Pandémie, «Union sacrée» et collaboration de classes

Le communiqué daté du jeudi 19 mars, signé par les grandes centrales syndicales (CFDT, CGT, FO) et les principales organisations patronales (Medef, Cpme) est si curieusement rédigé que l’on croirait un faux. Ces braves gens précisent en effet qu’ils sont «attachés à leur liberté de comportement». En bon français, ça ne veut rien dire. En l’espèce, ça signifie qu’ils font où on leur dit de faire, mais qu’ils voudraient qu’on croit qu’ils ont agi spontanément…

On voit que l’expression «Union sacrée» n’a pas été employée par hasard par Emmanuel Macron. On nous refait le coup de 1914! Trêve obligatoire dans la lutte des classes pour sauver la nation…

Je donne ci-après le communiqué, dit «relevé de réunion» du 19 mars, puis le texte de protestation d’un certain nombre d’unions départementales CGT qui le contestent.

Relevé de réunion

Les confédérations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC) et les organisations patronales (MEDEF,  CPME,  U2P) attachées  à  leur  liberté  de  comportement se  sont  rencontrées  ce  19 mars.

Dans le contexte de crise sanitaire majeure, lié à l’épidémie de Coronavirus (COVID-19), qui appelle  à  prendre  les  mesures  indispensables  à  son  endiguement, elles entendent  ainsi affirmer le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective.

Elles  appellent  les  pouvoirs  publics et  les  entreprises à mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler.

Elles saluent l’engagement des  agents  des  services  publics  et  des  salariés  particulièrement indispensables à  commencer  bien  évidemment  en  matière  de  santé,  mais  également  de continuité d’approvisionnement.

Elles soulignent le rôle majeur de nos systèmes de protection sociale collective, garant de la solidarité entre toutes et tous.

Elles ont convenu de rester en contact autant que de besoin.

Paris, le 19 mars 2020

 

LES ORGANISATIONS CONSTITUTIVES DE LA CGT SE DISSOCIENT ET CONDAMNENT LA « DÉCLARATION COMMUNE » DES CONFÉDÉRATIONS SYNDICALES ET PATRONALES DU 19 MARS 2020

Hier soir, les 5 confédérations syndicales et les 3 patronales ont validé un texte commun que nous ne reproduirons pas puisqu’il est disponible par exemple, sur le site de certaines confédérations.

Nous retenons que les signataires :

– « entendent affirmer le rôle essentiel du dialogue social » : L’heure serait au dialogue social, pendant que les patrons sont prêts à faire mourir des travailleurs plutôt qu’à renoncer à leurs marges ?

– « mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler. » : Ce qui ne dit rien sur, donc valide, le maintien des activités non strictement indispensables à la lutte contre la pandémie et la vie quotidienne.

– « saluent l’engagement (…) des salariés indispensables à la continuité d’approvisionnement. » : À l’approvisionnement en pneus militaires ? en gazole alors que les stocks stratégiques sont pleins ? En rouge à lèvres ? Etc.

Cette déclaration est un coup de poignard dans le dos des militants, des travailleurs qui se battent pied à pied contre les employeurs sans scrupules, pour arrêter des activités non indispensables et pour mettre à l’abri les salariés chez eux. On parle de la vie des travailleurs, non pas de quelques-uns, mais des milliers!

La parole des patrons, comme celle des politiques, Macron compris, est complètement discréditée par leur acharnement à poursuivre les activités de toutes les entreprises. C’est la même chose avec les signataires de ce texte. Tous se retrouvent dans l’union sacrée convoquée par Macron, alors que ceux qui trinquent, ce sont les salariés et leurs familles!

La seule parole crédible est celle des gens de terrain, les médecins, infirmières, urgentistes : Tous et toutes disent qu’il faut absolument stopper toutes les activités mettant les personnes en contact les unes avec les autres, et qu’ensuite, il faut n’autoriser que celles strictement indispensables.

La réalité de terrain, c’est qu’en règle générale, les patrons obligent les gens à travailler bien avant de se préoccuper, au coût minimum, de mettre en place les mesures nécessaires pour protéger les travailleurs. Pendant ce temps, les marges continuent de tomber mais le virus, lui, peut se transmettre en une seule minute!

