“Lettre ouverte à mon prédateur littéraire” ~ par Claire Auzias-Gelineau

Au sieur Yves Bichet, auteur de Trois enfants du tumulte (Mercure de France, 2018).

 

« Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages, L’air qu’ils respirent ferait éclater vos poumons. […] Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante ! Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux. Et le peu qui viendra d’eux à vous c’est leur fiente. Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. »

Jean Richepin

 

Vous pillez nos livres, vous vous appropriez nos luttes, nos pratiques, nos extravagances, mais surtout nos rêves, des rêves dont vous n’avez pas la moindre idée. Et comment l’auriez-vous, pauvre littérateur sans estomac, quand vous pataugez dans l’obscène d’un temps où les «enfants du tumulte» sont devenus matière à vendre du papier gras et à toucher des royalties. Le Mercure rapporte, surtout quand il s’agit, en principe, de faire la charité en rendant hommage «aux bousillés, aux petites mains». Ma main, je vous la foutrais bien sur la tronche. Il fut un temps où le duel lavait l’offense. À défaut, je m’en tiendrais aux mots. Pour être « enragée » – oui, toujours enragée! –, on n’en a pas moins l’usage; on sait aussi les manier. Pour le coup, ils seront sans retour. Aucun dialogue, sachez-le, n’est possible entre nous.

Par vos soins de prédateur littéraire, me voici donc contrainte de figurer, entre «Théo l’insoumis» et «Mila la rebelle», dans votre fiction-« témoignage» où, me concernant, moi et mes amis, tout fait poids de bassesse. Alors témoin, comme ça? Mais témoin de quoi et connu de qui? Personne ne vous a jamais vu nulle part, fantôme. Ni «au milieu du pont», là où vous situez «l’erreur», ni sur la berge, ni dans la grande dérive. Nulle part, j’insiste. Nous ne vous connaissons pas, nous ne vous avons jamais vu. Ce que vous savez de nous, vous le tenez de seconde main et post festum. Je suis bien placée pour le savoir. De deux choses l’une, alors: où vous fictionnez tout, y compris votre néant, ou vous mentez comme un arracheur de dents. Dans les deux cas, le résultat est le même: vous n’êtes qu’un faux témoin. Rien de plus, rien de moins, et sur toute la ligne. Quand j’apparais, sous mon nom et en toutes lettres, dans l’épisode des «Tables Claudiennes» et que vous vous délectez de mes hauts faits, vous êtes quoi: romancier ou témoin? Quand, pour faire bon poids, vous citez, sous son nom et en toutes lettres, Didier Gelineau, mon époux, vous êtes quoi: romancier ou témoin? Quand, à votre «roman», vous rajoutez une bibliographie de huit livres, où deux de mes titres sont référencés – le cinquième attestant de votre inclinaison objective –, vous êtes quoi: romancier ou témoin? D’un côté, «c’est un roman», dites-vous; de l’autre, «j’ai des révélations à faire», susurrez-vous. Quelles révélations? Où sont-elles, ces révélations? «Je les ai connus, ces faits sont contrôlables.» Contrôlables… Langage de flic et de faux témoin.

 

Il fut un temps où l’on «maspérisait», voici venu celui où l’on «bichettise». La falsification, comme l’ignorance, est sans limite. Ici, vous avez recours au pseudonyme; là, vous faites dans «le réel», un réel de commissariat. Michel Raton, Marcel Munch, Didier Gelineau, Claire Auzias et quelques autres: des noms jetés en pâture. Votre méthode est non seulement détestable, elle est infamante. Pas pour nous, pour vous. Vingt occurrences me concernant, cinq pour Didier, trois pour ma «petite sœur», une kyrielle d’allégations mensongères, voire diffamatoires. Il y a du risible aussi: j’aurais volé des fringues dans les magasins de la Croix-Rousse alors qu’il n’y avait, à l’époque, aucun magasin de ce type à la Croix-Rousse et que, de surcroît, j’ai toujours été incapable de voler quoi que ce fût. Il y a du factuellement faux, encore: nos potes trimards n’ont jamais dealé de drogue. Il y a de l’ignoble, enfin, dont je tairais le détail par respect pour les morts, ces morts que, vivants, vous n’avez jamais fréquentés et que vous salissez sans honte: Michel Marsella, Jacky Orsel, Marcel Munch, Moumoutte, Bibi… Ils ne vous demanderont pas réparation. Pas plus que Marie Laffranque, Danton, Sonia. Pas plus que les enfants de ces parents que vous entachez de vos petites salissures.

Reste la question du pourquoi. Pourquoi, financé par la région Rhône-Alpes, adoubé par le Mercure de France, vous vous êtes livré, Bichet, à cet «hommage» de pervers polymorphe? Pervers parce que vous vous faites passer en contrebande pour étant des nôtres, jusqu’à vous dire notre porte-parole. Pervers parce que, au-delà de votre sale méthode, vos intentions sont celles d’un vicelard et vos sous-entendus plus encore. Pervers parce que votre supposée défense des enfants perdus, des trimards, des paumés de l’après, ne vise qu’à les faire passer pour d’insipides crétins, parce qu’il n’est qu’une charge contre ces «gens modestes, peu cultivés pour la plupart, qui ont glissé vers la radicalisation», voire «le terrorisme». En clair, c’est le coup de la guillotine à deux lames que vous nous faites, maniée par un humaniste de l’exécution. En cela votre pauvre prose est sûrement singulière par son vice, mais elle ne détonne pas, sur le fond, dans la lourde production anti-soixante-huitarde de ces temps conformistes.

Fils de bonne famille, vous avez beau avoir lâché vos études en médecine en quatrième année pour devenir ouvrier saisonnier, puis maçon, ça ne fait de vous qu’un déclassé recyclé dans la littérature, pas un Georges Navel. Quoi que vous insinuiez, nous ne sommes pas du même monde, et nous ne le serons jamais. Vous avez beau avoir pillé, en les détournant de leur sens, des éléments autobiographiques que j’ai moi-même livrés dans Claire l’enragée, mon histoire vous sera toujours étrangère. Vous n’avez aucune chance de percer les mystères et les secrets de notre cour des miracles. Aucune. Trop dur pour vous. Alors vous salopez, à votre manière certes très salopeuse, mais similaire sur bien des points à celle de vos confrères en veulerie. Ce sont toujours nos ennemis qui nous dérobent nos vies pour les estropier. Comme si, fugaces anonymes, nous n’avions d’autre choix que de nous laisser martyriser jusque dans nos intimités.

