“Nous accusons!”

Ce samedi 4 mai sera donc la «Journée des manifestes» puisque paraît encore celui-ci «Nous accusons!» lancé et signé par des universitaires (l’autre est intitulé «Gilets jaunes: Nous ne sommes pas dupes!»).

 

Depuis le 17 novembre 2018, plusieurs centaines de milliers de citoyen·ne·s expriment leur inquiétude face à un pouvoir sourd à leurs revendications. Ils trouvent la force et le courage de prendre la parole en disant haut et clair qu’ils en ont assez et ne subiront plus les effets des politiques néfastes qui depuis plusieurs décennies pillent impunément leur travail et les biens communs.

Les voix des gilets jaunes ont permis de mettre à nu les mensonges et les pseudo-justifications «scientifique » données par le pouvoir et la meute de ses courtisans pour couvrir l’ampleur et l’importance de la prédation. Leur soulèvement a montré le vrai sens d’une politique qui a sciemment organisé le transfert des biens laborieusement accumulés par 95 % de la population vers les 5 % des couches les plus aisées. Leur force a été de faire prendre conscience de la duplicité d’un pouvoir, osant se féliciter d’avoir multiplié par quatre les énormes richesses détenues par une infime minorité. Avec la grande majorité des Français·es, nous nous sommes reconnu·e·s dans la prise de conscience des gilets jaunes. Chacun·e de nous a pu constater que, dans tous les secteurs de la société, nous étions confronté·e·s aux effets des mêmes politiques qui tendent à aggraver constamment les inégalités sociales.

D’emblée, les demandes et les attentes de changement nées avec ce soulèvement populaire ont été clairement développées. Elles se sont aussitôt heurtées à un pouvoir qui n’a cessé d’en ignorer le contenu pour en affadir la portée déstabilisante. Ce fut d’abord le silence assourdissant d’un président et de sa cour, murés dans leur palais. Ce fut ensuite la tentative de duper la foule avec les fausses promesses et les petites aumônes concédées en faisant encore payer les moins aisés et les services publics. Ce fut aussi la mise en place d’un simulacre de consultation d’où l’on avait avait très savamment extirpé toute possibilité d’interaction et de débat. Ce fut, surtout, la décision claire et réfléchie d’empêcher par tous les moyens l’expression publique des demandes et des revendications.

Tout a été fait pour réduire au silence les manifestants. Dès les premiers actes, le pouvoir a choisi la violence en demandant aux forces de l’ordre de dégager les péages d’autoroutes, les ronds-points, de bloquer l’accès aux points de convergence des manifestations et, surtout, d’intervenir avec «fermeté». Nous avons toute·s vu la traduction de ces ordres sur le terrain: nous avons constaté de nos yeux les filtrages et les arrestations arbitraires aux entrées des villes, empêchant les manifestations de se dérouler et la parole de s’exprimer. Nous avons vu les cabanes des ronds-points détruites et toujours courageusement reconstruites. Les techniques d’intervention policière consciemment choisies (nassage, lancement de gaz lacrymogène dès le début des manifestations, tirs de LBD sans sommation) provoquaient elles-mêmes les rares actes de violence en cherchant délibérément l’affrontement avec les manifestants.

Semaine après semaine, cette technique meurtrière et liberticide a été appliquée avec une intensité croissante. Protégées par le pouvoir et couvertes par l’omerta d’une grande partie des médias, des troupes policières épuisées par le travail se laissent aller aux pires exactions. Des centaines d’hommes et de femmes manifestant pacifiquement ont été attaqué·e·s sans aucune raison et très souvent avec un acharnement insensé. Depuis le mois de décembre, le nombre des blessés graves augmente sans cesse : les personnes ayant subi de graves traumatismes se comptent par centaines. Aucune parole n’a été prononcée par le président de la République ou son gouvernement à l‘égard des victimes, et en particulier de Zineb Redouane, tuée après avoir été atteinte alors même qu’elle fermait sa fenêtre. Rien ne semble plus pouvoir arrêter cette dramatique escalade et nous avons honte de devoir assister à la mise en scène des autofélicitations du pouvoir censé contenir une «foule haineuse».

Le choix de la répression violente contre toutes celles et ceux qui osent se lever pour prendre la parole contre ces agissements n’est certes pas nouveau, il a notamment été mis en pratique dans les quartiers populaires et contre des groupes vulnérables comme les migrant·e·s et les roms ou encore contre les mouvements sociaux, mais depuis novembre 2018 un seuil a été franchi. Cette stratégie de la répression violente a trouvé son apogée lors de la manifestation du 1er mai 2019: non seulement on a assisté au déploiement de tout l’éventail de l’arsenal répressif de l’État, mais le gouvernement s’est rendu coupable une fois de plus de mensonge avéré en criant au scandale d’une supposée « attaque » de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière par des manifestant·e·s venu·e·s trouver refuge. Ce mensonge d’État est le mensonge de trop. Il révèle l’état de fébrilité et de panique d’un pouvoir aux abois.

Il faut que s’arrête cette violence d’État !

Nous accusons le ministère de l’Intérieur de provoquer sciemment les réactions de violence dans nos villes, sur les ronds-points et les lieux de discussions publiques, afin de criminaliser toute personne qui s’oppose à ses lois et à ses politiques funestes.

Nous accusons le gouvernement d’employer contre des civils des armes de guerre bannies dans l’ensemble des pays occidentaux en ignorant les mises en garde répétées de plusieurs organismes internationaux.

Nous accusons la hiérarchie de la magistrature d’avoir accepté de couvrir cette politique néfaste en appliquant aveuglément et servilement les ordres donnés par le pouvoir exécutif.

Nous accusons l’Inspection Générale de la Police Nationale d’avoir diligenté des enquêtes de façade et qui, à notre connaissance, n’ont débouché sur l’interpellation d’aucun membre des forces de «maintien de l’ordre».

Nous accusons celles et ceux de la presse et des médias télévisuels qui ont accepté de se transformer en porte-voix du ministère de l’Intérieur et de la préfecture sans accomplir aucun contrôle sur leurs sources.

Nous appelons l’ensemble des citoyens à se joindre au mouvement social pour dénoncer la dérive autoritaire du gouvernement et nous exigeons la démission de M. Castaner ainsi que l’ouverture d’une commission d’enquête indépendante afin de faire la lumière sur les dérives des vrais responsables de sorte qu’ils soient traduits en justice.

 

Signataires

Mokhtari Abdenour, chercheur en Sociologie

Marc Abélès, anthropologue, EHESS

Nicole Abravanel, historienne, université de Picardie

Maira Abreu, doctorante en sociologie, Université de Paris 8

Sadia Agsous, Centre de recherche français à Jérusalem Karen Akoka, Université Paris-Nanterre

Thomas Alam, politiste, université de Lille

Arié Alimi, avocat au barreau de paris

Manali Allen, littérature française, Université de Rutgers Paul Alliès, politiste, université de Montpellier

Horacio Amigorena, psychanalyste, ancien professeur Jean-Loup Amselle, anthropologue, EHESS

Frédéric Audard, Géographe, Université d’Aix-Marseille

Marie Auffray-Seguette, sociologue, Institut Catholique de Paris

Saliou Ba, étudiant en Master Intervention et développement social

Magali Ballatore, MCF, AMU

Marie Baltazar, anthropologue, jeune docteure EHESS

Ludivine Bantigny, historienne, université de Rouen

Jérémie Barthas, historien, CNRS, Paris

Jean-Marc Baud, doctorant à l’ENS de Lyon

Hélène Baye, enseignante en collège, Seine-Maritime

Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales

Sylvain Beck, sociologue et éducateur spécialisé, Paris

Yazid Ben Hounet, anthropologue, CNRS, Laboratoire d’Anthropologie Sociale

Sami Ben Jaffel, entrepreneur, Montpellier

Henri Bensidhoum, boulanger

Christophe Benzitoun, linguiste, Université de Lorraine

Alain Bertho, Anthropologue, Université de Paris 8

Stéphane Bikialo, linguiste et littéraire, université de Poitiers

Soline Blanchard, sociologue, Université de Lausanne

Cécile Blatrix, politiste, AgroParisTech

Françoise Bloch, socio-anthropologue, CNRS

Alexis Blouet, juriste

Philippe Bobichon, historien, CNRS

Yann Boniface, Informatique, Université de Lorraine

Pascal Bonnard, politiste, Université Jean Monnet Saint-Etienne 

Stéphane André, enseignant-chercheur Sciences Ingénieur, Université de Lorraine 

Armelle Andro, enseignante-chercheuse démographe, Paris 1 

Pascal Anger, Enseignant, Université d’Angers 

Fabien Archambault, historien, université de Limoges 

Christophe Bonneuil, historien, Cnrs 

Véronique Bontemps, anthropologue, CNRS, Paris 

Yannick Bosc, historien, Université de Rouen 

Paul Bouffartigue, sociologue, CNRS, Aix-en-Provence 

Ali Boulayoune, sociologue université de Lorraine

Philippe Boursier, professeur de sciences économiques et sociales, Rennes

Driss Boussaoud, neuroscientifique au CNRS, Marseille

Théo Boyadjian, enseignant, lycée Aulnay-sous-Bois

Françoise Brunel, MCF honoraire, Paris 1

Monique Buresi, documentaliste, Musée du Louvre

Pascal Buresi, historien, CNRS-EHESS, Lyon

Joel Cabalion, sociologue, Université de Tours

Joseph Cacciari, Université Paris-Est Marne-la-Vallée

Claude Calame, historien, EHESS, Paris

Adrian Calmettes, doctorant en économie, université Nice Sophia Antipolis

Romain Carnac, politiste, université de Lausanne

Vanessa Caru, historienne, CNRS

Thérèse Casadamont-B., retraité de l’Éducation nationale, Montpellier

Nicolas Castel, Sociologue, Université de Lorraine

Jean-Noël Castorio, historien, Université du Havre

Antoine Chambert-Loir, mathématicien, Université Paris-Diderot

Arnaud Chabrol, éditeur

Vincent Charbonnier, université de Nantes-ÉSPÉ

Laurence Charlier, anthropologue, MCF, Université Jean Jaurès Toulouse

Bernard Charlot, Université Paris 8 et UFS de Sergipe, Brésil.

Lucie Chartier

Francis Chateauraynaud, sociologue, EHESS, Paris

Séverine Chauvel, sociologue, Université de Paris-Est-Créteil

Sébastien Chauvin, sociologue, Université de Lausanne

Delphine Chedaleux, enseignante-chercheuse en infocom, Université de Lausanne Luc Chelly

Stéphanie Chevrier, éditrice

Marie-Pierre Chopin, sciences de l’éducation, Université de Bordeaux

Sylvie Chiousse, socio-anthropologue

Cristina Ciucu, philosophe, EHESS

Yves Cohen, historien, EHESS

Sonia Combe, historienne, Centre Marc Bloch

Fanny Cosandey, Historienne, EHESS, Paris

Enzo Cormann, dramaturge, MCF ENSATT, Lyon

Claire Cossée, sociologue, UPEC

Annie Couëdel, sciences de l’éducation Paris 8

Pierre Cours-Salies, sociologue, Paris 8

Pascal Cristofoli, ingénieur de recherche, EHESS, Paris

Marie Cuillerai, Paris Diderot

Alexis Cukier, philosophe, université de Poitiers

Mariannick Dagois, Université Paris8 

Leyla Dakhli, historienne, CNRS, Paris

Jocelyne Dakhlia, Historienne, EHESS, Paris

Aurélie Damamme, sociologue, Université de Paris 8

Jean-Marie Darbon, directeur de recherche INSERM retraité, Toulouse

Fanny Darbus, sociologue, université de Nantes

Clara Da Silva, enseignante de philosophie, Lycée Lavoisier, Paris 5ème

Anne Dauphiné, juriste à la recherche d’un emploi

Corinne Davault, sociologue, université de Paris 8

Etienne De Clara, Biologiste, Université de Columbia

Laurence De Cock, historienne, Paris

Joan Deas, doctorante en science politique, Sciences Po Grenoble

Alice Debauche, sociologue, Université de Strasbourg

Adrien de Jarmy, doctorant en histoire des débuts de l’islam, Sorbonne Université

Christian Delacroix, historien

Christian Delarue, animateur du site amitie-entre-les-peuples.org

Frédéric Delarue, docteur en histoire contemporaine

Fabien Desage, science politique, Université de Lille

Claire Desmitt, doctorante en Sciences de l’éducation, Université de Lille.

