Éloge du “sourire vertical”

Idée d’absorption et de succion du membre viril ?

Il est probable que l’origine de l’appellation par les anatomistes et/ou médecins des replis charnus de la vulve est plus triviale.

Le mot « lèvre » vient en effet du latin labrum désignant le rebord d’un vase, ce dernier terme ayant servi pendant des siècles à désigner le vagin (et le rectum « vase indu[1] »). À ce « vase », il fallait des bords, des lèvres.

On parle aussi des lèvres d’une plaie, que l’on rapproche pour faciliter la cicatrisation (et que l’on coud, ce qui ne peut que faire penser à l’infibulation). Il est vrai que, soumis aux règles, le vagin est parfois vu, surtout par des hommes, comme une plaie saignante. Peut-être la dénomination des lèvres a-t-elle aussi concouru au fantasme du « vagin denté » et castrateur…

Association d’idées et fantaisies inconscientes ont naturellement alimenté un imaginaire plus aimable, sensuel, qui associe les lèvres « du haut » avec celles « du bas », faites pour se [re]joindre.

C’est ainsi, sans doute, qu’est née l’image du « sourire vertical », qui a naguère fourni le titre d’une revue érotique.  

J’avoue n’avoir prêté qu’une attention amusée à cette métaphore… jusqu’à ce que le hasard de mes périples sur la toile mette sous mes yeux le cliché que je reproduis ci-après.

Or voici qu’il est là, le sourire vertical !

 

 

Indubitable – charmant – charmeur – à peine moqueur – dessiné par ces lèvres glabres, dont l’humidité de l’une, finement ourlée, capte si bien la lumière.

N’est-ce pas une langue que j’aperçois ? à peine rétractée, qui me fait mieux comprendre pourquoi Diderot donna la parole à semblables lèvres dans ses Bijoux indiscrets

[1] Je renvoie à mon Siège de l’âme. Éloge de la sodomie (Éd. Zulma).

LA PUISSANCE ET LA GRÂCE [Le sentiment de la beauté 2.]

La première réflexion qui m’est venue à l’esprit, le jour où j’ai rencontré cette photographie (ci-dessus), c’est que les publicitaires qui répandent des clichés féminins – dans les deux sens du terme clichés – déréalisées et pornographiques doivent se donner beaucoup de mal pour arriver à leurs fins.

On m’objectera que cette femme est jeune et belle et je n’en disconviens pas. Mais ce qui frappe surtout, me semble-t-il, c’est que la photo est prise sans apprêt, sinon à l’improviste. La jeune femme observe (peut-être) la piqure d’une herbe ou d’un insecte sur son mollet gauche. Et son geste simple, le déséquilibre contrôlé de son corps offrent immédiatement au regard une pose de statue, une icône de la grâce.

Elle pourrait être mieux en chair, les seins plus lourds, le ventre moins ferme, cela ne changerait rien : le geste improvisé fournit la meilleure composition imaginable – chair, lumière, ombres – dans le cadre rectangulaire de la photographie.

Au point qu’on ne voit plus le fond de garrigue, sur lequel le sujet semble avoir été ajouté par un procédé technique. Le corps lumineux crée un effet de relief qui écarte l’arrière-plan presque hors de la conscience.

J’ai d’abord pensé à Maillol (dont les modèles étaient plus pulpeuses), puis à une photo, dont j’avais l’image en tête sans parvenir à en retrouver l’auteur·e.

C’est une photographie de Henriette Theodora Markovitch, connue sous le pseudonyme de Dora Maar (1907-1997), souvent attribuée à Man Ray, auprès de qui elle avait travaillé. Elle s’intitule Assia et son ombre, sa sœur noire (1934).

Le corps de la modèle donne une impression de force, accentuée par le jeu d’ombres. Mais cela ne suffit pas à expliquer mon association d’idées. Je présume que mon inconscient a établi un rapport dynamique entre la forme du corps d’Assia et celle de « sa sœur noire », en supprimant cette dernière par un éclairage de plein jour. L’inconnue dans la garrigue figure une Assia lumineuse et en mouvement, quittant la pose voulue par Dora Maar.

Retour au noir et blanc, mais en pleine lumière, pour cette autre jeune femme dont l’impression de puissance que son corps dégage est à peine modulée par une torsion de la jambe droite, peut-être mouvement de pudeur inconscient pour serrer ses cuisses l’une contre l’autre.

Comme dans la première photo, la présence impressionnante du corps est telle qu’on peut le croire ajouté par collage sur un fond de dune et de mer. La trace des pieds dans le sable et l’ombre du corps démentent ce soupçon.

Cependant, l’image concédée, accompagnée d’une infime moue de mépris (Tu as besoin de ça !?), la femme ne va-t-elle pas s’enfoncer à nouveau dans le sable, suivant un mouvement hélicoïdal que ses pieds amorcent ?

Voir ici le premier volet «Grâce leur soit rendue».

