“Comment Israël exploite les rôles genrés pour discréditer les militantes palestiniennes” ~ par Samah Jabr

Les femmes palestiniennes emprisonnées sont moquées et discréditées pour avoir négligé leur rôle «traditionnel» et se voient refuser tout soutien psychologique.

Dans «Un Colonialisme à l’agonie», Frantz Fanon décrit la mentalité coloniale française en Algérie : «Si nous voulons détruire la structure de la société algérienne, sa capacité de résistance, nous devons d’abord conquérir les femmes; nous devons aller les trouver derrière le voile où elles se cachent et dans les maisons où les hommes les tiennent à l’abri des regards».

En Palestine, l’oppression des hommes et des femmes par Israël a un impact différent. Les hommes sont exposés à la violence liée à l’occupation en raison de leur plus grande présence dans la sphère publique, tandis que les femmes sont ciblées d’autres manières. L’oppression et le colonialisme exacerbent les inégalités préexistantes entre les sexes, car la violence politique encourage une attitude «protectrice» qui empêche les femmes de participer à la vie de la communauté.

L’occupation sape la masculinité des hommes palestiniens en les humiliant et en les rabaissant. Un homme dont la dignité est bafouée à un poste de contrôle peut facilement déplacer le sentiment de défaite sur une personne plus faible que lui, souvent une femme à la maison.

Inciter au mépris

L’appauvrissement généralisé des familles sous occupation et le sentiment d’un sombre avenir poussent au mariage précoce pour les filles et à l’abandon scolaire pour les garçons.

Les femmes sont d’autant plus victimes d’insultes que les politiciens israéliens parlent de leur ventre comme d’une bombe à retardement démographique, alors que le taux de natalité palestinien augmente de façon notable. Ce préjugé peut entraver l’accès des femmes enceintes aux hôpitaux, les mettant en situation de devoir accoucher aux postes de contrôle, avec des taux de mortalité tragiques pour les nourrissons et leurs mères comme le rapporte le Lancet.

Des tactiques sexistes sont également couramment utilisées pour discréditer les militantes palestiniennes, niant leur féminité et leur statut social, et incitant les hommes à les mépriser.

Par exemple, un message Facebook de 2018, rédigé par un porte-parole de l’armée d’occupation israélienne, comprenait le texte suivant, accompagné d’une photo d’une manifestante de Gaza: «La femme de bien est la femme honorable, qui prend soin de sa maison et de ses enfants, et leur sert d’exemple à suivre. Cependant, la femme frustrée qui manque d’honneur ne s’occupe pas de ces choses, agit sauvagement contre sa nature féminine, et ne se soucie pas de la façon dont elle est perçue dans la société».

Invoquer l’honneur et le rôle «naturel» des femmes renforce les stéréotypes sexistes inéquitables et dissuade les femmes d’agir en politique. Il est donc rappelé aux sociétés et aux familles de limiter les femmes à des rôles «traditionnels» pour les protéger de la violence et des abus.

Prisonnières politiques

Cependant, c’est peut-être dans l’expérience des prisonniers politiques que l’écart entre les sexes est le plus grand. Je travaille avec d’anciennes prisonnières pour les aider à bénéficier de soins psychologiques et de rapports judiciaires, et cela m’a beaucoup appris sur la façon dont le système militaire israélien utilise des tactiques sexistes et des insinuations sur des tabous culturels pour faire pression sur les prisonnières et sur la société palestinienne en général.

Au cours des décennies d’occupation israélienne, des milliers de femmes palestiniennes ont été arrêtées. Comme les hommes, elles sont emprisonnées pour leur militantisme ou détenues pour faire pression sur leurs proches engagés dans la lutte. Parfois, les cris d’une femme subissant un « interrogatoire » sont exploités pour forcer son frère, son mari ou son fils à avouer.

L’été dernier, Mais Abu Ghosh, étudiante à l’université, a été torturée pendant un mois. Lorsque ses parents ont été amenés au centre d’interrogation, ils n’ont pas pu la reconnaître. Les fouilles à nu et l’échange de serviettes hygiéniques et de papier toilette contre des informations sont des pratiques courantes, auxquelles de nombreuses femmes détenues ont été soumises.

