À LA VIE À LA MORT. Crémation : une conquête passée dans les mœurs

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Je donne ici le troisième chapitre de mon livre À la vie à la mort, sous-titré « Maîtrise de la douleur et droit à la mort », publié en 1997 aux éditions Noêsis (épuisé mais disponible à La Galerie de la Sorbonne, librairie parisienne).

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Ainsi une rêverie au coin du feu, quand la flamme tord les branches si grêles du bouleau, suffit à évoquer le volcan et le bûcher. Un fétu qui s’envole dans la fumée suffit à nous pousser à notre destin !

Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1949.

 

 

Pour un être humain, le souci de maîtriser sa mort peut se traduire par le choix du moment, qu’il s’agisse du suicide ou de l’euthanasie, mais aussi par des dispositions concernant le devenir de son corps après le décès. Or, il n’y a qu’un peu plus de cent ans qu’un citoyen français est libre de choisir le genre de ses funérailles : inhumation ou crémation, cérémonie civile ou religieuse. L’acquisition de ce droit marquait un recul du contrôle des prêtres sur la vie quotidienne et donnait, avec seize ans d’avance, un avant-goût de séparation entre l’Église et l’État. Les débats parlementaires et les polémiques que suscita l’événement ne sont pas sans rappeler ceux que nous avons étudiés à propos du suicide.

Admise par le Vatican depuis une trentaine d’années, la crémation des cadavres ne choque plus que des psychanalystes, mais le public, qui l’adopte de plus en plus volontiers, ignore tout de son histoire, que je me propose de retracer ici.

Le 20 octobre 1880, le journal Le XIXe Siècle, que dirige l’écrivain Edmond About, publie un article de M. Georges Salomon, ingénieur des mines. C’est un manifeste « crématiste ».

« Si nous ne voulons pas que nos cadavres soient plongés dans une fosse froide et humide pour s’y transformer lentement en une masse infecte d’où s’échappent des êtres miasmiques [sic], des liquides et des gaz qui ne peuvent que nuire aux vivants ; si nous préférons les envelopper d’une nappe brillante de feu qui, en les réchauffant, les réduise promptement en quelques poignées de cendre blanche pour ceux qui restent et en une légère fumée qui monte vers le ciel, nous voulons en avoir la liberté.

Cette liberté peut d’autant mieux nous être octroyée que l’incinération des corps ne blesse en rien la religion, la morale et le sentiment.

La religion en effet ne subit aucune atteinte ; rien n’est modifié dans le cérémonial des funérailles ; le prêtre, le pasteur, le rabbin peut aussi bien bénir le cadavre au bord de l’appareil crématoire qu’au bord de la fosse béante et l’idée de la résurrection subsiste tout entière, la puissance divine étant infinie.

La morale et le sentiment ne sont pas plus atteints : l’appareil dissimulé par une sorte de sarcophage antique est placé dans un temple funéraire ; on n’entend aucun bruit, on ne voit ni feu ni fumée, rien ne trahit, pour ceux qui accompagnent le corps, la marche de l’opération. Le culte ardent que l’on porte aux morts, dans notre pays, ne serait nullement altéré ; ne peut-on pas aussi bien prier tout près des cendres chéries déposées dans une urne cinéraire que sur la froide tombe ? »

 

Après être revenu sur les dangers des miasmes émanant des cimetières, l’auteur souligne le gain de place que permet la crémation, pour conclure :

« Nous terminerons là, en conviant les partisans de la crémation à nous adresser leurs adhésions au bureau du journal, à l’effet de fonder une société ayant pour but d’ériger un crématoire à Paris, après avoir obtenu des Chambres, par la pression de l’opinion publique, la liberté de la crémation. »

Aidé du maire du VIIIe arrondissement de Paris, Kœschlin-Schwartz, et d’une douzaine d’autres notables (médecins, députés, hauts fonctionnaires), qui se sont tous rendus à Turin au cours de l’année 80, pour y assister à des expériences d’incinérations, menées à l’occasion d’un congrès d’hygiène, Salomon crée, en novembre, la Société pour la propagation de la crémation[1].