Il y a donc urgence à stopper tout ce qui n’est pas nécessaire. Le coup d’état d’urgence sanitaire ouvre un régime d’exception pour les employeurs où tout est permis pour eux. Le rôle de la CGT dans la période est de se trouver auprès des travailleurs, et non signataire d’une déclaration en collaboration avec ceux qui nous font face.

Les organisations qui s’expriment par cette adresse publique invitent toutes les organisations de la CGT, du syndicat à la confédération, à condamner cette « position commune » qui rend complice ses signataires des drames humains consécutifs à la crise sanitaire en cours, et à exiger le retrait de sa validation par la CGT.

Premières organisations : UD 13, FNIC, UD 94, UD 82, UD 18, SERVICES PUBLICS, UD 59, UD 04
Membres de la direction confédérale : B. Amar, M. Blanco, P. Bonnet, B. Talbot.

LA GRÈVE EN FEU !

À l’heure où le salariat perd sa centralité – au moins dans les sociétés occidentales – et tout en récusant le concept (le mythe?) de la «grève générale», Adrien Brault et Simon Le Roulley proposent dans Pour la grève de généraliser le concept de grève à l’ensemble des luttes anticapitalistes. De ce paradoxe, les auteurs entendent – de manière plutôt convaincante – faire un accélérateur de combustion, mentale et insurrectionnelle.

Il s’agit, contre les syndicats et les journalistes, de travailler à empêcher la réduction de la signification de la grève, laquelle est affirmation de soi. Dans un même mouvement, l’individu y énonce son irréductibilité à ce qui l’asservit et découvre la communauté qui va le transformer. Faire grève, comme on fait corps.

Les auteurs égrènent leurs critiques et leurs propositions au long d’un inventaire bien venu des mouvements des dernières années (mouvements étudiants ou grèves ouvrières) jusqu’au récent mouvement des Gilets jaunes.

Si la grève est une vacance, elle n’est pas une affaire de fainéant. École buissonnière elle est aussi tout sauf un arrêt de l’apprentissage. Et si elle a un air d’enfance, le sens que donnent les grévistes à leur temps commun est cette fois-ci beaucoup moins influencé. Ainsi ce rapport à la jeunesse qui parcourt l’imaginaire révolutionnaire comme le langage des montreurs d’ordre, puisqu’il oppose des gens raisonnables à des idéalistes, des jeunes inconscients des réalités du monde à des spécialistes encravatés, ce rapport manque pourtant son objet. La jeunesse n’est pas sujette à la révolution parce qu’elle est «jeune». Nous savons bien que certains n’ont pas attendu d’avoir 40 ans pour enfiler un costard et parler en comptable. On peut être révolutionnaire quand on est jeune parce qu’on nous demande de quitter un temps que l’on a dans les mains pour la mutiler dans l’emploi du temps. On nous demande de nous défaire de cette idée que les choses dépendent de nous pour nous conformer à un ordre. De cette injonction, il faut être fou ou y avoir intérêt pour s’y conformer. La transition, l’encagement, ne se fait pas sans heurts. C’est pourquoi les militants de l’économie ont intérêt à agir sur nos perceptions dès l’enfance.

Pour la grève, 208 p., 10 €. Éditions grévis.

Statut de l’ouvrage: acheté à l’éditeur.

Mars 2006 : Occupation de la Sorbonne

Je donne ici deux témoignages concernant le mouvement dit «anti-CPE» : le plus complet émane d’une personne qui a rejoint l’occupation de la Sorbonne le vendredi soir 10 mars 2006 ; l’autre d’une personne restée à l’extérieur.

On gardera en mémoire la charmante formule du recteur de la Sorbonne cherchant, selon une stratégie éprouvée, à trier entre bons étudiants occupants et méchants occupants obstinés : « Des casseurs, des voyous, des anarcho-syndicalistes qui veulent la révolution mondiale ». (Libération, 13 mars 2006).

L’imagination au vouloir

Ceux qui veulent être (dés-)informés sur ce qu’il s’est passé du mercredi 8 mars jusqu’au 11 mars autour et dans la Sorbonne, trouveront quantité de matière un peu partout dans la presse et sur de nombreux sites.

Je ne vais pas refaire le film des événements, simplement raconter ce que j’ai vu de mes yeux, rien d’autre que ma subjectivité.

