[ne] NIQUE [que] TA RACE !

« Pourquoi Houria, qui n’est pas la seule à dénoncer le racisme “décomplexé” qui sévit actuellement en France, est-elle une cible privilégiée ? La réponse me semble claire : c’est une femme, elle a un maintien noble et fier, elle s’exprime avec tranchant, et en plus elle est arabe. C’est trop. Elle ne se tient pas à la place qui lui revient, elle bouscule la hiérarchie des rapports sociaux, bref, elle exagère ».

Éric Hazan, Lundimatin, 30 mars 2016

« Il est très facile de discréditer un texte, surtout quand la pensée est complexe et formulée sous forme de paradoxes. »

Océanerosemarie, auteure et comédienne, Libération, 30 mai 2016.

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S’il est un exercice périlleux, c’est bien de tenter de rassurer — ou de contredire — un interlocuteur sur le fait que l’on n’est pas l’aigre misanthrope qu’il imagine. Qu’il s’agisse de racisme ou de sexisme, et la tâche devient surhumaine ! Aussi, que l’on ne compte pas sur moi pour confier ici que je goûte la compagnie de femmes originaire du Maghreb[1], à l’intelligence aigüe, et dont le maintien évoque la dignité conquise de haute lutte sur des cultures d’oppression. On aurait vite fait de me renvoyer dans les cordes d’une « islamophilie » nourrie d’érotisme colonial orientaliste — auquel se rattache d’ailleurs l’expression « maintien noble et fier », par laquelle Hazan emprunte les babouches de Baudelaire[2].

Motus ! donc.

En revanche, je crois pouvoir affirmer à moindre risque que je ne crache pas sur les paradoxes — mot poli désignant les provocations —, dont j’ai éprouvé à mes dépens les difficultés de lecture qu’ils/elles suscitent et les mauvais coups qu’ils/elles autorisent.

Cependant, Houria Bouteldja — au fait ! c’est d’elle qu’il s’agit, et de son livre Les Blancs, les Juifs et nous [3] — ne s’exprime pas seulement de manière tranchante, paradoxale ou même provocatrice, mais dans une extrême confusion mentale et théorique.

Dans cette confusion délirante, les mânes des Indiens d’Amérique exterminés par « les Blancs » réalisent la transsubstantiation d’un fanatique religieux iranien, geôlier et tortionnaire, en « indigène arrogant », c’est-à-dire en rebelle admirable.

Ahmadinejad, ce héros !

Que ledit héros soit aussi bon antisémite qu’Hitler était mauvais peintre ne semble gêner ni la tranchante Houria ni son éditeur.

Qu’a donc fait le dirigeant iranien pour émouvoir ainsi notre auteure ? Il a prétendu tranquillement qu’il « n’existe pas d’homosexuels en Iran ».

« Mauvaise foi exquise » (p. 33), commente Bouteldja. Vieille antienne, surtout, de tous les dictateurs staliniens, en Chine et en URSS : pas de ça chez nous ! Avantage : on ne peut pas nous accuser de mettre en camp ou d’exterminer des gens qui n’existent pas ! Ou alors, quelques rares exceptions, contaminés par la décadence capitaliste.

Bouteldja l’ignore peut-être ; elle est jeune. Qu’importe ! elle retrouve spontanément le même argumentaire. N’était que l’homosexualité n’est plus importé par le Grand Capital (Coca-Cola and rock’n roll) pour miner les paradis socialistes, mais inoculé par le colonialisme blanc (Coca-cola and rock’n roll) pour affaiblir « l’Arabe ».

Le « démocrate blanc » se réjouit de voir « l’Arabe » perdre sa virilité. « Un de moins ! » se dit-il probablement, bien que l’on comprenne assez mal en quoi cela peut le réjouir… Sauf évidemment à considérer soi-même que l’homosexuel, déchu de sa virilité, est par nature inférieur à « l’Homme », en l’espèce « l’Arabe », et fera défaut, le moment venu, aux bataillons de la « race sociale », lancés dans la deuxième décolonisation — intérieure.

Sournoisement attiré par la démocratie blanche vers le piège drag queen, « l’Arabe » est contraint de surjouer la virilité (en salle et en couple). Il indique par là qu’il porte haut ses attributs de « classe de sexe » (ignorée par Bouteldja) sur l’étendard de la lutte de « classe de race » (chantée par Bouteldja).