Sophie Desrosiers, historienne et anthropologue, EHESS

Victoire Diethelm, doctorante en Lettres Modernes, Université de Bourgogne Franche Comté

Nicolas Dot-Pouillard, Chercheur en sciences politiques, Beyrouth

Etienne Douat, sociologue, Université de Poitiers

Yann Dourdet, Professeur de Philosophie.

Marnix Dressen-Vagne, sociologue UVSQ UMR Printemps

Jeanne Drouet, ingénieure CNRS Lyon

Bruno Drweski, historien, politologue. INALCO, Paris

Vincent Dubois, Université de Strasbourg

Jeanne Dulyse Pasquet, enseignante spécialisée

François Dumasy, historien.

Lucie Dupré, anthropologue, INRA

Jean-Baptiste Durand, chercheur CNRS, Toulouse

Julien Durand, post-doc INSA, Toulouse

Henri Eckert, sociologue, Université de Poitiers

Nicole Edelman, historienne

Suzanne El Farra, écrivaine, professeur

Philippe Enclos, juriste, université de Lille

Didier Epsztajn, animateur du blog “entre les lignes entre les mots”

Nathalie Ethuin, science politique, université de Lille

Corine Eyraud, sociologue, Université Aix-Marseille

Jules Falquet, féministe, sociologue, Université de Paris

Patrick Farbiaz

Héloïse Faucherre-Buresi, fonctionnaire stagiaire, ENS de Lyon

Jean-Michel Faure, Pr émérite sociologie, université de Nantes

Benjamin Ferron, sociologue, UPEC

Agnès Fine, anthropologue, EHESS

Marianne Fischman, sciences économiques et sociales, Académie de Paris 

Anders Fjeld, philosophe, Université Paris Diderot

Mathieu Flinois, Doctorant en sociologie, Université de Provence

Jean-Philippe Foegle, Juriste, Université Paris Nanterre

Jean-Michel Fourniau, sociologue, IFSTTAR

Lydéric France, Enseignant-Chercheur, Géosciences, Université de Lorraine

Bernard Friot, sociologue, Université Paris Nanterre

Laurent Gabail, anthropologue, Université Toulouse Jean Jaurès

Jérôme Gaillaguet, sociologue, EHESS, Paris

Claire Gallien, MCF études anglophones, UPVM3, Montpellier

Juliette Galonnier, sociologue, Ined

Edith Galy, PU en ergonomie, Université Nice Sophia-Antipolis

Camille Gardesse, sociologue urbaniste, Université Paris Est

Médéric Gasquet-Cyrus, sociolinguiste, Université d’Aix-Marseille

Pascal Gassiot , Fondation copernic, Toulouse

Vincent Geisser, chercheur CNRS, président CIEMI

Frédérick Genevée, historien, responsable de musée

Julie Gervais, politiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Mehdi Ghouirgate, Historien, Université Bordeaux-Montaigne.

Laurence Giavarini, enseignante-chercheuse, Lettres, Université de Bourgogne

Pascale Gillot, philosophe, université de Tours.

Tommaso Giuriati, doctorant en sociologie, Université de Corse

Boris Gobille, politiste, Ecole Normale Supérieure de Lyon

Josua Gräbener, politiste, Bruxelles

Maurizio Gribaudi, historien, EHESS, Paris

Pascal Guibert, enseignant-chercheur, Université de Nantes

Michelle Guerci, journaliste

Caroline Guibet Lafaye, sociologue, philosophe, CNRS

Pierre Guillemin, doctorant en géographie, Université de Caen Normandie

Elie Haddad, historien, CNRS

Hugo Harari-Kermadec, économiste, ENS Paris-Saclay

Samir Hadj Belgacem, sociologue, Université Jean Monnet, Saint-Etienne

Iulia Hasdeu, anthropologue HETS Genève

Jean-Marie Harribey, économiste, Université de Bordeaux

Ingrid Hayes, historienne, Université Paris-Nanterre

Benoit Hazard, anthropologue, CNRS, IIAC

Anaïs Henneguelle, économiste, Université de Rennes 2

Jacqueline Heinen, sociologue, UVSQ

Odile Hélier anthropologue

Mélanie Henry, historienne

Odile Henry, Sociologue, Université Paris 8

Etienne Hubert, historien, EHESS, Paris

Romain Huret, historien, EHESS, Paris

Sabina Issehnane, économiste, Université Rennes 2

Mila Ivanovic, Docteure en sciences politiques sans poste, Paris

Lloyd Izard, Institut Méditerranéen d’Océanologie, Université d’Aix-Marseille

Louis Jachiet, informaticien, CNRS, Lille 

Nicole Jacques-Lefèvre, Professeur des Universités émérite Nanterre, lettres

Lionel Jacquot, Sociologue, Université de Lorraine

Sébastien Jahan, Historien, Université de Poitiers

Anne Jollet, Historienne, Université de Poitiers 

Nicolas Jaoul, Anthropologue, CNRS/IRIS/EHESS

Pierre Jardon, Professeur, Université de Grenoble

François Jarrige, Historien, université de Bourgogne, Dijon

Marc Jeanmougin, informaticien, Télécom Paris

Fanny Jedlicki, sociologue, université du Havre

Samy Johsua, Professeur retraité Université Aix-Marseille

Elise Julien, historienne, Sciences Po Lille

Lama Kabbanji, chercheuse, IRD-CEPED

Damien Keller, bibliothécaire, Rennes

Danièle Kergoat, sociologue, CNRS

Pierre Khalfa, économiste, Fondation Copernic

Michel Kokoreff, sociologue.

Jean-Luc Kop, psychologie, Université de Lorraine

Isabelle Krzywkowski, Université Grenoble Alpes

Claire Lacour, mathématicienne, Université Paris-Est Marne-La-Vallée

Rose-Marie Lagrave, sociologue, EHESS

Bernard Lahire, sociologue, ENS de Lyon

Ouida Lambert Bordji, enseignante en anglais – St Germain en Lay

Michel Lanson, professeur retraité

Mathilde Larrère, historienne

Sabine Laurent, maîtresse de conférence à la retraite

Christian Laval, sociologue, Université Paris Nanterre

Hervé Le Crosnier, éditeur, Caen

Gildas Le Dem, journaliste

Eric Lecerf, philosophe, Université Paris 8

Chloé Leprince, journaliste

Julien Léonard, historien, Université de Lorraine

Erwan Lehoux, enseignant en sciences économiques et sociales à Rouen

Benoît Leroux, sociologue, Université de Poitiers

Brice Le Gall, sociologue et photographe, EHESS

Frédéric Le Roux, mathématicien, Sorbonne Université Université Paris 8 et 7

Emir Mahieddin, anthropologue, CNRS 

Pascal Maillard, Littérature française, Université de Strasbourg

Jean Malifaud, mathématicien, syndicaliste FSU

Jean-Claude Mamet, syndicaliste

Léopoldine Manac’h, étudiante en anthropologie, EHESS.

Jimmy Markoum, enseignant en histoire-géographie, Lycée Angela Davis – Saint-Denis

Anne Martel, Biophysicienne – Grenoble

Antoine Lévêque, ATER en science politique, Sciences Po Lyon 

Wenceslas Lizé, sociologue, Université de Poitiers 

Gaëlla Loiseau, sociologue, université du Havre 

Camille Louis, philosophe, 

Gilles Martinet, géographe, doctorant à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3

Gustave Massiah, économiste

Gutierrez Beatriz Hispaniste

Béatrice Matrot, enseignante lycée Chalon-sur-Saône. 

Gérard Mauger, sociologue, CNRS

Guillaume Mazeau, historien, Université Paris-1 Panthéon Sorbonne

Véronique Melchior, Psychologue clinicienne

Lamia Mellal ITRF, IREMAM

Eléonore Merza Bronstein, anthropologue, co-directrice de De-Colonizer.

Noufissa Mikou, professeure retraitée, Université de Bourgogne

Christophe Mileschi, professeur, université Paris Nanterre

Lamia Missaoui, Sociologue, Université de Versailles St-quentin-en yvelines

Sylvie Monchatre, sociologue, Université Lumière Lyon2

Vincent Monfort, STAPS, Université de Lorraine

Marc Moreigne, écrivain et enseignant Arts du spectacle, Université d’Evry Val d’Essonne

Danielle Moyse, chercheuse associée IRIS ( EHESS, CNRS, INSERM)

Laurent Mucchielli, CNRS, Laboratoire Méditerranéen de Sociologie, Aix-en-Provence

Mustapha Nadi, PU 63ème, Electronicien, Université de Lorraine

Yvan Najiels, enseignant.

Philippe Nabonnand, Enseignant, Université de Lorraine

Erik Neveu, science politique, Université de Rennes

Norig Neveu, histoire, CNRS, IREMAM, Aix-en-Provence

Olivier Neveux, Ens de Lyon

Gérard Noiriel, historien, EHESS, Paris

Vincent Nyckees, linguiste, Université Paris Diderot

Anne-Claudine Oller, sociologue, UPEC

Julien O’Miel, politiste, Université de Lille

Claude Paraponaris, économiste, Université Aix Marseille

Alain Parrau, chargé de cours littérature française, Paris 7

Frédéric Perdreau, EC sciences de gestion, Université de Saint-Etienne

Stéfane Paris, informaticien, université de Lorraine

Willy Pelletier, sociologue, université de Picardie

Bastien Pereira Besteiro, sociologue, Université Lumière Lyon 2

Anne Petiau, sociologue, Paris

Roland Pfefferkorn, sociologue, Université de Strasbourg

Anne-Laure Piallat, professeur, Paris

Béatrice Pinat, professeur des écoles, Créteil

Michel Pinault, historien des sciences et des milieux scientifiques

Dominique Plihon, économiste, université Paris 13

Raphael Porteilla, politiste, université de Bourgogne

Paul Platzer, physicien, université Bretagne Loire

Marion Plault, sociologie, université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Clyde Plumauzille, historienne, CNRS, Paris

Pierre Puchot, écrivain, journaliste

Jean Puyade enseignant en espagnol retraité Paris

Pablo Rauzy, informaticien, Université Paris 8 

Gianfranco Rebucini, anthropologue, EHESS

Candice Raymond, historienne, université Paris 1

Manuel Rebuschi, philosophie, université de Lorraine

Yannick Reix – directeur cinéma Jacques Tati – 93

Eugenio Renzi, enseignant, journaliste

Michèle Riot-Sarcey, historienne

Fabrice Riceputi, enseignant et historien, Besançon

Marie-Pierre Rousseau Boileau, AED, lycée Les Pannevelles 77

Nicole Roussel, retraitée

Valérie Roussel, Enseignante, Philosophie. Académie de Limoges

Laura Ruiz de Elvira, politiste, IRD-CEPED

Valérie Sala Pala, politiste, Université Jean Monnet Saint-Etienne

Alessandro Sarti, mathématicien, CNRS-EHESS, Paris

Daniela Scancella, Ingénieur d’études EHESS

Michel Seigneuret, Biophysicien, CNRS, Université Denis Diderot-Paris 7

Nicolas Sembel, Sociologue, Université Aix-Marseille

Silvia Serrano, politiste, Sorbonne Université

Thomas Shaw, comédien, Paris

Catherine Simon, journaliste, écrivain

Patrick Simon, démographe, Ined, Paris

Maroula Sinarellis, retraitée, LaDéHiS/CRH/EHESS

Rémi Sinthon, sociologue, Paris

Michèle Soriano, latino-américaniste, Université Toulouse Jean Jaurès

Paul Sorrentino, anthropologue, EHESS

Karim Souanef, sociologue, université de LIlle

Jacques Testart, biologiste, INSERM

Marie-Thérèse Têtu, sociologue, CNRS Lyon

Charles Thibout, chercheur, IRIS

Gérard Tollet, enseignant, université P12-UPEC

Christian Topalov, sociologue, EHESS, Paris

Marc Tomczak, automatique et traitement du signal, université de Lorraine

Jean-Louis Tornatore, anthropologue, université de Bourgogne

Jean-Luc Tornero, retraité, enseignant, syndicaliste

Jocelyne Tournois, retraitée, Université de Lorraine

Michel Touzet, libraire

Maryse Tripier, sociologue Université Paris-Diderot

Vanessa Tico Rivera, Ergonome Toulouse

François Valegeas, urbaniste, Université Paul-Valery Montpellier 3

Patrick Vassallo, économie sociale et solidaire, Paris 8

Mélanie Vay, Université de Paris Panthéon-Sorbonne

Carlo Vercellone, économiste, Université de Paris 8

Frederic Verhaegen, MCF psychologie, université de Lorraine

Pauline Vermeren, philosophie, Paris 7 / Paris 8

Bernard Vernier, anthropologue

Sébastien Vignon, politiste, Université de Picardie

Christiane Vollaire, philosophe, Paris 

Sophie Wauquier, linguiste, Université Paris 8, Université pour la Paix.