Les femmes emprisonnées souffrent particulièrement de la suppression de leurs liens sociaux, étant souvent détenues en dehors du territoire occupé en 1967, en violation de l’article 76 de la quatrième Convention de Genève. Leurs proches se voient souvent refuser les autorisations nécessaires pour leur rendre visite.

«J’ai peur»

Les femmes détenues se voient également refuser un soutien psychologique lorsqu’elles en ont le plus besoin. En janvier 2018, Israa Jaabis, une mère palestinienne de Jérusalem accusée de tentative de meurtre après que sa voiture ait pris feu près d’un point de contrôle israélien en 2015, a écrit une lettre douloureuse dans laquelle elle se plaignait que les autorités carcérales l’empêchaient de voir son fils, et exprimait son grand besoin d’un soutien psychologique.

«J’ai peur quand je me regarde dans un miroir, alors imaginez ce que les autres doivent ressentir quand ils me regardent», a-t-elle écrit, notant que ses besoins médicaux et psychologiques ont été négligés, malgré les règles des Nations unies qui stipulent que les autorités pénitentiaires «doivent s’efforcer de faire en sorte que [les femmes détenues aient] un accès immédiat à un soutien ou à un conseil psychologique spécialisé».

Les femmes détenues souffrent également de ce qui se passe à l’extérieur de la prison. Chaque fois qu’un homme est emprisonné, il y a alors très souvent une femme surchargée de travail et de responsabilités qui compense son absence. Mais lorsqu’une femme est mise derrière les barreaux, sa maternité est remise en question et son mari est pressé de trouver une nouvelle épouse pour fournir «une mère à ses enfants».

Bien que cela ne soit pas dit ouvertement, l’opinion persiste qu’une femme prisonnière est répréhensible d’avoir laissé ses enfants derrière elle. Un grand silence entoure la possibilité qu’elle ait été agressée sexuellement en détention.

Alors que les hommes palestiniens sont généralement glorifiés après avoir été libérés de prison, les femmes dans la même situation sont confrontées à d’autres difficultés pour trouver un emploi, se mettre en relation avec un partenaire et assumer un rôle actif dans une société de plus en plus «protectrice».

Violence structurelle

L’oppression en Palestine s’exerce sur des fronts nombreux, où la violence structurelle et la répression politique entravent les libertés individuelles et collectives. Les femmes – en particulier les militantes et les anciennes prisonnières – sont confrontées à une multitude de luttes croisées dans leur cheminement vers leur libération.

Les mouvements féministes se sont abstenues de défendre les droits des prisonnières palestiniennes, mais ce sont ces organisations disposant de moyens qui peuvent mettre en lumière les dimensions genrées de l’occupation en Palestine et garantir que ces inégalités et systèmes d’oppression ne soient pas oubliés.

Les Palestiniens devraient remettre en question de telles dynamiques, qui affaiblissent notre capacité à résister à l’occupation et nous subjuguent encore plus. Le genre nous divise. Le manque d’influence des femmes contribue au colonialisme et aux autres relations de pouvoir entre les classes et les ethnies.

Une plus grande flexibilité dans les rôles de genre augmenterait la résilience des Palestiniens face aux traumatismes, libérant les femmes de la prison qu’elles occupent en elle-même afin qu’elles puissent se transformer en agentes actifs de changement et de résistance.

Article de Samah Jabr, psychiatre palestinienne, initialement publié le 26 mai 2020 par Middle East Eyes.

Traduction française empruntée au site du Collectif Palestine vaincra.

ATTESTATION SUR L’HORREUR

De cette période caractérisée par le fait que nous avons – un peu plus encore que d’habitude – tout ignoré de notre avenir et du terme de nos maux immédiats, la première phase est terminée. Non qu’on ait cessé de mourir dans les services de réanimation ou que le virus ne circule plus (ce serait plutôt le contraire), mais ce que j’appellerai la phase de premier confinement est close. À défaut de pavoiser, on peut tenter un bilan d’étape.