Beaucoup de féministes pratiquent heureusement ce que l’on nomme aujourd’hui intersectionnalité (analyse combinée des oppressions : de classe, de genre, raciste) ; la grande affaire de notre auteure est d’épargner le ciseau à la virilité de ses frères de « race sociale ».

Elle n’a pas complètement tort lorsqu’elle remarque que

Oui, nous subissons de plein fouet l’humiliation qui leur est faite. La castration virile, conséquence du racisme, est une humiliation que les hommes nous font payer le prix fort. En d’autres termes, plus la pensée hégémonique dira que nos hommes sont barbares, plus ils seront frustrés, plus ils nous opprimeront. Ce sont les effets du patriarcat blanc et raciste qui exacerbent les rapports de genre en milieu indigène. (pp. 94-95)

Mais pas raison non plus, c’est le moins que l’on puisse dire…

Passons sur l’expression « milieu indigène », que je récuse, et qui fait partie de la rhétorique « postcoloniale » réductrice de l’auteure et de son organisation — le parti des indigènes de la république (PIR).

Si Bouteldja prend soin de préciser, dans une déclaration liminaire de son ouvrage (p. 13), qu’elle utilise les « catégories » « Blancs », « Juifs », et « indigènes » comme ne renvoyant pas à « un quelconque déterminisme biologique », je trouve dans ce paragraphe un naïf substrat biologique fantasmé, quant aux effets sur les hommes (et eux seuls) de la frustration sexuelle.

Pour être arabe, l’homme arabe n’en est pas moins « homme », c’est-à-dire « viril » : voilà qui tombe sous le sens étymologique ! Or, ce vir est l’objet d’une double attaque au-dessous de la ceinture de la part de la démocratie blanche : tantôt elle veut les lui couper, de préférence en l’enfilant, tantôt elle moque ses attributs supposés surdimensionnés (comme ceux du Nègre) et en agite le spectre pour effrayer ses filles[4] et leurs pères. Du coup, l’Arabe est… quoi d’ailleurs ? Perturbé ? Voilà, perturbé ! Et même frustré (on suppose que c’est de ne pouvoir exercer un machisme serein sans se voir traiter de « barbare »). Or, plus l’Indigène transplanté est « frustré », plus il opprime ses sœurs.

Du coup, moins les « sœurs de race sociale » de l’auteure énerveront des garçons déjà émasculés, moins elles courront le risque d’être sur-opprimées par eux. Quel dommage qu’Houria Bouteldja éprouve le besoin, pour des raisons tactiques et dogmatiques, de récuser le concept de lutte des classes — ce qui par parenthèse est du dernier chic dans la pensée dominante-démocrate-blanche ! mais cela aussi elle l’ignore — elle pourrait, sinon, se rendre compte qu’elle redonne des couleurs « décoloniales » à la vieille « sagesse » féminine, et enfantine, des milieux populaires : quand l’homme rentre à la maison, humilié par l’esclavage salarié, mieux vaut se rendre invisible pour éviter les coups.

Le pire étant que : ça n’a jamais fonctionné.

C’est ainsi une très vieille morale de la résignation que prêche à ses « sœurs » cette jeune femme au « maintien noble et fier ». Le terme « sœurs » a d’ailleurs une double signification communautariste et familiale.

Après avoir récusé le slogan féministe le plus connu depuis les années 1970, en écrivant « Mon corps ne m’appartient pas » (p. 71), l’auteure évoque une scarification opérée par la mère (« un rite patriarcal » note-t-elle justement) et énumère les personnes dont elle peut écrire : « Je lui appartiens ». On compte : sa grand-mère paternelle, sa grand-mère maternelle, ses grands-pères « tombés martyrs », son père et sa mère.

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. J’appartiens à mon histoire et si Dieu veut, j’appartiendrais à ma descendance. “Lorsque tu te marieras, in cha Allah, tu diras : ‘Ana khitt ou oueld ennass hitt’ [Je suis un fil, et le fils des gens est un mur]. Alors, tu seras à ton mari ”. (p. 72)

Et l’auteur d’ajouter, pour la moquer, la réaction qu’elle prête au lecteur-démocrate-blanc : « La voix : C’est ignoble. »

Si « ignoble » est entendu ici comme contraire de « noble » (pardon Éric !), je me vois contraint d’endosser la caricature préparée à mon intention. En effet, je ne trouve aucune « noblesse » dans cette conception du « destin » des femmes, du « devenir femme » de chaque petite fille, conception commune — avec des nuances et des différences d’intensité — à tous les monothéismes : dépendance par rapport à la famille, au clan, à la religion, aux hommes.