Pierre-Olivier Weiss, ATER en sociologie, Laboratoire Méditerranéen de Sociologie, Aix-en-Provence

Sylvie Wharton, sociolinguiste, Université d’Aix-Marseille

Carole Yerochewski, sociologue, Université du Québec en Outaouais

Michelle Zancarini-Fournel, historienne, université de Lyon

Nadjet Zouggar, islamologie, Université Aix Marseille

Elisabeth Zucker

Nepthys Zwer, germaniste, Strasbourg

“Gilets jaunes: nous ne sommes pas dupes!”

Je reproduis ici l’appel Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes! publié ce jour dans Libération, non pour m’y associer ou parce qu’il manifesterait une quelconque radicalité – les signataires demeurent hélas! au moins dans le présent texte, et au contraire d’une part croissante du mouvement, «dupes» de la démocratie capitaliste – mais parce qu’il est un soutien bienvenu à celles et ceux qui ont été plus ou moins grièvement blessé·e·s dans les manifestations, et dont ce gouvernement de porcs nie jusqu’à l’existence.

 

Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes  !

Depuis plusieurs mois, le mouvement des gilets jaunes, sans précédent dans l’histoire de la Ve République, bat le pavé de nos rues.

Un mouvement de citoyen·ne·s, né spontanément, qui ne se rattache à aucun parti politique. Un mouvement qui mobilise des dizaines de milliers de Français·e·s chaque samedi, depuis plus de six mois, et qui est soutenu par des millions d’autres. Un mouvement qui réclame des choses essentielles : une démocratie plus directe, une plus grande justice sociale et fiscale, des mesures radicales face à l’état d’urgence écologique.

Ce qu’ils demandent, ils le demandent pour tou·te·s. Les gilets jaunes, c’est nous. Nous, artistes, technicien·ne·s, aut·eur·rice·s, de tous ces métiers de la ­culture, précaires ou non, sommes absolument concerné·e·s par cette mobilisation historique.

Et nous le proclamons ici : Nous ne sommes pas dupes ! Nous voyons bien les ficelles usées à outrance pour discréditer les ­gilets jaunes, décrits comme des anti-écologistes, extrémistes, racistes, casseurs… La manœuvre ne prend pas, ce récit ne colle pas à la réalité même si médias grand public et porte-parole du gouvernement voudraient bien nous y faire croire. Comme cette violence qu’ils mettent en exergue chaque samedi. Pourtant la violence la plus alarmante n’est pas là.

Le bilan de la répression s’aggrave chaque semaine. Au 19 avril, on recensait 1 décès, 248 blessé·e·s à la tête, 23 éborgné·e·s, 5 mains arrachées chez les manifestant·e·s. C’est indigne de notre République. Et nous ne sommes pas les premier·e·s à le dénoncer : Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, l’ONU, l’Union européenne, le Défenseur des droits, tou·te·s condamnent les violences poli­cières sur les gilets jaunes en France.

Le nombre de blessé·e·s, de vies brisées, d’arrestations et de condamnations ­dépasse l’entendement. Comment peut-on encore exercer notre droit de ­manifester face à une telle répression ? Rien ne justifie la mise en place d’un arsenal législatif dit «anticasseur» qui bafoue nos libertés fondamentales.

Nous ne sommes pas dupes ! La violence la plus menaçante est économique et sociale. C’est celle de ce gouvernement qui défend les intérêts de quelques-un·e·s aux détriments de tous et toutes. C’est la violence qui marque les corps et les esprits de celles et ceux qui s’abîment au travail pour survivre.

Puis nous devons –  c’est une urgence historique  – affronter collectivement la crise écologique et trouver des solutions justes et efficaces, afin de laisser un monde vivable à nos enfants. Nous ne sommes pas dupes ! Ce gouvernement n’a cessé de reculer sur la question pour ne pas inquiéter les responsables du désastre annoncé. Les gilets jaunes le dénoncent comme les militants écologistes. Aujourd’hui, la convergence des luttes sociales et environnementales est en route.

Nous continuerons à nous indigner, plus fort, plus souvent, plus ensemble.

Et aujourd’hui, nous appelons à écrire une nouvelle histoire.

Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire.

Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit et soutenir celles et ceux qui luttent dans la rue et sur les ronds-points depuis des mois.

Rien n’est écrit. Dessinons un monde meilleur.

«A dream you dream alone is only a dream/ A dream you dream together is reality.» John Lennon

Les premiers signataires : Juliette Binoche, comédienne; Emmanuelle Béart, comédienne; Jeanne Balibar, comédienne, réalisatrice; Swann Arlaud, comédien; Bruno Gaccio, auteur; Anne-Laure Gruet, actrice, réalisatrice; ­Gérard Mordillat, romancier, cinéaste; ­Annie Ernaux, écrivaine; Edouard Louis, écrivain; Stanislas Nordey, metteur en scène comédien; Denis Robert, écrivain; Yvan Le Bolloc’h, chanteur, comédien ; Elli Medeiros, artiste; Marion Montaigne, autrice de BD; Gilles Perret, réalisateur; Alain Damasio, écrivain; Liliane Rovère, comédienne; Jean-Claude Petit, compositeur, chef d’orchestre; Anouk Grinberg, actrice; Frank Margerin, auteur de BD; Simon Abkarian, comédien; China Moses, musicienne; Alexandre Gavras, producteur; Fanny Cottençon, comédienne; Guillaume Brac, cinéaste; Julien Seri, réalisateur; Mireille Perrier, comédienne; Alain Guiraudie, cinéaste; Emile Bravo, auteur de BD; Luis Rego, comédien; Olivier Rabourdin, comédien; Christian Benedetti, metteur en scène directeur; Christine Boisson, actrice; Jean-Pierre Thorn, cinéaste; Sam Karmann, acteur réalisateur; Anne Alvaro, comédienne; Bernard Blancan, comédien réalisateur; Xavier Durringer, auteur réalisateur; Pierre Schoeller, cinéaste; Florent Massot, éditeur; Martin Meissonnier, compositeur, réalisateur; Aline Pailler, productrice radio; Stéphane Brizé, réalisateur; Dominique Cabrera, réalisateur; Jacques Bonnaffé, comédien; Mariana Otero, réalisatrice; Laurent Bouhnik, réalisateur; David Hermon aka Cosmic, musicien; Jean-Pierre Duret, ingénieur du son, réalisateur documentaire; Blandine Pélissier, metteuse en scène; Ludovic Bource, compositeur; Niko Kantes (Sporto Kantes), musicien; Robert Guédiguian, réalisateur producteur; Ariane Ascaride, actrice.

 

Pour consulter l’intégralité des signatures.

 

“Chroniques du bord de l’amer…” par Hoder

Ces chroniques ont été initialement publiées en 2012. Elles sont assez bien connues du premier cercle des militant·e·s, mais je pense qu’elles méritent de l’être bien au-delà. Leur amère et ironique lucidité apparaît aujourd’hui prémonitoire, ce qui hélas! montre que rien ne s’est arrangé dans les milieux militants. Les interrogations, les pistes de réflexions demeurent pertinentes et stimulantes, y compris pour celles et ceux qui n’ont pas le malheur de fréquenter peu ou prou lesdits milieux.

Je donne ci-dessous un amuse-gueule. Vous pouvez téléchargez l’intégralité du texte ICI.

L’entre-moi rêvé

Quand la non-mixité prend le chemin de l’individualisme forcené… La non- mixité est un outil politique nécessaire, tellement important en terme de réappropriation de nos vies, de reprise de confiance en nous, en nos actions, en la légitimité de nos luttes, qu’il est tout simplement scandaleux que son usage soit détourné à des fins individualistes. L’intérêt même de la notion est collectif. Elle doit nous permettre l’accès à des espaces temps soupapes dans lesquels se ressourcer, réfléchir et élaborer, entre personnes vivant des choses globalement similaires, des moyens de lutte opérants pour briser les structures qui nous enferment.

L’individualisme rampant et les réflexes identitaires sont en train de vider tranquillement la non-mixité de son sens et de son efficacité dans la lutte. À ce rythme-là, on va se retrouver assez vite avec plein de micro non-mixités composées d’une personne et qui évolueront côte à côte. Ce qui risque d’avoir un effet politique relativement dérisoire au regard des coups qu’il nous faudrait pouvoir porter à nos ennemis extérieurs.

Je suis une femme, gouine, blanche, cisgenre, salariée et valide. Bon, je n’ai qu’à créer un espace non-mixte femmes-gouines-blanches-cisgenres-salariées et valides et on sera plusieurs à discuter de ce qui nous rassemble. Oui mais voilà je suis grosse… Donc, je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine- blanche-cisgenre-salariée et valide MAIS mince ! Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique aux minces que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà, je vis en Seine-Saint-Denis depuis toujours et un 93 décrié orne les plaques d’immatriculation de mon quartier, la mienne à l’occasion, et l’état civil porté sur nos CV. Du coup je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine-blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse MAIS parisienne ou d’ailleurs en France ! Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique aux Parisiennes ou d’ailleurs en France que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà je suis butch… Donc je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine-blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse, banlieusarde qui ne le serait pas. Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique à celles qui ne sont pas butch que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui

mais voilà, je suis en CDD, contrat précaire renouvelable un certain nombre de fois seulement. Donc je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine- blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse, banlieusarde, butch en CDI. Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique à celles en CDI que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà, je ne suis pas anarchiste. Du coup je n’ai pas exactement la même vision des choses que les anarchistes ayant réussi à surnager dans la non-mixité extrêmement sélective dans laquelle je me trouve, je ne vois pas d’autre solution que celle de partir ou de leur expliquer que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et d’attendre qu’elles se barrent…

Bref, on a bien saisi l’idée et on peut la dérouler à l’infini. Si on y met vraiment du nôtre, je présume qu’on pourra, à terme, s’auto-exclure de notre propre non-mixité pour désaccord avec soi même ou déséquilibre interne créant une situation d’auto-oppression sur notre propre personne. Je pense qu’on tient un concept visionnaire les ami·e·s, c’est la politique de demain…

Contre le système, le régime et le pouvoir en Algérie ~ par Nedjib SIDI MOUSSA

Depuis le 22 février, pour la dixième semaine consécutive, le peuple est massivement sorti dans les rues d’Algérie pour exiger le départ du système, du régime, du pouvoir…

Et la détermination de la population est aussi importante que le flou entourant ces trois notions, tout comme les moyens à employer pour parvenir à ce but.

Si la fin ne justifie pas toujours les moyens, il existe néanmoins «une interdépendance dialectique» entre les deux.

C’est pourquoi il nous revient de préciser, dans la libre confrontation des idées, tant les méthodes à utiliser que l’objectif à atteindre.

«Système dégage!»

De quel système le peuple veut-il se débarrasser ?

Du « système Bouteflika » comme cela apparaît ici ou là, notamment du côté de ceux qui ont retourné leur veste pour prêter allégeance à Gaïd Salah ?

Si le problème résidait dans la seule personne de Bouteflika, alors la population n’aurait plus de raison de protester puisque le président sortant a démissionné.

Or, ce système n’est pas mort le 2 avril 2019. Sans doute n’est-il pas né non plus le 27 avril 1999, il y a vingt ans, presque jour pour jour.

