Camillo Berneri contre le fascisme ~ Entretien avec Miguel Chueca

Interrogé par l’Université populaire de Toulouse sur son édition d’un recueil de textes de Camillo Berneri Contre le fascisme, Miguel Chueca revient à la fois sur le parcours personnel et politique de l’auteur, militant et intellectuel anarchiste, et sur l’histoire de l’Italie des années 1920 et 1930.

Quand on lit le texte « Mussolini, un grand acteur. Psychologie d’un dictateur », on est surpris par la place qu’occupe la psychologie dans la description du dictateur et de son ascension : «Mussolini est-il un grand homme politique… oui… mais pour être un grand homme politique, il n’est nécessaire que d’être un grand acteur[1] .» Même si, tout au long de ce texte, Berneri n’évacue pas les questions politiques, tracer un fil conducteur entre l’homme politique devenu dictateur à un acteur de grande envergure, laisse perplexe. Ce choix d’aborder Mussolini prioritairement sous l’angle de la psychologie (l’acteur) va conduire Berneri, dans bien des articles suivants (nous y reviendrons), à examiner le peuple, la classe ouvrière, ses combats, ses défaites sous ce même angle psychologique. Comment expliquer ce choix?

On ne peut être surpris par «la place qu’occupe la psychologie dans la description du dictateur» dans une étude dont le sous-titre est «psychologie d’un dictateur». On ne peut pas dire que Berneri n’annonce pas la couleur : il annonce une «psychologie du dictateur» et c’est de cela qu’il s’occupe ensuite. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise, il me semble.

Cela dit, si je comprends bien le sens de vos réserves, ce qui vous gêne est précisément le fait qu’il s’intéresse à la psychologie du dictateur. La première chose que je peux vous dire, c’est que Berneri s’est très tôt intéressé aux études psychologiques et psychanalytiques et qu’il a choisi d’aborder le «cas» Mussolini d’abord sous cet aspect, parce que ce «cas» est particulièrement intéressant – et déconcertant – du point de vue humain: voir un militant expérimenté, membre actif depuis des années du Parti socialiste italien, qui plus est, chef de l’une de ses factions les plus «révolutionnaires», le voir quitter ce parti auquel il avait tout donné pendant des années pour se mettre à la tête d’un mouvement qui allait être son ennemi acharné, pour le réprimer brutalement ainsi que toutes les autres organisations politiques et syndicales de la « famille » socialiste, cela est terriblement intéressant pour qui veut se pencher sur les mystères de la psyché humaine. S’intéresser au fascisme en tant que création politique et historique n’empêche pas de se poser des questions de cet ordre, surtout quand on se réclame de la pensée anarchiste, aussi sensible à l’individu qu’à la «masse».

Par ailleurs, je comprends mal également votre perplexité devant le fait de «tracer un fil conducteur entre l’homme politique devenu dictateur et un acteur de grande envergure». En insistant, après d’autres analystes, sur la nature de l’activité politique en général et sur l’histrionisme des hommes politiques – de Mussolini en particulier –, Berneri met très bien l’accent, il me semble, sur l’absence totale de véritables convictions chez le Duce, sur le fait qu’il était une sorte de Fregoli, de «personnage en quête d’auteur», capable d’assumer à peu près tous les rôles les uns après les autres, sans aucun souci de cohérence : anti-impérialiste jugé et condamné pour les émeutes de 1911 à Forli contre la guerre de Libye, puis, des années plus tard, favorable à l’Empire fasciste et à la guerre d’Éthiopie ; férocement antisocialiste après avoir adhéré longtemps au PSI ; écrivant en 1919 «personne ne veut être gouverné par un semblable qui s’érige en messie, en tsar et en Père éternel… Nous voulons être gouvernés par la liberté universelle, non par la volonté d’un groupe ou d’un homme[2]», avant d’établir un véritable État totalitaire ; anticlérical et bouffeur de curés à tous crins puis signataire des accords de Latran avec le Vatican ; adversaire de l’Allemagne nazie en 1934 puis allié à elle quelques années plus tard, etc. Il fallait certainement être un très grand acteur pour pouvoir assumer tous ces rôles les uns après les autres en donnant toujours l’impression qu’il croyait à ce qu’il disait, même si ce qu’il disait le samedi était le contraire de ce qu’il avait dit le lundi d’avant.

Pour ce qui est de votre phrase finale, je ne crois pas que Berneri ait examiné la classe ouvrière sous ce seul aspect «psychologique», même s’il s’intéresse à l’état d’esprit des ouvriers à un moment donné (vous vous référez, je suppose, à l’essai «Le fascisme, les masses et les chefs»). Je n’appellerai pas cela une analyse psychologique : il ne se réfère d’ailleurs au sujet qu’en passant, en quelques lignes, alors qu’il consacre toute une longue étude à la « psychologie du dictateur ».

