Sexisme insecticide

La botanique, écrivait le journaliste et romancier Alphonse Karr, est l’art de dessécher des plantes entre des feuilles de papier buvard et de les injurier en grec et en latin. On peut sans risque étendre ce constat à l’entomologie. Or, comme chacun(e) sait, quand il est question d’injures, sexe et sexisme ne sont pas loin.

Observant, d’abord d’un œil distrait, un panneau d’information sur « La biodiversité des rues à Paris », apposé par la mairie de Paris dans les squares, je remarque, en-dessous de la pie et de la mésange, une chenille baptisée Orgyie pudibonde.

 

Difficile de se voir attribuer un patronyme qui sonne plus paradoxalement à l’oreille !

 

 

Vue de très (très !) près, l’Orgyie est peu engageante. On aimerait mieux ne pas la rencontrer au coin d’un jardin public, grossie dix mille fois sous l’effet des radiations. À dire vrai, le papillon qui en naîtra n’est pas exactement folichon non plus (genre Bombyx).

 

 

 

 

 

 

 

Reste à savoir pourquoi notre chenille fut baptisée d’aussi affriolante et contradictoire façon.

Il semble bien que ce soit parce que sa position de défense est de se rouler en boule en « rougissant ».

Voilà qui nous en dit davantage sur les préjugés sexistes et les aptitudes à la gaudriole des baptiseurs que sur l’insecte lui-même.

Observons maintenant les « petites nymphes au corps de feu ». Ces libellules sont en effet d’un beau rouge éclatant. Mais pourquoi « nymphes » ? Sans doute parce que les dites nymphes sont des déesses (de rang inférieur, précise toutefois le petit Robert) qui peuplent bois, montagnes et rivières.

Or il se trouve que le même terme désigne également les petites lèvres de la vulve (petites et grandes lèvres entourant l’orifice du vagin)…

L’association est ici plus poétique que polissonne, quoique toujours lourdement chargée d’érotisme.

Est-ce seulement par homophonie approximative qu’insecte s’entend et se lit souvent « un sexe » ?

À vrai dire, non. L’étymologie renforce l’acte manqué auditif.

En effet, insecte vient du latin insectus, coupé (par allusion à l’étranglement du corps des insectes), comme sexe vient de secare, couper[1].

L’acte manqué concerne également la typographie. Quoi de plus propre à l’acte manqué qu’une expression passée dans les connaissances générales, et dont on ne se méfie plus. C’est le cas de l’ethnologique et psychanalytique « prohibition de l’inceste »… que l’on trouvera ici et là métamorphosée en prohibition de l’insecte (voir exemple récent ci-après) !

Ce qui explique bien des choses…

 

 

 

 

 

[1] Je n’ignore pas que ce dernier rapprochement est discuté. Il reste que sexus est bien employé d’abord à propos des animaux pour évoquer la séparation en mâles et femelles.

“Quand les corps s’écrivent. Discours de femmes à l’ère du numérique” ~ par Marie-Anne Paveau

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Je donne ci-dessous l’introduction d’un texte de Marie-Anne Paveau — que l’on pourra télécharger en bas de page — sur l’écriture sur et par le corps féminin, thème que j’ai abordé dans Je chante le corps critique.

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Quelque chose se passe avec le corps des femmes en ce début de XXIe siècle, qui passe à la fois par la nudité et la circulation numérique. Les femmes ont fait de leur corps un médium, qui constitue une arme dans leur combat pour l’émancipation, l’égalité, la parité, le respect et l’intégrité. Elles écrivent littéralement sur leur corps, qui devient ensuite un véritable flyer de chair diffusé dans les grands médias, mais surtout sur le web, de manière virale : féministes de quatrième génération comme les Femen ou les militantes des slutwalks, femmes violées réinventant leur talking cure dans les écrits d’écran ou femmes de combattants inscrivant les traumas de guerre sur leur peau. Leurs écrits, éphémères, acquièrent de leur inscription numérique une permanence militante.

Le corps écrit des femmes est à la fois le lieu et l’outil d’une contestation hyper-visibilisée par la circulation sur le web. Cette contestation vise, au premier chef, les normes, et en grande partie les normes de genre qui assignent les femmes à l’infériorité et l’invisibilité. Cette contestation, dit Judith Butler dans Défaire le genre, est celle de la vie sur les normes :

«Il existe […] un ensemble de réponses inédites que le sujet délivre à propos des normes, en assurant le cours, les déplaçant également, au point qu’il est possible de parler d’un pouvoir de la vie sur les normes, dont la figure de la contestation peut sembler, à première vue en tout cas, emblématique » (Butler 2006 [2004], p. 11).

Ces écrits corporels d’un nouveau type sont en effet des réponses inédites. Non que les inscriptions ou peintures corporelles n’aient jamais existé (voir par exemple Guillon 2008), mais leur circulation sur les fils de la toile en fait un phénomène technodiscursif, où la matière du discours se métisse avec celle de la technologie. Ces écrits expriment aussi le « pouvoir de la vie » sur « les normes et les conventions qui restreignent ou minent les conditions de la vie elle-même » (Butler 2006 [2004], p. 21). La question de la vie, dans sa dimension à la fois simple et radicale, est ici essentielle, on le verra dans chacun des exemples que je présenterai dans cette étude ; l’écriture ou la vie, en quelque sorte.

Le combat féministe a pris de nouvelles formes ces cinq dernières années, dans lesquelles le corps vu et lu tient une place centrale. Les inscriptions corporelles éphémères des Femen sont amplement relayées sur les réseaux Facebook et Twitter comme sur les sites des médias, et cette hyperdiffusion permet à la fois une visibilisation et une internationalisation d’une lutte au départ spécifique à l’Ukraine. Il en est de même pour les slogans corporels dans les slutwalks du monde entier, à partir de Toronto, ville de naissance de ces « marches des salopes » destinées à lutter contre les discours sexistes du slut shaming et du victim blaming. Outre ces mouvements militants, on trouve des inscriptions corporelles aux aspects thérapeutiques, qui concernent directement le trauma : sur le tumblr du Project Unbreakable, des femmes violées montrent une pancarte qui parle à la place de leur corps photographié, rapportant à l’écrit la parole de leurs violeurs pendant l’agression. De même, le mouvement Battling Bare, diffusé sur Facebook, rassemble des femmes étatsuniennes posant de dos, nues, leur corps inscrit d’un message d’amour pour leur mari combattant, atteint de PTSD3 après leur retour d’Irak ou d’Afghanistan.

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