Les slogans associent le système à une «bande». Des têtes ont commencé à tomber. Elles étaient jusqu’alors considérées comme intouchables voire innommables…

Alors, pourquoi ce malaise? Sans doute parce que chacun sait, sans se faire aucune illusion sur la justice, qu’il ne s’agit pas d’un problème de personne mais de pratiques qui font système.

Et nous pouvons les citer sans chercher à être exhaustif: corruption, népotisme, manipulation, obscurantisme, prédation, etc.

«Le peuple veut la chute du régime!»

De quel régime le peuple veut-il la chute?

Celui qui a décidé de l’interruption du processus électoral le 11 janvier 1992 ? Ou alors celui issu du « redressement révolutionnaire » du 19 juin 1965?

Et pourquoi ne pas remonter à 1957, 1830 voire au temps de la régence d’Alger, ou bien avant?

Les manifestants rejettent un régime qui plonge ses racines dans l’histoire précoloniale, coloniale et post-coloniale du Maghreb.

Mais les contestataires ne sont pas en lutte avec les fantômes du passé, même s’ils en utilisent les symboles. Ils sont confrontés à des obstacles du présent.

Le régime a une façade légale, avec son armée, sa police, ses services, son gouvernement, son parlement, ses assemblées locales, ses lois, sa constitution.

Cette dernière, pourtant anti-démocratique, a fait l’objet de bien des discussions et certains ont cru pouvoir y recourir pour appuyer les aspirations démocratiques du mouvement.

Il s’agit là d’une impasse et le mot d’ordre «nous avons dit tous, c’est tous» s’applique aussi bien au personnel politique qu’aux règles du jeu encore en vigueur.

«Pouvoir assassin!»

Ce pouvoir a assassiné en 2001, lors du printemps noir de Kabylie. En octobre 1988 aussi, mais pas seulement.

Le mouvement populaire connaît au moins deux victimes. Hassen Benkhedda, 56 ans et Ramzi Yettou, 23 ans.

Sans compter les nombreuses gueules cassées, ces fils de pauvres que certains n’ont pas hésité à qualifier de «provocateurs», de «voyous» ou de  baltaguia».

Honte à ceux qui salissent ces jeunes qui ne se font aucune illusion sur les forces de l’ordre et qui ont subi la répression la plus brutale, avant même le 22 février.

Alors, quel est ce pouvoir qui se dresse devant les manifestants? C’est d’abord celui de l’État protégé par ses hommes en armes et en uniformes.

Mais il y a aussi d’autres pouvoirs, à savoir ceux qui inhibent des manifestants qui n’osent pas utiliser leur force extraordinaire dans un but déterminé.

Ces pouvoirs qui bloquent l’initiative et brident le mouvement populaire sont aussi ceux qui structurent la société. Il faut les désigner sans établir de hiérarchie.

C’est le pouvoir des patrons sur les salariés et les chômeurs ; celui des hommes en armes sur les civils ; celui des religieux sur les non pratiquants et les non croyants ; celui des hommes sur les femmes ; celui des vieux sur les jeunes ; celui des commerçants sur les consommateurs et les producteurs ; celui des nationaux sur les étrangers, etc.

Tel était l’état de la société avant le 22 février. Et il était loin d’être satisfaisant pour les partisans sincères de la liberté et de l’égalité. A-t-on fait un pas en avant depuis ? Est-il possible d’aller plus loin encore ?

Or, le système, le régime, le pouvoir procèdent de ces rapports d’exploitation et de domination qui structurent la société algérienne comme toutes les autres.

Si l’on désire sincèrement mettre fin au système, au régime et au pouvoir, alors il convient de transformer tous les rapports sociaux qui en sont les fondements. Il s’agit encore de l’assumer et de l’affirmer.

Quelle transition?

C’est ce chemin que l’on doit désigner par «transition», à savoir celui qui nous mène de l’état actuel des choses à l’émancipation individuelle et collective.

En mettant fin, au passage, à l’empoisonnement massif causé par l’industrie agro-alimentaire, à l’enlaidissement des paysages par les bétonneurs et à l’encombrement des rues par des véhicules polluants.

Cela ne signifie pas l’adhésion à une «feuille de route» élaborée par des états-majors civils ou militaires et qui fixerait des étapes consensuelles afin que tout change pour que rien ne change.

Le capitalisme néolibéral et la démocratie représentative sont partout en crise. On ne peut pas se réclamer du peuple, s’appuyer sur les classes populaires, et défendre un agenda contraire à leurs intérêts.

On ne peut pas appeler au «changement radical» et hésiter à affirmer, maintenant, des principes élémentaires que sont la liberté de conscience, le refus de tous les racismes et l’égalité entre les femmes et les hommes.

Et ce principe d’égalité concerne tous les aspects de la vie : en matière de salaire, d’héritage, de libre disposition de son corps, etc. Autant de choses à conquérir par la lutte autonome sans céder au chantage de l’unanimisme.

Quant au racisme, il y a des slogans qui salissent un mouvement pourtant historique. Pourquoi qualifier les tenants du pouvoir de «Marocains» ou de «juifs»? Ne sont-ils pas Algériens et musulmans?

On ne peut pas parler au nom des travailleurs et marcher pour défendre des oligarques, des milliardaires, ou couvrir des bureaucrates syndicaux qui ont piétiné les droits des salariés.

Les manifestations et les grèves dans le monde du travail doivent rester sur un terrain d’indépendance de classe. C’est sur cette base que les exploités peuvent s’organiser, se fédérer, loin de toute confusion.

Les syndicalistes de l’UGTA opposés à Sidi Saïd affirment avec justesse que « la question démocratique ne saurait être dissociée de la question sociale ».

Les travailleurs du complexe Tosyali dans l’Oranie ont raison de faire grève pour la revalorisation des salaires, l’intégration des précaires et la cessation des licenciements abusifs. Il s’agit maintenant de généraliser la grève avec tous les secteurs en lutte!

Les chômeurs ont eu raison d’occuper le complexe d’El Hadjar, par centaines, pour exiger leur recrutement. Ils montrent la voie à suivre, celle de l’action directe, de masse et de classe.

Chacun sait que les manifestations du vendredi ne suffiront pas à changer l’ordre des choses, à créer des rapports égalitaires, à modifier les règles du jeu sans passer par des élections ou une Assemblée constituante.

Pour l’auto-organisation

L’auto-organisation devient urgente. Il ne s’agit pas de se perdre dans des controverses inutiles sur les réseaux sociaux, ces armes de surveillance et d’intoxication massives, mais de créer des comités concrets sur les lieux de résidence, de formation ou de travail «où les individus délibèreront de la prise en charge de tous les aspects de la vie quotidienne, sans la médiation de l’État ou des professionnels de la représentation».

Ces comités pourraient décider de leur propre «feuille de route» pour répondre à l’urgence sociale et démocratique: expropriation des biens des patrons-voyous et politiciens corrompus; gestion par les travailleurs de l’outil de production; réquisition des locaux attribués aux formations du régime ; animation de la vie culturelle et sociale; création d’institutions solidaires répondant aux aspirations de la population, etc.

En devenant de véritables universités populaires, ouvertes à toutes et tous, où l’on parlerait les langues du pays dans leur diversité, ces comités pourraient devenir des lieux de critique et d’expérimentation sociales, consacrant le triomphe des libertés individuelles par la lutte collective, sans rien attendre du système, du régime et du pouvoir que nous combattons.

Voici les quelques remarques que je voulais partager avec vous ce soir.

Salut aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays!

Nedjib SIDI MOUSSA

Paris, le 26 avril 2019

Intervention de l’auteur lors de la rencontre intitulée «Transition indépendante pour une Algérie libre et démocratique» organisée par l’association Agir pour le changement et la démocratie en Algérie (ACDA), vendredi 26 avril à Paris.

 

 

“Gilets noirs K-way jaunes” ~ Interviews d’anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes

Introduction

Cette brochure a pour origine une initiative venant d’une revue anarchiste brésilienne, Crônica Subversiva, de Porto Alegre, qui, en janvier 2019, voulait interviewer quelques anarchistes à propos du mouvement des Gilets jaunes. Des extraits de ces interviews ont d’ailleurs été publiées en portugais dans le n°3 et le seront bientôt dans le n°4.

L’idée était notamment de réfléchir à ce qui peut rapprocher ce mouvement de celui qu’a connu le Brésil en 2013-2014, pendant lequel la colère sociale s’est également exprimée par des manifestations massives sans être monopolisées ou englobées par les partis politiques ou les syndicats. C’est au sein de ces manifestations que les black blocs ont vu le jour au Brésil. Travailleur·euse·s, étudiant·e·s, jeunes des favelas et autres énervé·e·s, politisé·e·s ou non, ont pris les rues et se sont attaqué aux représentations du capital et de l’État. Ces manifestations massives ont permis la naissance de différentes initiatives auto-organisées, horizontales. À Porto Alegre, nous avons vu naître des lieux autogérés et politisés, des occupations de lieux publics comme la Chambre municipale qui ont duré des semaines, mais aussi l’entrée en lutte des plus jeunes qui ont occupé leurs écoles pendant des mois tout en participant à de nouvelles manifestations entre 2015 et 2016. Les conséquences de ces mouvements sociaux sont difficiles à mesurer aujourd’hui. Cinq ans après les « journées de juin 2013 », Jair Bolsonaro, fasciste et valet de l’impérialisme nord-américain, est élu démocratiquement par le « peuple » brésilien. Sa « conquête » du pouvoir s’est mise en place, d’une certaine manière, en s’emparant d’une partie des mouvements sociaux et en instrumentalisant une haine du Parti des Travailleurs qui avait d’ailleurs déçu un bon nombre de ses électeurs. Fin 2014, c’est un mouvement d’extrême droite (anti-amérindien, anti-noir, anti-LGBT, etc.) qui voit le jour, le MBL (Mouvement Brésil Libre), qui ramassera tout un tas de personnes paumées politiquement et qui se consolidera comme la base d’accès au pouvoir du futur président. Si le mouvement social de 2013-2014 au Brésil n’est pas responsable de l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro, il n’a pas été suffisamment puissant pour enrayer la montée du fascisme dans le pays, notamment à partir de 2015.

[Toulouse, le 19 janvier 2019.]

L’héritage des mouvements de 2013, 2014, 2015 et 2016 vit dans le cœur de tou·te·s les émeutier·e·s, dans tous les black blocs qui se sont, à un moment donné, confronté·e·s avec ténacité aux forces de l’ordre et à ce qui les opprime quotidiennement. Il vit aussi dans les futurs possibles que l’action insurrectionnelle a permis d’entrevoir. Ces mouvements ont ouvert des portes et formé corps et âme à l’action. Le mouvement des Gilets jaunes nous laisse entrevoir lui aussi un pays et ses représentant·e·s secoué·e·s par une vague insurrectionnelle, qui nous remue nous aussi à l’autre bout du monde.

Nous pensons qu’en tant qu’anarchistes, il est important de nous poser certaines questions, notamment celle de notre rôle au sein des mouvements sociaux. Comment prendre part à un mouvement social sans lâcher nos convictions ? Sans se transformer en « avant-garde » révolutionnaire ? Comment diffuser et faire partager nos idées à des personnes qui, à première vue, ont des visions du monde complètement différentes, voire contradictoires aux nôtres ? Créer le chaos est-il notre seul objectif ?