Dans l’article « De la démagogie oratoire », Berneri, conclut son article ainsi : « Il faut abattre le régime fasciste, mais il faut aussi guérir de la mystique fasciste, laquelle n’est qu’une manifestation pathogène de la syphilis politique des italiens : la superficialité rhétorique. » Dans un recueil de textes inédits de Georg Lukács, écrits à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans l’article intitulé : « Tournant du destin (1944) », il rappelle à plusieurs reprises «Que le règne de Hitler, n’est pas pour l’Allemagne un accès de fièvre qui pourrait être surmonté et oublié sans autre forme de procès, Ce n’est qu’en arrachant toutes les racines que l’on peut véritablement passer outre». Il y a dans ces deux textes un point commun, celui de rappeler qu’il ne suffira pas d’abattre ces régimes, mais qu’il faudra nettoyer en profondeur. Cependant Berneri est très sévère à l’encontre des « Italiens ». Le peuple majoritairement peut être, par intérêt, par lâcheté, par conviction… a permis l’avènement du fascisme en Italie et il en en est de même en Allemagne et en France dans des périodes similaires. N’est-ce pas secondaire de mettre en cause « la superficialité rhétorique des Italiens », quand les faits décrits par Berneri mettent en évidence la faiblesse de la gauche ? N’est-ce pas cela qui explique en premier lieu la victoire du fascisme?

Vous faites bien de mettre en parallèle les analyses de l’anarchiste Berneri dans la conclusion de « Mussolini, grand acteur » et celles du marxiste Lukács – je ne connaissais pas cette étude de 1944, mais, grâce à vous, j’ai eu envie de la lire et j’en ai trouvé le texte complet sur internet –, qui sont en effet très proches.

Quant à la cause de la défaite de la gauche en Italie, je ne crois pas que Berneri la mette tout benoîtement sur le compte de la «superficialité oratoire»: cette phrase brillante que vous citez ne résume certainement pas toute la pensée de Berneri sur les causes de la victoire du fascisme. Relisez le passage de « Mussolini, un grand acteur » repris en quatrième de couverture: «Il faut que les Italiens se débarrassent de Mussolini, mais il faut aussi qu’ils se débarrassent des défauts qui ont permis la victoire du fascisme[3].» Dans sa conclusion à cet essai brillantissime, il insiste sur tout ce que le fascisme doit à la culture politique des Italiens, à des défauts ou des insuffisances ou des vices séculaires (il reprend le fameux mot de Piero Gobetti sur le fascisme comme «autobiographie de la nation italienne»), qui vont bien au-delà de la «superficialité oratoire» des démagogues de ce pays. Cette approche culturelle me paraît élargir singulièrement la vue limitée qu’on en a eu trop souvent à l’extrême gauche, laquelle a privilégié l’analyse en termes de classes, à la façon de Daniel Guérin et alia, qui ne voulaient voir dans le fascisme que la dictature du grand capital (ce qu’il est aussi, c’est entendu).

Pour ce qui est de la question de l’avènement du fascisme, Berneri se réfère souvent à l’étude La controrivoluzione preventiva d’un de ses compagnons libertaires parmi les plus connus, Luigi Fabbri, qui l’avait publiée dès 1921, et complétée ensuite. Ce grand petit livre est devenu très vite une référence, et un des meilleurs analystes du fascisme, Angelo Tasca, qui n’était pas anarchiste, a repris à son compte l’analyse du fascisme comme «contre-révolution préventive». Par ailleurs, je ne suis pas sûr que la « faiblesse de la gauche » soit une explication suffisante du triomphe du fascisme : au départ, la gauche avait une force incroyablement supérieure à celle des fascistes, et pourtant, elle a été écrasée. Gaetano Salvemini, qui avait été un maître très écouté et très respecté pour Berneri, a écrit dans Le origini del fascismo in Italia (ses «Leçons de Harvard» sur le fascisme) qu’il y avait eu une guerre civile en Italie entre 1921 et 1922 et que les fascistes l’avaient emporté haut la main sur leurs adversaires parce qu’ils avaient été les plus cruels.

Pour quelqu’un qui connaît mal l’histoire d’Italie, il y a une phrase mystérieuse et qui peut laisser perplexe : « L’orateur de rue a été une des plaies des mouvements subversifs en Italie. » Pouvez-vous nous expliquer ce que veut dire Berneri ?

