Des nazis français appellent à constituer une «grande liste de tous les juifs impliqués dans la crise du Covid»

Un groupe finement baptisé «Les vilains fachos» – soit LVF, référence à la «Légion des volontaires français contre le bolchevisme», groupe nazi collaborateur – a entrepris, sur le réseau Telegram, de dresser une liste, «100% légale» assurent-ils de «tous les juifs impliqués dans la crise du COVID au niveau français. Une liste pour servir d’argument définitif». Leur appel suscite ou devrais-je dire rencontre des vocations, et la liste s’allonge.

Les mêmes trouvent Zemmour (dont ils remplacent le patronyme par une étoile juive) mou et confus, et s’opposent bien entendu véhémentement à la vaccination, assimilée à un viol – au sens propre, si j’ose dire, puisque le contenu de la seringue est assimilé au «foutre de Macron et d’Attali».

Pourquoi Attali ? demanderez-vous. C’est qu’il doit déjà figurer sur la «grande liste».

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Vaccination: notes sur un mouvement [anti]social

Le système capitaliste – prêt à exterminer terre et mer – pour accroître ses profits porte une lourde responsabilité dans l’apparition de nouvelles pandémies (dont l’éventualité ne dépend pourtant d’aucun «complot»). Le gouvernement français – comme tous les autres ! – a rechigné à prendre la mesure de la crise sanitaire ; il a menti (et il ment encore), s’embrouillant à plaisir dans des déclarations et des mesures contradictoires. La récente mise en avant d’un « pass sanitaire » – matériellement inapplicable dans le secteur de la restauration, entre autres – a cristallisé l’exaspération d’un grand nombre de personnes, déjà poussées à bout par une année de confinements/déconfinements, de couvre-feu et autres restrictions de déplacement.

Ajoutons que l’État, engagé depuis longtemps dans la voie d’une «terrorisation démocratique», ne se gênera pas pour conserver tels éléments de «l’état d’urgence sanitaire» à intégrer dans le déjà considérable dispositif de contrôle social (comme il l’a fait après chaque vague d’attentats, par exemple).

C’est peu dire qu’une explosion des colères est légitime, comme elle l’était et s’était incarnée dans le mouvement dit des «Gilets jaunes». Un certain nombre de ces derniers s’est d’ailleurs immédiatement fondu dans l’actuelle protestation, espérant sans doute qu’elle pourrait revivifier, voire amplifier, leur propre mobilisation déclinante.

Ceci n’aura pas lieu, même s’il est possible que dans des localités précises, un bref retour des assemblées de rond-point soit constaté. [Notons au passage que le système des assemblées et des «assemblées d’assemblées» a perduré longtemps après la quasi-disparition des manifs hebdomadaires.]

Si certains «Gilets jaunes» trouvent dans la protestation contre le «pass sanitaire» l’occasion de se retrouver, c’est tant mieux pour eux·elles. Il est extrêmement improbable qu’ils·elles soient rejoint·e·s par davantage qu’une microscopique minorité des manifestant·e·s du samedi «nouvelle manière».

Je doute fort que les dizaines de milliers de personnes qui dénoncent le pass soient disposées à entonner l’hymne des «Gilets jaunes»: «Pour l’honneur des travailleurs, et pour un monde meilleur…». La plus grande partie d’entre elles, même si beaucoup sont des petits-bourgeois en voie de prolétarisation, se moquent pas mal de «l’honneur des travailleurs». Il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur leur positionnement social, mais de faire un constat sociologique et politique.