On parle beaucoup des black blocs ces derniers temps en France, les médias, les politicien·ne·s et les citoyennistes le font pour faire une distinction factice entre Gilets jaunes obéissants et respectueux des lois et extrémistes ultra-violent·e·s et minoritaires. Ce qui nous semble désormais clair dans ce mouvement, c’est qu’il est très compliqué de distinguer les K-way noirs typiques de la tactique anarchiste du black bloc des nombreux gilets jaunes qui sont arrivé·e·s dans ce mouvement sans avoir encore éprouvé l’expérience de l’émeute. Le soulèvement des Gilets jaunes a été (et continue d’être) le fait de plein de gens différent·e·s, avec des origines sociales et des cultures politiques diverses, réunissant plein de rebelles à l’ordre établi et une colère populaire rarement exprimée aussi intensément… Le 16 mars 2019 à Paris a donné lieu, encore plus qu’en décembre 2018, à un joyeux mélange insurrectionnel des identités politiques, que résume assez bien le tag de couverture : Gilets noirs, K-way jaunes. On n’oubliera pas non plus que c’est sur une avenue des Champs-Elysées ravagée par la casse et le pillage que des milliers de personnes ont entonné un slogan simple mais prometteur : «révolution». Pour ce qui est des interviews, l’idée est qu’elles nous donnent quelques pistes et nous montrent comment des anarchistes ont pris part au mouvement des Gilets jaunes dans différentes régions du territoire contrôlé par l’État français. Elles ont pour objectif de nous provoquer parce que les positions et analyses présentées sont plurielles et entrent parfois en contradiction les unes avec les autres. Dans tous les cas, elles nous invitent à prendre part à l’action insurrectionnelle, elles réaffirment que face à la violence quotidienne d’un État qui se croit tout puissant, la passivité et le pacifisme ne sont pas des options valides. Elles n’ont pas pour but de dresser des postures figées par rapport au mouvement en cours. Elles sont là pour alimenter les réflexions, renforcer les luttes et montrer comment des anarchistes peuvent participer/intervenir dans une dynamique insurrectionnelle, voire révolutionnaire, mais confuse dans ses perspectives politiques. Réalisées par mail entre début février et début avril 2019, elles sont aussi des instantanés d’un mouvement qui fait des vagues, gagne et perd en intensité selon les périodes, et qui semble bien plus imprévisible que les mouvements connus dans l’Hexagone ces dernières décennies. Nous avons fait le choix de les publier telles qu’elles nous sont parvenues. Elles ont toutes été réalisées à l’écrit, et on a par exemple décidé de laisser le choix à chacun·e de féminiser/neutraliser/dégenrer les mots ou non, à sa façon.

Par ailleurs, nous avons une masse assez importante de documents numérisés à propos du mouvement des Gilets jaunes (tracts, textes de fond, photos, affiches, mais aussi vidéos…). Ces archives sont en cours de constitution et sont bien entendu partageables. Si vous êtes intéressé·e·s, écrivez-nous ! Idem pour ce qui est des traductions de cette brochure. Une version en portugais est sur le feu, peut-être aussi en espagnol et en italien. Si vous avez des envies de traduire ça en d’autres langues, contactez-nous !

Paris-banlieue et Porto Alegre, 10 avril 2019
Enkapuzado & Zanzara athée

Vous pouvez lire le texte intégral en ligne à cette adresse et·ou le télécharger ici-même au format pdf.

“Dans les rues ruineuses de vie” ~ par Cécile Carbonel & Alexandre Pierrepont

COCAGNE

CHEMIN AVEUGLE   –   AVANT-NUMÉRO

Avant numéro — Paris-Toulouse Avril 2019

 

Dans les rues ruineuses de vie

1

Il est quasiment seul avec son drapeau, il est davantage planté que son drapeau dans le sol retourné de la place François-1er. Il se balance sur ses pieds près de la fontaine centrale, de ses griffons ailés et élégants ; il observe au loin les nettoyeurs de la brigade anti-criminalité protéger la propriété privée, l’ordre républicain. Il a forcément l’air un peu perdu dans ces « beaux » quartiers, sous ce ciel argenté. Mais quand une poignée de fauteurs de troubles transpercent la place en courant, il lève le pouce. Personne n’est perdu aujourd’hui.

2

Elle. Elle marche rue de Rivoli, elle ne regarde pas vraiment où elle est. Le Louvre et les arcades, elle ne les voit pas.

Elle regarde devant, loin. Elle essaye parce qu’elle est triste. Elle ne sait pas vraiment si cela changera

quelque chose, elle est lasse. Son regard. Il pleut. Il fait froid. Son regard. Celui qu’elle pose sur le monde et celui qu’elle pose sur elle.

Elle se dit gueuse.

Sur son gilet.

C’est comme ça qu’elle se voit.

La gueuse est dans la rue. Elle est triste. Il fait froid. Il pleut. Elle marche. Et tristement, regarde devant.

3

Trop célèbre enseigne de restauration très, très rapide rue du Faubourg du Temple où deux dizaines de passereaux valdinguent dans ce réfectoire pour classe très moyenne à très pauvre et y raflent une mise de cookies et de gâteries. Les adultes dehors n’interviennent pas, sourient parfois. Une dame tout de même manifeste sa désapprobation. Un homme en gilet jaune, à côté d’elle, lui fait alors remarquer : «Rassurez-vous, madame. Moi, je suis un cassé, je suis bien placé pour savoir que ce sont pas eux les vrais casseurs. Ceux-là, ils sont plus haut, beaucoup plus haut. Là, c ‘est rien que des jeunes qui s’étirent. Qui veulent vivre ailleurs que dans un monde invivable. » De fait, ils brûleront vite tous ces acides gras saturés.

4

Place de la République, au centre. Une femme est là. Son âge. Canonique. D’ailleurs elle porte un bonnet phrygien. Elle a une canne, qui la soutient et qu’elle brandit. Elle crie. Une voix de crécelle.

« Alors on va où ? » Elle veut marcher, elle veut en découdre.

En la voyant, agile il descend de la statue et s’approche d’elle. S’agenouille.

« Madame, vous avez vu, moi j’suis jeune, j’ai aucun mérite finalement à être là, mes genoux vont bien. Mais vous, là ! Avec votre bonnet de la révolution et votre canne, vous pouvez à peine marcher et vous êtes là avec nous. Vous êtes trop belle, madame. »

5

Avenue des Champs-Élysées, ils sont trois à débouler d’une rue adjacente, masqués, cagoules, équipés, ils viennent sans doute d’en découdre et reprennent leur souffle, adossés à une rampe de parking. Visiblement, à voir leurs yeux rougis, leurs protections n’ont pas suffi à les protéger du gaz lacrymogène. Ils sont l’image de tout ce que l’on déteste, tout l’incivisme, toute la sauvagerie, toute la barbarie même, que « tou.te.s » nous demandent de détester. Mais une femme très âgée, très bien de sa personne, s’avance vers les trois jeunes hommes en noir et leur demande avec une indescriptible courtoisie s’ils veulent bien qu’elle leur nettoie les yeux, « avant d’y retourner », car elle a prévu le matériel pour. Ils disent oui et merci. Ils sont très polis.

6

Rue Saint Martin. On ne voit que ses yeux parce que le reste de son visage est caché. Le visage est caché par un drapeau bleu blanc rouge et une fleur de lys. Et juste à côté, bruyante, une fanfare. Cachés derrière leurs instruments, ils jouent de la musique, ils chantent gaiement et pour tout le monde. C’est leur manière à eux. C’est entraînant. Il les regarde. Il ne chantera pas mais il marche à leurs côtés.

7

Près de la place de l’Opéra, près des riches magasins qui, dans un élan de solidarité inconsciente avec le mouvement social, ont enfin la décence de cacher leurs marchandises derrière des palissades en bois ignifugé, lesquelles présentent en outre l’avantage de pouvoir servir de panneaux d’information pour les graffiteurs de passage, une famille de Maliens dévore un télescopique cornet de frites. L’un d’entre eux discute avec deux retraités du Poitou, qui ont refusé les frites, mais pas la discussion. Il leur explique que c’est la première fois qu’il participe à une manifestation, depuis dix ans qu’il est arrivé en France, mais que là, cette fois-ci, il s’est senti concerné : « Ça ne parle plus de nous, c ‘est nous, vous ne trouvez pas ? ». L’un des retraités réagit : « C ‘est marrant ce que vous dites, parce que pendant que nous descendons ensemble dans la rue, il paraît qu ‘il y a des nantis qui se retranchent dans leurs appartements ou qui partent pour le weekend dans leurs résidences secondaires, le temps qu’on en ait fini avec nous ! ». Et ils éclatent tous de rire. Classe laborieuse, classe rieuse.

8

« — Tu fais quoi ?

— Je regarde… Putain c’est quand même beau. On voit pas ça tous les jours. Regarde. »

Sur l’esplanade qui surplombe les Tuileries, il a arrêté de marcher quelques instants, a planté son grand corps, saisi. Sous ses yeux le jardin, qui s’ouvre et se déroule devant lui, immense. Au bout, tout là-bas au fond le ciel prend les couleurs du soir. Son ami s’est arrêté lui aussi. Oui. C’est quand même beau. Et non. Il ne voit pas ça tous les jours.

 

9

Une barricade est en train de se monter avenue George-V avec les jardinières renversées d’un grand hôtel, un hôtel de luxe, qui a précautionneusement baissé ses rideaux de fer. Quelques véhicules brûlent un peu plus loin et des clubs de golf dérobés, dans un magasin de luxe aussi, circulent de main en main. Deux femmes de ménage, en tenues noires réglementaires, avec collerettes de dentelle, passent la tête à une fenêtre de l’hôtel, de luxe toujours. Elles donnent des signes d’encouragement à la multitude luxuriante dans la rue, qui les acclame. Un autre jour, les conducteurs de métro en font tout autant : rame après rame, ils klaxonnent pour saluer les lycéens qui défilent en contrebas, boulevard de la Villette, en dessous du métro aérien. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour réaliser les miracles d’une seule chose.

10

Réunification. Quai de Seine. Le cortège parti de la place de la République, divisé, reformé plusieurs fois, se dirige vers l’Ouest.

Au milieu, elle se met sur la pointe des pieds, puis monte sur ce qu’elle trouve pour être sûre de sa vision. Au fond là-bas, un essaim, un autre cortège arrive, la rencontre est joyeuse. Ça crie, ça chante, ça s’émeut, le désordre a rassemblé.

11

« Ils croient qu ‘on sait pas. C ‘est quand même phénoménal, ça ! Ils croient qu ‘on sait pas. Ils prennent des « mesures », et vas-y que je te prends des « mesures », mais ils mesurent rien du tout, oui ! C ‘est nous qui devons tout faire. J’ai pas raison ? le partage des richesses, s’ils ont pas encore compris ce que ça veut dire, on va leur faire un tuto grandeur nature. » Devant la Gare Saint-Lazare, ils se racontent leurs journées respectives de déambulations dans la capitale, avant de se séparer et de rentrer, qui en banlieue, qui en grande banlieue, qui en Normandie. Ils ne se connaissaient pas avant aujourd’hui, et celle qui parle ainsi s’est levée ce matin à 4h pour arriver avec le premier train et éviter les arrestations « préventives » à la sortie des trains suivants. Mais ses lunettes sont cassées.

12

Le long des grilles des Tuileries, le cortège est bloqué.

Dans l’espace libre et immense qui sépare les manifestants cousus et désaccordés de celui des forces

uniformes de l’ordre, il hurle, il frappe l’air, il vocifère. Il est hirsute, désespéré.

Mais lui, un autre jeune homme, se lance dans l’espace vide et exécute avec grâce des pas de danse.

Pirouette. Saut. Pirouette.

13

Il porte un costume de vache et il se dandine jusqu’au cordon des CRS sur les Champs-Élysées. Il leur demande, un par un, s’ils portent une Rolex. Aucune réponse évidemment. L’homme-vache se retire en concluant à haute et intelligible voix que c’est bien ce qu’il pensait, qu’ils sont donc comme lui, et pas comme leurs maîtres. Immédiatement après, un homme qui a passé l’âge de faire du roller mais qui en fait, diffusant du mauvais métal sur un magnétophone accroché à sa ceinture, vient lentement caresser les boucliers des centurions, un par un. Qui reculent, embarrassés. Boulevard Haussmann, ce sont plusieurs CRS qui s’engueulent ouvertement entre eux (la vingtaine de Gilets jaunes qui passe de l’autre côté de la rue s’arrête pour applaudir). On a vu des gendarmes mobiles ne pas dire non et sourire sincèrement quand on leur demandait s’ils rejoindraient bientôt le mouvement, et l’un d’entre eux avouer qu’il maudissait son « devoir de réserve ». On en a même vu un baisser la tête en constatant qu’une bande de quatre avait réussi à tagger ACAB sur leur car (chacun une lettre, à toute vitesse), agrémenté d’un marteau et d’une faucille.

