MÉTRO C’EST TROP ! ~ Où l’on observe les rapports complexes entre la littérature, l’image que l’écrivain veut donner de lui-même et la survivance de modes de pensée archaïques dans les milieux libertaires

C’était une bonne idée éditoriale d’accueillir le récit d’un musicien du métro, demeuré musicien (de rock) par la suite et aujourd’hui leader du groupe The Angry Cats, dont il a été question à plusieurs reprises – en bien – ici-même.

Hélas ! On serait en peine de retrouver chez Fred Alpi écrivain les élans du guitariste… Du point de vue littéraire, le texte se situe – à mon goût – quelque part au-dessous du médiocre.

On objectera, à juste raison, que certains textes valent comme témoignages et non en tant que belle prose, dont l’appréciation est d’ailleurs subjective (je connais des gens qui ont aimé ce livre !). Malheureusement, hors une demi-poignée de détails pittoresques, auxquels n’importe quel guide historique du métro donne accès, je ne vois pas où est le « témoignage ».

Les anecdotes, réelles ou réinventées – ce qui est le droit de l’écrivain – m’ont paru sans intérêt. L’articulation de ses fades « aventures » avec l’actualité politique et sociale « en surface » paraît – le moment de le dire ! – bien superficielle.

Bref, on s’ennuie ferme !

…Sauf si l’on a côtoyé l’auteur !

Ce qui est mon cas, durant quelques centaines d’heures, sur les « tables de presse » des éditions Libertalia, en d’innombrables occasions (dont la plus longue fut Nuit Debout) et au cours des repas qui ont suivi.

De ce point de vue, que tout le monde n’a pas la chance de pouvoir partager, Fred Alpi présente un cas passionnant de dédoublement de la personnalité (diagnostic provisoire). En effet, tout son livre est une entreprise de sculpture de sa propre statue.

Le voici donc libertaire, antifasciste, antiraciste, proféministe, dénonciateur de la virilité et du machisme (j’en oublie sans doute !).

Je dois préciser que j’ignore qui est le « vrai » Fred Alpi et que mon propos ne vise pas à démontrer que son mauvais livre est l’œuvre d’une « mauvaise personne ».

Il s’agit plutôt d’interroger l’articulation entre la littérature et celui ou celle qui la produit, comme aussi la persistance dans les milieux où l’on s’y attendrait le moins et sous le mince vernis de la bienséance idéologique, de réflexes et de modes de pensée archaïques.

Il se trouve que dans « l’intimité » d’un repas en ville ou d’une équipe de vendeurs militants, Fred Alpi a pour habitude de débiter des plaisanteries et des remarques sexistes et racistes.

J’entends bien que la plupart d’entre nous ont déjà eu l’occasion d’en proférer une, une fois, non pas en raison d’un taux d’alcoolémie trop élevé (in vino veritas) mais par exemple pour évoquer – au énième degré – et sur un mode conjuratoire l’horreur raciste ou sexiste.

Si nous étions toutes et tous aussi surveillé·e·s que nous craignons de l’être et que l’on nous repassait les bandes sonores de nos conversations téléphoniques et les enregistrements de nos dîners entre ami·e·s, il est probable que beaucoup d’entre nous serions sincèrement surpris·e·s de ce qu’ils/elles ont dit, et surtout laissé dire (j’y reviendrai)…

Je ne parle pas de ça.

Mais de la manie de recourir – censément pour détendre l’atmosphère et bien rire entre familiers, ou plus banalement encore comme ponctuation de la conversation – aux mêmes expressions obscènes ou racistes.

Exemple 1. Une jolie femme qui passe : « Je lui mettrais bien une cartouche ! » [Pour les personnes innocentes – il y en a – il s’agit d’une métaphore du coït, apparentée à l’expression « tirer un coup ».]

Exemple 2. Dans la bouche de Fred Alpi, le terme usuel pour désigner une personne noire de peau est : « Bamboula ». La chose a si bien pris le caractère d’un réflexe qu’Alpi n’emploie plus seulement le terme dans des « plaisanteries », annoncées par un sourire canaille (censé signaler le « énième degré »).

Je me souviens d’une anecdote lors de Nuit Debout.

Comme cela arrive fréquemment, une personne demande que nous mettions deux livres de côté pour elle ; elle va chercher de l’argent au distributeur… Son absence se prolonge un peu, or il arrive en effet que ce genre de « client·e·s » ne réapparaissent pas ! Fred Alpi tombe sur les livres réservés et se lance dans une tirade, dont voici l’esprit (si j’ose dire !) : « Bon, alors c’est toujours pareil ! elle n’est pas revenue la fille là ! »

Et – comme pour lui-même – et sans sourire : « Bamboula ! »

La jeune femme était noire.