La nouvelle organisation compte, au bout d’un an, plus de 400 adhérents, dont nombre de célébrités : Léon Gambetta, Alfred Nobel (qui réside alors à Paris), Casimir Périer, Marcelin Berthelot, etc.

En attendant le changement législatif que les crématistes réclament, la Société organise, pour ses adhérents fortunés[2], le transport des corps en Italie, où l’incinération des cadavres est licite. Lire la suite

Violence et sabotage : pendant les « affaires », le débat continue (2009)

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La proposition de débattre de ces questions avait été faite à l’intérieur du comité de Paris de sabotage de l’antiterrorisme, réuni après les arrestations du 11 novembre 2008.

Le texte ci-dessous a été mis à disposition lors de la réunion publique tenue le 10 janvier 2009, à Montreuil, par ledit comité sous le titre Pages arrachées à un carnet de notes… Il a été repris dans la revue Ni patrie ni frontières (n° 27-28-29, octobre 2009).

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Ça n’est pas parce que les journalistes du Figaro magazine se donnent des frissons avec la question de la violence révolutionnaire (rendez-vous compte ma bonne dame : ils refusent le meurtre pour des raisons tactiques ! Et s’ils changeaient de tactique ?…) que nous devons nous priver de la reposer.

Ça n’est pas parce que des révolutionnaires sont en prison que nous devons geler les débats sur la révolution (on n’en parlerait jamais !).

Ça n’est pas parce qu’Onfray-mieux-d’se-taire donne des leçons de sabotage entre deux crachats que nous pouvons faire l’économie de la question.

Donc, symboliquement, quelques idées jetées sur le papier, pour alimenter les débats amorcés ou à venir.

 

…La violence n’est pas d’abord une « catégorie morale », mais un rapport social. Violence, l’exploitation du travail ; violence la domination d’une classe, d’un genre, d’une classe d’âge. Violence, la hiérarchie. Violence, les institutions : État, armée, école, famille, couple…

Non, ces institutions ne sont pas équivalentes dans leur fonctionnement. Le contraire d’une institution ? Une association, amoureuse ou/et insurrectionnelle, à deux ou à deux cent mille.

Pour ce qui me concerne, je suis venu à l’anarchisme par l’objection de conscience et la non-violence. Affaire de genre, de goût, et de rencontres (Louis Lecoin, May Picqueray). Mes goûts n’ont pas changé, mais je n’ai jamais exclu de me servir d’un fusil. À condition de choisir mes cibles.

Cela dit, lorsque j’entends des camarades férocement radicaux promettre d’égorger tous les flics, je m’interroge. Non pas sur l’avancement du projet (ils n’ont jamais égorgé personne, ça se saurait !), mais sur sa « faisabilité », comme on dit en novlangue.

À la louche, on compte 100 000 gendarmes et 145 000 policiers (les premiers seront bientôt rattachés à l’Intérieur ; je vous fais grâce, pour cette fois, des 260 000 militaires d’active). Flics et gendarmes font 245 000 individus. Comptons, en moyenne, 5 litres de sang par individu. Cela donne un million deux cents vingt-cinq mille litres de sang. Sacré boudin, tout de même ! Qui peut envisager pareil bain de sang sans vomir son quatre heures ? Je ne vois que des végétariens machiavéliques pour y penser sérieusement.

Le plus simple serait de ne pas envisager, ou même de ne pas approuver abstraitement, même après cinq bières, quelque chose que l’on se sait incapable de faire, que l’on serait même incapable de regarder faire par quelqu’un d’autre. Ça commence dès la première tête à faire sauter, la première gorge à trancher.

(Je tiens ceux qui objecteront que certaines blessures pas balle saignent très peu, ou que l’on peut étrangler proprement, pour des pinailleurs jésuites.)

Le plus difficile sera de reconvertir les membres des forces de l’ordre survivants et qui n’auront pas fui à Monaco. Je ne plaisante pas. C’est, dès maintenant, un problème politique à envisager autrement que par des rodomontades de gamins. Accessoirement, le fait de promettre l’égorgement à l’ennemi n’est pas la perspective la plus à même d’encourager désertions et retournements de vestes, lesquels nous permettront d’épargner une énergie et un temps précieux…

Sabotage : ça n’est pas la cible qui doit être légitime, mais l’acte.

S’il suffisait que la cible présente les caractères d’une « légitimité » sociale, bâtiment officiel, véhicule de police, personnel d’État (ministre, flic, magistrat, huissier, concierge, chauffeur), banque, entreprises commerciales diverses, on pourrait, ou plutôt on {devrait} en tous lieux et en toute saison mitrailler les façades des mairies, incendier les supermarchés, et planter un couteau entre les omoplates de la contractuelle (voir plus haut). Même en Corse, région la plus avancée dans cette voie, de telles pratiques ne s’observent qu’à une fréquence réduite, quasi paresseuse, et sur un mode presque aimable.

La légitimité d’une action politique ne se comprend pas en soi, sans un calcul d’opportunité et de lisibilité (rappel : en français, opportunité ne signifie pas « occasion », mais caractère de ce qui est opportun). Autrement dit ici : est-ce le bon moment ?

Pour qu’un sabotage soit considéré comme réussi, il ne suffit pas que le train s’arrête (c’est un exemple), mais que le plus grand nombre de gens concernés (ceux auxquels on s’adresse ; voir ci-dessous) puisse comprendre pourquoi on a voulu l’arrêter. Idéalement : sans communiqué développant une longue analyse politique qu’aucun média bourgeois ne reproduira.

Se garder de l’idée selon laquelle Alors là vraiment si y comprennent pas un truc pareil ! c’est qu’y sont vraiment trop cons pour qu’on leur cause, qui n’est pas un raisonnement mais une facilité.

On n’envoie pas de signaux à l’ennemi (l’État, la police), avec lesquels on ne mène pas un combat singulier, mais que l’on trouve sur notre route parce qu’ils sont les instruments de l’ennemi dans la lutte des classes.

On ne se contente pas d’envoyer des signaux aux « ami(e)s », autres militants radicaux qui partagent plus ou moins nos positions et connaissent les codes de notre discours.

En effet, nous ne parlons pas la même langue et n’utilisons pas les mêmes mots que tout le monde ; ça n’est pas « mal », il est juste bon de s’en souvenir si nous voulons être compris au-delà de notre aire linguistique/politique.

Mais alors, à qui nous adressons-nous ? C’est une excellente question, qu’il faut {toujours} se poser au moment d’élaborer un discours et de préméditer un acte.

Non, ça ne veut pas dire que la réponse soit simple, ou toujours la même…

La vasectomie, ou stérilisation masculine (1978)

Ce texte a été publié dans Le Réfractaire (n° 39, mai 1978).

« Social, pacifiste, libertaire », tel se voulait le journal de l’Association des amis de Louis Lecoin (militant anarchiste qui arracha, en juillet 1963, par ses longues grèves de la faim, le statut d’objecteur de conscience).

Portrait de MayLe journal, dont le premier numéro paraît le 1er avril 1974, et le dernier en avril 1983 (n° 82), est réalisé par May Picqueray, indomptable camarade, infatiguable soutien des objecteurs de conscience, irremplaçable amie, décédée en 1983 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Le livre Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, où ce texte a été reproduit, lui est dédié.

Sur la vie et l’action militante de May, on peut consulter ses Mémoires (May la réfractaire, 85 ans d’anarchie, Atelier Marcel Julliand ; réédition Traffic[1], 1992) et le film de Bernard Baissat « Écoutez May Picqueray » (dont est tirée la photo ci-dessus).

Avertissement

Si nous parlons ici de vasectomie et non de la stérilisation féminine, ce n’est pas que nous y soyons opposés par principe. Mais il est temps que les hommes se sentent un peu concernés par la pratique de la contraception. La stérilisation féminine est une opération plus longue, plus coûteuse et surtout plus délicate que la vasectomie (encore que cela dépende des techniques employées). Les mecs se plaignent à juste titre de la misère des moyens de contraception dont ils disposent. Voilà une réponse possible pour eux qui, précisons-le tout de suite, ne prétend pas se substituer à la contraception des femmes. Il s’agit simplement de rattraper un retard de liberté et de responsabilité.

Comment ça se passe ?

On commence par raser les poils des testicules, ensuite une piqûre anesthésiante, puis le médecin pratique une petite incision sur la partie droite, par exemple, du scrotum. Il dégage ainsi le canal déférent droit (c’est par les canaux déférents que les spermatozoïdes quittent les testicules). Il coupe le canal et en prélève un ou deux centimètres. Chaque extrémité est ensuite repliée et ligaturée. Certains médecins pratiquent, à titre de sécurité supplémentaire, une électro-coagulation au niveau de la ligature. La peau est ensuite remise en place et recouverte d’un pansement. Il est procédé de la même façon pour l’autre côté du scrotum : anesthésie, incision, section du canal, ligature. Les méthodes peuvent différer sur des détails. Le tout a duré au maximum une demi-heure. Pas de douleurs insurmontables. Le patient peut se relever immédiatement, ou après un court repos s’il le désire, et s’en aller.

Il est recommandé d’attendre quelques jours avant de faire l’amour, afin que la cicatrisation soit complète. Passé ce délai, les cicatrices sont pratiquement invisibles. La seule précaution à prendre concerne en fait la présence de spermatozoïdes « attardés » dans les canaux déférents. Un délai d’environ deux mois peut être nécessaire pour que les canaux soient purgés définitivement. De toute façon, il suffit de pratiquer à ce moment-là un examen de sperme et d’utiliser une autre méthode contraceptive en attendant.

Après une vasectomie, la production des spermatozoïdes continue, bien qu’au ralenti. Ils sont détruits dans un processus appelé spermatophagie. Ce processus est naturel et existe aussi chez les hommes non vasectomisés ; il sert à éliminer les vieux spermatozoïdes qui n’ont pas été expulsés par éjaculation. Après vasectomie, le processus devient simplement plus intensif.

 Le plaisir ?

La principale résistance des hommes à la vasectomie vient de ce qu’ils l’assimilent à une castration. Cette crainte qui relève du fantasme de castration n’est pas l’effet d’un simple défaut d’information. Néanmoins on peut déjà la combattre en rappelant que les canaux déférents, seuls concernés par l’intervention, ne servent qu’à véhiculer le sperme et ne jouent aucun rôle dans l’érection. D’autre part, il est très important de faire la distinction entre le sperme et les spermatozoïdes.

Après une vasectomie, l’éjaculation ne subit aucun changement ; simplement le sperme, dont la quantité reste pratiquement la même, ne contient plus aucun spermatozoïde (il conserve le même aspect, la même couleur). Il est donc clair que la capacité de plaisir de l’homme est parfaitement intacte.

La réversibilité

Rares sont les hommes vasectomisés (il paraît qu’aux États-Unis ça augmente) qui désirent revenir en arrière[2]. Il s’agit plutôt pour les non-vasectomisés de trouver un argument qui exprime leur résistance à l’opération. Le problème existe cependant. L’opération inverse de la vasectomie, qui consiste à remettre les deux extrémités de chaque canal bord à bord, est dans l’état actuel des techniques, assez hasardeuse. Il semble que même lorsque le passage du sperme est correctement rétabli, son pouvoir fécondant ne soit plus suffisant dans tous les cas. Les taux de réversibilité varient suivant les statistiques entre 40 et 90%. Dans les prochaines années, le progrès des techniques (alléluia !) opératoires permettra de plus en plus d’assurer cette réversibilité. D’autre part, les hommes qui souhaitent pouvoir procréer un jour, bien que stériles, ont la possibilité de déposer leur sperme dans une “banque du sperme” où la congélation dans l’azote liquide permet la conservation des spermatozoïdes pendant dix ans environ.