Ce texte est destiné à ceux qui ne pouvaient être là.

Mercredi 8 mars 2006

Quand j’arrive vers 21h quelques dizaines de personnes se rassemblent, après avoir désespérément cherché une issue pour entrer, devant l’accès principal de la Sorbonne occupée à ce moment depuis quelques heures.

Vers 22 h, 80 intermittents nous rejoignent aux cris de « étudiants intermittents solidarité ».

Une quinzaine de minutes plus tard nous sommes vite encerclés comme des oies par des CRS et des Gardes Mobiles qui resserrent leur étau, nous encadrent et nous refoulent vers le RER St Michel sans trop faire usage de la force, ce soir là en tout cas (les CRS ont leurs casques, les GM non). Je n’ai pas vu d’interpellations.

Jeudi 9 mars

Je me pointe vers 21.30h ; il y a déjà entre 300 et 400 personnes rue de la Sorbonne devant l’entrée, un groupe d’une trentaine de CRS en barrent l’accès.

Un escadron de GM est déployé au sommet de la rue empêchant une jonction avec la place de la Sorbonne.

L’ambiance n’a rien à voir avec le soir précèdent ; les keufs sont en tenue complète, carapacés et ostensiblement menaçants ; pourtant les soutiens aux occupants sont souriants mais déterminés. Les occupants sont aux fenêtres et nous encouragent.

Vers 23 h, les GM postés au sommet de la rue commencent à pousser, nous résistons tant bien que mal, ça pousse, ça contre pousse, les bleus ont la gravité pour eux (rue en pente) et parviennent en 10 minutes à rejoindre leurs collègues déployés devant l’entrée principale.

Ils attrapent 2 ou 3 gars qui sont au contact, j’apprendrai plus tard de la bouche de l’un d’entre eux, qu’ils ont été menottés et frappés puis relâchés ; ça frotte, ça fritte mais ce n’est pas non plus le matraquage de masse.

Soudainement, après quelques jets de canettes et d’une poubelle tombée de la fenêtre les surplombant, les GM balancent leurs lacrys, la rue de la Sorbonne est noyée dans un épais nuage de gaz, nous y avons tous droit, c’était un gaz puissant qui montait direct à la tête et provoquait une nausée violente ; surtout ça bloquait momentanément la respiration, il n’avait pas l’odeur de celui utilisé habituellement, toutefois l’effet se dissipait rapidement.

Évidemment, la préparation à la lacrymogène masquait une charge, celle là violente, des coups pleuvent et on se replie sur la rue des Écoles, puis sur le Boul’mich.

Au coin de la rue Racine, une barricade de fortune est érigée à la hâte, quelques escarmouches ont lieu à distance, les keufs n’allant pas au bout de leur chasse.

La petite troupe reflue doucement vers le carrefour St Germain – St Michel, une banque est inaugurée, quelques étudiants zélés expriment leur mécontentement, sans conséquences.

Nous nous retrouvons tous place St Michel, où une autre mini barricade est montée, les civils s’apprêtent à entrer en action ; je me trace vers minuit trente.

Je comprends à ce moment là que la situation a changé, que les valets de l’État ont décidé de réprimer sournoisement, qu’il y a des consignes de modération, les schmidts auraient pu faire beaucoup plus mal et serrer en nombre.

Vendredi 10 mars – Samedi 11 mars

Alors qu’au cours les deux soirées précédentes je n’avais pas vu un reporter, il y a des cars régie partout dans un écrin bleu marine de bus de GM, ils s’étaient pas trompés, ils allaient l’avoir leur putain de scoop.

C’est ce qui me marque lorsque j’arrive sous une pluie battante et glaciale à la Sorbonne après le boulot vers 17.30h.

J’appelle un frangin qui a réussi à se glisser à l’intérieur avec les 300 autres dans l’après midi, il me dit qu’ils sont coupés du monde, que le ravitaillement commence à faiblir et que les esprits s’échauffent.

Le bâtiment est hermétiquement cerné par la maréchaussée.

Place de la Sorbonne, ça commence à s’attrouper, une barricade légère mais bien ficelée coupe la circulation sur le Boul’mich à la hauteur de la place, nous sommes derrière et nous attendons la tombée de la nuit, nous sommes 200 à 300 personnes tout au plus. J’aperçois Mélanchon sur la place.