Que peut-on comprendre d’un cerveau dans lequel « peau noire » et « Bamboula », une carnation et une insulte raciste et coloniale sont à ce point devenus synonymes ?

Mais voici de quoi compliquer l’analyse : Nous sommes au restaurant nos éditeurs, Fred Alpi et moi (j’oublie quelqu’un ; peu importe). À quelques tables de nous, un couple : un monsieur âgé et une grosse dame noire. J’indique à dessein les seuls éléments perceptibles depuis notre poste d’observation. Fred Alpi va se lancer dans un long ronchonnement moralisateur, qui ne prendra fin qu’avec le départ de nos voisins. Il va de soi pour notre antiraciste que le monsieur âgé exerce sur la grosse dame noire une domination financière, masculine et pour tout dire néocoloniale !…

Comme je rapporte l’anecdote à une amie, et lui confie que j’y discerne une étrange fascination – péjorative – pour les rapports sexuels supposés « interraciaux », elle m’assure que ce type d’« analyse » est très à la mode dans les milieux imprégnés par le tsunami de la bêtise « décoloniale ».

J’en prends bonne note, en soulignant que cela n’invalide pas ma remarque précédente sur la fascination (propre au racisme), et en ajoutant qu’il y a une ironie particulière à voir un Fred Alpi contaminé par la mode décoloniale lancée par Houria Bouteldja, qu’il ne porte pas dans son cœur (je ne prétends donc pas qu’Alpi a tout les défauts, comme on va le vérifier ci-après).

Autre anecdote, par association d’idées, dont Alpi n’est pas le protagoniste. C’est qu’il est très loin d’être le seul concerné par mes remarques…

Dans un concert, une jeune femme noire vient nous saluer moi et mon compagnon du moment, militant libertaire. Après son départ, je m’extasie sur sa beauté, chaudement approuvé par mon voisin.

— Et pourtant, j’aime pas les noires ! ajoute-t-il…

J’ajoute le « e » de « noires » parce que c’est ainsi que j’ai entendu le terme et qu’il fallait l’entendre, je pense. Notre libertaire n’a probablement rien contre « les noirs » ; sa remarque signifie simplement que les femmes noires sont, sauf rare exception, incapables d’éveiller son intérêt esthétique ou érotique… Pour autant, est-ce très différent ?

— J’aime pas les Asiatiques !

— J’aime pas les rousses !

— J’aime pas les grosses !

Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Que ce ne sont pas des individu·e·s que l’on rencontre et dont les traits du visage et de la personnalité nous séduisent et nous stimulent, mais des catégories physiques normatives – corporence[1], carnation, voire « races » avec tous les guillemets que l’on voudra – donc culturelles qui déterminent le désir, et peuvent servir de « cadre » aux illusions romantiques (« amour fou », « coup de foudre », prédestination).

C’est ainsi qu’à fréquenter la galaxie libertaire, au sens large (et flou), on en entend des vertes et des pas mûres, de quoi grincer des dents ! Je me souviens d’un dîner auquel assistaient quelques éditeurs et écrivain·e·s, et un universitaire, tous « libertaires ». Pendant la première partie de soirée, une seule femme figure parmi les convives.

Au bout de deux bouteilles vidées, la pornographie sexiste alimente l’essentiel des plaisanteries. Une remarque anodine sur un ami au nom à consonance juive fournit le prétexte d’un rapide numéro de mime que ne dévouerait pas Dieudonné (tous les convives l’ont-ils vu et compris ? Pas certain.). À un autre moment, le professeur en Sorbonne prend une voix de fausset et agite les mains pour incarner un homo caricatural, qui sent ses années 1950…

Au fur et à mesure des arrivées et du rééquilibrage des genres, les plaisanteries se diluent dans le brouhaha…

Ici doit être posée une question embarrassante : pourquoi ne pas se récrier et/ou quitter les lieux ?

Sans doute parce que je manque de la présence d’esprit, ou peut-être simplement du courage nécessaire.

Je sais des ami·e·s qui sortiraient de table, après une remontrance bien sentie, même au fond d’une province dépourvue de transports en commun… Quant à moi – je ne m’en vante pas ! – je suis d’abord tétanisé, puis écœuré, puis abattu. Puis j’espère – jusqu’à la fois suivante – que telle conjoncture des individu·e·s, de leur sottise et de leurs abus de boisson ne se reproduira pas.

Faut-il conclure que chez certaines personnes – des hommes surtout – engagées dans un parcours de vie militant, supposant un rejet affiché de pulsions archaïques et de leurs traductions idéologiques (sexisme, racisme, etc.), tension et souffrance émotionnelles sont si fortes qu’elles doivent être compensées par un système de « soupapes » fonctionnant par réappropriation-expulsion ?

