«J’ai perdu mes utopies» ~ par Christiane Rochefort

En prélude à la lecture musicale de passages d’Archaos, le beau roman utopique de Christiane Rochefort, qui doit avoir lieu le 6 avril prochain, je publie ci-dessous l’article qu’elle avait donné au Magazine littéraire (n° 139, de juillet-août 1978) pour son numéro consacré à «La fin des utopies».

Toutes les notes sont du tenancier de ce blogue.

J’ai perdu mes utopies

Je n’arrive plus à remettre la main sur mon Erewhon [1]. Pourtant j’en gardais un souvenir ému. Notez, si c’est comme avec Thomas Morus[2] il vaut peut-être mieux que je ne retrouve pas. Thomas Morus aussi j’en gardais un souvenir ému. Je l’ouvre aujourd’hui, et je vois: la cuisine est faite par les esclaves; quand une fille est nubile, on lui donne un mari; les enfants encore trop jeunes pour servir à table se tiennent debout à côté et on leur passe de la nourriture (et quand il sont assez grands pour servir à table, ils bouffent pas du tout?), comment tout ça m’avait échappé dans mon âge adolescent je ne sais pas; et tout le monde se couche à 9 heures du soir – ce point entre autres faisant de moi à jamais une dissidente, comme le prouve l’heure qu’il est en ce moment même. Je me demande du reste dans quel de ces paradis inventés je ne tomberais pas dans ce statut, assorti probablement de travaux forcés car, dans les utopies, la seule bonne volonté et vertu suffit rarement à nourrir tout le monde.

Eh, qu’est-ce que c’est que ces façons sinistres de parler d’utopies ?

Je n’ai bien sûr pas tout lu, la bibliographie des utopies fait un livre entier. Mais pour ce que je connais, il semble que les inventeurs de ces tentatives désespérées d’organiser le bonheur en société y trimballent, à leur insu évidemment, leur solide esprit de caste, et la plus idéale justice oublie toujours une classe dans un coin. Il traîne ici et là des serviteurs dont on n’est pas habitué à se passer. Aristophane met les femmes au pouvoir mais garde les esclaves. La misogynie ingénue fleurit, et même une égalité des sexes proclamée reste de la haute fantaisie, car l’essence des rôles est tranquillement préservée — tiens bien sûr, puisqu’elle est « naturelle ». De même la misopédie [3] (il faut bien à la fin mettre un mot sur cette chose, qui n’en a pas faute d’être encore reconnue) va de soi : car il est primordial de mouler les enfants de sorte que la société idéale perdure et qu’ils n’aillent pas plus tard tout foutre en l’air, et Syl­vain Maréchal au XVIIIe siècle peut écrire sans trembler: «Que chacun rentre dans sa famille […], qu’il y commande à ses enfants», et trois lignes plus loin «Vivent l’égalité et la liberté!». Quand la famille est abolie, c’est au profit d’un État si parfait qu’on ne peut que l’aimer et le servir; on a vu ça même dans la réalité, et sur une grande échelle. Pour ne pas parler du guide, ou des sages, sans qui tout cela ne tiendrait pas, n’aurait d’ailleurs pas eu lieu. Les structures de pouvoir, bref, ne sont pas déracinées de ces âmes d’autre part sublimes. (Je n’arrive pas à remettre la main sur mon Vénus + X, mais je devrais tout de même faire une parenthèse d’excep­tion pour Sturgeon : Vénus + X, voyage au pays où l’on peut changer de sexe, contient aussi le meilleur traité d’éducation non sexiste écrit à ce jour, inclus. Dommage qu’il faille à la fin apprendre que le miracle biologique est un artifice de la science des hommes (mâles), et où sont donc passées les femmes, mystère. Bon, c’est peut-être mieux que je ne le retrouve pas, mais de toutes façons il faut lui pardonner: c’est écrit dans les années 30. Une assez belle avance.)

Et nous (femmes), les avons-nous déracinées de nos âmes, les structures de pouvoir? La première «utopie» du mouvement des femmes américaines, Scum, de Valérie Solanas, est un pur et complet renversement de pouvoir en fait, une hypothèse d’école, provocatoire et destinée à faire voir crûment, par symétrie, une situation démente, jusque-là universellement non aperçue comme telle. Un beau choc aux fins de prise de conscience, et qui a fonctionné. Bon, la tendance au renversement de pouvoir est une réaction de compensation, de décompression, de type cataclysmique vu par les millénaires à liquider d’un bloc. On préfère pourtant, quasi unanimement, ne pas en rester là – de fait, même les plus radicales optent pour un règlement de problème par l’absence: l’oppression a simplement disparu du tableau: pour Evelyne [Le Garrec] (Les femmes s’entêtent [4]), par auto-annihilation; pour Fr[ançoise] d’Eaubonne (Les bergères de l’apocalypse), par extermination guerrière, avec des conséquences fâcheuses inhérentes qui obligent à ramener l’oppresseur sous la forme amoindrie et dressable d’enfants ; et pour Monique Wittig (Les guerillières) (si je parvenais à le retrouver je pourrais faire des citations), par décision poétique, la solution la plus incontestable. Après quoi, toute domination effacée, aucun pouvoir ne vient occuper la place «vacante».

