De quoi “ACAB” est-il l’acronyme?

Lors de la manifestation, gaie et pêchue (mais maigrelette: environ un millier de personnes d’après mon comptage) qui allait aujourd’hui de Tolbiac occupée à la gare d’Austerlitz, et qui réunissait cheminots (Sud et CGT), étudiant·e·s et autres, j’ai repéré sur le dos d’un jeune homme une déco originale.

C’est la déclinaison – déjà ancienne mais c’est la première fois que la voyais – du slogan et acronyme ACAB.

Lequel, traduit de l’anglais originel, donne: «Tous les flics sont des bâtards!».

Très bête et fautif, à la fois politiquement et moralement, ledit slogan me semble d’ailleurs en perte de vitesse dans les manifs récentes. L’acronyme, par contre, fleurit dans le monde entier en grafs, tee-shirts et autocollants…

On conviendra que “ALL CLITORIS ARE BEAUTIFUL” a une autre portée, politique, féministe et comportementale.

J’ai retrouvé sans peine cette charmante formule sur des vêtements proposés sur Internet. Vous trouverez aussi, si vous le souhaitez.

Une photo de la manif d’aujourd’hui.

LA PUISSANCE ET LA GRÂCE ~ [Le sentiment de la beauté 2.]

La première réflexion qui m’est venue à l’esprit, le jour où j’ai rencontré cette photographie (ci-dessus), c’est que les publicitaires qui répandent des clichés féminins – dans les deux sens du terme clichés – déréalisées et pornographiques doivent se donner beaucoup de mal pour arriver à leurs fins.

On m’objectera que cette femme est jeune et belle et je n’en disconviens pas. Mais ce qui frappe surtout, me semble-t-il, c’est que la photo est prise sans apprêt, sinon à l’improviste. La jeune femme observe (peut-être) la piqure d’une herbe ou d’un insecte sur son mollet gauche. Et son geste simple, le déséquilibre contrôlé de son corps offrent immédiatement au regard une pose de statue, une icône de la grâce.

Elle pourrait être mieux en chair, les seins plus lourds, le ventre moins ferme, cela ne changerait rien : le geste improvisé fournit la meilleure composition imaginable – chair, lumière, ombres – dans le cadre rectangulaire de la photographie.

Au point qu’on ne voit plus le fond de garrigue, sur lequel le sujet semble avoir été ajouté par un procédé technique. Le corps lumineux crée un effet de relief qui écarte l’arrière-plan presque hors de la conscience.

J’ai d’abord pensé à Maillol (dont les modèles étaient plus pulpeuses), puis à une photo, dont j’avais l’image en tête sans parvenir à en retrouver l’auteur·e.

C’est une photographie de Henriette Theodora Markovitch, connue sous le pseudonyme de Dora Maar (1907-1997), souvent attribuée à Man Ray, auprès de qui elle avait travaillé. Elle s’intitule Assia et son ombre, sa sœur noire (1934).

Le corps de la modèle donne une impression de force, accentuée par le jeu d’ombres. Mais cela ne suffit pas à expliquer mon association d’idées. Je présume que mon inconscient a établi un rapport dynamique entre la forme du corps d’Assia et celle de « sa sœur noire », en supprimant cette dernière par un éclairage de plein jour. L’inconnue dans la garrigue figure une Assia lumineuse et en mouvement, quittant la pose voulue par Dora Maar.

Retour au noir et blanc, mais en pleine lumière, pour cette autre jeune femme dont l’impression de puissance que son corps dégage est à peine modulée par une torsion de la jambe droite, peut-être mouvement de pudeur inconscient pour serrer ses cuisses l’une contre l’autre.

Comme dans la première photo, la présence impressionnante du corps est telle qu’on peut le croire ajouté par collage sur un fond de dune et de mer. La trace des pieds dans le sable et l’ombre du corps démentent ce soupçon.

Cependant, l’image concédée, accompagnée d’une infime moue de mépris (Tu as besoin de ça !?), la femme ne va-t-elle pas s’enfoncer à nouveau dans le sable, suivant un mouvement hélicoïdal que ses pieds amorcent ?