C’est en tout cas le diagnostic (point très précis, j’en conviens) auquel je m’arrêterai concernant l’auteur de Cinq ans de métro, tant est frappante la symétrie entre les vertus de l’écrivain et les « faiblesses » intermittentes de l’homme.

J’ai dit plus haut que je [re]connais à l’individu Fred Alpi des qualités humaines.

J’ai en effet souvenir d’une soirée en tête-à-tête, prolongée fort avant dans la nuit et ponctuée de force tequilas, où il me parlait de certains aspects de ses activités – l’accompagnement de personnes handicapées ou en fin de vie – avec une sensibilité qui ne pouvait qu’entraîner la sympathie, voire l’admiration…

Et voici lectrices et lecteurs du présent billet fort embarrassé·e·s, je l’imagine ! Leur faut-il satisfaire une curiosité (fût-elle malsaine) en achetant Cinq ans de métro ou au contraire se tenir à l’écart d’un livre dont ils/elles ignoraient peut-être l’existence jusque-là ?

Qui sait si la reconnaissance de l’écrivain Alpi n’aiderait pas l’individu Fred à « conjurer ses démons » ?

Pourquoi ne pas envisager la chose comme une souscription du type de celle ouverte naguère à des milliers de petits acheteurs pour acquérir des terres sur le plateau du Larzac, et rendre par là leur expropriation plus difficile en vue de la construction d’installations militaires…

Au fond, s’il s’agit de sauver une âme, que sont dix euros… !

Comme dit Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « Ah !… Si c’est une œuvre ! »

Celles et ceux qui hésiteraient néanmoins devant la bonne action apprendront avec intérêt que Fred Alpi leur ménage un temps de réflexion, puisqu’il rédige dors et déjà la suite de Cinq ans de métro.

 Il se murmure que le titre en sera : Malaise voyageur.

Reconnaissons qu’il y a de quoi !

[1] Sur la notion de corporence, voir sur ce blogue le texte « Magasin ».

 

Post-scriptum

Une amie qui lit par-dessus mon épaule se et me demande s’il est bien prudent de ma part de révéler ainsi publiquement la complexité mentale d’un homme qui exerce (entre autres) la profession d’enseignant de kung-fu…

Question pertinente, mais je tiens que c’est un mauvais service à rendre aux costauds de leur laisser croire qu’ils peuvent impressionner plus faible qu’eux. D’ailleurs, ne sont-ce pas plutôt les combats incertains que l’on est tenté de fuir ?

 

Précisions sur la publicité

Après la publication du texte expliquant mon divorce avec Libertalia (avec N. Norrito, en fait, mais le résultat est le même) on m’a rapporté que des gens, y compris dans la mouvance militante, se sont étonnés, voire offusqués, que je « rende public » un différend qui leur paraît ressortir au domaine « privé ». Le billet ci-dessus pourrait susciter les mêmes réactions.

Dans l’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx parle de « rendre l’oppression réelle plus dure encore en y ajoutant la conscience de l’oppression, et rendre la honte plus honteuse encore, en la livrant à la publicité. » Dans une lettre à Ruge, écrite la même année (1843), il écrit : « Et si toute une nation avait réellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-même pour bondir. »

J’ai critiqué en maintes occasions ce que je considère comme une erreur d’analyse – et de psychanalyse – politiques, et une illusion contre-productive : la honte n’est pas un moteur de subversion, et encore moins de bouleversement révolutionnaire constructif.

Dans un tract rédigé en 2002 et précisément intitulé Ni honte ni F-Haine ! j’écrivais : « Ni la peur ni la honte ne sont des armes de résistance. Ce sont au contraire les moyens favoris des maîtres. C’est par la honte que les tortionnaires, les pères incestueux, les violeurs, imposent silence à leur victime et les persuadent qu’elles sont responsables des violences qu’elles subissent. »

Cependant, je retiens, influencé par les situationnistes qui en ont fait grand usage, l’utilité salubre de la publicité. De plus, je suis né à l’engagement révolutionnaire dans une époque où les « problèmes personnels », les rapports sociaux de sexe, « l’amour », les choix éducatifs, les pratiques érotiques et corporelles et la « santé » y compris mentale étaient heureusement et très pertinemment considérés comme des questions politiques, justiciables de débats publics, au même titre que les conseils ouvriers, la démocratie directe ou n’importe quoi d’autre.

Les questions que j’aborde plus haut, au prétexte d’une recension du livre de Fred Alpi montrent, je pense, que tout ce qui retourne au domaine « privé », au huis clos de la chambre à coucher, du couple ou de la table familiale favorise la confusion théorique, les postures et les doubles discours. Voire pire encore, quand il s’agit du huis clos du syndicat, de la bande ou du squat.

Qu’on se le dise !