 

Déjà nous fûmes, il y a dix ans, objets d’un jeu vidéo. Pathétique incongruité. Votre opus Trois enfants du tumulte atteste, à sa petite place, de l’état de confusion et d’étourdissement où nous nous trouvons. Votre succès est notre mise à mort symbolique, comme si survivre était encore de trop.

Cette putain de société toute acquise à ses fureurs libérales et morbides, ce monde d’où monte le chœur des thuriféraires ahanant ses gloires abrutissantes, je les déteste. Et contrairement à ce que vous semblez croire, pauvre type, des milliers de créateurs, partout, s’inspirent de l’élan de Mai 68, un élan qui n’en finit pas de s’enrichir de nouvelles contributions, de nouvelles critiques, de nou- veaux apports, de nouvelles analyses, de nouvelles interprétations sensibles. Le défi est le même: saper ce vieux monde qui, sous ses habits neufs, nous prive de tout, mais surtout de nous-mêmes.

À travers moi, Bichet, les «petites mains» – ma famille d’ombres – vous crachent à la gueule.

Claire AUZIAS-GELINEAU

 

 

Nota. Le site À contretemps, sur lequel le texte ci-dessus a été d’abord publié a réalisé une version pdf que vous pouvez télécharger ici.

Les illustrations ci-dessous ont été ajoutées par moi (C. G.).

À propos du viol ~ Carte postale ouverte aux camarades de la CNT

Lors du concert de clôture du festival de la Confédération nationale du travail (CNT), le 1er juillet dernier à Montreuil, le chanteur du groupe Sidi Wacho a fait une déclaration en scène, probablement mal comprise par beaucoup des personnes présentes, et mal accueillie par d’autres. En substance : « Alors la CNT, il va falloir régler vos problèmes entre vous, parce que sinon on ne pourra plus venir jouer pour vous ! »

Des débats, souvent vifs, s’engagèrent entre militant·e·s pour savoir si l’attitude du groupe – accepter de venir et d’être payé pour ça – puis faire une déclaration critique et publique était moralement acceptable ou au contraire condamnable… Une vraie fausse question !

À quoi faisait donc allusion le chanteur de Sidi Wacho ?

À une histoire sordide, que la CNT (en tant qu’organisation nationale au moins) a laissé pourrir deux ans durant, prétendant aujourd’hui – à tort – qu’elle est « réglée ».

En août 2016, un militant connu de la CNT de la région de Metz, également membre d’Alternative libertaire (AL), Fouad Harjane[1] viole une camarade lors d’un camping organisé par AL.

En novembre de la même année, la camarade dénonce son violeur auprès des deux organisations libertaires auxquelles le violeur appartient, notamment auprès de la Commission antisexiste de la CNT, laquelle rend l’affaire publique lors du congrès confédéral qui se tient à Montreuil à la même époque.

Les statuts de la CNT sont conçus de telle manière que – en principe – seul le syndicat du militant mis en cause est habilité à l’exclure et non un congrès. En l’espèce, Fouad Harjane jouissant d’une réputation militante flatteuse dans son syndicat (Santé social Lorraine) et dans la région, cela revient à proposer à ses proches de statuer sur son sort. Lorsque cette protection « naturelle » ne suffira plus, Harjane recourra aux menaces.

Le problème posé par les statuts actuels du syndicat semble bien réel. Cependant, tout indique qu’au lieu de rechercher une solution politique et publique au problème, certain·e·s instances et camarades de la CNT se sont abritées derrière les statuts pour protéger un violeur.

En effet, si des sanctions sont bien demandées (par un syndicat parisien de la CNT), elles visent des camarades de la Commission antisexiste, auxquelles il est reproché « d’instrumentaliser la question de la lutte contre le sexisme dans [une] action destructrice et délétère ».

Je dois dire ici que j’ignore s’il existe, dans l’esprit des demandeurs, d’autres griefs que la publicité donnée à la dénonciation de Fouad Harjane.

À supposer même que ce soit le cas, on mesure l’effet catastrophique que peut provoquer sur les militant·e·s de base une action exigée contre celles et ceux qui dénoncent un violeur plutôt que contre le violeur lui-même…

On se demande ce que les « sanctionneurs » peuvent avoir dans la tête, non seulement quant à la prévention du sexisme dans les rapports sociaux de sexe, dans la société et dans les organisations révolutionnaires, et – plus bêtement, pourrait-on dire – quant à la possibilité matérielle de glisser les ordures sous le tapis en espérant en masquer l’odeur, à l’ère de #BalanceTonPorc et du planétaire Me Too Movement ?

Début décembre 2016, huit personnes sont exclues de la CNT – sans passage par leur propre syndicat ! Comme quoi, quand on veut, on peut ! – au motif qu’elles se sont réunies sans autorisation, s’« auto-excluant » de fait.

En janvier 2017, Alternative libertaire, dont les militant·e·s avaient transmis un dossier de témoignages sur le viol à la CNT, exclue Fouad Harjane.

En mars de la même année, la CNT Santé social de Metz rend un rapport concluant… à l’impossibilité pour elle de statuer sur le cas de Fouad Harjane. On lira avec intérêt le communiqué en date du 5 mars 2017 par lequel les cénétistes messins encouragent vivement les victimes de viol… à porter plainte devant la justice bourgeoise et s’engagent à fournir – à propos du viol dénoncé – à fournir à ladite institution tous les documents en sa possession !

Lorsque l’on sait comment sont traitées le plus souvent les victimes de viol, et sans même parler d’une méfiance de principe envers les institutions comme la police et la justice que l’on attend de militants anarcho-syndicalistes, le niveau de réflexion antisexiste et libertaire des auteur du communiqué est du niveau « démocrate de comptoir ».

Juin 2017. À l’occasion du festival de la CNT, à Montreuil, des militant·e·s viennent manifester devant l’entrée de La Parole errante en soutien à la camarade violée. Certaines d’entre elles ont été tout simplement déclarées persona non grata et interdites d’entrée. Bien entendu, les militant·e·s et les badauds ne sont pas informé·e·s.

À cette époque, pour le public non averti et qui n’a pas cherché à s’informer – soit la très grande majorité des gens qui viennent assister à un festival de la CNT – il s’agit d’une histoire, peut-être de ces histoires complexes entre personnes se connaissant intimement, sur laquelle on ne dispose, de manière publique, d’aucune source fiable. On comprend simplement qu’AL a préféré exclure le violeur présumé, et la CNT non.

Février 2018 : le syndicat auquel appartient Fouad Harjane fusionne avec le syndicat de l’Éducation de la Moselle.

Et là : tour de passe-passe !

Le SSCT Lorraine comptait, jusqu’à peu, un adhérent ayant été accusé d’agression sexuelle de la part de plusieurs personnes au sein de la Confédération et en dehors. Ces accusations sont des faits très graves. Nous rappelons la décision prise par notre syndicat qui a été de ne pas pouvoir se positionner quand à l’exclusion ou non de cet adhérent. Suite à la fusion du SSCT Lorraine et du STE 57, l’adhérent en question a annoncé qu’il quittait notre syndicat, ce que nous avons acté et avons décidé d’en informer l’ensemble de la Confédération.

Plus de Fouad Harjane, plus de problème ! C’est manifestement le pauvre raisonnement des cénétistes messins qui confondent débattre politiquement et jouer à chat perché.

Cette affaire sera « réglée », du point de vue de la victime, lorsqu’elle aura obtenu reconnaissance et/ou dédommagement du crime subi, et de la part du violeur, et de la part du syndicat qui l’a délibérément couvert jusqu’à ce qu’il quitte l’organisation.

D’ici là, « la CNT » – appellation inexacte et injuste puisque nombre de militant·e·s et de syndicats de la CNT désapprouvent les positions messine et confédérale – peut à juste titre être accusée d’avoir protégé un violeur, de plus prédateur multirécidiviste.

Tant que cette affaire n’aura pas fait l’objet d’une analyse en interne et d’un communiqué public d’autocritique, l’accusation demeure valide, quelles que soient les suites judiciaires des « affaires Fouad Harjane ».

On ne saurait trop conseiller aux camarades de la CNT de saisir cette occasion, qui commence certes par un loupé lamentable ! pour mettre en place un nouveau protocole qui servira dans les affaires à venir.

Ne nous voilons pas la face : le sexisme, le viol et les violences sexuelles sont aussi répandues dans les organisations syndicales et révolutionnaires que partout ailleurs dans la société ; des scandales récents en témoignent à ciel ouvert (Unef, Jeunesses socialistes, etc.).

Autrement dit, la CNT et bien d’autres auront, ont peut-être déjà sans que nous en soyons informé·e·s, à régler des cas similaires – en pire ou en moins grave – à celui de Fouad Harjane.

Espérer que Harjane tombe dans l’oubli et que les choses s’arrangent mieux la prochaine fois, sans rien faire d’ici là – à commencer par une autocritique publique – est une illusion.

Du fait de son caractère syndical, la CNT aura d’autres cas de militants ayant la double appartenance (avec une organisation libertaire) à traiter. J’en profite pour dire que Alternative libertaire, organisation dont nul n’ignore que je suis loin de partager toutes les positions, me semble s’être comportée en l’espèce avec un sang-froid et une intelligence dont les camarades de la CNT devraient s’inspirer au lieu de fustiger une prétendue manie de donner de leçons.

Dans l’immédiat, il convient que les syndiqué·e·s et syndicats de la CNT exigent une réflexion collective débouchant sur une communication autocritique et publique. Dans cette attente, et dans le flou persistant, je comprends que des camarades souhaitent refuser de s’afficher dans des initiatives cénétistes, et a fortiori de s’affilier au syndicat.

Comment, de surcroît, devant tant de mensonges, d’évitements et de manipulations, ne pas dissuader des jeunes femmes, par ailleurs engagées dans des luttes féministes, de rejoindre une organisation dont elle savent désormais qu’elle refusera de les soutenir en cas d’agression sexuelle de la part d’un militant soi-disant révolutionnaire – ce qui mérite d’être également qualifié de trahison morale et politique et de la part du militant et de la part de l’organisation.

Je ne doute pas, hélas! que cette « carte postale ouverte » à mes camarades de la CNT en offusquera plus d’un·e. La mentalité de parti, même quand le parti est minuscule, rend sottes et aigries les personnes les plus ordinairement aimables… Il existe aussi à la CNT (comme ailleurs) de tristes sires qui considèrent le combat féministe comme un boulet à trainer ou un fanion à agiter les jours de fête : rien qui doive conduire à s’interroger collectivement. Ce sont ceux-là qui devraient prendre leur retraite de l’anarcho-syndicalisme et de l’anarchisme ! Ils ne manqueront à personne.

Afin de terminer sur une note constructive, pourquoi ne pas envisager la création d’une instance collective mixte entre organisations libertaires – CNT, FA, AL, OCL, CGA etc. – chargée de recevoir et d’« instruire » les plaintes de victimes de violences sexuelles. Cette commission serait composée par exemple de trois membres (deux femmes, un homme) de chaque organisation.

Elle devrait être indépendante desdites organisations pour le temps d’un mandat, ses membres à l’abri de toute sanction pour leur activité dans la commission.

Elle pourrait aussi s’adjoindre, de manière ponctuelle ou permanente, des personnalités féministes « extérieures », militantes du Planning familial et/ou d’autres collectifs anti-viol.

Elle aurait pour première tache d’élaborer un protocole à suivre lorsqu’une victime se signale à elle ; ce protocole, assorti de conseils et de principes de base sur le consentement serait rendu publique dans et hors des organisations, notamment lors des adhésions et dans les événements (meetings, fêtes, etc.).

Ce protocole aurait, en interne et vis-à-vis des sympathisant·e·s, une fonction programmatique et symbolique. Il indiquerait l’importance que les organisations libertaires attribuent à la lutte contre les agressions sexistes et du même coup à la sécurité et à la tranquillité de ses militant·e·s.