Or, dans toutes ses variantes, les prêcheurs de cette conception du monde se sont prévalu de son caractère « naturel », en le garantissant contradictoirement du sceau « divin ». Mais les religions sont ainsi tissées de contradictions, dont elles exigent que les croyant(e)s les admettent sans maugréer, comme gage de soumission[5].

Donc « Dieu » a créé l’ordre naturel qui lui a paru bon.

Et dans cet ordre naturel créé par un être d’essence masculine, la femme est inférieure à l’homme, aussi « sûrement » que la famille est la cellule de base de la société, et que l’homme a des besoins sexuels impérieux et légitimes…

Voilà pourquoi le féminisme est une escroquerie pour démocrates-blanches-occidentales-égarées-ou-arrogantes.

Ajoutons, ajoute l’auteure (p. 89), que les progrès en matière de droits des femmes et d’égalité des genres ne sont jamais que des concessions faites par le système capitaliste au gré de ses besoins de main-d’œuvre et de régulation sociale.

Bouleversante révélation en effet ! Et donc ? Et donc, pas de quoi estampiller « progrès » ces accidents de l’histoire et encore moins en réclamer l’institution universelle…

Glissons sur le fait qu’Houria Bouteldja appréciera peut-être de pouvoir disposer d’un compte en banque autonome, même une fois mariée (puisque tel est son « destin »), et notons que cette critique est absurde puisque tous les « progrès sociaux », en matière de santé, de salaire, de droits des femmes, etc. ont été certes conquis par des luttes mais concédés/récupérés par un système capitaliste souple et dynamique. Bien fol(le) qui refuserait des allocations chômage, des congés payés ou le remboursement d’une semaine d’hôpital, sous prétexte qu’ils n’ont pas été octroyés par bonté d’âme ou grandeur morale et n’ont pas entraîné la faillite du Capital…

Le fait est qu’Houria Bouteldja fait bon marché (le cas de le dire !) des conquêtes ouvrières et féministes, ce qui est parfaitement logique avec la vision religieuse du « monde-naturel-créé-par-Dieu » dont elle se revendique par ailleurs. C’est quand elle feint de s’adresser aux « autres » — et pour un message « d’amour révolutionnaire » qui plus est — qu’elle force sa « nature ». Le propre de cette « nature » personnelle étant de ne pas exister, si ce n’est à dose homéopathique, diluée qu’elle est dans « la famille, le clan, la nation, le couple, la maternité, la race, l’islam ».

Mais comme elle fait œuvre tactique, elle doit elle-même, comme un vulgaire système économique, faire quelques concessions de langage. C’est ainsi qu’elle veut bien envisager un « féminisme assumé » (p. 84) — par quoi il faut entendre, je suppose, « indigène » et non distillé par le pouvoir postcolonial — ou « féminisme décolonial » (p. 95).

Si un féminisme assumé devait voir le jour, il ne pourrait prendre que les voies sinueuses et escarpées d’un mouvement paradoxal qui passera obligatoirement par une allégeance communautaire. Du moins autant que le racisme existera. (p. 84)

Après tout, on fait bien remonter sur scène — et avec succès, paraît-il — les anciennes vedettes yé-yés : pourquoi ne pas reprendre le vieux refrain du report — aux calendes grecques du « grand soir » — de la libération des femmes ? Silence les femmes ! et allégeance au mouvement ouvrier : du moins tant que le capitalisme existera.

« La critique radicale du patriarcat indigène est un luxe », écrit Bouteldja (p. 84), un luxe que les « femmes indigènes » ne pourraient se permettre. C’est comme du chocolat, ou du caviar pour les pauvres. Pourquoi pas des perles aux pourceaux ?

L’avantage — et l’inconvénient — d’Allah, et de tout « dieu » unique, c’est que c’est une espèce de grand Joker. Il sert à tout et à n’importe qui. Allahou akbar ! crient les djihadistes en mitraillant les jolies filles qu’ils espèrent retrouver (en mode vierge) au paradis ; Allahou akbar ! réplique Bouteldja qui est hostile aux attentats.