14

Il a une trentaine d’années, les yeux exorbités, le verbe violent, l’insulte facile. Il exhorte les manifestants à user de la violence. Eux, ils ont entre 60 et 70 ans et reçoivent en pleine lucarne son agressivité et sa fougue. Ils l’écoutent, évitent les coups et entendent ce qui vient de plus loin : la peur, la déception, les rêves aussi. Puis l’un d’eux prend la parole, calmement, très doucement même, et lui dit que la semaine dernière, il s’est fait coffrer. Et qu’aujourd’hui, il aimerait éviter. Le second met une main sur l’épaule de l’énervé : « Tu veux un morceau de mon sandwich ? » Et s’ils continuaient la manifestation tous les trois ? Oui oui, c’est ce qu’ils vont faire.

15

Devant la caisse des dépôts, quai Anatole France, qu’ils assimilent à la « prison de Paris », ils sont une petite dizaine dans la foule qui n’est plus une foule mais une fraternité. Elle parle plus fort que les autres et elle revient sur les événements, sur la hausse du prix du carburant : « Ils me font rire à vouloir qu ‘on sauve la planète. Je sais pas ce que c’est que la planète moi, on n’a jamais été présenté. J’ai jamais trop voyagé. J’habite dans un trou perdu. Et même ce trou, ils l’avaient déjà siphonné avant que je naisse. » À peine plus loin, un homme brandit son haut-parleur vers un bateau-mouche qui, imperturbablement, trimballe sur la Seine son lot de visiteurs : « Hey les touristes ! A votre droite, vous pouvez observer la Révolution française qui continue, contre la misère et l’injustice. » Le pilote du bateau-mouche a entendu. Et il fait entendre sa sirène.

16

« L’ennui c’est qu’aujourd’hui on ne peut même plus être généreux. La femme que j’aime depuis 40 ans habite loin et elle galère, alors parfois je lui envoie un peu de pognon. Mais bientôt, tu vas voir, ils vont nous demander de déclarer nos cadeaux de Noël. Non, franchement, moi, je veux pas partir en vous laissant un monde comme ça les jeunes. Je suis là depuis l’Acte 2. Là ça se calme un peu parce qu’il fait froid et que c’est les fêtes, mais tu vas voir au printemps, va y avoir un nouveau souffle, moi j’y crois, c’est pas fini.» Il disait ça sur un pont, en regardant fixement là-bas, là où certains faisaient s’élever des fumées dans le ciel, il lisait peut-être.

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Joker. Elle entend du côté du boulevard du Temple : « Lis sont où les Humains ? ». Au-dessus de la fumée qui rend la République invisible. Sous l’hélicoptère, devant les blindés. Celui qui pose la question, c’est un jeune homme qui regarde le triste spectacle : une poignée de Gilets jaunes qui persistent, malgré les assauts répétés des forces de l’ordre. On ne voit plus rien.

Joker. Il entend du côté de la rue Balzac : « Ils ont pas beuglé « Première sommation » ? Moi quand ça m ‘arrive aux oreilles, je contracte toujours un peu les fesses, parce que je le sens bien, là, le tir de flashball en lousdé dans le dos ». Tout le monde pouffe à l’écoute du jeune homme enjoué et en survêtement, prêt à l’action, les hommes à casques de gaulois ou de vikings comme les femmes voilées.

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Elles sont une petite dizaine et déambulent joyeusement dans la rue de Rivoli. Certaines se tiennent par la main, d’autres sautent comme des cabris, elles entonnent des chansons bricolées pour l’occasion. « Lgbt », « Gouines en colère », « Femmes en lutte », leurs gilets sont aussi fleuris que leurs messages diffusés au mégaphone. Leur enthousiasme se répand. Autour ça regarde avec douceur, ça rigole et ça chante.

19

Place de la Bastille, celui-là a la soixantaine, il est très distingué, il est vêtu d’un long manteau en laine et coiffé d’un chapeau à larges bords, et il offre des bonbons à toutes celles et ceux qu’il croise, surtout à celles et ceux qui ne lui ressemblent pas du tout, en dénonçant la perversion des riches et de leur président. Celui-là a la quarantaine et il raconte que, ce matin, quand il a quitté son domicile dans l’Est de la France, il a prévenu ses quatre enfants, dont il peine à satisfaire tous les besoins : il souhaite les voir grandir, mais s’il faut une guerre civile pour qu’ils puissent grandir dans un monde qui ne rétrécirait plus, il y participera. Celui-là a la cinquantaine et il avance, il avance, il avance, en serrant les poings le long du corps et en braillant : « Nous sommes le peuple ! On nous a cachés à nous-mêmes, mais nous sommes bel et bien là !

Vous nous voyez maintenant ? Vous nous prenez en pleine gueule ? Moi, j’ai des origines, mais je suis d’aucun parti, je suis un membre du peuple ! »

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K-way rose, démarche décidée et gilet jaune, elle a 71 ans et fait de grands gestes quand elle explique rue de Tolbiac ses exercices dans la salle de sport. Elle y va tous les jours depuis sa retraite. Ça fait un an. Avant, elle était « conchita pour milliardaires », payée 5 euros de l’heure tandis que sa patronne avait 2500€ d’argent de poche par jour. Mais encore avant, quand elle avait 8 ans, elle grattait les huîtres en Bretagne, et puis à 14 ans, elle travaillait à l’usine, 69 heures par semaine. À 18 ans, elle est « montée » à Paris, elle a eu deux maris, l’un « pas gentil » et l’autre «fainéant », et puis deux enfants ; elle a commencé à travailler avec les enfants des autres, elle a eu son diplôme d’auxiliaire de puériculture, elle a passé son bac et elle l’a eu, elle a été éducatrice spécialisée. « Et avec tout ça je suis une arriérée ? Tu vas voir l’arriérée ! »

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Ça salue de partout. À l’angle des rues, aux volants des voitures, aux fenêtres des immeubles. Personnes trop âgées, pensionnaires d’un lycée, familles avec enfants en bas âge, chauffeurs de bus ou conducteur de péniche. Ces gens-là ne défilent pas. Ils s’agitent en voyant passer le défilé. Ils agitent. T-shirts torchons draps taies d’oreillers pulls, n’importe-quoi-qui-tombe-sous-la-mainpourvu-que-ce-soit-de-couleur-jaune. Ils font sonner. Tout-ce-qui-peut-sonner klaxons sirènes tambours casseroles. En bas, en retour, ça répond, ça réagit, ça remue, c’est comme ce qui est en haut, ça réalise les miracles d’une seule chose.

&—&

« C ‘est que de l’amour, tout ça ! », proclame gaiement un Gilet jaune en rejoignant la cohorte. Un plaisir est en train d’être pris.

Les plus jeunes d’entre nous en avaient entendu parler par des anciens ou par des lointains. De cette fiction. De cette incroyable fraternisation tous azimuts, une fraternisation féroce et fabuleuse entre gens du commun, et maladroite avec ça, et confuse avec ça, bien sûr, comme toute délivrance. Car avant toute chose, avant de parler de libération, de révolte ou de révolution, c’est sans doute d’une délivrance qu’il s’agit. Un plaisir est en train d’être pris et ne sera pas perdu.

Nous ne savons presque rien des ronds-points autour desquels on tourne difficilement partout en France, mais nous avons été partout dans Paris, chaque samedi depuis début décembre, au hasard des rues et de l’immense jeu de société qui s’y déroule. Ce peuple qui se cherche depuis tant d’années, nous a-t-on dit, ce peuple bigarré et fracassé, hirsute et superbe, misérable et glorieux, a commencé à s’ébrouer et à s’éprouver, à reprendre conscience et possession de lui-même, de ses corps, de ses paroles, de ses actes, multitude aberrante que ne commande aucun mot d’ordre unitaire, aucune valeur assénée toujours d’ailleurs ou d’en haut. Un poulpe à l’essai de dizaines et de dizaines de milliers d’individus, de nuisibles fertiles, dans un joyeux climat insurrectionnel. Un imam à coté d’une souverainiste, une mère de famille à côté d’un black bloc, une étoile rouge à côté d’une croix de Lorraine, c’était possible, c’est désormais visible, ça s’est vu.

Sceptiques face aux analyses en surplomb qui prétendent déjà savoir à quoi s’en tenir, déjà pouvoir rattacher, rediriger, ramener à la raison, nous n’avons retenu que le judicieux avertissement de David Graeber : « Les intellectuels ont un rôle à jouer dans ces nouveaux mouvements, certes, mais il leur faudra un peu moins parler et beaucoup plus écouter. » Si tant est que nous soyons des intellectuels parce que nous utilisons des expressions comme « si tant est que », nous sommes allés y voir, nous nous sommes mis à l’écoute. Car dans les rues ruineuses de vie, on se parle beaucoup, on s’échange des informations et des expériences, on se demande toutes sortes de directions (mais ça part quand même dans tous les sens, par grappes, par vagues, par colonnes). Cette multidirectionnalité est d’ailleurs l’un des aspects les plus allègres de ce qui se passe à l’heure inactuelle, quelque chose de mobile, d’indocile, d’indécidable. Une terrible improvisation collective qui fait penser aux mots de Rimbaud, réfractaire d’une autre époque : «Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. ». Sans écriture inclusive, directement au féminin.

Et si jamais. Et si jamais les êtres humains avaient encore le pouvoir d’imaginer une autre forme d’organisation de la vie en société ? Un plaisir pris, en entraînant un autre à prendre. Nous croyons que les Gilets jaunes font pour le moment, sans le savoir et en connaissance de cause, une escapade, la plus troublante et la plus merveilleuse des escapades.

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Le cortège des « foulards rouges » se répand vaguement place de la Bastille. En haut des marches de l’opéra, une soixantaine de Gilets jaunes les toisent et chantent, chantent, chantent à tue-tête : « Bourgeois parasites!», « Si t’es fier d’être CRS, tape ton collègue ! » (et certains gendarmes mobiles en faction devant eux, par mesure de précaution, ne peuvent réprimer un sourire)… Quand une éclaircie troue le ciel plombé de janvier, quelqu’un entonne même : « Et le soleil, il est pour qui ? ». Et tous de reprendre en chœur : « II est pour nous ! ». Non seulement la rue, mais le soleil maintenant. Face à ça, la foule des foulards (parmi laquelle des femmes Gilets jaunes sans gilets ont déployé des bannières portant les noms de Benalla et de Castaner cerclés de jolis cœurs, ou l’inscription « Mon ami c la finance ») ne trouve rien de mieux à mugir que : « Gilets jaunes au boulot ! ». Mais on ne les entend pas. La soixantaine a plus de voix, dont ce petit homme rondouillard qui, une fois la place vite vidée de ces gens qui ne savent pas occuper la rue, qui ne se sentent pas chez eux dans la rue, se met à frétiller en fredonnant : «On a gagné, on a gagné, on a gagné… ». Dont acte.

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Lui, il porte un gilet orange. Devant le cordon de CRS qui protège la rue Royale, il déambule. Il fait des aller-retours, de droite à gauche, de dos de face. Un homme-sandwich. Il est pasteur. De dos il est en colère contre les injustices, il aime l’amour et la joie. De face il rappelle que : « Le pouvoir obtenu par la violence n ‘est que momentané et que la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal ». Il tourne. Face A, face B. Manifestants d’un côté, CRS de l’autre.

Lui, derrière, ou devant, c’est un grand éphèbe noir suprêmement élégant et superbement efféminé qui se promène avec nonchalance devant ce corps spécialisé de la police nationale. Tel un fauve en cage mais sans cage.

Les manifestants chantent et dansent, les CRS se tiennent prêts.

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Il est sans âge, et il connaît le montant des salaires de tous les présentateurs, animateurs et bonimenteurs de la télévision, qu’il récite d’une voix monocorde, dans son haut-parleur grésillant, assis sur les marches de l’opéra de la Bastille. Un jeune homme surgi de nulle part, surgi de partout, vient couvrir ses épaules d’un gilet jaune comme d’une cape, et l’homme sans âge reprend sur le même ton placide : « Merci, merci bien, je n’avais même pas les moyens d’en acheter un. ». Quelqu’un s’exclame : « Celui-là, je le veux pour président ! ». Quelqu’un d’autre corrige : « On n ‘a plus besoin de président. ».

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Place Édouard Herriot, derrière l’Assemblée nationale, sous son parapluie elle porte un béret. Elle vient seule

aux manifestations. Samedis. Dimanches.