Berneri met en cause la superficialité et la légèreté de tous ces orateurs qui se faisaient applaudir avec des discours pleins de vent, des discours qui n’ont jamais servi à « illustrer » le prolétariat italien, à lui apprendre à raisonner, à l’éclairer véritablement. Des orateurs qui ont été souvent parmi les premiers à tourner casaque et à se « convertir », le moment venu, au fascisme. Dans un des textes recueillis dans « Contre le fascisme », il donne comme exemple à suivre le cas d’Angelo Tasca qui, lui, s’adressait à l’intelligence de ses auditeurs et pouvait parler à un meeting ouvrier avec un traité de statistiques à la main.

Plus généralement, Berneri insiste souvent sur le rôle des « subversifs » dans l’avènement du fascisme : ainsi, dans un texte sur l’anticléricalisme et l’anarchisme (non reproduit dans ce recueil), il fait remarquer que le même Leandro Arpinati qui, dans sa jeunesse anarchiste en Romagne, aidait à disperser violemment les processions religieuses a fini par disperser les « processions rouges » de la même façon, à Bologne et ailleurs, pour le compte du fascisme.

Le texte «Fiume et le fascisme» est publié et écrit en 1929, soit dix ans après l’invasion de la ville par la troupe hétéroclite dont parle Berneri. Il cerne bien le sens politique de cette aventure et ce qu’elle signifiait: «En réalité Fiume fut l’embryon du fascisme », «Fiume était fasciste ». Pourtant Berneri ne caractérise pas le fascisme au-delà de considérations sociologiques résumées par la formule « tour de Babel». De la même façon il décrit les impasses, les erreurs d’analyse et les illusions des partis de gauche, mais il n’indique pas, ou très brièvement, quelle aurait été une alternative de gauche à Fiume. Il ne dit pas non plus ce qu’était le point de vue de son courant politique. Était-ce le produit de son scepticisme, dont vous parlez dans la note introductive?

On peut avoir l’impression que, dans ce texte, Berneri ne «caractérise» pas le fascisme, en effet. Toutefois, il faut se rappeler que, au moment où il écrit une bonne partie des textes de ce recueil, le mot «fascisme» désigne purement et simplement le régime instauré en Italie, et rien d’autre: le fascisme n’a pas encore essaimé hors des frontières italiennes. En outre, tout le monde voyait bien alors ce qu’était le régime fasciste sans qu’il soit besoin de le «caractériser»: il se caractérisait très bien tout seul par la violence extrême de ses squadristi, par son parti et son syndicat uniques, par l’absence totale de toutes les libertés reconnues dans les régimes démocratiques ou prétendus tels, par les lois «fascistissimes» qui ont instauré l’État totalitaire, par ses ambitions impérialistes à l’extérieur, etc.

Quant à imaginer une alternative de gauche à Fiume, Berneri n’y pense même pas parce que, pour lui, l’expérience fiumaine est viciée à sa racine, malgré les efforts d’un ex-syndicaliste révolutionnaire comme De Ambris pour donner une apparence «sociale» au nouvel État de Fiume (ladite Régence italienne du Carnaro). L’objectif de l’entreprise de D’Annunzio et de ses légionnaires était de corriger la « victoire mutilée » de l’Italie dans la Grande Guerre, dont elle n’avait prétendument pas tiré tout le profit qu’elle escomptait en 1915 : cette entreprise – ou aventure, plutôt – était avant tout nationaliste, comme Berneri le dit à la fin de son essai sur Fiume. Pour lui, il est clair que rien de bon ne pouvait sortir d’une aventure de ce genre, guerrière et impérialiste, aventure qui – soit dit au passage – avait «oublié» que la ville de Fiume était entourée d’un vaste ceinturon ouvrier où la population italophone était ultra-minoritaire.

Le texte de 1923 «Le fascisme, les masses et les chefs» est surprenant. Berneri se livre à une analyse des grèves et des occupations de 1919 et 1920, qui contredit l’essentiel de ce qui a été publié depuis longtemps sur le sujet. D’ailleurs il ne parle pas des grèves de leur organisation… mais plutôt de l’état d’esprit des masses qu’il divise en plusieurs catégories. L’une d’elle, fort nombreuse précise-t-il, criait: «Maintenant, les patrons c’est nous, c’est nous qui commandons.» On a l’impression que Berneri ne comprend pas ou doute des capacités des ouvriers de se passer des patrons. Comment faut-il comprendre ce point de vue ? Plus loin il porte un jugement bien surprenant sur les grèves dans les services publics: «indispensables dans bien des cas, mais disproportionnées» Le texte de l’anarchiste Luigi Fabbri que cite Berneri est tout aussi étonnant : « Les ouvriers eux-mêmes devraient mettre une limite à l’usage de cette arme à double tranchant[4]… », nous supposons qu’il parle de la grève dans les services publics. Que faut-il comprendre de ces prises de position?