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Allah (portrait présumé).

Le problème est qu’à mes yeux, moi qui ne croit en rien ni personne, il n’est pas moins pathologique de croire que le djihadiste va retrouver des vierges au paradis que de croire que moi, incroyant, j’irai directement en enfer (sans aucune compensation sexuelle).

On m’objectera que ce dernier délire est de moindre conséquence dans le présent. Pourtant, être vu aujourd’hui par un autre être humain comme un sous-humain qui mérite, aujourd’hui (je peux mourir à chaque instant) une torture atroce et sans fin n’a rien de rassurant.

C’est en effet pour moi seul, qui n’accorde aucune créance à ces délires, que cette perspective est hypothétique et risible. Pour celui et celle qui « y croit », mon avenir mérité est réellement dans des souffrances atroces (ce qui confine au vœu). Considérée de ce point de vue, la rafale de kalach n’est jamais qu’une légère anticipation. Voilà qui rend, non pas seulement difficile mais radicalement dépourvu de sens le « dialogue » avec des croyant(e)s comme Bouteldja, auquel appelait un collectif d’intellectuels[6].

Ainsi, comment « débattre » avec Bouteldja quand elle révèle la condition à laquelle son « Dieu » peut être envisagée comme une entité sympathique à l’espèce humaine : lui reconnaître un pouvoir absolu et éternel — « Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu » (p. 133).

Certes, Allah-version-Bouteldja n’approuve pas, du coup, (si j’ai bien compris !) la domination masculine. Et vaniteux seraient les hommes qui croient pouvoir dominer les femmes — une sorte d’empiètement sur les prérogatives divines…

Je serais lui (Allah), je virerais séance tenante mon dir’ com ! Voyez la catastrophe dans les pays musulmans ! On ne peut pas dire que les mecs ont compris le message, hein !

Mais que penser de Bouteldja elle-même qui va, au détour d’une phrase (p. 97), jusqu’à essentialiser la masculinité : « au fond blanche » (je souligne).

Comment s’y retrouver dans cette confusion délirante à forme de poupées russes, où la masculinité virile naturelle, créée par Dieu comme toutes choses, mais plutôt par les Blancs pour affaiblir les Arabes en la leur ôtant, est une excuse au moins temporaire (« tant que le racisme… ») au machisme et au patriarcat, jusque dans ses manifestations extrêmes comme le viol ?

Car les « sœurs » sont encouragées à subir le viol en silence, puisque plaintes et dénonciations ne feraient qu’affaiblir encore la virilité-blanche-compensatoire des hommes arabes, et par ricochet la sur-domination des sœurs de « race sociale ».

On comprend : plains-toi d’être violée et tu le seras d’autant plus souvent !

Certes, les féministes ont mené de longue date un débat difficile sur la question du recours à la Justice bourgeoise pour sanctionner et prévenir les viols. Peut-on faire fonctionner un système policier et juridico-pénitentiaire que l’on combat par ailleurs en lui confiant des ennemis immédiats, les violeurs ? Ou faut-il préférer le risque de s’y trouver soi-même confrontée pour avoir pratiqué l’autodéfense et les représailles ? Question théorique à mon sens insoluble, sur laquelle je me garderai bien de prendre position ici, laissant à chaque femme le soin de prendre un parti donné à un moment donné, dans une situation donnée, mais dont il faut noter qu’elle n’a jamais été envisagée par le mouvement féministe dans une quelconque complicité avec les hommes agresseurs de femmes.

Pourquoi pas, sinon, faire valoir une excuse absolutoire — y compris dans une vision laïque du monde — pour les violeurs de femmes et d’enfants, au moins « tant que le capitalisme », exploiteur, frustrant et raciste, perdurera ?

Ce que défend Bouteldja — sous couvert d’« amour révolutionnaire » — équivaut à la fois à une assignation communautaire, culturelle et politique, et à une incitation à l’endogamie. Le message étant tout particulièrement destiné aux « sœurs » racisées.

On voit que la conception communautariste et religieuse de la vie ne fait qu’ajouter de la confusion et des divisions à des questions de rapport de genres déjà complexes. On vérifie que les propositions d’Houria Bouteldja ne peuvent être « débattues », mais doivent être combattues en tant qu’elles sont régressives, du double point de vue des droits des femmes et des droits sociaux en général. On constate qu’elles ne peuvent l’être que de manière radicale : y compris dans leurs soubassements religieux et racialistes, et non seulement comme des errements tactiques, commis par des camarades de lutte, dont les points de vue seraient par ailleurs recevables et/ou respectables.