« Maintenant ça rythme mes semaines. »

Elle dit qu’on ne peut pas savoir à quel point elle est heureuse que ce mouvement existe.

Elle n’y croyait plus. Elle ne pensait pas pouvoir vivre ça. Elle est émue aux larmes. Quelques-unes s’échappent et coulent le long de ses joues lorsqu’elle évoque la fraternité des cortèges. Puis d’autres encore lorsqu’elle explique à quel point elle aime la France et combien les inégalités la secouent. Elle voudrait simplement que tout le monde vive dignement. La dignité. Elle en sait quelque chose. Née en France d’un couple de Marocains immigrés. Son père est venu se battre en 1944. Aujourd’hui il a 96 ans et lorsqu’un homme politique s’exprime à la télévision, il revêt son uniforme et ses décorations. Elle sourit. S’il voyait ça, s’il la voyait.

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École militaire. Lui aussi il porte un béret, mais le sien est bleu. Il porte aussi un gilet sur lequel est inscrit « sécurité ». Et aussi une veste. Militaire. Dessus sont accrochées des décorations. Pas une. Pas deux.

Une petite dizaine.

Les manifestants viennent le voir, le regardent, s’interrogent. Il répond il discute il explique.

Il parle de solidarité, de partage.

Il vient de l’Allier tous les samedis parce que : « Ce n ‘est plus possible de supporter ça », et le reste de la semaine, c’est dans sa ville qu’il œuvre pour les Gilets jaunes. Il ne vient pas seul, ils sont une quinzaine à faire le trajet tous les week-ends. Quand il manifeste, il a l’œil. Repère les situations de conflits.

Ça c’est sa vie de Gilet jaune, mais sinon, il est instructeur en école de gendarmerie.

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En tête de cortège, il hurle comme un loup en se frappant la poitrine et en se retournant vers la meute qui remonte le boulevard Beaumarchais. Il se sent bien. Plus tôt, avenue Daumesnil, un autre Gilet jaune portait un masque de loup, bleu gris, bleu nuit, et frappait opiniâtrement un panneau de sens interdit. Quand un journaliste interloqué a voulu recueillir ses impressions, il lui a adressé une fin de non-recevoir. Il n’avait que ça à déclarer : « Le pouvoir au peuple ». Si le journaliste est capable de se souvenir de ça. Avenue Montaigne, celui-là est à visage découvert, les bras ballants, et il est presque front contre front avec un CRS cagoule et casqué qui lui lance des regards mauvais, une caméra de surveillance fixée sur son heaume. Mais ça ne l’affecte pas outre mesure. Il ne regarde pas dans les yeux le responsable du maintien et du rétablissement de l’ordre. Il avance posément sur lui, tête baissée, il rumine et il bronche comme un taureau, il rentre les épaules comme un loup prêt à bondir. Il sait qu’il sera identifié et qu’il sera fiché, il sait tout ça. Il sait autre chose aussi. Il sait que le gros de la troupe derrière lui, la meute, cette fois-ci ne reculera pas. « Les moutons sont devenus des loups » avertit d’ailleurs un graffiti dans les parages.

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Elle est blonde et belle, comme on nous l’inculque, et elle s’en sert. À l’entrée du marché aux fleurs, quai de la Corse, elle s’est positionnée dos aux forces de l’ordre. Elle est de blanc vêtue et s’est grimée à l’image fantasmée de la justice, immaculée. D’une main, elle tient une épée en bois et de l’autre une balance sur un plateau de laquelle pèsent deux cartouches de flashball. Un gilet jaune ne pèse rien sur l’autre plateau. Elle brandit aussi une pancarte : « Les voyous ne sont pas en face de vous, mais au-dessus de vous. ». Le voyou, c’est lui aussi, c’est lui qui le dit, le matin même à la sortie de la station de métro Ménilmontant, lui qui agresse verbalement un groupe de Gilets jaunes en train de se préparer pour leur longue marche hebdomadaire. Il répète à qui veut l’entendre qu’il aime la police, qu’il a fait dix ans de tôle, mais qu’il aime la police, alors que l’État, c’est une mafia (il le sait, parce qu’il est le descendant en ligne directe d’un général de Napoléon), et que tous les manifestants perdront tous leurs yeux. C’est un peu une malédiction qu’il lance. Mais lorsqu’un homme a du mal à enfiler son gilet, il s’empresse de l’assister, avec des égards, et il lui souhaite bon courage. Rien d’incohérent.

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Dans sa petite camionnette verte il klaxonne tant qu’il peut. Il porte aussi un gilet jaune. Il travaille, mais profite du désordre provoqué par les manifestants sur le pont d’Iéna. Certains sont montés dans la benne de son véhicule. Il les trimballe. Il est hilare, sa camionnette verte se faufile au milieu des voitures, des tourbus et bientôt des camions de CRS. Les Gilets jaunes l’acclament. Le cortège, qui n’en est plus un, se dirige vers le Trocadéro qui déjà est parsemé de milliers de minuscules points jaunes. Sur l’esplanade, une pause est nécessaire pour regarder les autres en bas, ceux qui arrivent, la tour Eiffel, le chauffeur de bus qui veut faire demi-tour au milieu du pont et qui consciemment ou non barre la route aux camions bleus. C’est beau d’en bas, c’est beau d’en haut, ça crie ça fume ça monte vers le ciel c’est grand.

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Au niveau du sol, au sol, quai Anatole-France, c’est son neveu qui le relève près du palais Bourbon. L’instant d’avant, les gens se bousculaient pour se prendre en photo, goguenards, devant la majestueuse vue d’ensemble du gouvernement et des députés dans l’hémicycle, dont d’autres Gilets jaunes arrangeaient les portraits de facétieuses façons. L’instant d’après, c’est comme une tempête de sable. Et maintenant, l’oncle a le visage bombé, tuméfié, suite aux coups réglementairement reçus par qui de droit. La loi et l’ordre. Il a 70 ans et mesure lm62. Il est atteint de rachitisme depuis toujours, et c’est la fièvre révolutionnaire qui l’a fait grandir. Mais il n’osera pas porter plainte contre la police, de peur que. Il attendra que ça passe, que ça dégonfle, et il reviendra, pour que. Elle, au contraire, elle vocifère. Elle a 57 ans, elle marche avec une béquille et vient de se faire renverser sur le sol de la place de la République par « une horrible femme-flic ». La veille, elle a déjà failli étouffer en respirant le bon air lacrymogène. Quatre black blocs ont volé à son secours, l’ont portée à bout de bras loin des gaz, ont pratiqué un massage cardiaque et l’ont fait boire, tout en appelant les médics. Depuis, elle les adore. Avec sa sœur, elle vit dans « la grande couronne ». Elles gloussent en prononçant ce nom-là. « Ça veut dire quoi au juste ? On est reléguées où au juste? » Elle a failli se jeter sous un RER, suite à onze ans de procès avec une grande entreprise pour un accident du travail qui ne devait pas être reconnu en tant que tel, mais au lieu de cela, « J’ai devenu révolutionnaire ». Elle l’était déjà de cœur, d’esprit et de d’âme, mais pas encore dans le corps. C’est chose faite. Et les deux sœurs sont vindicatives, généreusement vindicatives. Elles motivent la cohorte. Chaque semaine, elles écrivent et impriment de nouveaux tracts. L’atelier de reprographie du coin les soutient et leur fabrique gratuitement les panneaux de leur fantaisie. C’est comme ce jeune qui demande à cette autre jeune, boulevard Richard-Lenoir : « Alors, tu l’as trouvé comment, ce premier gazage ? » Et elle de répondre, enthousiaste : « Génial ! Je reviens la semaine prochaine ! »

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Solidarités ? Devant la gare de Paris-Montparnasse, où elle arrive de Bretagne, elle se met en marche sur ses trois jambes. Jambe gauche, jambe droite, et béquille elle aussi. Avec ça, dit-elle, elle a 20 km d’autonomie. Les samedis où elle ne parvient pas à rassembler l’argent nécessaire pour monter à Paris, elle s’entraîne dans la forêt. Alors ne tardons pas. Sur le boulevard de Belleville, tôt le matin, une autre se plaint plutôt d’avoir passé l’âge de marcher interminablement, et elle engueulerait presque les personnes présentes de n’avoir pas eu l’idée d’aller partout dans Paris des heures durant quand elle aurait encore pu s’ajouter. Au lieu de cela, elle propose deux choses : et d’une, sa version remaniée de La Carmagnole Mais le peuple reprend ses droits (bis) / Maint’nant c’est lui qui f’ra la loi (bis) /Coucou nous revoilà /On nous arrêtera pas ») – elle mène les répétitions ; et de deux, de garder les enfants et les petits-enfants des Gilets jaunes qui souhaiteraient pouvoir être libres de leurs mouvements une journée entière. Lui, non loin, il est SDF, et il n’y a aucune raison qu’il ne manifeste pas, tient-il à préciser. Pour qu’il ne défile pas avec tout son barda, sa tente pliable et le reste, quelqu’un lui propose de les entreposer chez lui le temps de la marche, en attendant mieux. Cet autre-là, vers la place de la Nation, c’est aussi un SDF, mais il ne défile pas. Il est étendu sur le trottoir, avec son monde recomposé, en marge du cortège qui lui passe sous le nez. Les manifestants lui donnent tous et toutes quelque chose, les uns et les unes après les autres, de la nourriture, des vêtements, des objets, de l’argent, n’importe quoi qu’ils ont sous la main, sur eux. Il ne sait bientôt plus où entreposer cette manne. Mais ça continue.@

32

Manifestation déclarée, partie de la place Charles-de-Gaule, elle se dirige vers l’opéra Garnier. Elle est encadrée. Devant derrière côtés. Au bout, tout au bout, à la fin, un cordon et des camions. Au pas. Elle, elle est aussi au bout, et elle marche. Au pas. « Non monsieur non monsieur je n ‘irai pas plus vite ! Je suis handicapée monsieur ! J’ai une béquille vous voyez ? Je suis handicapée à cause de ce système pourri qui nous rend tous cinglés ! Non monsieur je suis malade à cause du travail et je n ‘irai pas plus vite. » C’est important les derniers.

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On a vu : un homme et une femme en fauteuils roulants offrir du mimosa à tour de bras, et l’homme plus tard, du côté de la rue du Bac, lentement glisser vers les CRS qui pointaient leurs armes, les faire insensiblement et sensiblement reculer, peinturlurés de jaune. Non loin, une jeunesse déguisée en barde ou en aède, ou ce qu’elle pense être tout porteur de poésie, brandir une pancarte édifiante en forme de cœur et proclamer que Paris était désormais « la capitale de l’amour». Non loin non plus, deux ménagères avec leurs caddies remplis demander timidement la permission de se joindre à un groupe de Gilets jaunes à la dérive. Puis, pendant un quart d’heure, brailler plus fort que quiconque « Macron en prison ! ». S’excuser ensuite de devoir rentrer pour ranger leurs courses. Il a sans doute raison le Gilet jaune qu’on a entendu dire : « La république, ce n ‘est pas un principe, c ‘est une sensation. ».

34

Familles ? Elle est morte il y a quelques années, mais elle aurait aimé voir ça, donc elle est là. Elle y est. C’était une vraie révolutionnaire, raconte-t-il en traversant le pont Alexandre-III. Et ainsi donc il la balade tous les samedis, il a inscrit son nom au dos de son gilet. Un autre porte la momie de sa grand-mère parce que l’EHPAD était trop cher. Un autre encore, tant d’autres comme lui, arbore simplement : « Pour ma fille ». Et puis un autre : « Macron, t’es foutu, je suis dans la rue ». Et en dessous, signé par ses deux filles : « Papa, nous sommes avec toi ». Et c’est ce que c’est. Là, place Daumesnil, c’est un frère qui s’agenouille derrière sa sœur pour écrire sur son gilet le numéro du nouvel acte auquel ils vont participer. Là, c’est un vieux couple qui, d’acte en acte, vient tantôt déguiser en coq et en poussin, tantôt en chanteur et en chanteuse de discos, pour ne pas passer inaperçu en cas d’arrestation… Et puis il y a celui-là qui croque à belles dents dans son sandwich, en quittant la place de la Madeleine, car il doit repartir dès le milieu de journée ce samedi. Quand il croise un Gilet jaune avec sa famille, en vélos. Lequel lui lance :« Vas-y tranquille. Je rentre les mettre au chaud, et je prends ta relève. ».

