À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : sa découverte

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion parisienne (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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« La douleur de l’enfant nous confronte à l’essence même de ce qu’est la douleur et de ce qu’est la médecine, tristement imparfaite, et reflet d’une société. »

Dr Annie Gauvain-Piquard, « La violence de la douleur chez l’enfant », IIe Journée La douleur chez l’enfant, quelles réponses ?, UNESCO, 15 décembre 1992.

 

 

Dans l’analyse d’un système oppressif, et de l’idéologie qui le fonde, il est logique de se préoccuper d’abord des plus faibles[1], non seulement par souci de justice, mais parce que le sort qu’on leur réserve concentre et révèle toutes les hypocrisies, tous les silences et les manquements, dont se rend coupable ce système envers les êtres humains qui le subissent. C’est particulièrement vrai en matière de santé publique et de soins médicaux, pour l’enfant, et même — avant le premier cri — pour le fœtus.

Des articles de la presse médicale internationale dont je vais donner des extraits, il arrive que certains soient mentionnés, à la fois comme symptômes et comme déclencheurs d’une prise de conscience du corps médical, mais sans que leur contenu soit développé. Or nous n’en sommes qu’au tout début d’une nouvelle période, dont rien, hélas, ne permet de dire qu’elle verra la douleur des enfants, et particulièrement des tout-petits, partout reconnue. Aussi est-il pour le moins prématuré de négliger les éléments d’histoire d’une rupture avec l’obscurantisme pseudo-scientifique.

 

Les grands maux des tout-petits

En 1985, paraît un article, qui se révélera fondateur, et dont le titre — fort long, à la manière habituelle des revues médicales — n’a rien de particulièrement accrocheur : « Effets sur le métabolisme et le système endocrinien de la ligature chirurgicale d’une artère chez le prématuré humain : y a-t-il des conséquences sur une amélioration supplémentaire de l’issue postopératoire[2] ? ». Les auteurs y analysent quarante compte rendus d’opérations publiés. Des données disponibles, il appert que 77% des nouveau-nés ayant subi la ligature d’une artère ont reçu un produit inhibant la réaction musculaire sans effet anesthésique, soit seul, soit associé par intermittence à des doses d’oxyde nitreux, un gaz légèrement analgésique. On en déduira facilement qu’un pourcentage largement supérieur à 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie. Sauf expériences de vivisection dans un système totalitaire, de telles pratiques sont inimaginables dans le traitement de patients adultes ou adolescents. Les auteurs de l’étude concluent sobrement qu’elles peuvent avoir découlé de la croyance traditionnelle selon laquelle les prématurés ne sont pas capables de ressentir la douleur et qu’ils peuvent réagir défavorablement à tout agent anesthésique.

En 1985, donc. Hier. A dire vrai, quelques auteurs ont commencé, dans la deuxième moitié des années 70, à publier des résultats d’observations qui vont toutes dans le même sens : l’enfant souffre, on peut le vérifier et mesurer sa souffrance. Néanmoins, l’article précité passe à peu près inaperçu.

L’un des auteurs, l’anglais K. J. S. Anand, récidive en 1987, et s’affirme comme un des champions de l’anesthésie pédiatrique. Sa thèse, patiemment réaffirmée au fil des publications, est que l’anesthésie s’impose non seulement pour des raisons « humanitaires » ou philosophiques, mais pour des motifs techniques, qui tiennent à l’amélioration du pronostic[3] des soins. Autrement dit, Anand se place sur le terrain de l’observation scientifique, dans le but évident de couper l’herbe sous le pied de ses contradicteurs, prompts à soupçonner de sensiblerie quiconque se préoccupe de ce que ressent un enfant.

On assiste alors au déclenchement d’un étrange processus, aujourd’hui loin d’être achevé, qui voit une minorité de praticiens tenter de prouver scientifiquement l’évidence que le plus grand nombre de leurs collègues ignorent, naïvement ou délibérément : les enfants, y compris les prématurés, et donc aussi les fœtus, souffrent « comme » tous les êtres humains. Personne ne peut dire s’ils souffrent moins, davantage ou autant que les adultes, mais ils connaissent la souffrance, et se rattachent ainsi pleinement à l’espèce humaine. J’aborderai plus loin les effets secondaires de cette « découverte », notamment en matière de droit à l’avortement.

Anand et ses collègues procèdent à de nouvelles observations et recensent celles qui sont déjà disponibles, sur la circoncision par exemple :

« Les altérations du comportement et du sommeil ont été principalement étudiées chez des nouveau-nés qui venaient de subir une circoncision sans anesthésie. […] 90% des nouveau-nés ont montré des changements de comportement pendant plus de 22 heures après l’opération. Il a été par conséquent suggéré que de telles procédures douloureuses peuvent avoir des conséquences ultérieures sur le développement neurologique et psychosocial des nouveau-nés. Une étude menée dans des conditions similaires montra l’absence de réactions équivalentes chez les nouveau-nés circoncis sous anesthésie locale. […] L’administration d’un anesthésique local à des nouveau-nés subissant une circoncision prévient les changements du rythme cardiaque et de la pression sanguine[4]. »

On peut noter ici ce qui est un leitmotiv des praticiens « progressistes » : on prouve, donc on sait, mais rien ne change. Lire la suite

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

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« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

Pudeur et débauche montent un bateau, par Christiane Rochefort

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J’avais demandé à Christiane Rochefort de me donner un texte au moment de l’affaire dite du Coral[1], alors que j’avais dû prendre la direction de publication de la revue Possible, son responsable habituel ayant été incarcéré. Cet article fut publié dans le n° 11 de Possible (novembre-décembre 1982), revue que Rochefort avait soutenu dès son origine.

Ce court texte éclaire l’engagement de cette auteure, décédée en 1998, au côté des enfants. Certes une bonne partie de sa production romanesque l’atteste également. Citons Les petits enfants du siècle (1961), Printemps au parking (1969), Archaos, ou le Jardin Étincelant (1972), Encore heureux qu’on va vers l’été (1975) et La porte du fond (1988) qui obtint le prix Médicis.

Pour que les choses soient plus claires encore — mais les aveugles sont obstinés ! — elle publiait en 1976 un essai intitulé Les enfants d’abord (Grasset), dont j’extrais le passage ci-dessous de l’avertissement, signé « Une parmi des anciens enfants ». Cet essai est malheureusement introuvable, ailleurs qu’en bibliothèque (nov. 2005).

À l’heure de l’hystérie « antipédophile », dont l’affaire du Coral, montée de toute pièce par Pudeur et Débauche, marqua le début et qui se poursuit en 2005 dans le naufrage tragi-comique du procès en appel de l’« affaire d’Outreau », la voix de Christiane Rochefort semble arriver d’une autre planète.

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« Ce sont les adultes qui parlent pour les enfants, comme les blancs parlaient pour les noirs, les hommes pour les femmes. C’est-à-dire de haut, et de dehors.

Entre les adultes qui parlent des enfants comme ils le veulent, et les enfants qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes, al passe est étroite. Et la mystification se porte bien.

Il faudrait pourtant sortir de là.

Mais être “adulte” après tout n’est qu’un choix, par lequel on s’oublie, et se trahit. Nous sommes tous d’anciens enfants. Tout le monde n’est pas forcé de s’oublier. Et dans la situation dangereuse où le jeu adulte aveugle nous a menés, et veut entraîner les plus jeunes, l’urgence aujourd’hui presse un nombre croissant d’anciens enfants qui n’ont pas perdu la mémoire de basculer côté enfants.

Ayant longuement vécu dans la cité, on connaît la mécanique du jeu adulte. On peut en montrer les rouages.

Comme ancien enfant qui a gardé la mémoire, on se souvient que la dépendance nous mettait un bâillon, et que l’éducation nous bandât les yeux, nous imposant non seulement des conduites mais des façons de sentir, conformes au projet adulte, et qui invalidaient notre expérience. On peut le dire, et confirmer l’expérience. On ne parle pas u dehors, “sur” les enfants, on parle du dedans, et de soi.

Ce n’est pas un travail objectif. Mais les enfants ne sont pas des objets.

C’est dans cette marge étroite que se situe cette tentative : il faut commencer par quelque part.

Cela implique que, si pas comme enfant, c’est comme ancien enfant qu’il faudrait regarder ce qui suit. »

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Pudeur et Débauche montent un bateau

Il faudrait tout de même démasquer une manipulation que je n’ai guère vu dénoncée : l’amalgame entre la brute qui pourfend et des gens, quel que soit leur âge, qui vivent une relation d’amour, de tendresse, confiance réciproque.

Cet amalgame, c’est le moyen vicieux de salir sans preuve : on salit d’abord ; par des allusions on fait accroire au bon peuple que des choses horribles se passent. Après quoi, il suffit de quelques broutilles pour ficeler le tout.

Comparés aux flots d’encre qu’on a sorti, les dossiers du Coral et de Possible sont d’un vide béant.

Y a rien du tout et tout le monde le sait. Ces personnes encore en prison ou inculpées sont devenues une anomalie.