De la même manière, l’analyse des slogans – ceux repris collectivement et ceux affichés individuellement (pancartes, chasubles ou badges) – est éclairante. Le slogan le plus communément scandé tient en un mot «Liberté!» Je crois que certains libertaires s’y sont laissés prendre. Il n’y a pourtant là aucune commune mesure avec l’ancien «Anarchie Liberté!», qui contrariait tant les bureaucrates gauchistes. Scandé seul, le mot «Liberté» est une coquille vide, dans laquelle viennent se lover à l’aise aussi bien des gens de droite, des militants néo-nazis et des électeurs de gauche. Souvenez-vous des manifestations de soutien à l’ école libre» (Tiens!): ses protagonistes prétendaient incarner la liberté face à un gouvernement « socialo-communiste » porteur de valeurs moscoutaires… Aujourd’hui, croyez-vous que les milliers de personnes dont ce sont les premières manifestations de rue s’intéressent vraiment à la  liberté de circuler»? Ils ne pensent qu’à la leur, et se moquent que l’on externalise les frontières – et les camps d’internement – le plus loin possible de l’Europe. Ces gens ne sont pas méchants! Simplement, leur rapport à la collectivité se limite à la déclaration d’impôt et aux élections. Le reste du temps, ils consomment de l’intoxication télévisée, et – pour celles et ceux qui préfèrent les versions customisées – des «réseaux sociaux».

La «liberté» qui sort de leurs bouches n’a rien à voir avec celle qui guide le peuple: c’est la liberté de l’interphone, de la voiture individuelle, et du smartphone.

Ce que demande ce mouvement – à supposer qu’il s’agisse d’un «mouvement» et qu’il «demande» quoi que ce soit – c’est le moins d’État possible dans le maximum de providence possible. Par là il est inspiré, sans le savoir, par les libertariens américains ; néanmoins son libertarianisme est sévèrement reconfiguré par les habitudes prises durant 85 ans de sécurité sociale !

Ce qui demeure du vieux fond anarcho-syndicaliste (dénaturé) dans ces mouvements d’opinion, c’est l’insatisfaction érigé en principe. Ce sont, autrement dit, des mouvements consuméristes. Si les vaccins tardent à être conçus, le gouvernement est un ramas d’incapables et les laboratoires pharmaceutiques des sangsues du peuple. Si les vaccins sont produits dans un temps record, le gouvernement est un ramas d’incapables, et les labos des apprentis sorciers. La même personne qui ignore que les premiers travaux sur l’ARN messager datent du début des années 1960, et refuse d’être le «cobaye» du vaccin contre le Covid, menacera de mort le cancérologue qui prétend lui interdire d’entrer dans le protocole d’un nouveau médicament…

À la décharge (signez ici) du consommateur de santé publique (vieux style), il faut reconnaître que la vaccination pose de manière paradoxale et quasi inextricable le problème de l’intersection/contradiction entre le bénéfice individuel et le bénéfice collectif. En réalité, le vaccin n’est pas fait pour vous (individu), mais pour nous (collectivité). Tel «accident» vaccinal (et la crainte qu’il suscite) n’affecte aucunement l’intérêt, voire la nécessité, d’une vaccination générale.

La question qui se pose aujourd’hui n’est en aucune façon de savoir si je souhaite ou si vous (individus) souhaitez vous faire vacciner; si vous éprouvez des réticences ; si votre système de croyance (religieux ou antiscientifique) vous «interdit» de le faire. La seule question est de savoir si la collectivité peut s’en passer. Ou, pour ne pas reculer devant les nuances: si des motifs sérieux et rationnels permettent d’envisager une autre stratégie de protection de la population mondiale (on ne peut pas à la fois aller passer ses vacances aux Maldives et nier que la situation sanitaire aux Maldives nous concerne).

La réponse à cette question – aujourd’hui – qu’on la formule brutalement ou avec toutes les circonlocutions imaginables est: Non.

À partir de là, on peut râler, signer des pétitions, attendre le dernier moment – comme pour remplir sa déclaration d’impôt – mais il faudra bien se faire vacciner. Et non, votre opinion individuelle ne «compte pas». Non pas parce le gouvernement est autoritaire (il l’est!) et oublie (il s’en moque!) qu’il est censé être à votre service (collectivité), mais parce que la santé publique s’évalue sur les grands nombres, lesquels sont extrêmement peu accueillants pour les particularités individuelles (ils les absorbent).