Je vais contrarier Robert Kanters[5], qui écrivit jadis que les femmes ne sont pas de taille à édifier des utopies : elles le sont probablement davantage que leurs devanciers. Bien qu’elles puissent en être contaminées, elles n’ont ni estime ni affection pour le pouvoir, chevillées au corps sauf exceptions rares et tenues pour morbides par les autres, et considèrent allègrement qu’on peut faire sans : car elles ont l’habitude de l’auto-gestion, comme le faisait déjà remar-quer Aristophane, sans en tirer toutefois toutes les conséquences, Forcément.

Dans cette direction, Ursula Le Guin (The despossessed [Les dépossédés]) fait une percée remarquable. Sur sa planète Anarès où les révolutionnaires, déportés de la planète-mère qui vit un (prophétique ou optimiste?) capitalisme écologique, instaurent une économie de gratuité, et des rapports de non possession, Ursula évite nombre d’écueils où d’autres avant elle sont tombés: ni misogynie, ni misopédie, ni racisme ni élitisme. Ni abstraite perfection: des désirs de possession et de puissance ressurgissent, qui pourrait tout fiche en l’air, rien n’est tout à fait assuré, ni immobile. Elle s’est quand même donné la facilité d’une sorte d’humanité lointaine et désabusée, qui veille un peu au grain. Qui ne s’en est donné, des facilités? Moi je me suis dispensé de l’industrie, carrément (Archaos), ce n’était pas intentionnel mais c’était plus commode que du béton à mettre en poudre. Anarès est une économie de pénurie, et je suis à mettre dans le même sac: pénurie de biens matériels, abondance de biens relationnels, on ne peut rien faire à moins, l’important c’est de changer l’être.

Mais la dimension délirante, qui fait tant défaut aux rationalisateurs organisateurs, et où se meut Monique Wittig, on ne fera rien sans non plus. Je n’ai débouché dans ce qui me semblait, enfin, une utopie que lorsque je me suis, à l’imprévu, après une longue patience, défoncée dans l’écriture au lieu de l’idéologie. En fin de compte, ce n’est pas l’idéologie et la rationalité qui peuvent produire une utopie ; tout au mieux, on en sortira de la coopérative.

L’utopie sera défoncée, ou ne sera pas.

En tant que production littéraire. Et qui sait si pas aussi comme réalité vécue? La chose n’a pas encore été tentée.

Quand, où, comment, ne demandez pas. Pas pour l’instant. Pour l’instant, la question est plutôt: pourquoi, d’essayer de songer à l’utopie me plonge, au lieu de la joie, dans la mélancolie, et, comment dire, une espèce de nostalgie rageuse?

Enfin quoi, que peut être la pensée de l’utopie, en juin 1978?

Nous, ici, nous sommes exactement dans une anti-utopie. Ce n’est pas que nous n’avons pas, dans le coin : nous avons. Mais ce que nous avons, nous est retiré dans le même mouvement. Prenons n’importe quoi. L’information. Nous avons une surabondance d’information – qui sert à nous désinformer. Les clubs de vacances. Certains sont conçus comme des vraies petites utopies, avec Nature, Liberté, culture même, et même fournitures pour besoins mystiques, et gratuité (on a payé avant). Provisoire à dates fixées, juste ce qu’il faut pour qu’on rembraye au jour décidé en haut: ce qui constitue déjà une dérision. On a tout là-bas et on n’a rien: car c’est comme une parodie. Et c’est commercialisé n’oublions pas; c’est exploité.

On se paye notre rêve. On reçoit du faux-semblant. C’est une dépossession. Et on ne peut même pas dire qu’on n’a pas puisqu’on a. C’est du zombisme. Ce serait cruel de se demander s’il vaut mieux ne pas avoir, et avoir ses désirs; car quand on n’a pas, on souffre. Pour de vrai. Nous on ne souffre pas. On est vidé par le dedans. On vit sur l’envers de l’utopie, et si on ne se pince pas pour se réveiller, dans l’utopie on n’ira jamais.