Ah mais l’affaire est juteuse. À travers les inconscients, depuis la police des mœurs, le juge spécialisé, transitant par des média en état de turgescence, pour aboutir dans les intérieurs secrets des honorables frustrés, s’écoule un torrent boueux, avec production en fin de chaînes de fantasmes à la hussarde : imaginez un peu l’effet d’une phrase comme : « Un enfant pour la nuit » (Témoignage chrétien, attribuée à un témoin anonyme). Et d’autres, des dizaines d’autres crousti-crousti. Qu’est-ce sinon un appel refoulé, une, eh oui, incitation à la débauche ? Secrète, intime généralisée, et impunie.

C’est si exact que lorsque le flot risque de se tarir faute de faits réels, on fait rebondir. L’accusateur du Coral se dédit ? hop, on en tire un autre du placard. Le dossier du directeur de Possible s’avère désespérément vide, hop on exhume des photos qui ne veulent rien dire mais ça ne fait rien c’est reparti. Bien que privé, c’est en fait du spectacle. Une vraie usine à fantasmes.

À l’enseigne de la loi. La loi imperturbablement seule à ne pas avoir enregistré le fait constaté (et éventuellement exploité commercialement) d’une sexualité — sas parler d’une capacité d’aimer qui la regarde encore moins — des citoyens au-dessous de quinze ans. On sait que les filles de 13 ans prennent la pilule, et les garçons ne valent pas mieux comme dit la chanson, ils nous le diraient eux-mêmes si on ne leur inspiraient de la peur et souvent du dégoût. D’ailleurs ils vont peut-être finir par nous le dire un de ces jours. J’espère.

La loi qui s’institue gardienne d’une morale que la société qu’elle soutient a fait voler en morceaux pour faire marcher son commerce. Qui conserve en ses textes des mots qui ne font plus sens : « pudeur » ; « débauche », qui dit ça sans rire ? ladite pudeur étant définie du dehors évidemment, c’est ma ta-pudeur. Et la débauche eh bien, allez savoir où ça commence ; serais-je juge, je pourrais mettre en cabane les marchands de jouets de Noël, pour incitation à. C’est à la discrétion de l’utilisateur de la loi.

Laquelle opère sous couvert de protection : belle protection, qui ordonne l’examen sur table des voies sexuelles, filles ou garçons (vous avez entendu parler de l’anuscope ?) supposé avoir quoi que ce soit hors de sa famille. En fait d’attentat à {sa} pudeur qu’est ce qu’on peut faire de mieux ? Et quel pire traumatisme ? Et quelle salissure, sur ce qui est peut-être pour le dit « enfant » une relation véritable ?

Plus que le châtiment les enfants redoutent le regard des adultes : on sait que ce regard salit.

Car ils ne savent qu’un rapport, les respectables adeptes du coït majeur. L’embrochage. Et ils projettent sur tous les autres la seule image du sexe qu’ils connaissent : violence, agression. Ce qui dit aussi : bassesse. Non relation. Solitude, Misère sexuelle. Ils jugent selon leurs propres fantasmes. Et par là les trahissent. Le puritain le plus activiste est celui qu’habitent les fantasmes de viol, tout puritain est un violeur potentiel.

Au fait, est-ce qu’ils se soucient de ce que les enfants vivent, eux, de leur côté ? Dans les affaires dites de « pédophilie », les enfants sont les grands absents. On ne leur demande pas leur avis. On les interroge, du haut d’un pouvoir qui ne peut que les faire taire. On les examine, on leur file des neuroleptiques et des électrochocs. C’est ça, leur « bien ».

Qui leur parle ? Qui les respecte ? Qui les voit comme des personnes ?

Justement, ceux-là sont en prison ou inculpés. Comme c’est intéressant.

Et comme cela rend clair que leur interdit, c’est en somme que l’on vive, et que l’on aspire plus haut que leur misère.

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[1] Des animateurs d’un lieu d’accueil pour enfants, dans le sud de la France étaient arrêtés, accusés de viol d’enfants, sur dénonciation d’un mythomane, dont les rétractations ne suffirent pas à stopper l’engrenage judiciaire. Cette affaire suscita une intense et profuse chiasse journalistico-maoraliste.

Bibliographie

Le repos du guerrier (1958) Prix de la Nouvelle Vague

Les petits enfants du siècle (1961)

Les Stances à Sophie (1963)

Une Rose pour Morrison (1966)

Printemps au parking (1969)

Archaos, ou le Jardin Etincelant (1972)

Encore heureux qu’on va vers l’été (1975)

Quand tu vas chez les femmes (1982)

La porte du fond (1988) Prix Médicis

Conversations sans paroles (1997)