Voir ici le premier volet «Grâce leur soit rendue».

Voué·e à tous les seins! ~ [et déclaration d’amour subsidiaire à Juliette Roudet]

Lors que je cédais sans remords au charme de Juliette Roudet, danseuse et comédienne qui honore de son talent subtil (elle joue deux sœurs jumelles: une performance!) la (très moyenne) série française Profilage (TF1)…

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…je songeais à l’un des articles proposé sur la page Facebook Lesbo tshirts

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“TOUT OBUS SERA PUNI”

Ligue de défense des petits seins

Pour les francophones d’occasion, je précise que la formule «Tout obus sera puni» est une déclinaison homophonique et humoristique de «Tout abus sera puni», formule qui figure sur les signaux d’alarme des trains et métros.

Par ailleurs, des seins volumineux, surtout lorsqu’ils sont mis en forme par des soutiens-gorge de forme adéquate, peuvent évoquer des munitions de guerre (le registre érotico-guerrier évoque également une jolie fille comme étant «canon»; le «canon» a ses «obus» et l’érotisme hétéronormé ses lourdeurs).

De manière maline, fraîche et décalée, le slogan choisi par la conceptrice de Lesbo tshirts (que je ne connais pas) «défend» les petits seins contre les diktats de la «féminité» et des goûts, masculins surtout, (supposés) dominants.

J’aime autant préciser immédiatement, afin de m’épargner dans les semaines qui  viennent des remarques — masculines ou féminines, égrillardes ou déçues — du type «Ah! je savais pas que tu préférais…», que je connais peu de sensation aussi émouvante que celle d’un sein lourd reposant dans ma paume comme une grappe de raisins.

Et cependant, non! je ne préfère pas les «gros seins».

Je suis sensible aux harmonies. Elles se composent, pareillement d’un parfum, de notes corporelles et émotionnelles variées. C’est leur variété qui nous fonde et nous fait, parfois, touchant·e·s… et foudroyé·e·s.

Je voulais saluer ici comme autant de contributions, modestes mais précieuses,  à une politique du corps critique les productions de Lesbo tshirts et — si j’ose dire — l’aplomb remarquable, avec lequel Juliette Roudet incarne la beauté du corps et de l’esprit.

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 2 Le body building capitaliste

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le deuxième chapitre de mon livre Je chante le Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22corps critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Selon ses apologistes, le capitalisme moderne est le mode idéal de domestication de la nature, des ressources naturelles et humaines. Dans le vocabulaire du management, le titre de « directeur des ressources humaines » n’évoque pas seulement — et beaucoup plus crûment que l’ancien « directeur du personnel » — l’exploitation du travail, mais la prétention capitaliste à exprimer la nature, y compris la nature humaine, comme on écrase une tige pour en exprimer le suc.

En transformant le corps mortel des hommes, dans la production salariée et par les nanotechnologies, le capitalisme glorieux prétend désormais exalter la nature, s’y substituer sous forme d’abstractions (la valeur, l’économie) et de créations (OGM, androïdes). Où la critique sociale dénonce l’aliénation du travail et la médiation publicitaire, le capital vise l’extase, l’action d’être hors de soi.

Un tel programme, par quoi le capitalisme moderne se pose en relève du vieux mysticisme, réclame et mobilise, bien loin de l’éthique protestante des origines, démesure, dilapidation et divagation. Certes, chaque patron de firme salarie des comptables chargés de dire le moindre coût du travail humain. Au mieux, il s’assure de l’hygiène physique et morale de ses employé(e)s, dans la perspective immédiate de la production : cités ouvrières au XIXe siècle, salles de gymnastique aujourd’hui. Cependant, aucun forum de Davos ne se soucie, autrement que sur le mode d’une charité compensatoire, d’évaluer le coût humain de l’exploitation capitaliste, même du point de vue de son expansion raisonnée. C’est une contradiction, dont certains révolutionnaires ont déduit à tort une issue rapide et fatale, et qui fait le dynamisme du Capital.