Si on se pince pour se tenir éveillé, que peut-être la pensée de l’utopie, en juin 78? Quand ce qui reste de communautés, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, partout où il y en a encore, subit les persécutions systématiques du pouvoir, les brimades des polices qui ne manquent pas une occasion de venir voir sous les lits s’il n’y a pas un fugitif caché, quand un ministre argentin à la radio déclare, rassurant, que, les Escadrons de la Mort, ils sont de mieux en mieux contrôlés par sa police, quand les tortures deviennent l’habitude, quand les guerres deviennent endémiques, quand la Légion française reprend ses vieux quartiers d’Afrique, quand on se réjouit d’avoir la bombe à neutrons,

quand l’oppression devient une science normalisée à l’échelon international, quand la bio-sociologie, théorie du nazisme déguisée en science, est épidémique dans les universités US,

quand les pétroliers se brisent comme des coupes de Champagne,

quand les fleuves d’ordures vont à la mer et que la mer est remplie

et que l’Homme s’en va vers sa demeure éternelle, en bon ordre et sans moufter entraînant avec lui la Femme, l’Enfant, là Bête et le Reste,

j’en passe, j’en passe,

alors pour l’instant l’utopie ce serait:

ça me rappelle, quand j’écrivais Encore heureux qu’on va vers l’été, dans une sorte de planage béat, j’en étais vers la page 80 et tout d’un coup le soir je m’asseois, et rien. Je relis et je me dis: ma parole, t’es vraiment dingue. Pas moyen d’ajouter un mot. Le lendemain, pareil. J’y croyais plus. J’étais à la campagne, tranquille, il ne m’était rien arrivé… Je cherche des repères. Tout ce que je trouve c’est: j’étais à la ferme pour le lait, seule dans la salle, la télé marchait. Un militaire à lunettes noires descend les marches du palais présidentiel de Santiago de Chili, et dedans il y a Allende mort. Je m’asseois sur le banc. Je ne sentais rien, il ne. faut pas prétendre qu’on sent, j’étais juste un peu abrutie. Immédiatement je pense: CIA, car je suis parano. Et: ça y est, ils ont trouvé le bon truc. Et je vois – quand on est branché sur l’utopie, on est plus ou moins dans un état spécial – une énorme régression, planétaire. C’était le moment où ma machine s’était bloquée, ce même soir: je ne pouvais plus croire.

Si j’ai fini le livre, longtemps après, c’est en quelque sorte profitant d’une petite éclaircie, ou d’un oubli. Et vite vite, tant que ça dure. Il a quelque chose de hâtif ce bouquin mais tant pis. Fallait gagner de vitesse je ne savais pas quoi. Un nuage qui nous arrivait dessus.

Bon alors en ce moment l’utopie, ce serait:

pas de CRS en tenue de combat au coin des rues,

Aldo Moro largué vivant, par exemple un dimanche durant la grand’messe pour sa sécurité sur tous les bords, et un peu de gaîté,

quelques infarctus (ti?) aux sommets, pour souffler,

que les paras quand ils sautent montent au ciel au lieu de descendre,

de l’eau propre,

et que la merde arrive pas plus haut que le menton, y compris des personnes petites. De façon qu’on ait le temps un peu, de réfléchir et de devenir moins bêtes. Après on verra à se lancer dans des utopies plus compliquées, sans classes et sans pouvoir, pour une fois. Tant pis si vous me trouvez optimiste.

Christiane Rochefort

[1] Erewhon, anagramme de nowhere («nulle part» en anglais) est un roman de Samuel Butler (1872). On se souvient que le titre du roman utopique de William Morris est News from nowhere (Nouvelles de nulle part ; 1890).

[2] Thomas More, ou Morus (1478-1535) a publié Utopia en 1516.

[3] Inusité, le terme n’est pas un néologisme. Littré le mentionne en 1896 dans le «Supplément» de son Dictionnaire citant un texte de 1609 d’un Martin Despois, qui l’écrit misopædie, dans le sens de «haine de l’instruction». Ce premier sens se retrouve dans le Polylexique de E. Desormes et Adrien Basile (1897-1899). C’est Philippe Boileau de Castelnau qui reprend le terme dans une acception plus conforme à l’étymologie, proche de «mépris [ou haine] des enfants», dans un article des Annales médico-psychologiques (oct. 1861): «De la Misopédie, ou lésion de l’amour de la progéniture» (sic). Même dans ce deuxième sens, la survie du mot est aléatoire: à propos de meutres d’enfants, Le Temps du 10 décembre 1933 affirme qu’il n’existe pas (tout en le citant !), tandis que quatre ans plus tard Le Petit Parisien du 2 mars 1938 l’emploie.

[4] Les Femmes s’entêtent est le titre d’une revue féministe des années 1970, dont un recueil d’articles est paru dans la collection de poche Idées/Gallimard. C’est aussi le titre d’un numéro double des Temps modernes en 1975.

[5] Écrivain et éditeur belge. Il fut notamment responsable durant vingt années de la collection «Présence du Futur» chez Denoël.