On a l’impression que rien ne se passe, nous commençons à douter, « qu’est ce qu’on fout » commencent à dire certains, allons prendre un café pour se réchauffer, il est 18.30h.

A 19h, je fais un aller retour chez moi pour me débarrasser de mon sac à boulot et changer de fringues, à 20h15 je suis de retour sur les lieux.

21h : la situation est toujours calme mais on sent un fort sentiment d’exaspération et de frustration traverser les rangs, les visages se ferment, les mâchoires se tendent et les regards s’aiguisent…

Les GM sont retranchés derrière des barrières métalliques au sommet de la rue de la Sorbonne, la place reste libre d’accès.

Toujours cette sensation d’attente inactive, mais il y a maintenant 500 ou 600 personnes au moins rassemblées sur la place et sur le boulevard, « allez, on boit une bière ! – d’accord ! »

21h30 : Un échafaudage couvre la façade de la chapelle, des tôles à la base en défendent l’accès. Un frelot me dit « ça été chaud des étudiants, des petits cons de soc-dems ne voulaient pas qu’on touche aux tôles, maintenant on contrôle l’entrée et on bouge plus, on peut entrer dans la Sorbonne mais il faut escalader la corniche ! »

Je regarde vers le haut, ça me calme direct, le vide, pas mon truc et puis une chaise vient de tomber d’une fenêtre sur les GM, une clameur s’élève de toute la place. Ce soir la loi de la gravitation universelle jouera en notre faveur, le speed est lancé, c’est parti !

Et ça continue d’entrer dans l’échafaudage à la queue leu leu, je vois un pote qui redescend qui me dit « pas de blem, y a pas de vide à aucun moment, c du flan », ça me démange trop je dis à mon pote à l’entrée « je faire une ballade dedans et je reviens », il est 22h.

Une première échelle, deux, trois, quatre, j’enjambe un parapet et me voilà en haut, les schmidts se blottissent le long des murs sous la pluie d’objets qui les darde depuis les étages, ça gueule et il y a cet orchestre qui sera la cornemuse des émeutiers une bonne partie de la nuit, une émeute en musique, voilà ce qu’il s’est passée ce soir là, à l’extérieur en tout cas.

Un pote m’indique la fenêtre par laquelle on entre, à ce moment je viens d’entrer dans une bulle temporelle, j’en ressens immédiatement les effets, plus de courbatures ni même de vapeurs de bière.

Je me glisse entre des armoires et des tables qui barricadent l’accès puis pénètre dans la bibliothèque, tous les livres sont là, dorés sur tranche ; aux fenêtres une génération spontanée de jeunes révoltés balancent ce qu’ils trouvent sur les keufs tandis que des étudiants cherchent à les en empêcher.

Je tiens ici à dire que de toute la nuit j’ai vu 2 bouquins abîmés, pas un de plus, même les plus enragés n’y ont pas touché.

J’ai trop envie de participer à la curée quand je m’aperçois que c’est rempli de photographes qui mitraillent à bout portant les assiégés, je lâche l’affaire.

On me dit que la plupart des gens sont dans l’amphi près du hall principal. En bas, un feu consume des tracts de l’uni au centre de la cour.

Certains sont dans un état de surexcitation dépassée. Ils voient des fachos et des flics partout, s’organisent en petites patrouilles de service d’ordre, font régner un arbitraire insignifiant au regard de leur force musculaire, la plupart sont des membres ou proches de l’Unef, pas vraiment des gladiateurs les petits, 3 ou 4 dizaines tout au plus avec du chatterton comme brassard.

Dans l’amphi Descartes, c’est la récréation, ça mange, ça rigole.

Une copine qui est à l’intérieur depuis 48h me livre ses impressions, elle m’explique que les AG de l’après midi ont toutes capoté, que les positions sont antagonistes et qu’il est impossible de dialoguer ; elle semble usée par ces deux journées.

Je retourne dans les étages pour évaluer la situation, la colère continue de pleuvoir sur les bleus, un GM fuit à cloche pied à l’arrière tandis que la relève remplace ceux qui n’en peuvent plus, cette noria a duré 3 heures.

