Revoici le joli moi de May…

Les éditions Libertalia ont pris l’heureuse initiative de rééditer les mémoires de May Picqueray, militante anarchiste à la longue vie pleine d’aventures et de rencontres.

Cette réédition est hélas paresseuse. Le texte aurait mérité une relecture critique et un appareil de notes.

Et surtout, pourquoi Diable rééditer l’inutile préface de Bernard Thomas?

Celle-ci me touche tout particulièrement. En effet, si je ne peux songer à May sans émotion, j’ai pleuré en lisant ce texte pour la première fois. L’imbécile journaliste a fabriqué une fausse nouvelle en bricolant deux éléments réels: je suis coauteur du livre Suicide, mode d’emploi; j’ai été voir May à l’hôpital. Mais comment résister à un «scoop»? Comment ne pas feindre d’en savoir plus que les autres, quand on travaille au Canard Enchaîné? Bernard Thomas est mort en 2012: son texte méritait d’être oublié avec lui. Je n’ajouterai rien sur l’attitude des éditeurs à mon égard. Nous avons été amis, nous ne le sommes plus: pourquoi s’embarrasser de délicatesse ou se soucier de la vérité des faits?

Je donne ci-dessous le passage concernant les affabulations de Bernard Thomas dans mon livre Le Droit à la mort:

Dans une préface à la réédition[1] des mémoires de May Picqueray, infatigable militante anarchiste décédée en 1983 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, Bernard Thomas écrit: «À l’hôpital Cochin, la hantise la prit d’être menée par la maladie à quelque déchéance. […] Elle fit venir à son chevet l’un des auteurs de Suicide, mode d’emploi, et s’entretint longuement, à plusieurs reprises, avec lui. Elle voulait avoir une porte de sortie pour s’en aller la tête haute». Diable, me voilà découvert! On m’aura vu à l’hôpital Cochin. C’est qu’en effet je m’y suis rendu à plusieurs reprises, pour avoir avec la malade d’aussi longues conversations que ses forces le permettaient. Mais n’en déplaise à l’imbécile informateur de M. Thomas, May n’a pas eu à me « faire venir à son chevet » et je n’y suis pas accouru en tant que « l’un des auteurs de [SME]» (et pourquoi pas avec ma petite mallette d’euthanasiste?), mais comme un ami, parce que j’éprouvais pour cette femme estime et tendresse, depuis que je l’avais rencontrée une quinzaine d’années plus tôt. J’ajoute, pour donner à M. Thomas et à mes lecteurs une idée de la complexité de la vie en général, et des rapports entre la vérité des faits et celle des sentiments en particulier, que j’eusse fait n’importe quoi pour abréger les souffrances de May, pour peu qu’elle me l’eût demandé. Il n’en fut pas question[2].»

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[1] May la réfractaire, 85 ans d’anarchie, Traffic, 1992.

[2] Il n’en fut pas question entre nous. B. Thomas croit pouvoir écrire dans la suite de sa préface: «Les secours pour l’aider à franchir le pas furent inutiles». Le seul intérêt de cette «information» est de laisser entendre que nos prétendus préparatifs communs n’eurent pas de suite… Je m’en tiendrai là, n’ayant pas été mandaté pour faire des révélations sur un épisode dont seule ma mise en cause par M. Thomas m’amène à parler ici. Je profite de l’occasion pour certifier n’être pour rien dans la mort, en avril 1988, d’un autre militant révolutionnaire, l’historien Daniel Guérin, que j’ai pourtant visité dans la clinique de Suresnes où il agonisait, et avec lequel je m’étais – il est vrai – souvent entretenu du droit à une mort digne.

Cette photo a été prise par Philippe Mermin, probablement en 1979, juste après la parution de la première édition des mémoires de May à l’Atelier Marcel Jullian.

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie («Le Pied à terre», excellente librairie, 9, rue Custine 75018 Paris).

Nota. Outre des considérations hors sujet (la préface de Thomas est devenue une postface [oui, et donc…?]; je ne suis pas nommé [mais tous mes lecteurs savent que c’est moi, et ça changerait quoi s’il s’agissait de mon coauteur Le Bonniec?]), l’éditeur Libertalia me fait remarquer que je n’ai pas mentionné le prix modique du livre (10 €), de nature à le mettre à portée d’un large public. Voilà qui est fait.

«On sait de toutes façons, m’écrit mon correspondant, que tout ce qui sera publié par Libertalia sera soumis à ta critique, c’est dans l’ordre des choses.» On ne saurait mieux dire! N’était que je me suis précisément abstenu de donner mon point de vue, comme j’en aurais eu le droit comme n’importe qui, sur les publications Libertalia. C’est bien parce Libertalia republie aujourd’hui un texte qui me met en cause que je réagis.

Oubli. J’avais prévu d’indiquer le lien vers la notice de May dans le dictionnaire Maitron du mouvement ouvrier.