“Une culture du viol à la française” ~ Un livre qu’on aurait aimé lire – surtout après l’avoir acheté…

Commençons par l’explication, donnée page 12, du renoncement à l’usage du point médian venant après l’éloge de l’écriture dite «inclusive», laquelle sonne comme une capitulation en rase campagne : «Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire [sic].»

Donc : voici un livre féministe qui s’adresse à des femmes qui ne le sont pas, et auxquelles on va donc épargner ce que l’on considère comme une marque incontournable de féminisme… Ainsi pitoyablement justifiée, ce genre de «concession» risque fort de virer «à perpétuité», façon cimetière. L’écriture que je préfère définir pour ma part comme antisexiste doit se répandre pour s’imposer (y compris aux éditeurs). Sinon, autant n’en pas parler.

Libertalia eut été mieux inspiré·e, pour atteindre un plus large public – les personnes qui ont passé 50 ans, celles qui portent des lunettes, celles qui travaillent sur ordinateur, etc. – d’aérer un peu sa mise en page, précisément l’interlignage. Lorsque, pour on ne sait quelle raison technique, il est augmenté – comme au bas de la page 45 et à deux autres occasions – on respire ! Mais pour peu de temps.

L’autrice vise donc un public large, au-delà des cercles militants, ambition dont on ne peut que la (et se) féliciter; elle s’impose donc – et nous impose – un (très) long rappel des connaissances disponibles sur le viol. Ces connaissances sont par hypothèse utiles (je reviendrai plus loin sur leur présentation) ; elles auraient sans doute gagné à être (très) résumées. À moins qu’il ait été question de rédiger une manière de Que sais-je ? mais c’eut été un autre livre.

On ne saurait dire que, depuis les années 1970, la question du viol n’a pas été traitée, y compris par des militantes féministes. Cependant, l’ouvrage de Valérie Rey-Robert ne s’annonce pas comme une nouvelle synthèse sur le viol et sa culture, mais sur « une culture du viol à la française ». C’est autrement passionnant, en effet, d’autant que la galanterie par exemple a été théorisée et exaltée récemment par une autrice comme Claude Habib[1] et qu’une historienne comme Florence Gauthier s’est appuyée sur son travail pour fantasmer chez Maximilien Robespierre «la proposition d’une politique de galanterie démocratique» (compatible, donc, avec l’interdiction des clubs de femmes !). Par malheur, il faut attendre la page 199, les deux premiers tiers de l’ouvrage passés pour qu’un titre de partie se réfère enfin à celui du livre. C’est considérer lectrices et lecteurs comme un banc de poissons qu’il convient d’appâter (je ne vise pas ici la couverture de Bruno Bartkowiak, superbe, comme toujours).

Je reconnais être un lecteur vétilleux. J’en donne un autre exemple afin que l’on ne me reproche pas de manifester une amertume spéciale à l’encontre de Valérie Rey-Robert (que je ne connais pas) et/ou de son éditeur (que je connais trop).

Je suis en train de lire un livre de l’historien Timothy Tackett, dont la traduction en français a été publiée au Seuil, en 2018, sous le titre Anatomie de la Terreur. Le titre original est The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), soit : L’arrivée de la Terreur dans la Révolution française. L’auteur aurait pu, s’il l’avait souhaité, choisir pour titre : La Fabrication de la Terreur, ou La construction de la Terreur. Il a choisi L’arrivée. Or loin d’être un essai spécialement consacré à la Terreur, son livre est plutôt une énième « histoire de la Révolution » – d’ailleurs intéressante – dont l’usage de la terreur est le fil rouge. Ça n’est pas exactement la même chose. Comme il est manifeste qu’il vise, lui-aussi, un public aussi large que possible, nous sommes contraint·e·s de subir une iconographie pour manuels scolaires : attaque des Tuileries le 10 août 1792, portait de Robespierre, rien n’y manque ! L’éditeur français aurait pu, plus justement, intituler le livre Généalogie de la Terreur. Le titre qu’il a retenu est inadéquat. Il induit le public en erreur.

L’éditeur de Une culture du viol à la française n’a pas l’excuse des difficultés de traduction. Cela dit, je ne sous-estime nullement – c’est par expérience ! – la difficulté intrinsèque de l’exercice consistant à choisir le titre d’un livre.

Il peut arriver cependant que ladite difficulté soit un révélateur de la faiblesse de construction de l’ouvrage et de constitution de son objet. J’ignore quel était l’état du manuscrit remis aux éditions Libertalia et je n’ai pas suffisamment fréquenté le blogue de Valérie Rey-Robert pour apprécier si son livre est un raboutage de billets déjà publiés. Le recueil de textes est d’ailleurs un genre tout à fait honorable (j’en ai moi-même publié un chez Libertalia), mais il ne suffit pas de semer ici et là des titres de « chapitres » ou de « paragraphes » pour que l’ensemble fasse livre.