Ce serait un élément fondateur (parmi d’autres à inventer) d’un intense et indispensable travail de réflexion et d’autocritique à venir si les organisations libertaires veulent conserver un attrait pour les franges les plus engagées de la jeunesse et donner une image enviable de la société libertaire à construire.

En l’absence d’un tel travail – dans l’espoir vain de protéger tel petit chef ou l’équilibre des forces dans tel syndicat ou tel groupe local –, les organisations libertaires apparaitraient en retard sur les mouvements d’opinion qui traversent la société et les luttes féministes, dont elles s’« auto-excluraient » de ce fait, pour reprendre l’expression de certains.

[1] Le cv militant du personnage est tel que son nom et sa photo se trouvent aisément sur le Net.

Messages et commentaires reçus

J’ai reçu plusieurs messages de sympathie, le témoignage d’une ancienne militante non-soutenue par son organisation révolutionnaire (pas libertaire) et deux textes de militants de la CNT. Je reproduis ci-dessous celui dont l’auteur a accepté le principe de la publication. Je suis disposé à en publier d’autres.

Message de Didier

Je suis Didier, adhérent de la CNT depuis pas mal de temps et depuis quelques années en région parisienne. J’ai pu lire ton texte.

Premièrement, tu dis que la CNT se pose en donneuse de leçon. À ma connaissance, personne dans les syndicats n’a pu être dans cette attitude mais au contraire, c’est plutôt l’ensemble des personnes qui ne sont pas adhérentes à la CNT qui nous explique depuis bientôt 2 ans comment nous devrions faire. Toi tu es le dernier en date. Et comme beaucoup de personnes qui voient ça d’une façon extérieur, il y a beaucoup de mensonges et d’erreurs. La CNT laisserait pourrir une histoire sordide ? Non, cela fait deux ans que notre organisation est secouée par cette histoire et que nous essayons de comprendre, de discuter (souvent de façon houleuse), d’aller de l’avant, de faire du syndicalisme… malgré la pression qui s’exerce sur nous et qui est caractéristique de notre époque. La toile est devenue le café du commerce et tout le monde donne son avis sur tout, et surtout sur ce qu’il ne connait pas ou connait mal. Devrions-nous communiquer chaque jour de l’avancée de nos débats sur le sujet. Je pense que nous avons autre chose à faire et notre congrès approchant nous allons pouvoir en débattre avec l’ensemble des syndicats qui constitue la confédération. Malgré la technologie de pointe des réseaux sociaux, nous sommes attachés à certains principes autogestionnaires où chaque syndicat peut et doit s’exprimer sur tous les sujets qui nous passent par la tête qu’il soit sensible ou pas et, même si cette lenteur pour prendre une décision nous est souvent critiqué, elle fait partie des socles de l’identité même de la CNT et nous n’en dérogerons pas.

Pour revenir sur le problème au sein du syndicat santé-social de la CNT-RP, c’est un problème bien antérieur puisque moi-même j’ai pu faire partie d’une médiation afin de clarifier la situation au sein de ce syndicat à partir d’avril 2016. Le conflit n’étant pas réglé, une décision de mise sous tutelle du syndicat a été prise en juin 2016. Donc, toujours avant l’histoire de Fouad. Ce qui explique pourquoi les personnes soi-disant «exclues» ne l’ont été par leur propre syndicat. Ces personnes ont été invitées en UR spécial pour régler cette histoire et ne sont pas venues d’où notre décision de dire qu’elles avaient choisies une autre voie militante. Mais ce fut l’aubaine pour eux d’instrumentaliser le conflit pour se victimiser et rapprocher les deux histoires.

Didier Hominal

Les syndicats et les partis de la gauche du capital ont saboté la grève à la SNCF, en la canalisant vers la défense de l’entreprise ferroviaire et de l’État-patron…

…Seul un sursaut d’autonomie ouvrière peut la sauver

Après deux mois de grève – minoritaire dès le début –, la lutte s’épuise tout doucement. À l’exception du 14 mai, qui fait figure d’une sorte de baroud d’honneur, le nombre de grévistes diminue y compris chez les catégories les plus mobilisées comme les conducteurs et les contrôleurs. La grève ne mord pas sur les non-grévistes. Les AG, au nombre réduit et variable de participants, sont une pâle imitation de ce qu’elles devraient être. Elles n’ont pas la force de décider quoi que ce soit de décisif pour redresser le cours du combat et sont à la merci de chefs syndicaux qui monopolisent la scène.

La programmation en 2/5 décidée par la CGT correspond à l’état réel des forces mais vide de sens la participation aux AG et accroît la passivité, le côté «consommateur» de la grève, voir le côté je-m’en-foutiste de certains grévistes qui se mobilisent en fonction du climat. Mais, compte tenu de la faiblesse chronique du mouvement actuel, la grève reconductible proposée par SUD est au 2/5 ce qu’est la mort subite en regard d’une lente agonie.

Le nombre des non-grévistes augmente. Ils ne sont pas tous des jaunes vendus à la Direction. Il faut comprendre leur scepticisme face à une grève qui a d’emblée cantonné les cheminots au rôle de spectateurs plus ou moins engagés. Aux dires des syndicats, le référendum aurait dû les impliquer davantage. Or, il n’a servi à rien. Son succès (en gros 65 % du personnel s’est prononcé contre le plan) n’est que le revers de la médaille de la faiblesse du mouvement. En effet, 45 % au minimum de ceux qui sont contre le plan ne font pas grève. L’idée entretenue savamment par les syndicalistes qu’il suffit d’un vote pour faire bouger les lignes a éloigné encore plus de monde des actions musclées, pourtant indispensables pour faire plier l’État-patron. Parmi les grévistes, s’affirme l’idée que ces 45 % ne veulent pas se mouiller et comptent sur eux pour limiter la casse. Une grève par procuration en somme. Le contraire exact de ce qu’il faudrait pour gagner quelque chose.