Ca grimpe toujours dans l’échafaudage, des esprits frais rallient l’intérieur, un gars déboulent avec un grand sac rempli de bouffe ; dans l’amphi, dans les salles de cours, ça tartine du fromage et du pâté, ça picole un peu, ça fumaille.

En parallèle aux combats sur la place, c’est la cinquième dimension !

Le ravitaillement massif permet à certains de prendre des forces. Dans l’amphi, un type tente de prendre la parole dans le brouhaha, personne ne l’écoute trop occupé à se nourrir ou se désaltérer.

Mon pote me dit : « vas y prend la parole, fais un truc ». J’y crois pas vraiment, je m’assois au milieu de l’amphi, je réfléchis, je sèche et puis je me lance.

Il s’agit pas ici de faire culminer mon ego, mais je crois que cette prise de parole a lancé l’AG vers 23.15-30h et elle a tenue jusqu’à 3 h du matin, on sentait que tout le monde voulait causer mais ça buttait sur la forme, les petits bureaucrates cramponnés à leur mégaphone empêchaient tout échange ou dialogue.

Je dis, à peu près, que les occupants de la Sorbonne ont appelé hier à faire de cette fac le lieu de convergence des luttes en cours, que nous vivons un moment historique et qu’on ne peut pas le gâcher, alors qu’il faut s’unir un minimum et discuter sur le fond sans chef ni président de séance, et je finis avec le vieux slogan « soyons réalistes, demandons l’impossible », c’est bateau, un brin démago mais ça marche ! Ils se détendent, un type enchaîne, puis une charmante étudiante à la voix de sirène et la magie s’opère, c’est une affaire qui roule.

Les prises de paroles défilent et chacun livre finalement ses positions individuelles qui deviennent par la force du groupe ainsi constitué des problématiques collectives, la liste des revendications s’allongent à tel point que c’est un inventaire qui énumère à peu près tous les maux qui rongent nos corps, nos cœurs, ceux de nos frères des cités, de nos sœurs en rétention, d’un petit boulanger qui raconte comment le boulot lui rend la vie intolérable.

Certains expliquent que les CDI c’est aussi l’exploitation, un quinquagénaire dit qu’il faut créer une commission de rédaction pour faire sortir toutes ces merveilleuses idées de cette enceinte.

Dehors ça chauffe et dedans, ça respire, ça conspire, des devenirs s’esquissent, la nébulosité disparaît.

Les petits bureaucrates, de guerre lasse, s’effondrent psychologiquement, ils sont dépassés, vaincus, il ne leur reste plus qu’à boire comme tout le monde le champagne et le vin récupérés dans les caves, de se goinfrer de friandises arrachées aux distributeurs, bref de jouir de l’instant sans entraves ni latex.

Et ça a duré ainsi jusqu’aux préparatifs des casqués qui ne laissaient aucun espoir quant à la pérennité de cette occupation, cette assemblée en a été d’autant plus riche et créative, c’était dans l’urgence, nous avions tous conscience de vivre un moment rarissime, une ivresse émancipatrice et évanescente.

Entre temps mon poto et moi étions allez faire un tour du coté de la terrasse par laquelle débouchaient les gens arrivant des échafaudages, on a bédave tranquilles en admirant le rougeoiement du firmament parisien, au son décroissant de l’orchestre ; les flics avaient tari le flot des nouveaux arrivants et du ravitaillement en prenant position devant la chapelle, coupant aussi toute retraite, on étaient là coincés dans cette bicoque multiséculaire se prenant à rêver que ça durerai tout le week-end ; c’était sans compter avec la ténacité de l’ennemi.

Sur la place et le Boul’mich, les derniers manifestants se dispersaient après avoir lutté pendant des heures, les flics éteignaient le feu de joie qui avait, tout au long des combats, dévoré le bitume du boulevard, notre heure était venue.

Ils ont pris position par centaines avec des haches et des béliers, nous savions que c’était la fin mais qu’est ce qu’on aura kiffé !

Vers 3h30, je traverse la bibliothèque en disant aux membres du comité de rédaction constitué pendant l’assemblée qui s’y étaient réunis, « c’est parti », en fait j’y croyais à moitié, me sentant un peu comme les gamins qui quelques heures plus tôt couraient en tout sens, redoutant les bleus.