Ici encore, je vous donne raison, au moins en partie  : en effet, dans l’essai que vous citez, Berneri s’intéresse surtout à l’état d’esprit des « masses » ouvrières, divisées en plusieurs catégories. En revanche, là où je ne vous suis pas du tout, c’est dans ce que vous dites ensuite.

Il est vrai que, dans ce recueil, je n’ai donné aucun des nombreux textes théoriques où Berneri défend la validité de ce qu’il appelle le «soviétisme», en référence à l’expérience des soviets russes (les conseils ouvriers, paysans, etc.), et qu’on connaît peu, hors du milieu anarchiste, les écrits théoriques de Berneri. Celui-ci était certes très conscient des limites du mouvement ouvrier réellement existant et voyait bien les faiblesses des « vrais ouvriers », fort éloignées de la vue idéalisée et mythifiée qu’en avaient beaucoup de marxistes (et quelques anarchistes aussi). Son texte sur «L’idolâtrie ouvrière» («L’operaiolatria») est très explicite sur ce point (le texte est disponible en français sur Internet). Mais il ne doutait pas de la capacité des meilleurs d’entre eux de se passer d’une classe dirigeante, comme il l’a bien montré dans ses textes «espagnols», écrits dans la Barcelone ouvrière et révolutionnaire d’après le 20 juillet 1936. Berneri ne se serait jamais déclaré anarchiste s’il n’avait eu aucun espoir en la capacité des ouvriers, sous l’impulsion des plus « conscients » d’entre eux, de se passer des patrons.

Cela étant dit, pour bien comprendre le sens du texte que vous citez, il faudrait citer aussi la phrase qui le suit. Je la reproduis en entier pour tous ceux qui n’ont pas le livre sous la main : « Il y avait ceux, fort nombreux, qui criaient : «Maintenant, les patrons c’est nous, c’est nous qui commandons. Cependant, ceux-là ne voyaient pas quoi faire et ne se demandaient pas jusqu’où pourrait aller leur propre volonté

En somme, crier: «Maintenant, les patrons, c’est nous, c’est nous qui commandons» ne veut pas dire pour autant qu’on a déjà fait la révolution, il s’en faut. Ces ouvriers-là ne l’avaient pas faite. Et Berneri se contente de le faire remarquer.

Quant à ses observations, et celles de Luigi Fabbri, sur l’abus des mouvements de grève au cours du Biennio Rosso (les années rouges de 1919-1920), je vous rappelle qu’il s’y place «du point de vue des intérêts de classe et des intérêts révolutionnaires, pour lesquels il convient de recueillir […] les appuis les plus larges et de réduire au minimum l’hostilité à leur égard». Comme toujours, Berneri adopte une vision pragmatique des choses et se limite à relever les effets négatifs des grèves à répétition des «années rouges», des mouvements qui «attisèrent l’indignation momentanée des masses, en intensifiant le mécontentement des classes moyennes et en laissant les ouvriers dans un état marqué par le découragement et la fatigue[5]».

Quelques mots, enfin, pour répondre à une des phrases qui introduisaient à la pièce jointe où figuraient vos cinq questions: «Je pense qu’il aurait fallu une note explicative à ce texte, dire par exemple de quel endroit il observe le mouvement (il parle de la Toscane et d’Emilie), quel rôle y a-t-il joué…» Je suis bien d’accord : j’aurais dû donner quelques précisions de plus sur ce texte, mais il y a déjà tant de notes de bas de page dans ce livre que j’ai eu des scrupules à en ajouter encore. J’aurais certainement dû préciser par exemple, que le texte «Le fascisme, les masses et les chefs» contenait plusieurs allusions aux mouvements de 1919 contre la vie chère, par exemple, ce qui n’apparaît peut-être pas assez clairement à un lecteur français peu familiarisé avec cette période.

Pour répondre très précisément à ces dernières questions: Berneri n’a travaillé de ses mains qu’en exil, sur les chantiers, quand il lui a fallu compléter les maigres revenus de son travail intellectuel (lectures à la BNF pour le compte du professeur Salvemini, articles chichement payés, quand ils l’étaient). Dans les années qui précédèrent son départ pour la France, en 1926, il avait étudié à l’université de Florence puis enseigné trois ans dans des lycées de la région des Marches et d’Italie centrale. En 1919-1920, tout jeune étudiant à l’université de Florence, il pouvait difficilement participer aux grèves ouvrières des régions de Toscane ou d’Émilie. Cependant, vous noterez qu’il dit en avoir été le témoin direct : il en avait profité pour prendre le pouls du mouvement, à la manière d’un journaliste ou d’un sociologue, en s’entretenant avec les ouvriers en grève. Ces observations sur leur état d’esprit auxquelles vous faites allusion sont des témoignages de première main, qu’il a mis à profit dans l’essai «Le fascisme, les masses et les chefs».