Tant que la grève ne sort pas du diktat étatique du préavis, elle n’a aucune chance de faire mal à l’État-patron. La SNCF se sert très efficacement du préavis pour minimiser les effets de la lutte sur son chiffre d’affaires et ses profits. Tant que des actions coup de poing ne frappent pas la principale source de gains de la SNCF, c’est-à-dire les TGV et les lignes internationales, l’entreprise étatique peut résister à la pression des cheminots. En décembre 1995, lorsque la grève a gagné en puissance, aucun train ne circulait. Quand il y en avait qui tentaient de rouler, on pouvait les bloquer, même avec seulement 50 % de grévistes parce qu’on avait établi un rapport de force favorable. Aujourd’hui ce n’est pas le cas.

Le problème est que cette grève n’a pas été préparée par un intense plan de mobilisation et de consultation des cheminots avant qu’elle ne démarre. De plus, elle a été imprégnée dès le départ du culte de l’entreprise SNCF, des balivernes sur le service public et les bla-bla sur la beauté de la profession de cheminot. Autant de conneries dont les salariés qui en bavent le plus n’ont rien à faire. La dette ? Le statut de l’entreprise ? Le service public ? Autant de sujets qui concernent certes les syndicalistes qui siègent aux conseils d’administration des deux EPIC, qui défendent la boîte pour défendre leur fonction, qui sont farouchement attachés à leurs heures de délégation, à leurs promotions négociées, etc. Les cheminots, eux, en revanche ont une seule préoccupation : que vont devenir leurs conditions de travail, leurs salaires et leur protection sociale ?

On résume tout cela dans la défense du «statut» du cheminot. Pourtant, ce statut ne concerne pas la totalité des salariés de la SNCF ni les dizaines de milliers de salariés des entreprises sous-traitantes. Pour que la défense du «statut» du cheminot devienne un véritable levier de mobilisation il aurait fallu qu’on se batte clairement pour son application aux contractuels, aux intérimaires de Manpower, aux autres salariés du groupe SNCF (comme Geodis-Calberson, par exemple) et, surtout, à la sous-traitance, toute la sous-traitance : nettoyage des gares, comme les salariés d’Onet ; les ouvriers des chantiers de rénovation comme les salariés de Colas Rail, d’ETF ou de Transalp renouvellement ; les conducteurs de bus de remplacement, etc.

 

 

En cas contraire, le «statut» du cheminot restera la cage dans laquelle l’État-patron maintient les cheminots à la laisse de la SNCF et divise les salariés de l’entreprise ferroviaire. Si les cheminots en lutte n’inscrivent pas en tête de leurs objectifs l’application de leurs conditions contractuelles à tous les salariés qui travaillent pour la SNCF, le patron a la partie facile quand il fait passer les cheminots à «statut» pour des «privilégiés». Malheureusement, aujourd’hui, cette extension du statut n’est pas envisagée par l’immense majorité des cheminots. D’autant plus que les syndicats s’en moquent complètement.

Puis, il a la question des salaires, congelés depuis trop longtemps. Ce gel a été partiellement atténué par les nombreuses primes qui améliorent l’ordinaire des maigres payes fixes. Pourtant, ce système de primes est un double piège pour les cheminots :

– parce qu’il accroît la division entre ceux qui les touchent et ceux qui ne les touchent pas,

– parce que ces primes n’entrent pas dans le calcul des retraites.

Ainsi, pour contribuer à unifier dans la lutte toutes les catégories de salariés de l’entreprise ferroviaire, il faudrait exiger que les primes communes soient intégrées dans les salaires de base, qu’on ait le fameux «statut» ou pas. Il faut également arracher des augmentations de salaire uniformes pour tous en rompant avec plusieurs années de reculs (2003, 2007, 2010, 2014 et 2016) et de «modération salariale».

Pour l’heure, ce tournant de la grève ne semble pas se profiler à l’horizon. Pendant ce temps, le jeu des syndicats pour annihiler la lutte se précise. La CFDT et l’UNSA s’apprêtent à lâcher prise après le 5 juin en prétextant quelques avancées dans leurs tractations avec l’État-patron. Des «avancées» dont la plupart étaient déjà inscrites dans la première mouture de la loi ferroviaire. Les amendements syndicaux n’ont été, à les écouter, que de l’ordre «du renfort de langage», c’est-à-dire du coupage de cheveux en quatre et des précisions peu utiles. Quant à la CGT et à SUD, ils se plaindront une nouvelle fois de la trahison de leurs copains de la CFDT et de l’UNSA avant de rebrousser à leur tour chemin. Le risque réel est que ces deux organisations laissent les cheminots les plus déterminés s’engouffrer dans un combat solitaire et ultra- minoritaire assorti d’appel abstraits à une solidarité imaginaire. Si ce scénario se réalise, les grévistes n’auront été que des porteurs d’eau des syndicats, tous les syndicats, pour les aider à maintenir leur place de choix dans la cogestion de l’entreprise ferroviaire étatique. Si ce scénario se réalise, les cheminots les plus déterminés, une fois isolés, seront abandonnés à la répression patronale.

Que faire maintenant ? On a perdu beaucoup trop de temps mais la messe n’est pas encore dite. Une première condition est d’arracher la direction de la grève aux syndicats. Une deuxième est de cesser de respecter le diktat des préavis de grève, de redevenir mobiles, de faire grève à l’improviste en ne suivant pas le calendrier officiel, de s’arrêter et de redémarrer au moment opportun. Pour cela, il faut gagner aux raisons de la lutte ceux qui n’y ont pas participé jusque-là en organisant des AG dans les services, dans tous les secteurs de l’entreprise ferroviaire.

On ne gagnera pas les indécis sans mettre en tête des objectifs de la grève les hausses de salaires égales pour tous, l’intégration des primes au salaire de base et l’extension du «statut» du cheminot à tous les salariés qui travaillent, directement ou indirectement, pour la SNCF.

Combattre l’entreprise SNCF et l’État-patron. Abandonner les illusions sur le «service public».

POUR LA REPRISE DE L’INITIATIVE OUVRIÈRE

Paris, le 03 juin 2018

Pour toute correspondance: pmprio2018@gmail.com

 

Ajout

L’affiche ci-dessous reproduite (trouvée sur Twitter) me paraît illustrer – jusqu’à la caricature – les critiques formulées dans le texte.