Il ne s’ensuit nullement, comme je l’ai déjà affirmé ici-même, que l’on doive isoler par un silence méprisant les jeunes gens et jeunes femmes attirées par ces positions ou les défendant. Tout au contraire : ils et elles doivent être l’objet d’une propagande attentive pour les aider à se détacher des illusions religieuses et communautaires.

Cette politique passe par un soutien actif aux personnes qui ont quitté l’islam (entre autres) et leurs pays et cultures d’origine, ainsi qu’aux personnes qui sont persécutées, ici et ailleurs, pour leur athéisme et/ou pour leur goûts érotiques.

C’est la seule « politique de l’amour révolutionnaire » qui vaille.

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[1] Ou pas !

[2] « La très-chère était nue, et connaissant mon cœur/ Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,/ Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur/ Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores. »

[3] Sous-titré « Vers une politique de l’amour révolutionnaire », édité par Éric Hazan à La Fabrique éditions, 2016.

[4] Certaines n’éprouvent pas la terreur attendue et se laissent tenter… Rien n’est simple !

[5] Voir Tertullien, à propos de la résurrection du Christ : credibile est quia ineptum est (Ce fait est digne de foi parce qu’il est absurde).

[6] « On peut être en désaccord avec les idées de Houria Bouteldja, alors débattons », Libération (6 juillet 2016).

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Bonne occasion de rappeler la toute récente parution aux éditions Libertalia de l’excellent livre de Nedjib Sidi Moussa : La Fabrique du Musulman.

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La mise en scène machiste de l’imaginaire, son intégration, son refus. [inédit]

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Mise en scène de la Mijaurée.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mise en scène de la Poupée (habillée).

 

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Mise en scène de la Poupée (déshabillée).

 

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Mise en scène de la Cochonne ( «Miss Vice», élue au Tabou, “Enquêtes”, 1953).

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Mise en scène de l’Esclave 1. (grand choix de couleurs et provenances)

 

 

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Mise scène de l’Esclave 2. (grand choix de couleurs et provenances)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mise en scène du Sex-symbol.

 

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Mise en scène du Marché.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mise en scène de la Valeur.

 

 

 

 

 

 

 

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Mise en scène de la Perversité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mise en scène du Sextoy.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Auto-mise en scène de l’Imbécillité : «Je n’ai pas besoin de féminisme parce que j’aime quand les hommes me font des compliments sur mon corps».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Démonstration de l’Intelligence : «J’ai besoin de féminisme parce que le poids d’une femme ne devrait pas être considéré comme un reflet de son caractère [de sa personnalité]».

 

AVEC « CAÏN », LE MACHISME, ÇA ROULE! (2012)

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Nouvelle série policière (France 2). Nouvelle série française. Petit budget, petits effets.

Comment attirer l’attention ? Comment rivaliser avec Murdoch et Montalbano ? Ou — plus difficile encore — avec le lieutenant Kate Beckett de Castle ou Sarah Lund de The Killing (série danoise, comme son titre ne l’indique pas) ?

Bertrand Arthuys et Alexis Le Sec ont eu une idée : créer un personnage de flic handicapé, le capitaine Caïn.

Rattrapage express : Caïn est, dans la légende biblique, le fils aîné d’Adam et Ève, lequel tue son frère Abel, et devient ainsi le premier meurtrier de l’histoire légendaire chrétienne.

Nous avons donc affaire à un effet « comique ». Caïn le « meurtrier » symbolique traque les meurtriers… Vous y êtes ? Bon.

« Le flic avec un truc en plus ». C’est le slogan de la série.

Caïn est un type moderne, il boit et il se came. En tout cas, il l’a fait : suffisamment pour se casser la gueule en voiture. Résultat : circulation à vie en deux roues, celles de son fauteuil d’handicapé.