De même, il ne suffit pas d’accumuler – sans les définir ni les distinguer – des «enquêtes» et des «études» – sous prétexte qu’elles semblent aller dans le sens qui vous convient – pour construire une argumentation rationnelle.

Il manque ici à l’autrice une distance critique vis-à-vis de certaines formes de vulgarisation pseudo-sociologiques ou médicales. Autant il est légitime, et peut-être intéressant, d’utiliser par exemple «une étude américaine portant sur près de 4 000 hommes ayant violé des enfants» (p. 271), autant il est inacceptable d’affirmer que «30% des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis» comme le fait un article cité à plusieurs reprises par l’autrice (par ex. p. 273). L’affirmation que «près de 20% des Français considèrent qu’une femme qui dit non pense en fait le contraire» (p. 44) est également irrecevable.

Irrecevable et scandaleux, dis-je, non parce que ces prétendues «informations» donneraient une mauvaise image du genre masculin (Croyez-moi ou non: Je m’en balek!), mais parce qu’elles sont factuellement inexactes, et fabriquées par des instituts de sondage sur le modèle idéologique de «l’échantillon sociologique représentatif», qui entretient le mythe de la démocratie du même métal, mais ne renseigne pas sur le réel. Des libertaires qui se réclament (de bonne foi) de la «pensée critique» devraient trouver mieux à imprimer que pareilles vulgarités journalistiques. Quant à savoir dans quelle mesure elles sont contre-productives en apportant de la confusion sensationnaliste là où elles sont censées «alerter», c’est – heureusement – impossible.

La dénonciation de la «culture du viol» est nécessaire et fondée. Mais dans l’ouvrage qui nous occupe, elle semble s’étouffer dans sa propre indignation, parfois son amertume, sans pouvoir prendre plus grande ampleur, et à mon sens une plus grande efficacité. Que cela soit facilement compréhensible n’enlève rien au fait qu’il s’agit d’une limite, et qu’elle affecte l’ensemble du propos.

L’autrice écrit (p. 286) :

La sexualité ne saurait-elle passer par un autre biais que d’imposer ses volontés, ses désirs à l’autre ? La sexualité serait-elle forcément un rapport de pouvoir où l’excitation et le désir ne naîtraient qu’en dominant l’autre ? Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer un autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ?

Questions bien tardives – dans l’avant dernière page du livre – qui gagneraient en efficacité si le concept même de «sexualité», pièce idéologique essentielle de la domination masculine, et de la culture du viol était interrogé et déconstruit, au lieu d’être considéré comme une donnée de nature, dont on ne critique en somme que l’« appropriation » masculiniste.

Les deux dernières phrases du livre :

La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse qu’une crainte.

Tout est dit (trop tard).

Valérie Rey-Robert affirme d’abord que la fin des violences sexuelles est aujourd’hui un but en soi – donc un changement dans un système dit «démocratique», en réalité régime d’exploitation capitaliste et de domination masculine articulées[2]. Puis elle ouvre sur une perspective plus large : si nous devons en passer par une révolution amoureuse, c’est une chance.

Voilà qui s’appelle intervertir la charrue et les bœufs. Avec pareil attelage, le sillon n’avancera guère ! C’est au contraire, je m’en suis expliqué à plusieurs reprises ici, dans la perspective d’une utopie amoureuse & érotique égalitaire, à élaborer théoriquement et pratiquement, que nous trouverons d’autres préservatifs contre la violence masculine que le code pénal et l’administration pénitentiaire. C’est en travaillant au bouleversement révolutionnaire que dans le même mouvement l’on fait évoluer les mentalités et que l’on obtient du système la seule chose qu’il puisse offrir : des réformes.

[1] Galanterie française, Paris, Gallimard, 2006. Le livre est cité une fois pp. 206-207.

[2] Ne parlons même pas – pour cette fois – de domination adulte. Non seulement elle n’est ni critiquée ni même identifiée, mais de nombreuses notations invitent à la renforcer : bien entendu pour la bonne cause de la «protection». À ce train, il faudra bien encore deux cent ans pour que des féministes comme notre autrice réalisent que les arguments en faveur de la domination adulte sont exactement les mêmes qui ont servi et servent encore à justifier l’infériorisation des femmes (quelques exceptions remarquables: Christiane Rochefort, Shulamith Firestone).

 

Rey-Robert Valérie, Une culture du viol à la française. Du «troussage de domestique» à la «liberté d’importuner», Libertalia, 292 p., 18 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.

[Anecdote édifiante et explicative. Une de mes connaissances à qui l’éditeur a – certainement sans arrière-pensée! – offert un exemplaire du livre en a été si bouleversée qu’elle a refusé de me le prêter. Je devais l’acheter; c’était mieux pour l’autrice ! J’ai cédé devant tant de sollicitude pour le bien-être des écrivain·e·s. J’aurais craint, sinon, de paraître pingre…]

“Archaos ou le jardin étincelant” de Christiane Rochefort ~ Lecture musicale le 6 avril

On parle trop rarement de Christiane Rochefort (même si ses livres sont pour la plupart disponibles). C’est sans doute que sa liberté de ton, de vie et de plume est encore plus scandaleuse aujourd’hui que de son vivant. 