Rien n’indique que la situation était très différente dans les autres régions ouvrières du pays. Le journal communiste Ordine Nuovo publia en 1921 le rapport d’un expert militaire adressé au ministère de la Guerre, après une tournée dans le pays en vue d’en mesurer la température révolutionnaire : d’après Salvemini, qui le cite dans ses Lezioni di Harvard (Leçons d’Harvard), l’auteur de cette enquête avait conclu en 1920 à l’impossibilité pour les révolutionnaires italiens de faire quoi que ce soit de sérieux[6] .

Pour en revenir à Berneri, s’il n’était pas issu d’une famille ouvrière, on sait que, au cours des trois ans qu’il passa, de 15 ans à 18 ans, dans le Mouvement des jeunesses socialistes de la région d’Émilie, avant de passer définitivement à l’anarchisme, il fréquenta les jeunes ouvriers qui en étaient membres: il indique quelque part qu’il était le seul parmi les 700 à 800 militants des Jeunesses socialistes de la région à être encore à l’école. Malgré ses origines petites-bourgeoises, Berneri connut très tôt, et de très près, le monde ouvrier et il en adopta les idéaux, socialistes puis anarchistes.

Miguel Chueca

Entretien paru initialement sur le site de l’Université populaire de Toulouse, le 28 octobre 2019.

[1] Camillo Berneri, Contre le fascisme, op. cit., p. 63.

[2] Popolo d’Italia, 14 novembre 1914, cité in G. Salvemini, Le origini del fascismo in Italia, p. 265.

[3] Camillo Berneri, Contre le fascisme, op. cit., p. 124.

[4] Ibid., p. 231.

[5] Contre le fascisme, op. cit., p. 232.

[6] Le origini del fascismo in Italia. Lezioni di Harvard, Feltrinelli, p. 276.

La nostalgie «postalinienne» est ce qu’elle a toujours été: une amnésie de complaisance

Ah! «le quotidien fondé par Jaurès»…

Voilà le rappel qu’on entend le plus souvent proféré à l’heure où, une fois de plus, le journal L’Humanité semble en danger de mort.

Mais L’Huma, c’est aussi, des décennies durant, l’organe du parti communiste d’Union soviétique, avant d’être celui du parti communiste français. Le journal qui calomnie les prolétaires révolutionnaires, les libertaires, les trotskistes, les sans-parti, les spontanéistes, les dissidents, les communistes critiques, et j’en passe…

Pour regrouper les articles qui ont insulté la vérité depuis Jaurès, il faudrait l’intégralité des numéros d’une année entière… ou un très long thread sur Twitter, comme Mathilde Larrère les affectionne. Hélas! la «détricoteuse» autoproclamée est précisément allé place du Colonel Fabien, avec ses aiguilles et sa pelote, dire à quel point L’Huma lui manquerait si par malheur…

Le journal L’Humanité subit, comme tous les autres, la crise qui frappe la presse papier. Comme il est l’organe d’un parti politique en dégringolade (depuis celle du mur de Berlin), plus dure est sa chute.

Comment ne pas s’en réjouir?

Les postaliniens (voir ce mot par le moteur de recherche) voient leur capacité de nuisance et de travestissement idéologique diminuer au fil des ans.

Comment ne pas s’en réjouir?

Leur organe est près de sa fin… Qu’il meurt!

La presse contre-révolutionnaire va perdre un de ses titres: tant mieux!

Le soutien qui lui est apporté à sa dernière heure ne procède pas seulement d’une amnésie, il vaut aussi amnistie. Or je suis de ceux qui considèrent que les crimes contre l’humanité révoltée sont imprescriptibles.

Des postaliniens sans voix (ou dont le chargeur est vide) ne deviennent pas pour autant des camarades. Mes cosociétaires des éditions Libertalia seraient bien inspiré·e·s de se ressaisir, eux qui se croient tenu·e·s – dans l’espoir d’un article? – de répercuter la campagne de soutien: «Nous avons besoin plus que jamais de L’Humanité!»… Sans dec’ ?

Camillo Berneri, reviens! ils sont devenus flous…

1953

1968

1937

Les staliniens traitent de nazis les prolétaires insurgés de Barcelone, membres pour l’essentiel du POUM (marxistes critiques) et des «Amis de Durruti». Pour l’occasion, ils encensent les anarchistes de gouvernement de la CNT.