Que le gouvernement attelé à cette tâche soit du genre de ceux qui, depuis des décennies, ont entrepris d’éradiquer la notion même de «santé publique», ont mis des comptables à la direction des hôpitaux et fermé des centaines de lits jugés peu rentables ne modifie absolument rien, ni à la question ni à la réponse.

J’entends bien celles et ceux qui s’affirment à la fois vaccinné·e·s (ou sur le point de l’être) et hostiles à l’obligation vaccinale. Prenons un autre exemple. Diriez-vous: «Je suis entièrement d’accord pour dire que conduire fin saoul au-dessus de la vitesse maximale autorisée est un comportement criminel, mais je ne suis pas d’accord pour que ce comportement soit interdit?» Non, bien sûr.

L’habitude prise, dans les milieux autonomes, ultragauches et dans une (un peu) moindre mesure libertaires, de parasiter les «mouvements sociaux» pour tenter de les radicaliser ou d’y rencontrer de nouveaux et nouvelles complices est à l’origine d’une illusion d’optique. Ce genre de militant·e (même s’il/elle récuse le terme) a fini par penser que tout mouvement social est bon à prendre, qu’il exprime (au moins) une révolte contre l’ordre social et que l’on se doit d’y être «présent·e» pour y assurer une espèce de «permanence de la radicalité». Cet entrisme parasitaire s’exerce là où il est matériellement possible, c’est-à-dire dans les manifestations de rue. Plus elles rassemblent de monde et plus ce monde est divers, et plus l’entrisme est viable (les manifestations paysannes, par exemple, y demeurent assez peu perméables).

Illusion d’optique, disais-je : n’importe quel «mouvement» ne peut pas se transformer en n’importe quoi. L’actuelle protestation peut certes déboucher sur des manifestations violentes – violemment réprimées, surtout – mais on ne voit pas sur quoi d’autre. Parce qu’elle n’est porteuse de rien de positif. Elle est un refus, de surcroît autolimité. Et paradoxalement d’autant plus vivement exprimé qu’il se sait d’avance vaincu.

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J’ai déjà évoqué la vacuité des slogans scandés. Il est temps d’aborder l’infinie variété des références au nazisme. Certes, je comprends la critique morale qui en a été faite. Cependant, de mon point de vue de militant révolutionnaire, cet aspect est secondaire. Ce qui est important c’est que ces références attestent de l’absence de références positives (l’arbre qui cache le désert). On comprendra mieux en comparant ces niaiseries avec les fréquentes références, positives celles-là, à la Révolution française dans le mouvement des «Gilets jaunes». Les deux catégories de manifestant·e·s sont également dépourvues de culture ouvrière et de références historiques. Mais les uns remettent 1789 à l’ordre du jour, tandis que les autres brandissent en épouvantails Hitler, Auschwitz et l’étoile jaune imposée aux juifs.

Autrement dit, ce qui me frappe ça n’est pas le caractère exagéré (indéniable) ou «trop fort» de ces amalgames, mais leur faiblesse politique et intellectuelle. C’est, en l’état, un mouvement inintelligent, au sens propre. C’est-à-dire porteur d’aucune intelligence collective de la situation.

Ajoutons que cette faiblesse produit des paradoxes cocasses. Représenter Emmanuel Macron en Adolf Hitler, c’est bien se conformer au principe de propagande «Plus c’est gros, mieux ça passe»… appliqué par un certain Goebbels. Ajoutons que les manifestations accueillent (sans même le savoir) comme participants à part entière des groupuscules néonazis.