L’eau glacée du calcul égoïste, dont parle le Manifeste communiste, ce sont bien les émotions, collectives ou personnelles, que la bourgeoisie y a trempées, et non pas pour les y dissoudre comme dans un bain d’acide, mais pour leur faire subir les modifications chimiques qui mènent du désir de sens au désir de marchandise. Dûment préparé par l’éducation à la honte de soi, le désir de marchandise connaît une acmé de plus en précoce, notamment chez les très jeunes filles, dans le désir d’être soi-même marchandise, seule manière connue et reconnue d’être désirée ou simplement tolérée.

Les consommatrices des pays industrialisés et leurs filles peuvent par exemple, à l’aide de la « calculette à points Weight Watchers […] gérer quotidiennement [leur] capital points. [L’appareil] mémorise tous les points dans une banque de points, jour après jour[1] ». Leur rapport au monde, le regard des autres et des hommes sur leur corps leur sont transmis, chaque jour, chiffrés dans le vocabulaire de l’économie.

 

 

  1. Le corps normé

 

L’IMC : Indice marchand de corporence

Quotidiens d’information et magazines féminins invitent leurs lectrices à calculer leur IMC ou « indice de masse corporelle », dont on s’abstiendra de répéter ici l’inepte formule. Rappelons simplement qu’elle prétend, par une combinaison entre la taille et le poids, déterminer la corpulence médicalement acceptable. Certains spécialistes de l’obésité précisent, en guise d’excuse liminaire, que cette abstraction statistique ne serait pertinente que pour le « type caucasien[2] ». Réminiscence de géographie coloniale, l’expression est encore aux États-Unis un euphémisme couramment utilisé pour « race blanche ». Il a le mérite de rappeler que les classifications de population à partir du physique ne servent qu’à fonder des discriminations, fussent-elles « positives ». Ce qu’un nutritionniste exprime en d’autres termes :

« L’IMC sert à caractériser des groupes plus que des individus, son caractère normatif enferme la réflexion médicale dans le cadre arbitraire du “poids idéal théorique” alors que pour un même IMC, les risques pour la santé diffèrent grandement d’un individu à l’autre et d’une population à l’autre[3]. »

De faible pertinence scientifique et d’un usage social suspect, l’IMC mérite plutôt d’être rebaptisé « Indice marchand de corporence[4] ». Il habitue les femmes (et dans une moindre mesure les hommes) à regarder leur corps comme une marchandise qui, même appropriée par un homme, voit sa valeur sans cesse attaquée et révisée à la baisse. Et ce, d’autant plus pour chaque femme particulière que la « féminité » abstraite est à la hausse. Nous aurons l’occasion de vérifier que beaucoup de femmes intériorisent cette « bourse » imaginaire même lorsque leurs compagnons n’en tiennent pas compte.

Sans doute, la norme n’est pas la seule cause de souffrance, et l’on ne saurait inférer des considérations précédentes qu’il n’existe pas de personnes dont la santé physique et le bien-être sont menacées par un poids excessif. L’obésité de masse est même une création capitaliste récente, qui concentre dans la construction et l’exploitation du corps humain les énergies anarchiques du capitalisme moderne. Aux États-Unis, on estime à 300 000 le nombre de décès annuels liés à l’obésité[5]. C’est bien le cas de dire que pour un tel système, tout fait ventre : l’obésité produite par une alimentation industrielle grasse, surchargée en sel et en sucre et l’idéal anorexique, suggéré à des millions de femmes et de jeunes filles qui suivent des régimes aberrants. Ces régimes redoublent les risques de santé encourus, en fixant des idéaux hors d’atteinte mis au point à cet effet par les magazines féminins, l’industrie cosmétique et les fabricants de prêt-à-porter. Faux ennemis, Mac Donald et Slim Fast se complètent pour mettre en coupe réglée un corps devenu champ de bataille[6]. Lire la suite