Lors de récentes catastrophes – tremblements de terre par exemple – disons dans les quarante dernières années, l’inventivité, la solidarité et l’efficacité populaires se sont régulièrement manifestées. La caractéristique de ces situations était la disparition temporaire de l’État, soit effet de sidération, soit conséquence d’incompétences, soit éloignement des théâtres de catastrophes, soit combinaison de plusieurs de ces facteurs. La pandémie actuelle se caractérise, au contraire, par un renforcement de l’État et de ses moyens policiers et militaires. Dans un premier temps, sauf en de rares lieux, les entreprises de solidarité ont rencontré d’importantes difficultés (par ex. la fermeture des marchés, sur lesquels les militant·e·s faisaient de la récupération de nourriture). J’ignore si certaines initiatives (Besançon par ex.) ont pu se maintenir. Dans un second temps, les tracasseries policières ont tenté de les contrecarrer (Marseille, Montreuil). Malgré tout, la solidarité de subsistance a été pratiquée (Tanneries à Dijon, Mac Do réquisitionné à Marseille). Ce qui était auparavant le fait soit d’organisations caritatives classiques, anciennes ou plus récentes (Secours populaire, Restaurants du cœur) soit de petits groupes locaux (souvent végans) a acquis plus largement des lettres de noblesse militante. Cela n’entraîne pas que la critique – au sens de contribution à une élaboration collective – de telles pratiques ne doit pas être menée (comme elle devrait l’être à propos du soutien aux sans-papiers victimes de la machine à expulser). Mais disons qu’une période de cette nature a ramené au premier plan le constat de bon sens que pour être en mesure de se livrer à des activités communes plus élevées, il est indispensable de d’abord survivre.

On a dit que l’« après » risquait de ressembler fort à l’« avant », en pire. Cette prévision désabusée vaut en tout cas pour la période du premier confinement. En effet, les ministres ont continué à se contredire et à mentir à qui mieux mieux, l’État prétendant tout contrôler et ne répondre de rien. Les flics, se sentant la bride sur le cou et maîtres de la rue se sont montrés plus violents et racistes que jamais (même Amnesty international s’en est émue !). Ceux qui se sont donné pour tâche de diffuser de la théorie chic à l’intention de la petite bourgeoisie radicalisée ont continué à le faire avec entrain, agrégeant au passage de nouveaux auteurs. Tel, dont la spécialité est de lancer à intervalles réguliers des proclamations d’un optimisme vitaliste toujours plus ébouriffant, figure au catalogue de rentrée estivale de plusieurs éditeurs militants. Bref, chacun·e a fait de son mieux dans le domaine où il excelle.

Chacun·e s’est senti, à bon droit, confirmé·e dans ses convictions et·ou ses prévisions. Les écologistes ne pensaient avoir raison si tôt ! Les décroissants se réjouissent que l’interdiction de fait de la consommation aient été si facilement vécue par ses plus fanatiques sectateurs (Il est donc plus facile de ne pas consommer quand personne ne consomme… C’est noté). Les partisans du revenu garanti se désespèrent que les gouvernants aient été trop sots pour comprendre que c’était le bon moment pour décréter leur martingale, qui risque de perdre de son éclat du fait de n’avoir pas été choisie quand il était temps.

On m’assure que des adolescent·e·s et jeunes adultes rompu·e·s à la distanciation sociale permise par la technologie moderne, et enfin autorisé·e·s (pour ne pas dire encouragé·e·s) à passer des journées entières les yeux rivés sur leur téléphone portable et à ne sortir de leur chambre (leur lit) qu’à partir de 14h paraissent avoir supporté sans dommage le premier confinement. J’émets les réserves d’usage sur les dommages à long terme. L’on sait par ailleurs que – comme annoncé ici-même – le nombre d’appels sur les plateformes dédiées à la violence conjugale et·ou parentale a explosé. Là encore, les dommages se constateront sur le long terme.