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Ce dernier point sert d’ailleurs de justificatif à des militant·e·s antifascistes pour participer aux manifestations. «N’abandonnons pas ce mouvement aux fascistes», disent-ils. Cette attitude me paraît relever d’une grande confusion. Qu’il s’agisse d’une occasion de trouver réunis des gens que l’on a envie de taper, c’est dérisoire, mais pourquoi pas ? Je comprendrais aussi que des militant·e·s tentent un effort pédagogique en allant distribuer des tracts (encore faudrait-il formuler une critique à la fois pertinente et audible – je mets à disposition en bas de page un tract de camarades de Caen, pour lesquels j’ai du respect et de l’amitié, et qui me semble exprimer parfaitement les limites et les contradictions de cette démarche). Mais se considérer et se comporter comme protagonistes d’un tel mouvement de protestation me paraît voué à l’échec et producteur de confusion.

Il existe des manifestations, même massives, même « réprimées » par la police, qui peuvent fournir l’occasion de repeindre sa cuisine ou de faire une balade en forêt… comme n’importe quelle élection.

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Je partage d’ailleurs le point de vue exprimé sur Twitter par le militant anarchiste Guillaume Davranche : un révolutionnaire doit considérer un problème de société au moins en partie comme s’il devait, dans un avenir plus ou moins proche, être appelé à contribuer à sa résolution. Un grand nombre de questions sont posées de manière biaisée dans la démocratie représentative, système de gestion modérée du système capitaliste et il ne s’agit pas (même si c’est un piège dans lequel il est facile de tomber) de se prendre pour le ministre de la Santé ou des Affaires étrangères. Mais les pandémies ne prendront pas fin avec le système capitaliste et il importe – à titre de gymnastique intellectuelle, et pour être en mesure de discuter des alternatives à l’état de choses présent – de nous demander ce que nous ferions, non pas « parvenu·e·s aux affaires » (ça n’est pas notre objectif), mais parvenu·e·s à un rapport de force différent, dans le prolongement d’une révolution sociale. On peut évidemment considérer que cette perspective est radicalement utopique et ne mérite donc pas d’être envisagée. Qui adopte ce point de vue se condamne – et contribue à condamner les autres – à demeurer un consommateur aussi insatisfait qu’impuissant. Si, au contraire, on veut bien considérer les occurrences passées et à venir d’une gestion collective de la vie sociale, force est de constater que la question de la vaccination s’est déjà posée, comme en témoigne l’affiche reproduite ci-après. On notera que la Commune a choisi l’incitation et non la contrainte. À celles et ceux qui ricaneront, triomphant·e·s, on fera observer que s’ils·elles s’étaient tous et toutes fait vacciner sans attendre petits cadeaux ou gros yeux, la question ne se poserait pas…

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Enfin, je pense qu’un aspect particulier de la protestation en cours mérite d’être mis en lumière : je veux parler des références au viol relevées (voir photo ci-dessous). Je ne pense pas que l’on puisse se contenter de les joindre, pour les écarter, aux facilités polémiques des références nazies. Le fait que l’injection, et son produit, renvoient dans l’imaginaire (de certaines) à une pénétration forcée tient évidemment à la voie intramusculaire de l’injection vaccinale (la seringue est dans l’argot un des innombrables équivalents modernes du pénis). Elle est sans doute en partie reliée à la peur des piqures (que je serai le dernier à moquer !). Elle manifeste aussi et surtout une angoisse véritable devant l’intrusion – corporelle, en l’espèce – de ce que le Dr Toulouse a nommé – bien avant Michel Foucault – la «biopolitique[1]». C’est une dimension du problème à laquelle personne n’échappera dans les années à venir, même si – ce que je souhaite – nous parvenons à mettre bas le système odieux, incohérent et mortifère dans lequel nous sommes contraint·e·s pour l’heure de sur-vivre.