Beaucoup de médecins exigent des candidats un âge minimum et une expérience de la paternité pour accepter d’effectuer l’opération. Arguant d’éventuelles futures difficultés psychologiques, ils projettent en fait leur propre vision de la sexualité et de la vie. On en voit réclamer deux enfants dont un garçon. Qu’on puisse se contenter d’un enfant, même si par hasard c’est une fille, ou pire encore qu’on refuse de faire des gosses, leur paraît relever de la pathologie. Et au nom de la bonne vieille confusion sexualité-procréation, ils usent de leur pouvoir médical et refusent d’opérer.

 La loi et la lutte

 La loi française assimile la vasectomie à la castration. Les articles 309 et 310 du code pénal prévoient pour le médecin ou quiconque accepte de faire une vasectomie des peines de 2 à 5 ans de prison pour « blessures, violences et voies de fait », et la réclusion « lorsque les violences auront été suivies de mutilation, amputation ou infirmité permanente ». Néanmoins, des médecins pratiquent aujourd’hui des vasectomies en milieu hospitalier. Comme dans le cas de la stérilisation féminine, la loi ne peut empêcher totalement certains médecins d’accéder aux désirs de leurs client(e)s. Dans de nombreux pays voisins de la France, la vasectomie est libre : Angleterre, Suisse, également en Hollande. Aux États-Unis, les vasectomisés se comptent par millions. En Inde, elle est utilisée massivement à tel point que la frontière entre campagne d’incitation (avec prime en riz et transistors) et politique de contrainte est difficile à discerner. Il va de soi que se battre pour la liberté et la gratuité de la vasectomie, c’est aussi condamner toute pratique autoritaire ou carrément fasciste comme les stérilisations d’Indiennes au Brésil.

Au début du siècle, beaucoup de militants anarchistes utilisaient la vasectomie à la fois comme moyen de contraception et comme façon d’afficher leur refus de la société bourgeoise, grosse consommatrice de chair à canon. En 1937 à Bordeaux, eut lieu un retentissant procès où pratiquants et bénéficiaires de la vasectomie eurent à répondre de leurs activités antinationales. Les condamnations furent lourdes ; l’un des accusés, le Dr Bartosek fut emprisonné.

Récemment, plusieurs initiatives, hélas avortées, ont tout de même permis de poser dans la presse le problème de la vasectomie. La Fédération anarchiste avait lancé un manifeste, plusieurs journaux (Libé, Gueule ouverte, Charlie, F Magasine, Sexpol) ont publié des dossiers. La véritable campagne reste à mener, en évitant de tomber dans le panneau d’une action revendicative comme celle du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception] qui s’est trouvé désarmé alors même que la loi sur l’avortement est insuffisante et inappliquée. La lutte pour la stérilisation, libre et remboursée par la sécurité sociale pour toute personne qui en fait la demande, s’inscrit évidemment dans la lutte révolutionnaire globale. L’obtention d’une loi est certes un but, mais un but secondaire par rapport au moyen qu’est la lutte.

