Quand ce sont les grands éditeurs qui font des «tracts» ~ …et retour de Ludivine Bantigny

Étrange époque où ce sont les éditeurs comme Gallimard – ils ont mis la main les premiers sur le nom de collection «Tracts» – ou Le Seuil – qui suit avec la collection «Libelle» (c’est moins bon…) qui éditent des tracts.

Sans doute est-ce le signe qu’il ne se trouve plus personne pour rédiger de véritables tracts, recto verso maximum, en général, et aller les distribuer dans une manifestation en risquant de de prendre un pain dans la gueule… À moins que ce soit les occasions de distribuer qui se fassent rares… Ou bien les deux.

Bref, Gallimard et Le Seuil (il en existe peut-être d’autres, je n’ai pas cherché) éditent des «tracts d’intervention».

La première différence entre ces «tracts» et la feuille que l’on désignait jusqu’ici par ce vocable est que les «tracts» Gallimard sont vendus, au lieu d’être donnés. On insiste sur le fait qu’ils «ne coûtent pas cher». Ils ne coûtent pas cher parce qu’ils sont peu épais. Il est exact cependant que d’après un sondage (très) rapide, il ne semble pas qu’ils soient vendus –relativement – plus chers, ce qui est assez fréquent dans de petits formats.

La seconde différence est que ces «tracts» sont vendus non dans la rue, entre deux stands de merguez, mais dans des librairies. Je suis un ami des libraires, dont je me réjouis du succès qu’ils connaissent depuis quelques mois et auxquel·les je souhaite longue vie, mais je sais que tout le monde ne fréquente pas les librairies. Distribuer un tract dans un rassemblement (ou y installer un stand de librairie, comme sait si bien le faire Libertalia) n’a rien à voir avec le fait de confier à un diffuseur quelques milliers de livres.

Par ailleurs, il faut noter que ces grands éditeurs viennent là marauder sur les terres de tout petits éditeurs militants, qui font le choix de prix très bas et d’une diffusion souvent mixte – réseau militant et quelques librairies classiques, mais sympathisantes – ou strictement militante.

Il n’y a rien de bien étonnant à voir un secteur de la production capitaliste prendre acte de la désuétude d’une pratique militante et, parallèlement, de la multiplication et du succès relatif de microstructures militantes pour tenter d’occuper le segment de marché concerné.

Mais avons-nous de quoi nous en réjouir ? Voilà de quoi je doute fort.

Les éditeurs s’adressent aux auteurs et aux autrices connues : il faut qu’il ou elle ait la notoriété nécessaire pour vendre, au sens strict, son opuscule. Attendez-vous donc à voir Badiou, Bantigny et Lordon s’autorésumer, se faire tout petits pour qu’on les voit mieux…

J’ai lu, sur la recommandation de deux camarades, et je dois le dire avec un certain plaisir, L’ensauvagement du capital de Ludivine Bantigny. Il ne manque pas une indignation nourrie d’exemples tiers-mondistes (ah ce que coûtent aux petits enfants de là-bas nos magnifiques smartphones !), pas une nostalgie adroitement placée (le facteur qui considérait les gens de son village comme des «usagers» : le croirez-vous ? le père de l’autrice était facteur), pas un rappel historique (Catalogne 36, Rojava aujourd’hui), pas une référence pas tout fait encore décolorée par l’usage (William Morris)…

Ah si, tout de même, Bantigny nous parle beaucoup de son étonnement douloureux devant le cynisme des partisans du monde actuel auxquels le spectacle l’oppose régulièrement dans des émissions de radio ou de télévision. Ces gens-là n’écoutent pas ce qu’on leur dit ; ils n’ont que mépris pour les pauvres… Brave Ludivine, toujours sur le front.

Et puis ? Que nous dit ce «tract» ?

Le message est contenu dans le titre : L’ensauvagement du capital.

Voilà.

Contrairement à ce qu’un sinistre quelconque a prétendu, ça n’est pas nous (les petits, les sans-grade) qui sommes de plus en plus sauvages, c’est le système qui le dit qui y est !

Bien, bien, bien.

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie.