur tous les morceaux et dansent, en continuant d’agiter leurs bâtonnets odorants. C’est agréable cette fumée qui ne pique pas les yeux.

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Aujourd’hui sur les Champs-Élysées ça vole dans les airs. Moins des grenades que mannequins, vêtements, bijoux, montres, produits de beauté, chaussettes aux grands crus de cacao et chocolats en pur fil d’écosse, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est la Grande Redistribution. Ce qui Était à l’intérieur passe à l’extérieur, sans transaction monétaire. Lui, boulevard Malesherbes, il profite d’une brèche dans une vitrine pour s’emparer de chaussures en cuir d’un modèle qu’il n’aurait jamais pu s’offrir. Il les examine, dubitatif sur ce qui fait leur qualité. Un Gilet jaune passant par là lui fait valoir qu’il pourra toujours les mettre pour son prochain entretien d’embauché. « Embauché pour quoi, embauché par qui ? » lui rétorque l’autre. Et il jette les chaussures en cuir dans le feu d’une voiture en flammes.

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Ils n’en croient pas leurs yeux. Sur les Champs-Élysées, les fortifications de ce grand restaurant vont bientôt céder. Et c’est la ruée, le pillage, l’horrible chose, que scande un seul mot repris pas toutes et par tous alentour : « Révolution ! ». Celles et ceux qui n’ont plus peur de le proférer sont comme vous et nous, ça pourrait être n’importe qui. Personne ne s’oppose, personne ne se lamente, personne n’hésite. C’est terrible. Quelqu’un au hasard fait remarquer qu’il ne connaît pas le nom des monuments historiques à Paris, mais que ce grand restaurant, il en a entendu parler toute sa vie, on l’a nargué ou appâté avec ça toute sa vie, et ce n’est décidément pas normal. Toutes sortes de gens s’assoient dans les fauteuils et les canapés sortis sur le trottoir. Feignent de commander en examinant les menus et en éclatant de rire à la vue des prix pratiqués. « Eux, ils pratiquent des prix. ..Cas ‘appelle le vol organisé. Eh bien, nous on pratique le pillage. Ça s’appelle l’envol désorganisé ! ». Jusqu’à ce que quelqu’un au hasard s’impatiente : « Bon, on va quand même pas s’installer là ! Brûlons tout ça. » Et ça ne fait l’objet d’aucun grand débat. C’est terrible.

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Ce jour-là, puisque les forces de l’ordre obéissant aux ordres ont tenu à garder la mainmise sur les Champs-Élysées, les Gilets jaunes se sont emparés de la colline de Montmartre – donnant-donnant – et c’est sous les vivats de plusieurs milliers de personnes que quelques infiltrés déploient un impudique voile jaune au sommet de la basilique boursouflée d’importance. D’autres encouragent les coureurs des Foulées du tertre de Montmartre qui continuent de parcourir les 3 boucles et les 10 kilomètres de leur épreuve. Plusieurs centaines dévalent ensuite librement jusqu’à la gare de l’Est et jusqu’au Canal Saint-Martin, où ça gesticule, s’égaye, s’emporte, s’éparpille. Il y en a un qui gueule : « Plutôt qu ‘un sang impur abreuve nos sillons, vous voulez pas chanter qu ‘aucun sang n ‘abreuve les moutons ? » Un autre embraye : « Pour des raisons de sécurité, tout le monde se met à poil ! ». Disparitions en série. Réapparitions. Les troupes diligentées poursuivent l’invisible, passent le visible et l’invisible au peigne fin, passent d’un côté et de l’autre du canal, elles remontent, redescendent les passerelles, longent les quais, dans un sens puis dans l’autre, nerveuses, hagardes, chagrines, elles guettent, grapillent, laissent des traces sur quelques corps. Il y a des gens, de simples gens, dissimulés n’importe où, avec ou sans gilets, qui attendent à peu près partout et qui germent à peu près partout. Comme a dit doctement un vieux Gilet jaune : « L’important, c ‘est la désorganisation. ».