Archaos est un livre réjouissant et instructif, une espèce de remake féministe et libertaire des Aventures du Roi Pausole de Pierre Louÿs. Marguerite nous réserve une bonne surprise avec cette lecture musicale (réservation obligatoire).

À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : sa découverte

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion parisienne (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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« La douleur de l’enfant nous confronte à l’essence même de ce qu’est la douleur et de ce qu’est la médecine, tristement imparfaite, et reflet d’une société. »

Dr Annie Gauvain-Piquard, « La violence de la douleur chez l’enfant », IIe Journée La douleur chez l’enfant, quelles réponses ?, UNESCO, 15 décembre 1992.

 

 

Dans l’analyse d’un système oppressif, et de l’idéologie qui le fonde, il est logique de se préoccuper d’abord des plus faibles[1], non seulement par souci de justice, mais parce que le sort qu’on leur réserve concentre et révèle toutes les hypocrisies, tous les silences et les manquements, dont se rend coupable ce système envers les êtres humains qui le subissent. C’est particulièrement vrai en matière de santé publique et de soins médicaux, pour l’enfant, et même — avant le premier cri — pour le fœtus.

Des articles de la presse médicale internationale dont je vais donner des extraits, il arrive que certains soient mentionnés, à la fois comme symptômes et comme déclencheurs d’une prise de conscience du corps médical, mais sans que leur contenu soit développé. Or nous n’en sommes qu’au tout début d’une nouvelle période, dont rien, hélas, ne permet de dire qu’elle verra la douleur des enfants, et particulièrement des tout-petits, partout reconnue. Aussi est-il pour le moins prématuré de négliger les éléments d’histoire d’une rupture avec l’obscurantisme pseudo-scientifique.

 

Les grands maux des tout-petits

En 1985, paraît un article, qui se révélera fondateur, et dont le titre — fort long, à la manière habituelle des revues médicales — n’a rien de particulièrement accrocheur : « Effets sur le métabolisme et le système endocrinien de la ligature chirurgicale d’une artère chez le prématuré humain : y a-t-il des conséquences sur une amélioration supplémentaire de l’issue postopératoire[2] ? ». Les auteurs y analysent quarante compte rendus d’opérations publiés. Des données disponibles, il appert que 77% des nouveau-nés ayant subi la ligature d’une artère ont reçu un produit inhibant la réaction musculaire sans effet anesthésique, soit seul, soit associé par intermittence à des doses d’oxyde nitreux, un gaz légèrement analgésique. On en déduira facilement qu’un pourcentage largement supérieur à 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie. Sauf expériences de vivisection dans un système totalitaire, de telles pratiques sont inimaginables dans le traitement de patients adultes ou adolescents. Les auteurs de l’étude concluent sobrement qu’elles peuvent avoir découlé de la croyance traditionnelle selon laquelle les prématurés ne sont pas capables de ressentir la douleur et qu’ils peuvent réagir défavorablement à tout agent anesthésique.

En 1985, donc. Hier. A dire vrai, quelques auteurs ont commencé, dans la deuxième moitié des années 70, à publier des résultats d’observations qui vont toutes dans le même sens : l’enfant souffre, on peut le vérifier et mesurer sa souffrance. Néanmoins, l’article précité passe à peu près inaperçu.

L’un des auteurs, l’anglais K. J. S. Anand, récidive en 1987, et s’affirme comme un des champions de l’anesthésie pédiatrique. Sa thèse, patiemment réaffirmée au fil des publications, est que l’anesthésie s’impose non seulement pour des raisons « humanitaires » ou philosophiques, mais pour des motifs techniques, qui tiennent à l’amélioration du pronostic[3] des soins. Autrement dit, Anand se place sur le terrain de l’observation scientifique, dans le but évident de couper l’herbe sous le pied de ses contradicteurs, prompts à soupçonner de sensiblerie quiconque se préoccupe de ce que ressent un enfant.

On assiste alors au déclenchement d’un étrange processus, aujourd’hui loin d’être achevé, qui voit une minorité de praticiens tenter de prouver scientifiquement l’évidence que le plus grand nombre de leurs collègues ignorent, naïvement ou délibérément : les enfants, y compris les prématurés, et donc aussi les fœtus, souffrent « comme » tous les êtres humains. Personne ne peut dire s’ils souffrent moins, davantage ou autant que les adultes, mais ils connaissent la souffrance, et se rattachent ainsi pleinement à l’espèce humaine. J’aborderai plus loin les effets secondaires de cette « découverte », notamment en matière de droit à l’avortement.