ZAD PARTOUT! par Gérard Lambert

Le texte ci-dessous est la version française d’un encart ajouté dans la revue portugaise Flauta de luz (n° 5, avril 2018) pour compléter un article conséquent sur l’histoire de la Zad de Notre-Dame-des-Landes par Pedro Fidalgo intitulé «A populaçao contra os decisores».

On peut contacter Flauta deLuz à cette adresse: flautadeluz1@gmail.com

 

ZAD PARTOUT !

Le 17 janvier 2018, le gouvernement Macron annonçait l’abandon définitif du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes, obtenu enfin après plus de 50 ans de lutte des opposants. C’est évidemment la menace d’actes de résistance de milliers de personnes dans toute la France et le risque de « déstabilisation » que ça lui faisait courir qui a contraint ce gouvernement à ainsi lâcher du lest, et non la « sage » considération expertisée d’un projet « obsolète ». Ce gouvernement n’est pas moins que ses prédécesseurs souteneur de « grands projets inutiles » ou plutôt utiles seulement à quelques saigneurs de l’humanité et de la planète. Il est plus prudent et plus roublard, voilà tout.

Ce fut une grande victoire pour les opposants, prouvant qu’avec suffisamment de détermination et de ténacité on peut contraindre l’État à céder sur une position sur laquelle ses différents gérants, de gauche comme de droite, avaient toujours affirmé refuser de capituler. Mais c’est une victoire qui visait à préparer une défaite.                    

Car, depuis des années, le véritable affrontement entre l’état, ses gérants, la grande majorité des politicards, les barons du business, et les Zadistes de Notre dame des Landes et leurs soutiens, n’est pas seulement l’affrontement pour ou contre un débile projet d’aéroport mais aussi et surtout pour ou contre certains choix de société. C’est d’ailleurs ce qu’ont déclaré souvent les plus forcenés partisans du projet : pour eux, le plus important était, et reste de détruire la Zad. En effet, cette zone contre laquelle ils ne cessent de vitupérer à coups de mensonges grossiers la déguisant en repaire de casseurs et terroristes ; cette zone qu’ils dénoncent comme « Zone de non droit » est une zone ou le « droit » d’asservir et d’exploiter a largement pris fin. C’est un exemple concret que des gens unis malgré leurs divergences, créatifs et déterminés, peuvent vivre autrement que broyés par une « économie » cannibale, asservis à des patrons et des actionnaires toujours plus voraces, truandés par des financiers rapaces, menottés par des « lois » carcérales, matraqués ou flingués par des « autorités » mafieuses. C’est la preuve que des humains peuvent avoir d’autres relations que la guerre de tous contre tous. La preuve que des citoyens peuvent s’auto-organiser au moyen d’une véritable démocratie directe au lieu d’abdiquer leur pouvoir aux mains de démagogues véreux. C’est évidemment une menace pour toutes les oligarchies régnantes. C’est cela qu’ils veulent anéantir.

En habiles politicards, Macron et sa clique se sont donc affairés à ôter son prétexte à la résistance. La sauvegarde des intérêts des vampires de l’humanité vaut bien le sacrifice d’un aéroport ! L’abandon du projet d’aéroport leur permet d’argumenter que la Zad n’a plus de raison d’exister. Ils espèrent que certains vont se contenter de cet abandon et lâcher les Zadistes, égoïstement, sans considération pour le fait que « sans eux, l’aéroport serait déjà fait », comme le constate lucidement un opposant « historique ». Ils se préparent ainsi à mettre fin à ce qui reste un territoire libéré de leur domination ; à une expérience de changement social dont ils redoutent qu’elle fasse tache d’huile ; à cette « commune » exemplaire.

En effet, le 17 janvier, en même temps qu’il annonçait l’abandon du projet d’aéroport, le gouvernement confirmait sa détermination à expulser les zadistes, leur laissant seulement pour évacuer les lieux un délai jusqu’au 30 mars, fin de la traditionnelle «trêve hivernale » qui, en France interdit pendant l’hiver les expulsions hors de logements « squattés » ou aux loyers impayés.

Le 10 février, 20 000 personnes fêtent sur la Zad l’abandon du projet d’aéroport mais affirment également leur détermination à « Enraciner l’avenir » et empêcher que la Zad soit démolie. Le collectif des différentes composantes de la lutte proclame : « Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole » et s’affirme déterminé à lutter contre toute tentative d’expulsion. Depuis des mois le mouvement avait anticipé ce que seraient ses positions en cas d’abandon du projet d’aéroport et tracé des plans pour un avenir qui tienne compte de l’originalité de la Zad. Un texte, en 6 points, cosigné par tous, affirmait que la gestion du territoire de la Zad devait rester l’œuvre du collectif contre l’aéroport et devait s’assurer que les terres et les lieux de vie et ateliers continuent à vivre dans l’esprit de la Zad, privilégiant le « commun » et faisant place à une approche le plus possible non-marchande. Une « assemblée des usages » avait été créée en plus de l’assemblée générale mensuelle, pour : « d’une part, discuter/gérer au présent l’usage des espaces communs sur zone, sur la base des six points, les différentes pratiques qui y existent, et les conflits qui peuvent éventuellement en découler ; d’autre part penser l’avenir de la Zad après l’abandon du projet ».

Le collectif désigne une délégation de personnes issues des différentes tendances de la lutte pour négocier avec l’État la suite de la situation. Toutefois, sans grandes illusions pour certains : «  Beaucoup parmi nous ne sont pas d’accord ou n’en attendent pas grand-chose, parce que face à l’État, on ne gagne que ce qu’on peut prendre et tenir par la lutte, pas ce qu’il veut bien nous concéder. Nous ne voulons pas croire qu’à ce moment clé, que certain·es appellent « victoire » et d’autres « abandon de l’aéroport », notre mouvement se déliterait et que l’on bataillerait chacun·e pour sa part du gâteau, dont la cerise serait l’accord bienveillant de l’État.  Nous souhaitons au contraire signifier à l’État, ainsi qu’à celleux que notre mouvement effraie, qu’ensemble nous ne sommes pas seulement des obstacles à leurs projets, mais des entraves à leur logique, avec ou sans aéroport. Que par le biais des négociations, l’État ait une prise sur ce qu’il se passera ici, c’est un fait. Mais ça ne signifie pas pour autant que nous lui ouvrons grand les portes de ce que nous avons construit, ensemble et sans lui. Il est et restera, pour nous, un adversaire politique, et nous continuerons à construire nos réalités ».