D’aucuns ont enfin rangé leur garage, trié les papiers de leurs ascendants décédés, et – pour les mieux lotis – entrepris de pharaoniques programmes d’aménagement de leur jardin. Certain·e·s salarié·e·s se sont accomodé·e·s du confinement fonctionnant comme une espèce d’assignation au farniente. Beaucoup d’autres – on l’oublie trop – ont continué de travailler dans des conditions un peu plus pénibles qu’à l’ordinaire, et pas seulement dans les secteurs rendus visibles par la pandémie et obscènement bénies par les autorités (soignants, éboueurs, caissières). Les personnes travaillant dans différents domaines de création intellectuelle (écrivain·e·s, chercheuses, artistes), bien que constituant une minorité de la population, ont incarné un « paradoxe » intéressant du point de vue de l’étude des effets du confinement : habitué·e·s à s’isoler pour créer/travailler, la plupart n’ont pu que constater une impuissance à se concentrer et à produire quoi que ce soit. Ce n’est donc pas « le temps » qui manque le plus, comme on le dit pourtant souvent. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas que le temps soit du « temps libre », hors commandement salarié ou précaire pour qu’il soit vécu comme « temps à soi ». Cette question mérite d’être creusée bien plus avant que je ne peux le faire ici.

Ajoutez à cela les gens simples (j’en fais partie) qui s’émerveillent de voir une méduse nager dans les eaux désormais limpides d’un canal vénitien, une renarde mettre bas au Père-Lachaise et – première bonne nouvelle venue de Russie depuis les Pussy Riot – des chevaux sauvages caracoler sur les ruines de Tchernobyl (j’entends d’ici hennir notre vitaliste !).

Progrès de la terrorisation

L’État a décrété, censément pour résoudre la crise sanitaire, l’« état d’urgence sanitaire », ce qui lui a permis d’introduire de nouvelles dispositions de flicage de la population, dont il est encore trop tôt pour savoir lesquelles seront conservées dans le droit dit « commun ». De nouveaux sédiments se sont donc ajoutés et s’ajouteront à l’appareil considérable de terrorisation démocratique dont j’ai fait remonter les débuts à 1986.

De ce point de vue, l’obligation pour toute personne désirant quitter son domicile de remplir elle-même une « attestation de déplacement dérogatoire » peut-être considérée comme un chef-d’œuvre de machiavélisme. Affectant de s’en remettre à la responsabilité individuelle des citoyens – une autogestion du flicage – ce dispositif les mettait en réalité à la merci des policiers, appelés à juger souverainement, sans garantie de défense (mais avec grand risque de sévices corporels) de ce qui mérite par exemple d’être qualifié de « denrée de première nécessité ». Selon l’étroitesse du cortex ou le goût de la taquinerie de tel ou tel fonctionnaire de police, ont été jugés inappropriés l’achat de bouteilles de soda par une mère de famille, ou de serviettes hygiéniques par un jeune homme pour sa compagne[1]. Selon mes observations, mais je ne dispose pas de données statistiques pour les étayer, les « attestations » recopiées à la main (tout le monde n’a pas d’imprimante ou de cartouches d’encre) ou enregistrées sur un téléphone portable – d’ailleurs parfaitement licites – ont suscités le maximum de réactions violentes et juridiquement injustifiées des policiers. Évidemment, le fait d’avoir une gueule d’arabe est un biais susceptible de fausser toutes les statistiques.

Crise d’expression sanitaire – mais en réalité politique et sociale – la pandémie a mis en lumière, mieux que de récents mouvements de grève du personnel hospitalier et de celui des maisons d’accueil médicalisé pour personnes âgées, la crise capitaliste organisée dans le domaine de la santé. Moitié crainte réelle de ne pouvoir faire face à l’afflux de patients atteints du covid-19, moitié crainte de prêter le flanc à la critique de ne pas avoir prévu tout ce qui pouvait l’être, les moyens hospitaliers soumis depuis des années à une désorganisation réductrice inspirée par une pseudo-rationalisation financière ont été intégralement mobilisés pour endiguer l’épidémie. Le scandale déjà évoqué ici-même d’une réduction drastique des heures de blocs opératoires dans des secteurs comme la chirurgie anticancéreuse s’est poursuivi à une échelle inconnue jusqu’alors. Toutes les opérations ont été annulées. On a menti aux patient·e·s. Des instances administratives ont condamné à mort un certain de nombre de personnes, sans que les médecins des services concernés aient été seulement consultés sur leur sort. Comme on a prescrit à ces personnes des traitements susceptibles de prolonger leur vie pendant quelques jours ou quelques semaines, leur mort n’apparaîtra jamais dans le bilan de la gestion scandaleuse de cette crise. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, mais du stade suprême d’un phénomène en cours, appelé à s’aggraver, y compris du fait de la pandémie.