PS. Je m’aperçois que j’ai omis de mentionner un argument mis en avant par celles et ceux qui encouragent la protestation actuelle: elle est partagée par un certain nombre de soignant·e·s. C’est en effet un trait paradoxal qui mérite quelques mots. Que des gens qui sont en première ligne quant au risque de contagion et dont le métier est de soigner se refusent à endosser une mesure sanitaire dans la situation présente, je ne peux me l’expliquer que par un sentiment violent d’humiliation, justifié par la condition qui leur est faite, le mépris réel dans lequel ils et elles sont tenu·e·s, derrière les déclarations larmoyantes et les démonstrations de balcon. Pour surmonter ce sentiment d’humiliation, seule une pose de défi permettrait d’afficher la fierté dernière de celles et ceux qui ne peuvent se croiser les bras, sous peine d’endosser la responsabilité de centaines de décès. Au moins, cela, on ne nous l’imposera pas! Quelle dérision. Les personnes prostituées, elles, ne renoncent au préservatif que sous la pression contraignante des clients.

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[1] Voir Je chante le corps critique, chap. 6, «Corps utopique – corps obsolète».

«Ça pass’ et ça casse!», tract libertaire de Caen.

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Cessez d’utiliser le génocide commis par les Nazis pour critiquer n’importe quelle mesure autoritaire!

Ce document circule sur Twitter, repris ad nauseam assorti de commentaires surenchérisseurs. Comme s’il y avait une jouissance à coller le génocide commis par les Nazis comme étiquette sur toutes les mesures autoritaires… même celles qui ne sont pas encore prises (ici le «passeport sanitaire»). Pourquoi pas, dans la même logique, qualifier de «nazies» les limitations de vitesse prévues par le Code de la route?

Certes la comparaison ou mieux l’assimilation aux Nazis n’est pas une nouveauté; tout le monde a en tête le slogan «CRS SS». Mais il relève clairement de la caricature politique qui vise à critiquer un corps policier pour les violences qu’il pratique. Je ne pense pas que quiconque a jamais considéré qu’une compagnie de CRS est l’exact équivalent d’une division SS.

On peut certes critiquer l’hypothèse du passeport vaccinal, d’ailleurs contradictoire avec la non-obligation de se faire vacciner, comme il est légitime de critiquer toute forme de fichage. Je parierai cependant que les gens qui font circuler ce genre de message n’ont jamais protesté, eux, contre les innombrables fichiers à justification antiterroriste…

L’usage – dans la situation présente – de la liste des lieux et manifestations interdites aux juifs en 1942 est une obscénité.

Même à supposer, ce qui n’est pas avéré, que l’on s’oriente vers un «passeport» attestant de la vaccination contre le COVID pour celles et ceux qui l’ont choisie, les personnes non-porteuses de ce document ne seront pas écartées de certains avions en raison d’une supposée «race inférieure» mais astreintes très banalement à un type de vaccination, comme il en existe bien d’autres pour telle ou telle destination. Ce dernier point n’ayant jamais suscité de manifestations d’indignation.

Celles et ceux qui ont choisi de ne pas se faire vacciner ne risquent pas d’être raflé·e·s, déporté·e·s et exterminé·e·s. Tout au plus risquent-ils de finir leur existence dans un service de réanimation, aux frais du contribuable, en contribuant à l’épuisement du personnel soignant. On aimerait qu’ils aient la décence d’éviter de nous pomper l’oxygène dès maintenant!

La nostalgie, camarades!…

On trouve en Italie, dans certaines supérettes, des boissons alcoolisées dont les étiquettes représentent Hitler, Mussolini et d’autres dignitaires fascistes et nazis.

Il y a certes là de quoi s’indigner à suffisance, mais ce qui a attiré mon attention au-delà, c’est cette «Bière des nostalgiques», qui propose certes des étiquettes à l’effigie d’Hitler et cie, mais aussi de Lénine, Staline et consorts…

– Nostalgie, du grec nostos «retour», avec le suffixe algie «douleur».

Le premier sens vise le «mal du pays», le désir obsédant du retour dans la contrée natale. Le second, le regret mélancolique d’une chose révolue.