2019

 

LE “MANIFESTE” DES EXÉGÈTES, par Peralta [Benjamin Péret]

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Dans cette brochure publiée en français, à Mexico, en 1946, Benjamin Péret formule ses critiques à l’égard de la IVe Internationale avec laquelle il rompra définitivement deux ans plus tard.

J’en profite pour signaler la parution des Cahiers Benjamin Péret, superbes et passionnants albums édités par l’Association des amis de Benjamin Péret (3 numéros parus à ce jour [novembre 2014]).

La publication de ce texte de Péret sur mon précédent site n’a pas été signalée par l’Association à l’attention de ses adhérent(e)s et visiteur(e)s. Peut-être en ira-t-il autrement cette fois ?

Je me suis servi pour la numérisation de mon exemplaire, offert depuis au CIRA de Lausanne. La brochure ne se trouve pas à la BN. Le Catalogue collectif de France en indique deux ex., l’un à la BDIC de Nanterre, l’autre au CCI du centre Pompidou.

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« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. »

Danton.

On voudrait pouvoir traiter sans passion le « manifeste » de la préconférence de la IVe Internationale d’avril dernier. Mais on est obligé de constater qu’il n’apporte pas de solution réelle aux problèmes actuels du mouvement ouvrier et de la révolution socialiste à laquelle tend ce dernier parce qu’à ces problèmes, ce texte oppose une analyse basée sur des postulats qu’une critique attentive réduirait à néant, provoquant l’écroulement de tout l’édifice théorique, lézardé au fur et à mesure de sa construction. On remarquera tout d’abord que ce «manifeste» n’a de manifeste que le nom. C’est le document de la vanité béate, un interminable diplôme d’auto-satisfaction que se décernent ses rédacteurs au nom de notre Internationale : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes trotskistes car tout ce que nous avions dit s’est vérifié, et si, d’aventure, la réalité se bat en duel avec quelqu’une de nos prévisions antérieures, on jette un voile pudique sur cette fâcheuse réalité qui s’obstine à nous contredire dans l’espoir qu’elle reviendra bientôt à de meilleurs sentiments.

Est-ce là une méthode révolutionnaire ? Peut-on espérer éduquer les masses ainsi ? Se prépare-t-on à devenir réellement le parti mondial de la révolution socialiste ? Disons tout de suite que non et que, par cette voie, nous n’y arriverons jamais. Au contraire, c’est ainsi que nous passerons, impuissants, à côté de situations révolutionnaires sans pouvoir nous faire entendre des travailleurs, indéfiniment condamnés à notre rachitisme actuel. Avoir eu raison de a jusqu’à z (et ce n’est pas le cas) sans que la classe ouvrière s’en soit aperçu pendant sept ans, c’est évidemment avoir eu tort à moins que la classe ouvrière ne soit restée si loin derrière nous que nous fassions figure d’énergumènes ultra-gauchistes qu’elle ne comprend pas, et ce serait encore avoir eu tort.

Mai si la classe ouvrière n’est pas venue à nous, en Europe par exemple (compte tenu des difficultés matérielles pour un petit parti de se faire entendre dans les conditions d’illégalité qui ont prévalu pendant toute la guerre) c’est tout simplement parce que la fausseté des points de vue que nous soutenions au début de la guerre était devenue sensible pour la généralité des travailleurs qui ne voyaient plus aucune raison de défendre l’URSS simple alliée de Hitler ou de l’impérialisme anglo-saxon. En outre, le maintien, de la part de notre organisation, de positions périmées, a eu comme conséquence une pusillanimité des dirigeants qui n’ont pas su profiter des circonstances diverses qui se sont offertes depuis le début de la guerre car dans tous les cas, limités par des mots d’ordre dépassés, ils ont manqué d’audace, à la fois pour caractériser la situation et pour en tirer parti. C’est donc que nous avons eu tort et notre devoir immédiat et imprescriptible, en tant que révolutionnaires, est de rechercher la ou les sources de notre erreur sans tenter de nous leurrer en supposant qu’il [s’]agit peut-être d’erreurs secondaires.

En réalité, au lieu de se livrer à un travail critique, les rédacteurs du «manifeste» ont pieusement recueilli les textes sacrés qu’ils ont soumis à une exégèse détaillée car ils déclarent froidement, bien qu’implicitement, que nos thèses d’avant la guerre et du début, ont, dans l’ensemble, résisté à l’épreuve des faits, ce qui est une contre-vérité criante.

C’est là où le « manifeste » a le plus gravement manqué son objet. Mais ce n’est pas tout. Un manifeste doit avant tout avoir une valeur d’agitation, être court et résumer en phrases frappantes la situation du moment pour en extraire des mots d’ordre d’agitation. Il saute aux yeux que ce « manifeste », au lieu d’agiter, se borne à plonger le lecteur dans un profond sommeil.