L’idée selon laquelle des « leçons » pourraient être tirées de la crise et de la manière scandaleuse dont elle a été gérée est oiseuse. À moins que ces leçons soient imposées par la force aux gouvernants, tant au sommet de l’État que des gestionnaires des hôpitaux. Pour l’heure, le personnel hospitalier témoigne que des bilans comptables sont dors et déjà communiqués pour la période du premier confinement, qui soulignent et déplorent un déficit d’activité dans certains secteurs. Comme si rien n’était venu bousculer le train-train hospitalier ces derniers mois…

Capable comme tout dirigeant d’un orwellisme vulgaire, M. Macron a bien évidemment encensé les personnels soignants à la hauteur du mépris qu’il leur manifestait jusqu’alors. Dans un registre quasi-ésotérique, il a laissé entendre que des voix s’étaient manifestées pour lui indiquer désormais la bonne voie à suivre… Le terme de « promesses » est trop fort et précis pour qualifier les divagations hallucinées d’un homme dont le narcissisme semble mal s’accommoder de sa condition réelle de modeste interrupteur dans la gigantesque centrale électrique que constitue le capitalisme international. Je ne parierai pas que la prestation de M. Macron, dont nous savons désormais que le nom restera dans l’histoire comme celui du président en exercice durant la pandémie, et pour aucune autre raison, sera « sanctionnée » de quelque manière que ce soit.

Protestation (réformiste) contre le rituel des applaudissements adressés aux soignants:

«Je ne peux pas me nourrir d’applaudissements! Peut-être pourriez-vous voter pour quelqu’un de sensé la prochaine fois?»

Et en effet, si l’on accepte la validité du capitalisme et la légitimité du complexe militaro-industriel qui en assure le fonctionnement (sans parler des risibles mises en scène de la « démocratie participative »), il est absurde d’imaginer qu’un autre pantin, plus expérimenté, plus « à gauche », ou plus je-ne-sais-quoi, aurait mieux réagi aux impulsions de ficelles de longueurs nécessairement inégales : bienséance politique, commandements « économiques », gestion de catastrophe.

Imagine-t-on, au-delà des apparences, situation plus confortable que celle d’un politicien incapable de rien faire, dont on dira à bon droit « Personne n’aurait fait mieux » ?

Le meilleur et le pire

Durant le premier confinement, certains mouvements de revendication ont concerné non seulement les conditions de travail (distances, masques, primes) mais l’objet même de la production. Des ouvriers se sont déclarés prêts à reprendre le travail, à condition que cela soit pour produire des respirateurs (utiles) et non des moteurs de voiture ou d’avion. Ces mouvements correspondent à une aspiration profonde (le moment de le dire !) chez les salarié·e·s à produire de manière utile à la collectivité et non pour alimenter une consommation de produits obsolètes et inutiles. Cette aspiration a été documentée dans les enquêtes sociologiques portant sur les mouvements de chômeurs. Que la réflexion sur l’utilité sociale du travail se traduise, à l’occasion de la pandémie, dans des mouvements ouvriers revendicatifs est un des rares signes positifs qu’il me paraît possible de distinguer.

Passé la phase du premier confinement, l’économie « reprend ses droits » plus sûrement que les méduses dans le Grand Canal et menace de s’imposer  – c’est dans sa logique – « coûte que coûte ». Les écoles doivent rouvrir pour assurer leur fonction de garderie pour les parents salariés. Les conditions envisagées sont impraticables et tout le monde le sait. On ne mentionnera ici que la nécessité censée s’imposer à des élèves de classes maternelles de rester assis sur une chaise toute la journée, ce que des enseignants ont qualifié justement de « mauvais traitement » (mais on ne sait plus quel numéro vert ou rouge appeler !). L’usage des transports en commun sera réservé aux seul·e·s travailleurs et travailleuses, dûment muni·e·s d’une attestation de leur employeur.

En fait de « déconfinement », nous sommes ainsi passés d’une pseudo-autogestion à un strict contrôle policier/patronal des déplacements. On connaît la formule prêtée à une reine de France « Qu’ils mangent de la brioche ! » à propos du peuple privé de pain. Nos gouvernants ne craignent pas la comparaison : « Qu’ils adoptent le vélo ou la marche à pieds ! » Qui songerait à s’en plaindre ? Les personnes âgées ? Les éclopé·e·s ? Les femmes enceintes ? Les pères et mères de famille encombré·e·s d’une poussette ? Les chômeurs ? Qui ne produit pas n’a pas droit à l’autobus, au métro ou au tram.

Le « retour des émigrés », confinés par exemple en Normandie, vers la capitale a donné lieu ce 7 mai à des scènes représentatives du nouveau désordre sanitaire. Les trains, pourtant doublés, étaient bondés, au mépris de toute précaution, sans parler des dispositifs de « distanciation » idéale. Un responsable de la SNCF fournissait une explication bien simple : les dispositifs en question ne devaient s’appliquer qu’à partir du 11 mai ! Cet épisode tragi-comique illustre la tension entre deux manières de considérer dorénavant la vie humaine dans nos sociétés : ou bien ce sont les êtres humains qui circulent (pour aller bosser), ou bien c’est le virus qui circule, et les humains ne sont que des moyens de transport, qu’il importe donc d’immobiliser, voire de saboter.

Je ne doute qu’assez peu des capacités du système capitaliste à surmonter ces contradictions et cette crise, sans savoir s’il importe de s’en réjouir ou non.

Peut-être est-ce là ce que cette crise a de plus humiliant pour nous : faire dépendre notre survie biologique d’un système répugnant et des imbéciles qui en assurent la maintenance. Une chose est certaine, c’est nous qui sommes la matière malléable et sacrifiable dans ces ajustements.

Autrement dit : la phase postérieure au premier confinement qui commence ce 11 mai, et que nous appellerons « premier déconfinement » – chacun·e a compris qu’il peut y en avoir d’autres, qui suivront des re·confinements – s’annonce bien pire que la précédente. Cependant, si respirer n’est plus un droit, mais demeure un luxe tant que rôde le virus, conspirer, c’est-à-dire respirer ensemble, redevient possible.

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[1] Il est possible que l’on puisse lire cette opinion (et l’amende de 135 euros qui la sanctionna) comme une tentative archaïque de restaurer en période de crise une fierté virile mise en péril par la promiscuité incongrue entre deux sexes, l’un étant en position d’imposer à l’autres certaines trivialités dégoûtantes qui le caractérisent. Bref, il n’est pas exclu que cette amende ait été infligée avec les meilleurs intentions du monde.

“L’éblouissement de la révolte. Récits d’une Arménie en révolution” ~ de Jean-Luc Sahagian

En Arménie, au printemps 2018, c’est la révolution. L’ensemble du pays est sorti dans les rues pour déloger le pouvoir corrompu, en place depuis des lustres. Dans un récit enlevé, incarné, tout à la fois drôle et poétique, Jean-Luc Sahagian raconte de l’intérieur ce mouvement populaire auquel il participe et qui se dévoile dans toute sa puissance. C’est aussi un voyage mental auquel nous convie le narrateur, nous exposant ses doutes et ses espoirs face à un changement qui vient bouleverser ses certitudes.

Lorsque l’obéissance meurt devant les yeux effarés des chefs, lorsque tout le monde veut changer de système et qu’il y parvient, l’espoir renaît. Quelle qu’en soit l’issue, personne ne sort indemne de l’éblouissement de la révolte.

Vous pouvez écouter ici des extraits du livre de Jean-Luc Sahagian publié le 12 mars 2020 aux éditions CMDE. 