Jusque là…

Lisons maintenant la prose d’une journaliste du Monde, Christine Rousseau, dans le supplément « Télévisions » du quotidien de référence : « Voici un héros auquel les téléspectateurs devraient incontestablement s’attacher. Car, disons-le d’emblée, Fred Caïn a tout pour plaire. Malgré — ou à cause — de ses innombrables défauts[1]. »

Certes, la vie n’est facile pour personne, avec la crise, et tout ça. Quand on s’est tapé l’école de journalisme de Lille et qu’on a la chance de démarrer au Monde, même au supplément TV (détail qu’on n’est pas obligée de mentionner dans la conversation), on doit se dire qu’il y a une petite chance que les choses s’enchaînent au mieux par la suite et qu’il ne serait peut-être pas opportun de passer immédiatement pour la féministe-râleuse qui en veut aux mecs et dont le soutif sent le brûlé.

Donc Christine tartine à partir du dossier de presse aimablement fourni par la production. Elle prévient honnêtement que le harcèlement est chez notre nouveau poulet appareillé « une seconde nature », qu’il s’incruste chez son ex-femme et harcèle ses amants. Est-ce que ça pose un problème à la femme qui sommeille dans la journaliste ? Non, pas vraiment. La Belle au bois dormant ronfle comme une sonneuse.

Que voyons-nous sur l’écran ?

Un type infect avec tout le monde, plutôt beau mec, et particulièrement répugnant avec les femmes. C’est parce qu’il est… ? Allons, allons ! Faites un effort ! C’est parce qu’il est : « dragueur ». Faut tout vous souffler, alors !

Bon, il s’y prend d’une manière un peu curieuse, comme ça, au premier abord, mais c’est parce que c’est un mec qui a vachtement souffert dans sa chair et dans son cœur. En somme, il incarne l’Homme, car voyez-vous, dans tout Homme il y a un Alexandre le Grand que l’on a privé de dessert parce qu’il n’a pas appris sa récitation et qui en veut au monde en général et aux femmes en particulier (sauf [parfois] maman et sœurette). Lire la suite

Du mauvais goût, et de sa persistance en bouche (2013)

Gueule rouge

 

Je fais partie des gens qui achètent une revue de BD au moment de prendre le train pour un trajet un peu long. Question d’âge peut-être (jadis, j’achetais régulièrement Charlie mensuel et À suivre). J’ai ainsi retrouvé récemment, avec plaisir, Psikopat, revue dirigée par le dessinateur Carali[1].

La thématique du numéro (octobre 2013) : « Guerres robotisées ». Les planches et dessins du « dossier » sont fidèles au style trash de la revue et frappent souvent assez juste sur un thème qui s’y prête. Il y a de l’hémoglobine. On trouve tout aussi bien des dessins gentillets, mais pas moins drôles (à mes yeux) comme cet instantané de l’enfance de Moïse, représenté en larmes, sa bouée autour de la taille, la mer s’étant ouverte en deux devant lui[2]

La quatrième de couverture est occupée par une historiette en six cases, intitulée « Plainte ». La scène se passe au commissariat, de la porte duquel sort le phylactère portant la première réplique : « Je porte plainte pour sodomie ». Il y a dans ce premier énoncé un côté à la fois absurde et obscène qui veut déclencher l’hilarité. La sodomie n’est pas un délit en France ; on ne peut donc y « porter plainte pour sodomie ».

« Vous connaissez votre agresseur » demande le policier de service à la plaignante (c’est une femme). « Oui c’est mon mari. Il me sodomise tous les soirs depuis 10 ans. »

« Mais Madame, objecte le policier, vous ne pouvez pas porter plainte contre votre mari. C’est le devoir conjugal ça. »

Carali

Non, cher Carali, ça c’est une contrevérité.

Une femme peut parfaitement porter plainte contre son mari pour des violences sexuelles, lesquelles ne se confondent en aucune manière avec le « devoir conjugal ». Autrement dit : un monsieur peut demander le divorce si sa femme n’a plus envie de faire l’amour avec lui (tout en ne souhaitant pas se séparer de lui), mais il n’a évidemment pas le droit de la contraindre à quelque forme de « relation sexuelle » que ce soit, sodomie comprise.

Le problème est que c’est cette contrevérité qui seule peut désamorcer le statut de victime de la plaignante et la rendre ridicule. Or c’est bien le premier ressort comique de l’histoire. La plaignante est une gourde : elle croit qu’on peut « porter plainte pour sodomie », et surtout elle croit qu’on peut porter plainte contre son mari. Mais c’est elle qui a raison sur ce dernier point. En réalité, ce que le flic de l’histoire et Carali, son auteur, font semblant de ne pas comprendre, c’est que la dame vient porter plainte pour viol, tout simplement.