On en parle

Comme nous le disions plus haut, la vasectomie n’est plus un sujet tabou, au moins dans les journaux. Le conseil de l’ordre des médecins s’en inquiète et prépare avec les ministres de la Santé et de la Justice une législation plus rigoureuse. Le professeur Lortat Jacob [Président du Conseil national de l’Ordre des médecins, il avait pris position conre la libéralisation de l’avortement] dont on avait déjà apprécié les « qualités intellectuelles » dans le débat sur l’avortement a révélé que trois médecins bordelais (quarante ans après Bartosek) ont été sanctionnés en 1977 (lesquels ne se sont pas fatigués pour faire parler d’eux). De leur côté, des médecins « libéraux » s’apprêtent à publier une enquête sur la stérilisation volontaire. Bref, ça s’agite ; on en reparlera.

En attendant, et souvent avec de louables intentions, la vasectomie est présentée comme une panacée merveilleuse. Maryse Wolinski affirme dans Charlie : « Une chose est sûre : la stérilisation volontaire augmente les capacités d’orgasme. Ce sont des stérilisés eux-mêmes qui l’ont affirmé à des instituts de sondage. » Ne rêvons pas Maryse ! La vasectomie n’est pas en soi une libération ; j’ai vu de braves pères de famille, bons Français, se faire opérer certes clandestinement mais sans être libérés pour autant. La vasectomie n’est pas non plus la partie de plaisir qu’on décrit. C’est très supportable mais il est faux de dire qu’on ne sent rien (je l’avais moi-même écrit imprudemment dans le Catalogue des Ressources [3], sur la foi de mes lectures) et que ça dure dix minutes. Il est inutile et dangereux de mentir soit par ignorance, soit volontairement sous prétexte de présenter la vasectomie sous un jour favorable. Et puis moi, vasectomisé, ça me ferait suer que la vasectomie devienne le signe obligé d’une nouvelle virilité, moderne et libérée.

[Suivaient une bibliographie et des adresses, aujourd’hui obsolètes.]

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Ajout de 2001 dans Pièces à conviction

L’article du Réfractaire, dont je publiai des versions plus ou moins abrégées dans Le Catalogue des ressources (vol. III, 1977), la revue Alternatives (quatrième trimestre 1978 ; numéro spécial « Ressources », nouvelle mouture du Catalogue déjà cité, dont j’ai rédigé les chapitres « psychiatrie », « Q », et « santé ») et dans le mensuel écologiste Le Sauvage (n° 62, février 1979) indiquant l’adresse du Réfractaire et l’existence d’un comité « Contact Information Vasectomie » me valurent de recevoir, jusqu’à la fin 1981, 89 demandes de renseignements émanant d’hommes, 9 venant de femmes, et 4 rédigées par des couples. J’orientais mes correspondant(e)s, selon leur situation de famille, soit sur les CECOS soit sur des médecins acceptant de pratiquer la vasectomie clandestinement, soit encore sur des adresses étrangères, d’ailleurs publiées à l’époque dans la presse « contestataire ». J’ignore combien ont été au bout de leur démarche.

Opéré moi-même en novembre 1977 dans une clinique de la région parisienne[4], je reçus avec intérêt et une certaine émotion une lettre de Camille Malan, camarade âgé de 83 ans, lecteur du Réfractaire, jadis opéré par le Dr Norbert Bartosek. Il m’écrivait : « J’étais boulanger à La Rochelle Pallice, et le lendemain matin, j’ai été livrer mon pain comme d’habitude. […] Un hasard de circonstance malheureuse a mis fin momentanément à l’activité si précieuse de Nono (comme nous l’appelions dans l’intimité). Un de nos camarades s’est fait opérer sans en prévenir sa femme, sachant qu’elle ne serait pas consentante. Il lui arrivait quelquefois d’avoir des crises d’épilepsie, et cela Nono ne le savait pas. De retour chez lui, ce camarade a eu une crise presque aussitôt. En déboutonnant le pantalon, comme elle en avait l’habitude dans ces moments, sa femme a aperçu les pansements, et a fait venir le docteur, lui disant qu’on avait mutilé son mari, et c’est ce docteur qui a fait venir la police. Nono a été mis en prison aussitôt […]. Nous avons tous témoigné en sa faveur en disant que nous n’étions pas mutilés et que nous pouvions en apporter la preuve ; qu’il n’y avait rien de changé sur notre santé, notre activité, et nos aptitudes conjugales ; il n’y avait que la semence qui était négative. Et, un peu plus tard, Norbert a été libéré ; il était Tchécoslovaque, et il n’est pas resté très longtemps en France ensuite ; la guerre de 1939 est arrivée et nous l’avons perdu de vue [dans un lapsus hélas trop compréhensible, mon correspondant écrivait “perdu de vie”]. À Bordeaux, il opérait dans l’appartement d’un de nos amis [Prévotel] qui était postier, et l’administration des postes l’a obligé à donner sa démission à la suite de cette affaire […]. »