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Lui, avenue de la Motte-Piquet, lui c’est un objet, un porte-manteau perroquet tout ce qu’il y a de plus « stylé », abandonné sur la chaussée pour cause de déficience quelconque par un quelconque grand établissement du secteur. Un premier Gilet jaune le récupère et le prend à l’épaule sans raison apparente. Pour la joie sans doute de revendiquer l’absurde, le gratuit, aussi, comme sources de vie. Ce faisant, il attire l’attention et le porte-manteau perroquet passe de main en main, on y accroche des gilets, des vestes, de l’espoir. Il fait parler. Arrivé place du Trocadéro, on perd sa trace au moment des charges routinières de CRS. Il aura dû servir d’arme par destination ou arme improvisée, « objet dont la fonction première n’est pas d’être une arme mais qui est utilisé, ou destiné à être utilisé, comme tel dans certaines situations. » On en découvrira ultérieurement les débris dans le caniveau et dans les branches, quelques arceaux comme des points d’interrogation. Fin de vie d’un porte-manteau perroquet devenu bélier ou catapulte. Le grand établissement exprime ses regrets. La survie et la vie continuent et dorénavant rivalisent.

Si vous regardez bien, à Paris ces jours-ci, vous verrez d’un côté toute une population de consommateurs ou de fidèles aux terrasses chauffées, dans les magasins climatisés, dans l’éventualité des urnes tièdes. Quelque chose comme la vie continue. Et de l’autre tout un peuple d’infidèles qui se démène vaille que vaille et tourbillonne. Chacun vaquant à ses occupations, chacun à sa place ou se déplaçant vite, très vite à l’occasion. Celles et ceux qui ont les moyens entre eux, et les autres, celles et ceux qui tourbillonnent. Du côté du peuple qui est en train de faire sa propre connaissance, on a vu, ici ou là : un curé en soutane et un immigré pakistanais discuter du sens de l’hospitalité, des joyeux drilles de toutes sortes, une femme semble-t-il BCBG expliquer la situation au Venezuela à un jeune dit de banlieue aux oreilles duquel pendaient des écouteurs, deux inconnus s’échanger des références comme des leviers ou des pieds de biche : Les syndicats contre la révolution du poète Benjamin Péret et Note sur la suppression générale des partis politiques de la philosophe Simone Weil. Également une « anarcho-royaliste » qui aspire à un poète comme roi, qui milite au sein de la Brigade de l’Esthétique, un « islamo-royaliste » aussi, cela s’est vu, et pourquoi pas un « islamo-gauchiste », figure fanfaronne désignée à l’opprobre générale de la bien-pensance : le grand n’importe quoi. Et pourquoi pas. Des Franco-Algériens furibards, le spectre des Gitans, des boulangers de Briançon et des informaticiens de Saint-Étienne. Ça draine. Et ça dure. L’agitation dure. Elle dure un peu trop longtemps d’ailleurs, elle empêcherait presque une autre actualité de coaguler, de prendre mécaniquement le dessus. Tout a été entrepris pourtant, soit pour ramener à la raison les déraisonnables, soit pour avilir cette peuplade de séditieux qui ne peut pas être le peuple, puisqu’un peuple qui se respecte doit d’abord et avant tout respecter ses représentants et ses gouvernants, garder son (leur) calme. S’il ne s’oublie pas en tant que peuple (tandis que la classe bourgeoise et dirigeante s’efforce de faire croire qu’elle n’existe pas plus que ça, qu’il ne peut donc pas y avoir de lutte des classes), il apporte la preuve que, par lui-même, il ne saurait être que débraillé, brutal, bestial, inculte, informe. Ingouvernable, c’est-à-dire incapable de reproduire sans discuter les mots d’ordre de cette classe bourgeoise et dirigeante qui n’existe donc pas, mais qui lance depuis nulle part ses accusations et ses maléfices habituels : elle a tenté l’homophobie et la xénophobie, elle a tenté l’antisémitisme et le sexisme, elle tente toujours la barbarie sous toutes ses formes – tous les fléaux qu’elle a elle-même lâchés mais qu’elle attribue aux autres dans une manœuvre d’une exquise perversion.

Or l’agitation dure, ça use la patience, ça emmerde le monde, cet autre monde enchaîné qui se déchaîne, avec sa déplorable indétermination : pas assez de leaders charismatiques qu’on pourrait ensuite débaucher, pas assez de programmes clairs et nets qu’on pourrait ensuite démonter, pas assez d’organisation et de concertation, toutes ces sortes de choses censées légitimer un mouvement social. Excusez du peu. Oui, excusez du peu, qui est un trop-plein, car ce mouvement-là entend rester une expérimentation. Il y a tant de choses à redécouvrir. Dans une société bien ordonnée qui produit principalement du capital et du déchet, les Gilets jaunes s’assemblent et se dépensent dans le désordre, se dépensent sans compter, sans savoir, tout en sachant.