Le second ressort « comique » de l’histoire, c’est le temps passé. Cette dame vient se plaindre au bout de dix ans, durant lesquels son mari lui a imposé la sodomie tous les soirs. Le temps ne se mesure pas seulement en années (dix ans), mais à la dilatation supposée de son anus, dont elle se plaint en utilisant une métaphore numismatique. Elle avait l’anus « pas plus large qu’une pièce de 2 centimes… Maintenant il est gros comme une pièce de 2 euros ». L’image présente l’avantage de faire écho aux fantasmes et légendes sexuels, dans lesquels l’anus distendu — « en entonnoir », disait-on pour les « invertis » — côtoie les mâchoires édentées des vieilles prostituées, dont l’ingestion de sperme serait responsable. Cela dit, il est certain qu’une pénétration anale quotidienne, imposée, sans précautions et sans lubrifiant, est de nature à susciter des lésions plus graves que la seule dilatation, et dans un temps beaucoup plus court que dix ans…

Nous en sommes à la sixième et dernière case de l’histoire, et le policier sort la plaisanterie de l’histoire : « Allons allons, vous n’allez quand même pas porter plainte pour 1 euro 98 centimes ! »

On observera que cette « plaisanterie » nécessite un virage à 180° dans la position du policier vis-à-vis de la plainte d’une femme contre son mari. Elle n’est plus du tout impossible juridiquement, pour cause de « devoir conjugal », elle est dérisoire… Il ne s’agit plus d’un viol quotidien, soit en gros de 3 650 viols (puisqu’il s’agit de compter, on peut compter comme ça aussi), mais d’une contestation pour un peu de monnaie.

« Où on va là ? demande le policier. Vous croyez que j’ai que ça à foutre ? »

On finit donc sur l’image — traditionnelle — d’un flic revêche et grossier, image qui réunira probablement les suffrages de la plupart des lecteurs de la revue (pourquoi me vient-il l’idée que cette revue a peu de lectrices ?). Mais aussi sur l’image d’une femme soumise, assez niaise pour servir d’objet sexuel à son mari pendant dix ans sans se rebiffer et qui, lorsqu’elle décide enfin de le faire, ne trouve qu’un argument grotesque à articuler.

Elle est ridicule et elle est mesquine : elle a bien mérité ce qui lui arrive. Osons le dire, c’est elle qui est obscène, à venir parler dans un commissariat du diamètre de son trou de balle…

Où on va là ?

Bonne question.

On va nulle part. On barbote dans la vulgarité machiste la plus misérable.

Cela dit, je ne serais pas autrement étonné que Carali soit, comme il m’en a laissé la fugitive impression, un garçon sympathique, et peut-être dans la vraie vie un amant délicat, fort éloigné et du mari violeur et du flic sexiste. Seulement il faut remplir la revue, trouver le truc accrocheur, montrer qu’on n’est pas coincés dans la bienséance idéologique, qu’on n’hésite pas à parler de cul, etc.

Mais la vulgarité, et plus encore l’obscénité, sont des armes extrêmement délicates à manier. Ça vous pète à la gueule avec autant de facilité que ces armes robotisées si bien évoquées dans la même livraison du Psikopat. On voulait juste rigoler au énième degré, et c’est auprès des beaufs qu’on fait un tabac…

« Peut-on rire de tout ? » Vieille question, dont la réponse est : bien sûr on peut rire « de tout », y compris, pourquoi pas ? — mais ça demande beaucoup d’esprit et de talent — du viol et de la violence machiste.

Toute autre est la question suivante : « Peut-on faire rire en se moquant de n’importe qui, n’importe comment, et de préférence des plus faibles ? »

Ici : Peut-on rire de la victime d’un viol, du fait qu’elle a été violée ?

La réponse est : NON !

Je précise pour les malcomprenants[3] que s’il s’agit ici d’un viol « de papier », d’un viol « pour de faux », le rire qu’il est supposé susciter est un vrai rire, un rire « pour de vrai », qui engage physiquement et politiquement celui qui s’y abandonne, comme n’importe quel acte de la vie.