À ma demande, Camille Malan me donnait d’autres précisions dans une lettre ultérieure, en déplorant avoir perdu toutes ses archives personnelles lors de l’occupation de La Pallice par les troupes allemandes, en avril 1942 : « Ma maison […] était la plaque tournante pour recevoir ceux qui étaient convoqués. Un camarade, employé des Ponts et Chaussées, venaient les prendre, et les emmenaient, à tour de rôle, chez un autre camarade de La Rochelle, où Norbert opérait. Bien que je connaissais [sic] ce camarade, je ne savais pas que ça se passait chez lui, car il était bien entendu entre nous que nous ne poserions pas de questions […]. Il en est venu de Belgique, d’Algérie, et un petit peu de tous les coins de France. »

En novembre 2000, l’Assemblée nationale a adopté un texte de loi autorisant enfin la stérilisation féminine et masculine sous certaines conditions (opération pratiquée dans un établissement de santé, après consultation d’un médecin et délai obligatoire de deux mois).

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[1] Dans une préface à cette réédition, le journaliste Bernard Thomas [aujourd’hui décédé] croit pouvoir écrire que May Picqueray m’avait fait venir à son chevet, peu avant sa mort, pour s’entretenir avec moi d’un éventuel suicide. C’est rabaisser à peu de choses — une « consultation spécialisée » —, et à partir d’un ragot non vérifié, les visites que je fis à une femme à laquelle m’attachait depuis quinze ans une tendre estime.

[2] Le chirurgien qui avait accédé à ma propre demande justifia cependant sa décision, prise quelques années plus tard, de ne plus pratiquer de vasectomies, par le nombre croissant d’hommes lui réclamant l’opération inverse.

[3] Sorte d’annuaire de la France marginale, contestataire et « alternative » au volume III duquel j’ai collaboré en tant que pigiste, pour les chapitres « sexualité », « contraception » et « enfance » ; publié en 1977 par les librairies parisiennes Alternative et Parallèles.

[4] Dussé-je encourir le reproche de livrer ici par bribes les Mémoires que j’ai promis de ne pas écrire, je ne peux ignorer la question que tout lecteur, et plus encore toute lectrice se posera inévitablement à la lecture de ces lignes et à l’évocation d’une stérilisation volontaire pratiquée à vingt-quatre ans : « L’ai-je regretté depuis ? » Des motifs de ma décision, je n’en récuse aucun, mais certes je ne mesurais qu’imparfaitement à quel point le désir d’enfanter est inséparable chez la plupart des femmes de l’imaginaire amoureux. Sans doute, si je m’étais borné à une contraception rigoureuse et au refus des tendres propositions qui m’étaient faites, j’eusse été disposé dans mon âge mûr à admettre cette folie, pour l’amour d’une femme. Que l’on m’entende : si je n’objecte rien à élever l’enfant d’un autre, la reproduction me paraît, surtout pour un homme, une préoccupation dérisoire. Quant à l’adoption, on sait qu’elle suscite un délire d’investigation et de contrôle, épargnée aux enfantements de hasard. L’intérêt pour les enfants éveille le soupçon, tandis que les hormones sexuelles sont supposées ne pas mentir. Maréchalisme repopulateur.