Entre chaque samedi, des cellules se réunissent pour réfléchir aux actions menées spontanément et pour en envisager d’autres. Chacun et chacune s’essaye à la politique, chacun et chacune se mêle de tout, sur tous les sujets – la triade de l’accès au logement, à l’alimentation et à la santé ; l’éthique, l’écologie, l’économie, la déséconomisation du monde comme on dit la désinfection -on perd précieusement son temps à palabrer, on divague, on a raison. Un ancien serine d’ailleurs : « Mais qu ‘est-ce qui nous presse ? Nous sommes là depuis longtemps, nous sommes là pour longtemps. C ‘est eux qui nous obligent à nous précipiter, à gagner ou à perdre. Mais nous, on n ‘a aucune échéance, c ‘est autre chose qu ‘on veut, et ça, ils ne peuvent pas nous le prendre.» D’ores et déjà, l’un des grands rétablissements opérés par les Gilets jaunes est d’avoir su résister à l’épreuve du temps imposé. D’avoir foudroyé le calendrier. Il faut les voir discuter de la nécessité ou non de déclarer les manifestations. Déclarer : avertir, et donc prévenir, aider à prévenir, à circonscrire. Ou au contraire déborder. Déborder comme dans : contre toute attente. Comme dans : dépasser les espérances, et le désespoir. Créer dans les rues des courants et des contre-courants, fluer et onduler, boucler, faire des nattes à la ville. Les Gilets jaunes ont refait des villes et des campagnes des terrains de jeu, le mal est fait. Désormais il faudra faire avec ce haut mal, ce bienfait. Grands joueurs, beaux joueurs, ils ont aussi envahi le terrain mental, ils obnubilent, ils obsèdent, ils prennent et donnent du plaisir à satiété, malgré la misère qui les cerne et les accapare. Neuf écrivains martiniquais (Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William) l’avaient pressenti dès 2009 : « Par cette idée de ‘haute nécessité’, nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie. (…) Nous sommes tous victimes d’un système flou, globalisé, qu’il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu’il nous faut réveiller, à savoir, vivre la vie, et sa propre vie, dans l’élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, dans toute l’ampleur du poétique. »

Cécile Carbonel & Alexandre Pierrepont

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NB. Les illustrations ont été choisies et disposées par moi. C. G.

Marseille ~ Soutien aux travailleuses de l’hôtellerie en grève!

Sous-traitance hôtelière, la colère continue de monter! 

Le secteur hôtelier marseillais est de nouveau secoué par un mouvement social dénonçant le système d’exploitation de la sous-traitance, déjà plus d’une quinzaine en trois ans ! Cette fois-ci ce sont les femmes de chambre et équipières, sous-traitées par ELIOR à l’hôtel NH Collection à la Joliette qui sont en grève reconductible depuis le 11/04, avec le soutien de leur syndicat CNT-Solidarité Ouvrière.

   Comme souvent derrière la vitrine luxueuse et lucrative de l’hôtel se cache les pratiques sociales douteuses des sous-traitants. Dans son genre, ELIOR est un super-champion de l’exploitation qui s’est fait connaître récemment en obtenant des tribunaux l’annulation et le remboursement des avantages acquis pour des dizaines de salarié.e.s, grâce à une disposition de la loi Travail.

   Leurs pratiques quotidiennes sont fidèles à leur réputation ! Depuis la reprise du chantier, il y a 3 mois, les salarié.e.s dénoncent : les pointages irréguliers, les nombreuses heures impayées, les retraits sur salaires indus ou le non-versement intégral de primes. 

    L’équipe du « NH Collection » est déterminée pour obtenir gain de cause face à ces patrons voyous et pour gagner de nouveaux acquis ! Les grévistes revendiquent : paiement de toutes les heures de travail manquantes ; versement des indemnités repas et transport ; remboursement des retenues sur salaires abusives ; versement d’une prime exceptionnelle en compensation du préjudice ; augmentation des qualifications dans la grille de salaire conventionnelle ; majoration du dimanche à 50% ; 13° mois ; organisation du travail respectueuse de la vie privée.

   La direction régionale d’ELIOR voudrait choisir ses interlocuteurs syndicaux et refuse toute négociation avec la CNT-Solidarité Ouvrière, seule organisation du site. Les salarié.e.s ne comptent pas céder à ce chantage !

   Nous invitons le donneur d’ordre, le groupe NH Collection, a prendre ses responsabilités sociales et ne plus se cacher derrière son sous-traitant. C’est l’exploitation des invisibles de la sous-traitance qui remplit vos caisses, il est temps que le fruit de leur travail leur revienne !

L’exploitation et le mépris ça suffit !

Contribuez ICI à la caisse de grève.