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Mais l’État va s’affairer à affaiblir et diviser le mouvement en jouant les différentes factions, « légalistes » et « radicales », les unes contre les autres. Dès février, la majorité du mouvement, désireuse de montrer à l’Etat sa bonne volonté négociatrice, décide de nettoyer la route dite « des chicanes » qui traverse la Zad et a été transformée au moment de l’Opération César en 2012 par des « barricades » et diverses cabanes qui limitent la circulation. Ce blocage est depuis longtemps sujet de friction entre les zadistes : certains veulent « libérer » la circulation pour que les paysans et habitants des environs puissent mieux circuler ; ceux qui habitent les cabanes sur la route ou à proximité craignent d’être évincés, les mêmes ou d’autres voient dans la remise en état de cette route le début de la « normalisation » de la Zad. Le collectif, s’étant pourtant prononcé en grande majorité pour cette remise en état, s’affaire rapidement à nettoyer les lieux, démanteler les barricades et démolir les cabanes ou en déplacer certaines, ce qui suscite l’opposition d’autres zadistes, « minoritaires ». La raison invoquée pour agir si vite : si ça n’est pas fait, l’État menace d’une intervention rapide de la gendarmerie. Certains y objectent qu’auparavant le mouvement cédait moins facilement à ce genre de menaces. Et, une fois la route dégagée, ils semblent bien avoir raison puisque des hordes de gendarmes envahissent les lieux sous prétexte de sécuriser la remise en état de la voie, filmant copieusement les zadistes qui sont repoussés en bordure de route, repérant les lieux et se glissant quand ils peuvent jusque dans les cabanes, etc. Pourtant, les zadistes, que la propagande gouvernementale présente comme « ultra-violents » n’opposent qu’une présence pacifique, à peine contredite par de dérisoires « dégradations » la nuit des travaux opérés le jour (trois mètres carrés de bitume arrachés, une buse cassée) qui permettent toutefois à la préfecture de justifier son imposante présence policière et, plus grave, à certains opposants « raisonnables » de tonner contre ces fouteurs de merde qui vont gâcher les négociations. Un des « leaders » médiatiques allant jusqu’à proclamer sordidement que : « Si ces anars continuent à jouer aux cons, il faudra peut-être en passer par une journée de gaz  lacrymogènes ». (…) Les   tracteurs n’iront certainement pas protéger cette bande-là ! » Ce à quoi la majorité des zadistes répond : « Honte à vous. Il n’y a pas de bons et de mauvais zadistes ».

Les « ultra violents », eux, se contentent de montrer leur cul à la préfète, venue sur la route constater le « retour de l’état de droit » et d’apostropher un sous-ministre venu parader pareillement. Comme « violence », il y a pire.

Parallèlement, la préfecture prépare le cadre des pseudo-négociations destinées à faire renoncer les zadistes à toutes leurs exigences. Il est demandé aux zadistes de présenter des dossiers individuels de projets agricoles pouvant être entérinés par les autorités « représentatives » c’est-à-dire, entre autres, la Chambre d’agriculture tenue par la FNSEA, « syndicat » à la botte des barons de l’agriculture industrielle et qui est coresponsable des « normes » toujours plus draconiennes qui étranglent et font mourir les petits paysans. Les autres activités sur la Zad comme la boulangerie, l’atelier mécanique, la bibliothèque, etc. ne rentrent pas dans ce cadre. Quand à la volonté de gestion collective c’est un refus catégorique « non négociable » comme l’affirme le représentant du ministre « de l’écologie ». Bref, il s’agit de renoncer à tout ce qu’est la Zad pour avoir le droit d’y rester, peut être, si on se plie suffisamment pour rentrer dans les carcans fixés. Tous ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre devenant expulsables du jour au lendemain, la préfecture fixant un ultimatum très court qui, même si les zadistes voulaient remplir les dossiers qu’elle demande ne serait pas tenable. Mais elle pose ainsi à « l’ouverture » pour les « raisonnables ». Le collectif négociateur pour la Zad se prête, dès le 28 février à ces « négociations » mais constate très vite : « Loin de marquer l’ouverture d’une négociation apaisée avec l’État, ce rendez-vous semble plutôt le début d’un long bras de fer sur l’avenir de la ZAD. »

L’ultimatum de la préfecture étant fixé au 9 mars, et la grande majorité des zadistes ne s’y étant pas pliés, une vaste agression, plus militaire que policière est lancée par l’État contre la Zad. 2500 membres des troupes d’assaut des diverses polices agressent les zadistes et leurs soutiens (y compris un camp très pacifique de « cheveux blancs » – personnes âgées venues soutenir les zadistes par leur présence) appuyés par des blindés, un hélicoptère, un drone, des bulldozers et tractopelles, utilisant une quantité impressionnante de gaz lacrymogènes et incapacitants, certains largués par hélicoptère, de grenades soufflantes, et autres gadgets de robocops. La zone est entièrement cernée. Ceux qui veulent y accéder, même s’ils y habitent, sont stoppés, leurs voitures et sacs fouillés. Les policiers relèvent les plaques minéralogiques et copient les papiers d’identité, saisissent des tas de choses : matériaux et outils, duvets et couvertures, médicaments, couteaux, ouvre-bouteilles, foulards, etc. C’est un état de siège absolu. Un observateur note que l’opération représente l’équivalent de 50% des forces militaires françaises engagées sur les opérations « extérieures » dans le monde. La journée d’intervention coûterait 350 000 euros. Certains remarquent que l’État qui prétend devoir faire des économies sur certains services publics, à commencer par les hôpitaux, n’a pas de mal, là, à dépenser sans compter.