Talmud, présomption de candeur et «Justice» de classe

Je le reconnais sans vergogne, si je devais choisir entre d’une part un tribunal terroriste façon 1794, sans avocat et avec pour seule échelle de « peines » un improbable élargissement ou la guillotine, et d’autre part un tribunal « démocratique » et ses présentes garanties bourgeoises, je choisirais sans hésiter le second.

Est-ce une raison suffisante pour se découvrir soutien ou suiveur enthousiaste – ou résigné – de la « justice » bourgeoise, dans les affaires de viol, d’agressions sexuelles diverses et de violences misogynes ? Je ne vois pas pourquoi. Je me méfie d’ailleurs des positions de principe qui ne résistent pas à la première difficulté, matérielle ou morale, venue.

Je pensais à tout cela en parcourant sur le site Lundimatin un éditorial d’Ivan Segré, qui se présente comme philosophe et, semble-t-il sans humour particulier, comme « talmudiste ». Il est vrai que Lundimatin s’inscrit dans la continuité d’une revue baptisée Tiqqun, ce qui ne vaut pas mieux en guise de référence matérialiste.

Il est vrai aussi que taldmudiste peut se traduire[1] littéralement par étudiant, ce que nous sommes tous et toutes plus ou moins restée·e·s.

Ivan Segré évoque les accusations publiques de viol et de violences dont le théologien musulman soi-disant modéré Tariq Ramadan est l’objet depuis plusieurs semaines. Par quatre fois dans son texte, Segré fait dépendre de l’action policière et judiciaire (enquête, instruction, procès) la possibilité de se faire une opinion précise sur l’affaire Ramadan.

D’un côté, il y a le témoignage de deux femmes, que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait les rendre coupables d’une faute grave : la dénonciation calomnieuse. De l’autre, il y a le témoignage d’un homme, Tariq Ramadan, qui clame son innocence par la voix de ses avocats, témoignage que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait le rendre coupable d’un crime dont il est présumé innocent. Ne reste donc plus qu’à se taire, en attendant que la Justice tranche. […]

Tâchons donc, dans la mesure de nos moyens, de rester vivant, ou du moins, pour ce qui concerne « l’affaire Ramadan », d’y introduire un minimum de lisibilité, en attendant – l’espoir fait vivre – que Justice soit faite.

Comme précisé ci-dessus – mais il est bon d’y insister – il revient à l’institution judiciaire de trancher la question de savoir si Henda Ayari dit vrai ou faux, et conséquemment de savoir si Tariq Ramadan est coupable ou innocent. Et je n’ai, personnellement, strictement rien à dire à ce sujet. […]

Que Tariq Ramadan ait brutalisé et violé Henda Ayari, ou qu’il ait eu avec elle des rapports consentis, ou qu’ils n’aient pas dépassé le stade de la pâtisserie orientale, c’est à l’institution judiciaire de trancher. […]

Je ne sais pas ce que l’enquête policière, puis le jugement s’il y en a un, parviendront à établir avec certitude, mais je crains fort qu’en guise de vérité on doive se contenter de ce qui est d’ores et déjà acquis : la parole de l’une contre celle de l’autre. Henda Ayari a-t-elle été violée ou Tariq Ramadan calomnié ? Nous ne saurons vraisemblablement pas.

Il est frappant de voir, au moins sur un site d’ultra-gauche, un philosophe s’avouer aussi clairement à la remorque d’une institution répressive pour penser une situation. Institution répressive dont il semble considérer que l’on doit prendre son intitulé au mot. La Justice serait juste, en somme, et destinée à défendre les faibles, ici victimes de la domination masculine… Faut-il en l’espèce respecter la «présomption de candeur» à laquelle j’ai fait allusion dans le titre de ce billet.

Ivan Segré se considère toutefois en situation de dénoncer à son tour :

Puisqu’on nous invite, ces derniers temps, à balancer notre porc, je balance le mien : l’islamophobe et le judéophobe sont les deux faces d’une même perversion.

Ajoutons, tant que nous y sommes, la christophobie et l’allergie aux mantras, et me voilà à coup sûr pervers polymorphe

Cependant, coup de théâtre ! les deux dernières phrases du texte disent exactement le contraire de celles que j’ai reproduites ci-dessus, tout en annonçant comme programme ce que l’auteur s’est montré incapable de faire :

Et j’ajoute qu’à ce sujet également il n’y a pas grand-chose à attendre de l’institution judiciaire[2]. C’est à nous qu’il revient de penser, de parler et d’agir, du moins si nous n’entendons pas céder à l’idéologie dominante, laquelle nous enjoint en effet, comme l’a écrit Gilles Châtelet, de « vivre et penser comme des porcs ».

Préjugé peut-être « judéophile » (nous sommes pleins de contradictions !): d’un talmudiste, j’attendais davantage de subtilité.

[1] Du « vieux juif », comme disait M. Coupat père, confronté à un trou de mémoire.

[2] C’est moi qui souligne. C. G.