Anand et ses collègues procèdent à de nouvelles observations et recensent celles qui sont déjà disponibles, sur la circoncision par exemple :

« Les altérations du comportement et du sommeil ont été principalement étudiées chez des nouveau-nés qui venaient de subir une circoncision sans anesthésie. […] 90% des nouveau-nés ont montré des changements de comportement pendant plus de 22 heures après l’opération. Il a été par conséquent suggéré que de telles procédures douloureuses peuvent avoir des conséquences ultérieures sur le développement neurologique et psychosocial des nouveau-nés. Une étude menée dans des conditions similaires montra l’absence de réactions équivalentes chez les nouveau-nés circoncis sous anesthésie locale. […] L’administration d’un anesthésique local à des nouveau-nés subissant une circoncision prévient les changements du rythme cardiaque et de la pression sanguine[4]. »

On peut noter ici ce qui est un leitmotiv des praticiens « progressistes » : on prouve, donc on sait, mais rien ne change. Lire la suite

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

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« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

Pudeur et débauche montent un bateau, par Christiane Rochefort

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J’avais demandé à Christiane Rochefort de me donner un texte au moment de l’affaire dite du Coral[1], alors que j’avais dû prendre la direction de publication de la revue Possible, son responsable habituel ayant été incarcéré. Cet article fut publié dans le n° 11 de Possible (novembre-décembre 1982), revue que Rochefort avait soutenu dès son origine.

Ce court texte éclaire l’engagement de cette auteure, décédée en 1998, au côté des enfants. Certes une bonne partie de sa production romanesque l’atteste également. Citons Les petits enfants du siècle (1961), Printemps au parking (1969), Archaos, ou le Jardin Étincelant (1972), Encore heureux qu’on va vers l’été (1975) et La porte du fond (1988) qui obtint le prix Médicis.

Pour que les choses soient plus claires encore — mais les aveugles sont obstinés ! — elle publiait en 1976 un essai intitulé Les enfants d’abord (Grasset), dont j’extrais le passage ci-dessous de l’avertissement, signé « Une parmi des anciens enfants ». Cet essai est malheureusement introuvable, ailleurs qu’en bibliothèque (nov. 2005).

À l’heure de l’hystérie « antipédophile », dont l’affaire du Coral, montée de toute pièce par Pudeur et Débauche, marqua le début et qui se poursuit en 2005 dans le naufrage tragi-comique du procès en appel de l’« affaire d’Outreau », la voix de Christiane Rochefort semble arriver d’une autre planète.

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« Ce sont les adultes qui parlent pour les enfants, comme les blancs parlaient pour les noirs, les hommes pour les femmes. C’est-à-dire de haut, et de dehors.

Entre les adultes qui parlent des enfants comme ils le veulent, et les enfants qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes, al passe est étroite. Et la mystification se porte bien.

Il faudrait pourtant sortir de là.

Mais être “adulte” après tout n’est qu’un choix, par lequel on s’oublie, et se trahit. Nous sommes tous d’anciens enfants. Tout le monde n’est pas forcé de s’oublier. Et dans la situation dangereuse où le jeu adulte aveugle nous a menés, et veut entraîner les plus jeunes, l’urgence aujourd’hui presse un nombre croissant d’anciens enfants qui n’ont pas perdu la mémoire de basculer côté enfants.

Ayant longuement vécu dans la cité, on connaît la mécanique du jeu adulte. On peut en montrer les rouages.

Comme ancien enfant qui a gardé la mémoire, on se souvient que la dépendance nous mettait un bâillon, et que l’éducation nous bandât les yeux, nous imposant non seulement des conduites mais des façons de sentir, conformes au projet adulte, et qui invalidaient notre expérience. On peut le dire, et confirmer l’expérience. On ne parle pas u dehors, “sur” les enfants, on parle du dedans, et de soi.

Ce n’est pas un travail objectif. Mais les enfants ne sont pas des objets.

C’est dans cette marge étroite que se situe cette tentative : il faut commencer par quelque part.

Cela implique que, si pas comme enfant, c’est comme ancien enfant qu’il faudrait regarder ce qui suit. »

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Pudeur et Débauche montent un bateau

Il faudrait tout de même démasquer une manipulation que je n’ai guère vu dénoncée : l’amalgame entre la brute qui pourfend et des gens, quel que soit leur âge, qui vivent une relation d’amour, de tendresse, confiance réciproque.

Cet amalgame, c’est le moyen vicieux de salir sans preuve : on salit d’abord ; par des allusions on fait accroire au bon peuple que des choses horribles se passent. Après quoi, il suffit de quelques broutilles pour ficeler le tout.

Comparés aux flots d’encre qu’on a sorti, les dossiers du Coral et de Possible sont d’un vide béant.