35

Black blocs. Fumée. Assaut. Forces de l’ordre. Cocktail guerrier. Certains regardent, soutiennent les plus têtes brûlées. Ça vole. Pavés, perroquets, grenades, bouteilles. Quand un trublion est arrêté, la masse jaune et informe le défend. À grand renfort de cris et autre matériaux projetés. Ça on sait, ça on voit. Les caméras sont braquées.

Mais derrière, juste derrière, un demi-tour suffit. Ils sont une centaine de Gilets jaunes. Musique à toutes berzingues. Années 90 et rythmes endiablés. Une boum. Tous se trémoussent. Sourires aux lèvres et chorégraphies désarticulées. Trocadéro, une place, deux ambiances.

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Dans le quartier de Montparnasse, ils racontent un ailleurs. Un ailleurs chamarré. Ils sont venus avec des

bâtons d’encens, douce fumée…

Sarouel bigarré et gilets jaunes. Assemblage voyant.

Des fez, chapeaux de zouaves, agrémentent leurs looks. Ces deux sont venus pour la joie. Dans le cortège, ils diffusent de la musique grâce à une enceinte que l’un deux porte en sac à dos. Ils connaissent par cœur tous les morceaux et dansent, en continuant d’agiter leurs bâtonnets odorants. C’est agréable cette fumée qui ne pique pas les yeux.

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Aujourd’hui sur les Champs-Élysées ça vole dans les airs. Moins des grenades que mannequins, vêtements, bijoux, montres, produits de beauté, chaussettes aux grands crus de cacao et chocolats en pur fil d’écosse, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est la Grande Redistribution. Ce qui Était à l’intérieur passe à l’extérieur, sans transaction monétaire. Lui, boulevard Malesherbes, il profite d’une brèche dans une vitrine pour s’emparer de chaussures en cuir d’un modèle qu’il n’aurait jamais pu s’offrir. Il les examine, dubitatif sur ce qui fait leur qualité. Un Gilet jaune passant par là lui fait valoir qu’il pourra toujours les mettre pour son prochain entretien d’embauché. « Embauché pour quoi, embauché par qui ? » lui rétorque l’autre. Et il jette les chaussures en cuir dans le feu d’une voiture en flammes.

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Ils n’en croient pas leurs yeux. Sur les Champs-Élysées, les fortifications de ce grand restaurant vont bientôt céder. Et c’est la ruée, le pillage, l’horrible chose, que scande un seul mot repris pas toutes et par tous alentour : « Révolution ! ». Celles et ceux qui n’ont plus peur de le proférer sont comme vous et nous, ça pourrait être n’importe qui. Personne ne s’oppose, personne ne se lamente, personne n’hésite. C’est terrible. Quelqu’un au hasard fait remarquer qu’il ne connaît pas le nom des monuments historiques à Paris, mais que ce grand restaurant, il en a entendu parler toute sa vie, on l’a nargué ou appâté avec ça toute sa vie, et ce n’est décidément pas normal. Toutes sortes de gens s’assoient dans les fauteuils et les canapés sortis sur le trottoir. Feignent de commander en examinant les menus et en éclatant de rire à la vue des prix pratiqués. « Eux, ils pratiquent des prix. ..Cas ‘appelle le vol organisé. Eh bien, nous on pratique le pillage. Ça s’appelle l’envol désorganisé ! ». Jusqu’à ce que quelqu’un au hasard s’impatiente : « Bon, on va quand même pas s’installer là ! Brûlons tout ça. » Et ça ne fait l’objet d’aucun grand débat. C’est terrible.

39

Ce jour-là, puisque les forces de l’ordre obéissant aux ordres ont tenu à garder la mainmise sur les Champs-Élysées, les Gilets jaunes se sont emparés de la colline de Montmartre – donnant-donnant – et c’est sous les vivats de plusieurs milliers de personnes que quelques infiltrés déploient un impudique voile jaune au sommet de la basilique boursouflée d’importance. D’autres encouragent les coureurs des Foulées du tertre de Montmartre qui continuent de parcourir les 3 boucles et les 10 kilomètres de leur épreuve. Plusieurs centaines dévalent ensuite librement jusqu’à la gare de l’Est et jusqu’au Canal Saint-Martin, où ça gesticule, s’égaye, s’emporte, s’éparpille. Il y en a un qui gueule : « Plutôt qu ‘un sang impur abreuve nos sillons, vous voulez pas chanter qu ‘aucun sang n ‘abreuve les moutons ? » Un autre embraye : « Pour des raisons de sécurité, tout le monde se met à poil ! ». Disparitions en série. Réapparitions. Les troupes diligentées poursuivent l’invisible, passent le visible et l’invisible au peigne fin, passent d’un côté et de l’autre du canal, elles remontent, redescendent les passerelles, longent les quais, dans un sens puis dans l’autre, nerveuses, hagardes, chagrines, elles guettent, grapillent, laissent des traces sur quelques corps. Il y a des gens, de simples gens, dissimulés n’importe où, avec ou sans gilets, qui attendent à peu près partout et qui germent à peu près partout. Comme a dit doctement un vieux Gilet jaune : « L’important, c ‘est la désorganisation. ».

40

Lui, avenue de la Motte-Piquet, lui c’est un objet, un porte-manteau perroquet tout ce qu’il y a de plus « stylé », abandonné sur la chaussée pour cause de déficience quelconque par un quelconque grand établissement du secteur. Un premier Gilet jaune le récupère et le prend à l’épaule sans raison apparente. Pour la joie sans doute de revendiquer l’absurde, le gratuit, aussi, comme sources de vie. Ce faisant, il attire l’attention et le porte-manteau perroquet passe de main en main, on y accroche des gilets, des vestes, de l’espoir. Il fait parler. Arrivé place du Trocadéro, on perd sa trace au moment des charges routinières de CRS. Il aura dû servir d’arme par destination ou arme improvisée, « objet dont la fonction première n’est pas d’être une arme mais qui est utilisé, ou destiné à être utilisé, comme tel dans certaines situations. » On en découvrira ultérieurement les débris dans le caniveau et dans les branches, quelques arceaux comme des points d’interrogation. Fin de vie d’un porte-manteau perroquet devenu bélier ou catapulte. Le grand établissement exprime ses regrets. La survie et la vie continuent et dorénavant rivalisent.

Si vous regardez bien, à Paris ces jours-ci, vous verrez d’un côté toute une population de consommateurs ou de fidèles aux terrasses chauffées, dans les magasins climatisés, dans l’éventualité des urnes tièdes. Quelque chose comme la vie continue. Et de l’autre tout un peuple d’infidèles qui se démène vaille que vaille et tourbillonne. Chacun vaquant à ses occupations, chacun à sa place ou se déplaçant vite, très vite à l’occasion. Celles et ceux qui ont les moyens entre eux, et les autres, celles et ceux qui tourbillonnent. Du côté du peuple qui est en train de faire sa propre connaissance, on a vu, ici ou là : un curé en soutane et un immigré pakistanais discuter du sens de l’hospitalité, des joyeux drilles de toutes sortes, une femme semble-t-il BCBG expliquer la situation au Venezuela à un jeune dit de banlieue aux oreilles duquel pendaient des écouteurs, deux inconnus s’échanger des références comme des leviers ou des pieds de biche : Les syndicats contre la révolution du poète Benjamin Péret et Note sur la suppression générale des partis politiques de la philosophe Simone Weil. Également une « anarcho-royaliste » qui aspire à un poète comme roi, qui milite au sein de la Brigade de l’Esthétique, un « islamo-royaliste » aussi, cela s’est vu, et pourquoi pas un « islamo-gauchiste », figure fanfaronne désignée à l’opprobre générale de la bien-pensance : le grand n’importe quoi. Et pourquoi pas. Des Franco-Algériens furibards, le spectre des Gitans, des boulangers de Briançon et des informaticiens de Saint-Étienne. Ça draine. Et ça dure. L’agitation dure. Elle dure un peu trop longtemps d’ailleurs, elle empêcherait presque une autre actualité de coaguler, de prendre mécaniquement le dessus. Tout a été entrepris pourtant, soit pour ramener à la raison les déraisonnables, soit pour avilir cette peuplade de séditieux qui ne peut pas être le peuple, puisqu’un peuple qui se respecte doit d’abord et avant tout respecter ses représentants et ses gouvernants, garder son (leur) calme. S’il ne s’oublie pas en tant que peuple (tandis que la classe bourgeoise et dirigeante s’efforce de faire croire qu’elle n’existe pas plus que ça, qu’il ne peut donc pas y avoir de lutte des classes), il apporte la preuve que, par lui-même, il ne saurait être que débraillé, brutal, bestial, inculte, informe. Ingouvernable, c’est-à-dire incapable de reproduire sans discuter les mots d’ordre de cette classe bourgeoise et dirigeante qui n’existe donc pas, mais qui lance depuis nulle part ses accusations et ses maléfices habituels : elle a tenté l’homophobie et la xénophobie, elle a tenté l’antisémitisme et le sexisme, elle tente toujours la barbarie sous toutes ses formes – tous les fléaux qu’elle a elle-même lâchés mais qu’elle attribue aux autres dans une manœuvre d’une exquise perversion.

Or l’agitation dure, ça use la patience, ça emmerde le monde, cet autre monde enchaîné qui se déchaîne, avec sa déplorable indétermination : pas assez de leaders charismatiques qu’on pourrait ensuite débaucher, pas assez de programmes clairs et nets qu’on pourrait ensuite démonter, pas assez d’organisation et de concertation, toutes ces sortes de choses censées légitimer un mouvement social. Excusez du peu. Oui, excusez du peu, qui est un trop-plein, car ce mouvement-là entend rester une expérimentation. Il y a tant de choses à redécouvrir. Dans une société bien ordonnée qui produit principalement du capital et du déchet, les Gilets jaunes s’assemblent et se dépensent dans le désordre, se dépensent sans compter, sans savoir, tout en sachant.

Entre chaque samedi, des cellules se réunissent pour réfléchir aux actions menées spontanément et pour en envisager d’autres. Chacun et chacune s’essaye à la politique, chacun et chacune se mêle de tout, sur tous les sujets – la triade de l’accès au logement, à l’alimentation et à la santé ; l’éthique, l’écologie, l’économie, la déséconomisation du monde comme on dit la désinfection -on perd précieusement son temps à palabrer, on divague, on a raison. Un ancien serine d’ailleurs : « Mais qu ‘est-ce qui nous presse ? Nous sommes là depuis longtemps, nous sommes là pour longtemps. C ‘est eux qui nous obligent à nous précipiter, à gagner ou à perdre. Mais nous, on n ‘a aucune échéance, c ‘est autre chose qu ‘on veut, et ça, ils ne peuvent pas nous le prendre.» D’ores et déjà, l’un des grands rétablissements opérés par les Gilets jaunes est d’avoir su résister à l’épreuve du temps imposé. D’avoir foudroyé le calendrier. Il faut les voir discuter de la nécessité ou non de déclarer les manifestations. Déclarer : avertir, et donc prévenir, aider à prévenir, à circonscrire. Ou au contraire déborder. Déborder comme dans : contre toute attente. Comme dans : dépasser les espérances, et le désespoir. Créer dans les rues des courants et des contre-courants, fluer et onduler, boucler, faire des nattes à la ville. Les Gilets jaunes ont refait des villes et des campagnes des terrains de jeu, le mal est fait. Désormais il faudra faire avec ce haut mal, ce bienfait. Grands joueurs, beaux joueurs, ils ont aussi envahi le terrain mental, ils obnubilent, ils obsèdent, ils prennent et donnent du plaisir à satiété, malgré la misère qui les cerne et les accapare. Neuf écrivains martiniquais (Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William) l’avaient pressenti dès 2009 : « Par cette idée de ‘haute nécessité’, nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie. (…) Nous sommes tous victimes d’un système flou, globalisé, qu’il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu’il nous faut réveiller, à savoir, vivre la vie, et sa propre vie, dans l’élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, dans toute l’ampleur du poétique. »

Cécile Carbonel & Alexandre Pierrepont

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NB. Les illustrations ont été choisies et disposées par moi. C. G.