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LE PACTE STALINE-HITLER

D’abord, ce « manifeste » part de l’idée préconçue, bien que non exprimée, qu’il ne s’est rien passé depuis 1939, que la guerre n’a été qu’un cauchemar au réveil duquel on se retrouve au même point qu’autrefois ; un « État ouvrier dégénéré » en face des impérialismes acharnés à sa perte. De cette position découle forcément une tactique erronée puisqu’elle repose, par ailleurs, sur l’idée qu’une éducation incessante des travailleurs est nécessaire. Or la question n’est plus de montrer aux travailleurs la nécessité de renverser le capitalisme pour instituer un pouvoir ouvrier qui conduira la société vers le socialisme. Tout travailleur européen, dès qu’on gratte le vernis petit-bourgeois que le capitalisme a parfois su lui appliquer avec la complicité, jadis des réformistes et, aujourd’hui des staliniens, démontre savoir qu’aucune autre issue de la crise n’est possible. Il s’ensuit que notre tactique du front unique par exemple, a de ce seul fait, perdu toute signification car les millions de travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens n’obéissent en cela qu’à la loi du moindre effort inhérente à tout homme et les partis « ouvriers » savent en profiter en cultivant cette paresse même. C’est donc d’un côté, par une passivité que nous n’avons pas su secouer que les travailleurs suivent en si grand nombre les traîtres « ouvriers », d’autre part à cause de notre insignifiance numérique, conséquence de l’inadéquat de notre propagande, et enfin, ces deux causes unies empêchent les ouvriers de se diriger vers nous car ils estiment à juste titre que nous représentons tout juste actuellement une gauche du stalinisme insuffisamment différenciée de celui-ci et ne justifiant pas leur rupture avec lui. Par ailleurs, ces positions maintenues malgré toute évidence, sans analyse préalable qui les soutienne — et elle ne peut exister — entraîne les rédacteurs du « manifeste » à une tolérance, vis-à-vis du stalinisme, qui frise parfois la capitulation car elle les pousse à masquer les faits les plus criants, ceux contre lesquels leur devoir le plus urgent est de s’élever avec énergie et d’en tirer les conclusions nécessaires. C’est ainsi que, dans le passage relatif à la « montée et chute de l’impérialisme nazi », on passe pudiquement sous silence le pacte Staline-Hitler, mentionné épisodiquement par ailleurs. Pourquoi ? Simplement parce que s’il est vrai que « l’État nazi avait pour tâche de briser la classe ouvrière en Allemagne, de dominer l’Europe capitaliste », il est faux que sa tâche ait été « d’écraser l’URSS » en tant qu’héritière de la révolution d’Octobre. En s’alliant à Hitler, Staline l’a puissamment aidé à écraser la classe ouvrière allemande et à l’entraîner au massacre. En effet, que pouvaient penser les travailleurs allemands, pour qui la Russie incarnait la tradition révolutionnaire de 1917, placés soudainement en face du pacte de leur oppresseur nazi avec le « père des peuples », sinon qu’il était de la classe ouvrière allemande de se battre contre les « ploutocraties » occidentales puisque Staline se dressait contre elles ? Ce ne pouvait être qu’une « géniale » manœuvre tactique rapprochant l’heure de la révolution socialiste. Enfin, valait-il mieux passer ce pacte sous silence et ne pas le commenter ou en dénoncer le caractère impérialiste que toute l’attitude postérieure de Moscou a mis en évidence ? En effet, si en 1939, ce pacte pouvait encore apparaître comme une de ces répugnantes manœuvres dont le stalinisme a le secret, il n’a plus aujourd’hui que la signification d’un nouveau tournant à droite, situant définitivement le stalinisme sur le plan impérialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, suivi de l’absorption des États baltes, puis de la Bessarabie, n’était, on l’a bien vu, qu’une manière pour Staline de se faire la main, puisqu’il domine aujourd’hui, directement ou par l’entremise de ses pantins généralement alliés de la racaille réactionnaire, toute l’Europe orientale.