Y a rien du tout et tout le monde le sait. Ces personnes encore en prison ou inculpées sont devenues une anomalie.

Ah mais l’affaire est juteuse. À travers les inconscients, depuis la police des mœurs, le juge spécialisé, transitant par des média en état de turgescence, pour aboutir dans les intérieurs secrets des honorables frustrés, s’écoule un torrent boueux, avec production en fin de chaînes de fantasmes à la hussarde : imaginez un peu l’effet d’une phrase comme : « Un enfant pour la nuit » (Témoignage chrétien, attribuée à un témoin anonyme). Et d’autres, des dizaines d’autres crousti-crousti. Qu’est-ce sinon un appel refoulé, une, eh oui, incitation à la débauche ? Secrète, intime généralisée, et impunie.

C’est si exact que lorsque le flot risque de se tarir faute de faits réels, on fait rebondir. L’accusateur du Coral se dédit ? hop, on en tire un autre du placard. Le dossier du directeur de Possible s’avère désespérément vide, hop on exhume des photos qui ne veulent rien dire mais ça ne fait rien c’est reparti. Bien que privé, c’est en fait du spectacle. Une vraie usine à fantasmes.

À l’enseigne de la loi. La loi imperturbablement seule à ne pas avoir enregistré le fait constaté (et éventuellement exploité commercialement) d’une sexualité — sas parler d’une capacité d’aimer qui la regarde encore moins — des citoyens au-dessous de quinze ans. On sait que les filles de 13 ans prennent la pilule, et les garçons ne valent pas mieux comme dit la chanson, ils nous le diraient eux-mêmes si on ne leur inspiraient de la peur et souvent du dégoût. D’ailleurs ils vont peut-être finir par nous le dire un de ces jours. J’espère.

La loi qui s’institue gardienne d’une morale que la société qu’elle soutient a fait voler en morceaux pour faire marcher son commerce. Qui conserve en ses textes des mots qui ne font plus sens : « pudeur » ; « débauche », qui dit ça sans rire ? ladite pudeur étant définie du dehors évidemment, c’est ma ta-pudeur. Et la débauche eh bien, allez savoir où ça commence ; serais-je juge, je pourrais mettre en cabane les marchands de jouets de Noël, pour incitation à. C’est à la discrétion de l’utilisateur de la loi.

Laquelle opère sous couvert de protection : belle protection, qui ordonne l’examen sur table des voies sexuelles, filles ou garçons (vous avez entendu parler de l’anuscope ?) supposé avoir quoi que ce soit hors de sa famille. En fait d’attentat à {sa} pudeur qu’est ce qu’on peut faire de mieux ? Et quel pire traumatisme ? Et quelle salissure, sur ce qui est peut-être pour le dit « enfant » une relation véritable ?

Plus que le châtiment les enfants redoutent le regard des adultes : on sait que ce regard salit.

Car ils ne savent qu’un rapport, les respectables adeptes du coït majeur. L’embrochage. Et ils projettent sur tous les autres la seule image du sexe qu’ils connaissent : violence, agression. Ce qui dit aussi : bassesse. Non relation. Solitude, Misère sexuelle. Ils jugent selon leurs propres fantasmes. Et par là les trahissent. Le puritain le plus activiste est celui qu’habitent les fantasmes de viol, tout puritain est un violeur potentiel.

Au fait, est-ce qu’ils se soucient de ce que les enfants vivent, eux, de leur côté ? Dans les affaires dites de « pédophilie », les enfants sont les grands absents. On ne leur demande pas leur avis. On les interroge, du haut d’un pouvoir qui ne peut que les faire taire. On les examine, on leur file des neuroleptiques et des électrochocs. C’est ça, leur « bien ».

Qui leur parle ? Qui les respecte ? Qui les voit comme des personnes ?

Justement, ceux-là sont en prison ou inculpés. Comme c’est intéressant.

Et comme cela rend clair que leur interdit, c’est en somme que l’on vive, et que l’on aspire plus haut que leur misère.

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[1] Des animateurs d’un lieu d’accueil pour enfants, dans le sud de la France étaient arrêtés, accusés de viol d’enfants, sur dénonciation d’un mythomane, dont les rétractations ne suffirent pas à stopper l’engrenage judiciaire. Cette affaire suscita une intense et profuse chiasse journalistico-maoraliste.

Bibliographie

Le repos du guerrier (1958) Prix de la Nouvelle Vague

Les petits enfants du siècle (1961)

Les Stances à Sophie (1963)

Une Rose pour Morrison (1966)

Printemps au parking (1969)

Archaos, ou le Jardin Etincelant (1972)

Encore heureux qu’on va vers l’été (1975)

Quand tu vas chez les femmes (1982)

La porte du fond (1988) Prix Médicis

Conversations sans paroles (1997)