Je regrette qu’on m’ait vu lire ce journal ; je regrette que ma voisine d’en face dans le TGV ait pu parcourir la BD de Carali, à laquelle je n’avais pas jeté un œil avant d’entamer la lecture du numéro.

Ça ne se reproduira pas.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Nous nous sommes croisés il y a quelques années je ne sais plus où…

[2] Dessin de Klub.

[3] Je précise aussi, sait-on jamais ! pour les nouveaux/nouvelles arrivant(e)s que, non, je ne suis pas « choqué » que l’on évoque la sodomie, à laquelle j’ai consacré un livre qui se moque d’à peu près tout, sauf des femmes.

Nota. Le dessin original est en couleurs.

DE QUOI DSK EST-IL LE NON-DIT ? «Qu’est-ce que c’est “dégueulasse”?» (2012)

Gueule rouge

 

« L’affaire DSK aura révélé une bien triste image de l’Amérique » se navrait avec affectation Pascal Bruckner dans une tribune du Monde (24 août 2011). « Punir la France pour l’Irak, pour Roman Polanski, pour les lois sur le voile et le niqab, mettre au pas cette nation récalcitrante qui s’entête dans ses mœurs dissolues, tel est le sens ultime de l’affaire DSK au moment où l’Amérique mord la poussière et cherche des boucs émissaires à son déclin. » Mieux informé, Bruckner eut pu rédiger un article pertinent sur le puritanisme étasunien, mais aussi sur ses évolutions perceptibles (par exemple la déclaration d’inconstitutionnalité frappant les lois dites « anti-sodomie », lesquelles visaient en réalité tous les actes érotiques « stériles ». Voir Le Siège de l’âme.).

Moins de préjugés nationalistes lui eussent évité d’assurer que « seul un pays malade de sa sexualité [comme les États-Unis] peut imaginer de tels sévices [prisonniers entassés nus à Abou Grahib]. » Comme si les tortures sexuelles et les viols commis pendant la guerre d’Algérie par des parachutistes français sur des prisonnières (« indigènes » ou non) relevaient d’une saine virilité gauloise… Ce que bien sûr Bruckner, qui n’a certainement jamais violé personne, ne pense pas. Mais il oublie de se souvenir au moment adéquat qu’il ne le pense pas. Il est vrai que le « sexe » est de ces sujets qui font fourcher l’esprit, la langue, et la queue (comme disait un diable de mes amis).

La langue qui fourche ment-elle ? Ou bien, au contraire, révèle-t-elle davantage que la langue droite, « soutenue » dit-on. In vino veritas. In cauda venenum. Allez savoir !

Examinons le cas d’un autre spécialiste de l’amour et de la morale, d’ailleurs coauteur jadis avec Bruckner d’un ouvrage sur l’amour[1], Alain Finkielkraut.

Les journalistes n’oublient pas leur ancienne collaboration et Libération a réuni les deux auteurs à Lyon, en novembre 2011. À propos d’amour, bien entendu. Ce fut l’occasion pour Finkielkraut de dire de DSK : « Il aime les parties fines, la débauche. Il est libertin et c’est une manière d’aimer les femmes[2] ».

« Mœurs dissolues » et « parties fines »… ? Dissolues ; signifie dissoutes ; mais dans quoi ? Et fines ? Le contraire de « grossières » ? Fines, comme « fines gueules », « fine champagne ». « Partie fine » : partie de débauche ; pop. partouze. Débaucher : le verbe viendrait du vocabulaire de la menuiserie. Débaucher, c’est d’abord dégrossir, puis fendre du bois.

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La «Pin up» flic : une tentative de synthèse.

On a beau fureter dans les dictionnaires, sauter du coq à l’âne, jouer avec les mots, comment lire « une manière d’aimer les femmes » dans des partouzes tarifées, avec des prostituées, et comme clients des flics et des patrons ?

Ou bien s’agit-il d’ « aimer » les femmes, comme on aime les grosses cylindrées, le bœuf bourguignon ou les signes extérieurs de richesse ?

Du fric, des flics, du pouvoir (ne manque qu’un évêque ; les temps changent !). Dans quoi ces mœurs se sont-elles dissoutes, sinon dans les eaux glacées du calcul égoïste. Dans une caricature des mœurs aristocratiques puis bourgeoises de toujours. Même manière d’« aimer les femmes » chez DSK et ses commensaux, chez Berlusconi, et sans doute chez Poutine. Lire la suite