Il n’y avait entre l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne aucune contradiction inhérente au régime de propriété régnant dans l’un et l’autre pays. Autrement ce pacte eut été impossible. Essayez d’imaginer — ce qui est évidemment insensé — un pacte Lénine-Hitler. Le seul accouplement de ces deux noms fait rejeter cette hypothèse sans aucun examen. Mais si une telle hypothèse est insensée et si le pacte Staline-Hitler a été une réalité, c’est qu’entre l’époque de Lénine et celle de Staline il s’est produit des modifications telles qu’elles ne peuvent plus être considérées comme quantitatives mais bel et bien comme qualitatives. Le devoir des rédacteurs du « manifeste » était-il de les escamoter ou de les étaler au grand jour afin que l’Internationale puisse en discuter et prendre les résolutions qu’elles comportent ? Ils devaient, de toute évidence, les exposer avec le maximum de détails, non dans un manifeste dont le but est tout autre, mais dans une étude précise et fondée dont ils devaient demander à l’Internationale de discuter les conclusions et non pas placer celle-ci en face d’une position intangible, car déclarer comme ils le font que « l’URSS, ce vaste secteur du marché mondial enlevé à l’exploitation capitaliste en 1917, est toujours debout », c’est ressusciter une contradiction aujourd’hui abolie et dire que la guerre n’a eu aucune influence sur l’URSS et celle-ci reste « État ouvrier dégénéré » comme devant, comme si cette dégénérescence, obéissant aux désirs des rédacteurs du « manifeste », pouvait s’en tenir au niveau atteint avant la guerre, demeurer immuable, au lieu d’évoluer comme elle l’aurait fait de toute façon, même sans guerre. Et si l’on ajoute que l’URSS « menace même d’engloutir beaucoup d’autres pays situés sur ses frontières », on ne fait en réalité et sans s’en douter que dénoncer la tendance expansionniste du Kremlin sans oser ni se l’avouer franchement ni rappeler que tout pays impérialiste agit de même s’il en a la possibilité. L’oppression russe a simplement succédé, dans ces territoires, à l’oppression nazie, le parti stalinien au parti hitlérien, la Guépéou à la Gestapo, sans que les masses en aient eu le moindre bénéfice. Elles restent les victimes su stalinisme comme elles l’avaient été du nazisme.

Mais, revenons au pacte Staline-Hitler. Pour justifier leur attitude de derviches, les rédacteurs du «manifeste» nous citent les thèses de la IVe Internationale au début de la guerre où il était dit que la contradiction entre l’URSS et les États impérialistes était « infiniment plus profondes » qu’entre ces derniers eux-mêmes, d’où ils concluent que « c’est seulement sur la base de cette estimation qu’on peut expliquer le déchaînement de la guerre d’Hitler contre l’URSS après le pacte Hitler-Staline ». C’est seulement ainsi ! Mais Hitler et Mussolini dans leur correspondance ne font pas un instant allusion à cette fameuse contradiction, à vrai dire exactement semblable à celle opposant l’impérialisme allemand à son complice et rival anglo-saxon. Y avait-il contradiction entre deux systèmes de propriété lorsque Mussolini attaqua l’impérialisme français en juin 1940 ? Évidemment pas plus que lorsque Staline attaqua le Mikado en 1945. En fait, les deux complices n’avaient alors en vue, pour justifier leur agression, que des buts stratégiques : les ressources agricoles de l’Ukraine nécessaires pour la continuation de la guerre, de même que Staline, aujourd’hui se prépare au prochain massacre en soumettant la moitié de l’Europe à son joug, en absorbant les pétroles du nord de l’Iran, en essayant de dominer la Chine, les Dardanelles, la Grèce, etc. En outre, les rédacteurs du «manifeste» n’imaginent pas un instant que la IVe Internationale ait pu se tromper alors que la bureaucratie stalinienne essayait encore de dissimuler le sens de son évolution en couvrant ses entreprises d’un masque s’est si bien usé avec le temps qu’il est devenu une toile d’araignée ne cachant plus rien du tout. Qu’importe pour les rédacteurs du « manifeste » qui, avec les yeux de la foi, reconstituent le masque en partant de la toile d’araignée ! Maintenir aujourd’hui une telle position c’est se lier les mains devant le stalinisme qu’on ne peut plus combattre efficacement tout en défendant la Russie car l’un ayant modelé l’autre, ils ne forment plus qu’un tout contre-révolutionnaire cohérent dans l’esprit des masses d’Europe orientale et d’une partie de l’Asie.

Le pacte Hitler-Staline marque un tournant décisif dans l’histoire de la contre-révolution russe, conséquence de ses victoires sur le prolétariat russe et mondial, et son passage sur le plan de la rivalité inter-impérialiste. Il signifie que rien ne reste plus de la révolution d’Octobre, que la bureaucratie a acquis des positions économiques et politiques uniquement destructibles par la voie d’une nouvelle révolution prolétarienne en Russie et s’en tenir aujourd’hui à une position défensiste [sic] dont tous les événements des dernières années démontrent la fausseté, c’est se rendre incapable de lutter pour la révolution socialiste, c’est en fait s’incliner devant la contre-révolution stalinienne et lui laisser le champ libre pour tromper, opprimer et enchaîner les masses, c’est s’orienter vers la capitulation. Lire la suite