 

 

“Contre le virus capitaliste et sa société désolante” ~ par Nedjib Sidi Moussa

« Ce qui précipite si facilement les hommes vers les mouvements totalitaires
et les prépare si bien à une domination de ce type,
c’est la désolation partout croissante. »

Hannah Arendt.

 

Les gardiens de l’ordre capitaliste martèlent à l’unisson qu’«il y aura un avant et un après cette épidémie». Or, rien ne garantit un futur préférable à la situation qui prévalait pour la majorité de la population laborieuse avant l’apparition du Covid-19.

La crise multidimensionnelle dans laquelle nous ont plongé les irresponsables gouvernementaux rappelle, s’il en était encore besoin, que la bourgeoisie et son État ne se contentent pas de reprendre d’une main ce qu’ils prétendent donner de l’autre.

«Quoi qu’il en coûte», le pouvoir cherche en effet à protéger les intérêts des patrons au détriment de la santé des exploités. «Nous sommes en guerre», certes. Sauf que le conflit ne se cantonne pas au domaine sanitaire: il est éminemment politique et social.

Quand, avec un cynisme certain, une porte-parole salue les salariés qui vont travailler « la boule au ventre », il s’agit surtout de refuser l’exercice du droit de retrait pour ceux dont les employeurs feraient respecter les fumeuses « mesures barrières ».

Ainsi, les ouvriers qui ne peuvent guère recourir au télétravail – facteur supplémentaire de désocialisation – mesurent tout le mépris de classe dont ils font l’objet, jetant une lumière crue sur la «distance sociale» qui les sépare des préposés à l’encadrement.

Les indépendants, auto-entrepreneurs, artistes et autres travailleurs informels qui se débrouillaient tant bien que mal en dehors du salariat réglementé mesurent l’extrême fragilité de leur situation peu enviable.

Avec les chômeurs, les détenus, les sans-abris ou les étrangers, ils ressentent dans leur chair l’exclusion qui terrorise une classe moyenne jalouse de ses avantages, son arrogance, son langage et ses innombrables signes distinctifs.

Après le premier tour des municipales, la gauche radicale a souligné le «large désintérêt populaire pour cette élection perçue comme totalement déplacée». Ne fallait-il pas, dès lors, appeler au boycott actif de ce scrutin comme de tous les suivants ?

Dans une subite audace, des organisations franciliennes déclarent que « le syndicalisme ne saurait devenir le supplétif du gouvernement ». Or, les bureaucrates n’ont-ils jamais fait autre chose en cautionnant ces dernières années un « dialogue social » subventionné ?

Pendant ce temps, un magazine de la droite dure ricane devant la pagaille qui règnerait dans des « quartiers populaires » où l’on se bat – au sens propre – pour défendre son bifteck devant une boucherie hallal de la banlieue sud.

Tandis que les identitaires applaudissent au rapatriement d’Africains coincés en France, les xénophobes ne disent rien sur les Parisiens aisés qui ont fui la capitale pour gagner leurs résidences luxueuses de province.

Quant aux intégristes, ils invitent «à voir à travers l’épreuve du coronavirus et des conséquences qu’elle entraîne pour nous aujourd’hui la volonté de Dieu». Réjouissons-nous plutôt de la fermeture des lieux de culte et des enceintes sportives.

Le lock-out décidé unilatéralement par les autorités permet de dresser l’inventaire des «activités essentielles» et, par contraste, celui des tâches antagoniques à la satisfaction des besoins humains favorisées par un mode de production parasitaire.

Un journal laïque signalait que l’art et la culture devenaient explicitement «non indispensables» aux yeux des tenants du régime. Comme si la plèbe ne pouvait se contenter que de pâtes industrielles ou de boîtes de conserve.

En réponse au mépris pour l’université et la recherche, un collectif réclame «respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité», autant de valeurs à rebours des pratiques féodo-vassaliques qui régissent ce milieu menacé de clochardisation.

La situation n’est pas différente dans les autres secteurs de ce qu’on appelle «service public» par abus de langage; cette notion anachronique démantelée par la gauche, privatisée par la droite, contre-réforme après contre-réforme, froidement.

La santé n’est pas en reste. En une quinzaine d’années, des dizaines de milliers d’emplois et près de 70 000 lits ont disparu à l’hôpital public selon un quotidien. Mais applaudir à son balcon ne suffit pas à restituer ce qui a été détruit et volé.

Les «inconscients» ne sont pas les flâneurs que les drones surveillent ou que les policiers verbalisent. Ce sont les professionnels de la représentation qui ont bradé les conquêtes sociales. Ce sont les poseurs de la contestation qui ont multiplié les impasses.

Il n’y a plus rien à attendre des tenants d’une radicalité postmoderne (intersectionnels, décoloniaux, animalitaires, etc.) dont les thèses ont été balayées par cette déflagration qui interpelle notre commune humanité.

Par conséquent, il faudra établir le bilan des défaites successives et refuser, dès à présent, les fausses recettes qui ont conduit au désastre planétaire. La «crise sanitaire» exprime la crise du capitalisme et de la démocratie représentative qu’il faut rejeter définitivement.

Pourtant, d’aucuns en viennent à justifier l’attestation de sortie qui, toutes proportions gardées, remémore le livret d’ouvrier de l’Ancien Régime ou le permis de voyage sous la colonisation. Inutile de franchir le point Godwin…

Quelle liberté perdue faudra-t-il pleurer demain? Ici et maintenant, cette crise permet de tester à grande échelle les instruments d’un contrôle social perfectionné grâce aux nouvelles technologies. Et tout cela au nom de notre santé.

Car cette épreuve révèle les peurs enfouies, le degré d’aliénation et le niveau de passivité entretenu par l’injonction «restez chez vous» répétée inlassablement par les média de masse et relayée jusque dans nos logements exigus par voie d’affichage.

Mais la crainte ne nous grandit pas. Loin de là. L’isolement n’ouvre aucune perspective émancipatrice. L’atomisation sert le pouvoir, tous les pouvoirs. La propagande anxiogène vise à renforcer l’atomisation et à infantiliser des adultes déjà fragilisés.

Sur la radio publique, les auditeurs attendent des experts des consignes à propos de ce qu’ils ont le droit de faire, comme les jeûneurs demandent aux imams ce qui est licite sur les stations communautaires pendant le mois de Ramadan.

Heure après heure, les sirènes deviennent plus bruyantes. Que dire des regards fuyants quand on croise un piéton dans un quartier désert? Les masques, plus nombreux sur les visages malgré les stocks vidés, défigurent et installent l’ambiance d’un hôpital militaire.

L’absurdité d’un mode de vie subi éclate au grand jour avec la pandémie : le confinement a provoqué l’augmentation des ventes d’accessoires sexuels, de drogues et d’armes aux États-Unis. Sans parler de la pénurie de papier hygiénique dans les supermarchés.

On assiste à une ruée paradoxale sur les sites de rencontres alors que celles-ci ne sont plus possibles et encore moins désirées par des célibataires depuis longtemps indisponibles, dépressifs ou en épuisement professionnel.

Le toucher était suspect dans nos contrées inclusives, le contact devient criminel. On pourra balancer son malade et le géolocaliser grâce à des applications qui ramènent le morbide à une dimension ludique, comme n’importe quel jeu vidéo.

Mais la réalité nous rattrape très vite, à mesure que les « cellules éthiques » opèrent un tri selon les chances de survie des patients, comme dans l’Italie voisine, et que se creuse « l’espace de courtoisie » entre chaque consommateur.

Pour sortir du marasme, il faudra sans doute, ainsi que le suggère une revue chinoise, «opérer dans cet état perpétuel de crise et d’atomisation». D’autant que tout n’est pas perdu. Selon le quotidien français de référence, «l’union sacrée» n’est pas encore réalisée.

Tel est leur problème, telle est notre solution !

Socialisme ou barbarie…

Eros ou Thanatos…

Nedjib SIDI MOUSSA

Paris, le 22 mars 2020

Copié sur le site À contretemps.