Pourtant, les reflets des visières abaissées trahissaient leur présence à chaque issue. Quelques braves ont bien tenté de barricader d’urgence les 2 portes du hall principal mais les keufs ont eu vite fait de faire voler en éclats ces derniers vains efforts pour entretenir la flamme de la Sorbonne libre.

A 3h45, presque tout le monde s’est retrouvé dans la cour principale, on était bien gazés, nous nous sommes dirigés vers les marches de la chapelle et y avons attendus les chiens policiers, leur chef leur tenait la laisse courte mais ils écumaient visiblement de rage, babines retroussées, une poignée de lascars leur a résisté jusqu’au contact.

Leur chef a tenté dans un pathétique mégaphone rouge de nous parler ; hué, il a préféré lâcher ses caniches ; nous scandions « police nationale, milice du capital ! », tous, les apprentis bureaucrates, les hommes libres, les jeunes étudiantes flippées ; les lascars préféraient les insulter directement, ils n’ont pas manqué de panache, ils connaissent, courageux et téméraires.

A 4h, dans un mouvement tournant ils nous ont délogés des marches puis savamment dirigés, nous mordant les mollets et aboyant, vers l’entrée principale, à coups de bouclier, de tonfas et surtout de gazeuses.

En moins de cinq minutes, nous nous retrouvions le cul par terre, sur la place, la bulle temporelle venait de crever. Nous chantions : « Nous reviendrons ».

Épilogue : depuis, tous les soirs nous jouons au chat et à la souris dans le quartier latin ; méfie-toi gros matou, nous avons de petites dents mais elles poussent tout au long de nos vies.

Alain, le 14 mars 2006

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Accès et ravitaillement par l’échafaudage ou la déconfiture des collants de l’Unèfles

Durant l’occupation, le double problème du ravitaillement et des troupes fraîches s’est posé. Quelques sacs de bouffe avaient été montés jeudi sous le nez des gendarmes mobiles à l’aide de ficelles : rien de consistant.

Vendredi soir, des manifestants ont arraché les tôles qui masquaient l’entrée de l’échafaudage du ravalement de la chapelle de la Sorbonne (face à vous sur la place quand vous venez du boulevard Michel). La chapelle jouxte les bâtiments de la Sorbonne.

Au début, quelques manifestant(e)s font l’escalade ; certain(e)s rentrent dans la Sorbonne en passant par une corniche puis par une fenêtre ; les autres se promènent, prennent des photos ou scandent des slogans depuis les différents “étages”.

A un moment, on assiste au premier rang, côté rue de la Sorbonne (en pente vers la rue des Écoles) à un échange entre flics (une femme chef) et des étudiants ; la dame flic montre les échafaudages. Peu après, les étudiants-responsables-avec une carte en cours de validité de la Sorbonne et de l’Unef propagent la vanne suivante : « Les flics ont promis que nous pourrions ravitailler l’intérieur si nous dégageons l’échafaudage. D’ailleurs, c’est très dangereux, il risque de s’écrouler si trop de personnes montent. »

D’engueulades en intimidations physiques, mais sans coups échangés, nous prenons le contrôle de la “porte”, dont la largeur est bientôt doublée par l’arrachage d’une autre portion de tôle.

Du coup, une bonne centaine de gars et de filles montent, soit pour la ballade (on peut accéder à une sorte de terrasse entre la chapelle et la Sorbonne), soit pour pénétrer dans le bâtiment universitaire, soit pour balancer de l’échafaudage ou de la terrasse des planches sur les flics (c’est bien ce qu’ils voulaient éviter !).

Au moment où j’y passe, il y a sur cette petite terrasse des gens très variés d’allure et d’âge : jeune lycéenne (apparemment puisque masquée), jeune banlieusard exubérant, le visage découvert, qui saute de joie et balance en rigolant tout ce qui lui tombe sous la main, et donc leur tombe sur la gueule, d’autres gens qui regardent, discutent, prennent des photos avec leur portables.

Un accès très facile est possible (ce que nous ignorions au départ, comme tout le monde) par une grille qui donne sur une partie de toit, en contrebas de la terrasse.

C’est par là que passent une centaine de personnes, qui apportent le ravitaillement nécessaire.

C’est donc par l’échafaudage interdit que la Sorbonne a été ravitaillée, sans négociation avec les flics, et contre les magouilles des collants de l’Unèfles.

(Témoignage anonyme.)