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Sur la Zad, la résistance est féroce. Les combats font rage. Dès le premier jour, un certain nombre de lieux de vie sont entièrement détruits. Mais les agresseurs commettent une erreur. Ils expulsent et démolissent la ferme des « cent noms », un lieu exemplaire d’agriculture biologique et projet innovant, qui avait fait l’effort d’essayer de se mettre « en règle ». Cet « excès » ressoude les opposants. De nombreux soutiens rallient la Zad et aident à la résistance. Dans toute la France et même à l’étranger, des mouvements de soutien se manifestent. On compte de nombreuses occupations de lieux de pouvoir, de blocages, etc. Le week-end suivant, 7 000 personnes manifestent à Nantes, dans une ville en état de siège. Le lendemain, sur la Zad, 10 000 à 12 000 personnes (difficile de comptabiliser précisément dans ce contexte) contournent, par des chemins forestiers boueux, le dispositif de blocage policier et manifestent sur la Zad, alors qu’officiellement toute manifestation y était interdite. Tandis que certains font face aux robocops d’autres pique-niquent gaiement. Une impressionnante charpente en bois, pesant deux tonnes, est montée dans un champ, puis portée à travers bois par une foule dynamique et hilare au nez et la barbe du dispositif policier jusqu’au lieu où elle doit remplacer un bâtiment abattu. Détail bien significatif de l’esprit qui règne sur la Zad : alors que ses constructeurs se doutent bien qu’elle sera très vite détruite, ils ont mis un soin élégant à la construire en beau bois et à en orner les poutres de sculptures soignées. Elle sera en effet détruite dès le lendemain. Ce qui ne décourage personne de l’idée de la reconstruire ainsi que tout ce qui a été démoli.

Sous prétexte d’empêcher cette reconstruction et bien que son objectif affiché de destruction soit officiellement atteint quoique revu à la baisse (29 lieux de vie détruits au lieu de 40 visés), la préfecture maintient le dispositif policier, qui continue à agresser en différents lieux de la Zad, et aussi à maintenir une pression sur tous ceux qui habitent le secteur, zadistes ou non, à l’aide de contrôles incessants (une infirmière arrêtée quinze fois par jour), d’hélicoptère assourdissant jour et nuit, de coupures d’électricité, de provocations diverses. Le but étant bien sûr, de dresser les habitants des environs contre les zadistes, qui seraient cause de tous ces ennuis. Ce qui ne marche guère, la majorité des habitants en voulant plutôt à la police.

Néanmoins, les négociateurs du Collectif de défense de la Zad continuent à rencontrer la préfète, essayant d’obtenir un « accord » qui ne soit pas une reddition totale. Ils sont soutenus par de nombreuses déclarations de groupements, d’associations, de syndicats, de partis, d’intellectuels, qui demandent à l’État, parfois très fermement, d’arrêter le massacre (« Retrait immédiat des forces d’occupation » – CGT Vinci) et trouver une issue « raisonnable » au conflit. En ce printemps de contestation sociale importante en France, de grèves et manifestations en défense de divers « services publics », la Zad ayant exploré un mode de vie moins soumis aux prédateurs capitalistes trouve un large écho dans la population.

Mais, comme il le fait face à cette contestation sociale, le gouvernement se maintient dans la posture de celui qui ne cèdera rien. Le roitelet et sa cour jouent évidemment leur crédibilité politicienne sur cette « fermeté ». La Zad en fera t’elle les frais ? Rien n’est joué. La résistance reste très forte malgré quelques défections d’opposants « historiques » fortement médiatisés.

A la veille du 23 avril, date limite du second ultimatum préfectoral, une minorité de zadistes avait présenté les dossiers individuels demandés par l’État, comme preuve de bonne volonté conciliatrice, maintenant toutefois leur affirmation qu’ils veulent toujours défendre un projet collectif, et que si les expulsions devaient reprendre (il reste à peu près 60 lieux de vie « illégaux » sur la Zad) ils entreraient de nouveau en résistance. D’autres « sans fiche » se déclarent opposés à cette « stratégie molle ». La police, elle, continue son agression de la Zad sans faire la « pause » demandée par les négociateurs et leurs nombreux soutiens dans la « société civile ».

Selon les médecins intervenus sur la Zad, l’agression policière a fait plus de 300 blessés, pour certains avec des blessures s’apparentant à des blessures de guerre. 60 zadistes soutiens ont été arrêtés. Chez les gendarmes il y aurait environ 150 blessés. Une association de femmes de gendarmes se plaint que leurs maris soient envoyés au front sans avoir les « moyens suffisants » pour accomplir leur mission. Des milliers de grenades ont été envoyées (dont certains ont récupéré les douilles pour les déposer en tas devant les préfectures, révélant ainsi l’ampleur de l’agression). Elles voudraient quoi ? Des automitrailleuses ? Des tanks ?

« La cruauté est le lot ordinaire de tous les pouvoirs qui tombent » remarquait lucidement le Communard Eugène Varlin. Le gouvernement Macron n’est pas encore versaillais disposé à fusiller des milliers d’insurgés pour se maintenir, certes, mais sa démonstration de force est bien plutôt une preuve de faiblesse. Il sait que « l’état de droit » qu’il défend est si peu crédible parmi ses « sujets » qu’il ne peut régner que par la violence. Et chacun de ses actes dresse un peu plus de gens contre lui, comme ailleurs dans le monde de plus en plus de gens se dressent contre les saigneurs régnant sur cette société.

Le mot de la fin, provisoire, ne peut que revenir aux habitants de la Zad : « Pour tous ceux qui, derrière leurs beaux discours, comptent bien continuer à tirer profit de la destruction des ressources naturelles, des inégalités croissantes et de la domestication des populations, il est visiblement inacceptable que quiconque essaie de s’organiser – de manière un tant soit peu visible et conséquente – à contre courant de leurs valeurs mortifères. Et pourtant, on peut parier, face à un monde qui va droit dans le mur, que ce qui se tente concrètement sur la Zad de Notre-Dame-Des-Landes – et dans d’autres espaces – pour reprendre sa vie en main, continuera à être jugé essentiel et soutenu par un nombre plus en plus important de personnes. » Le cri « Zad partout ! » n’est pas prêt de se taire.

Gérard Lambert, 24 avril 2018   

[Illustrations de Carotide.]