Qu’est-ce qui peut mener – passée l’hypothèse d’une provocation potache sans récidive – des «nostalgiques» à goûter un verre de Mein Kampf  à température, ou à se désaltérer d’une Tito bien fraîche?

Que veulent-ils noyer? Le désir du retour (en arrière) ou la douleur qu’il cause?

Se pourrait-il que nous devions nous préparer à certains retours sinistres par mithridatisation alcoolique?

Trinquons!… ma Staline heurtant ta NSDAP.

Pour ce qui me concerne, camarades, le débat est tranché.

Nostalgie pour nostalgie, et en songeant au sort à réserver aux marchands de nazisme en bouteille, mon choix est fait :

 

Heather Heyer, tuée par un nazi à Charlottesville: Qu’elle repose en guerre!

Heather Heyer, militante anarchosyndicaliste des IWW a été écrasée hier par une automobile conduite par un nazi. Ce dernier a foncé dans un groupe de manifestant(e)s antifascistes.

Elle avait 32 ans.

Qu’elle repose en guerre!

Le prétendu «suprémacisme blanc» qui fournissait le prétexte du rassemblement de Charlottesville n’est qu’une des formes les plus grotesques et répugnantes du néonazisme. Il doit être éradiqué partout.

“J’ai mordu tout un an des cheveux de fougère.”

Aragon. Le Paysan de Paris

 

Le prénom Heather vient du moyen anglais heth, qui signifie fougère. Peut-être a-t-il été donné à notre camarade en écho à la rousseur de ses cheveux?

Peut-on dire d’une personne qu’elle a «les yeux roux»? Si oui, Heather était bien née sous le signe de la fougère.

Nous n’oublierons ni son regard ni celui – éteint, dans une face bovine – de son assassin.

 

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

Diffamation stalinienne, morale, et vérité historique (1997)

«À propos du livre Suicide, mode d’emploi»

 

On trouvera ci-dessous une version un peu réduite d’un texte qui fut diffusé sous forme de tract (en novembre 1997) assorti de deux annexes : «Quand la pravda sort de la bouche des anarchistes[1].», et «Clandestins, bienvenue à bord!».

 

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Dans un ouvrage collectif de 1997, intitulé Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire [2], un auteur de romans policiers, M. Daeninckx, m’attribue un petit rôle dans un vaste complot révisionniste-antisémite-néo-nazi, dont il semble s’être fait une spécialité de dénoncer les membres supposés par force lettres adressées aux journalistes et aux éditeurs parisiens.

Daeninckx écrit, page 167 : «En octobre 1996, Christine Martineau[3] assurait la défense de son vieil ami Claude Guillon, victime de brutalités policières lors d’une manifestation en faveur des sans-papiers [août 1996]. Claude Guillon est en effet l’auteur d’un livre à scandale, Suicide, mode d’emploi, qui fut très controversé en raison des recettes que certains pouvaient trouver dans ces pages pour abréger leur existence. Curieusement on ne mit pas l’accent, à l’époque de sa parution, sur le chapitre intitulé “État nazi, euthanasie”, dans lequel les thèses révisionnistes de Robert Faurisson étaient exposées, et toutes les références bibliographiques données.»

Bien que Suicide, mode d’emploi, best-seller scandaleux, n’ait rien de commun avec telle brochure confidentielle, que de soi-disant dénazificateurs feignent de retrouver après de difficiles recherches, et exhibent comme des preuves longtemps dissimulées, il a fallu quinze ans à M. Daeninckx pour découvrir son existence. Ignorant le livre, il ne savait pas non plus que le passage sur lequel il souhaite «mettre l’accent» a déjà fait l’objet — en 1983 — d’une polémique publique dans le quotidien Le Matin de Paris, dont je donnerai les éléments plus loin.

Daeninckx procède par amalgame ou pour mieux dire par juxtaposition, le jeu consistant, même lorsqu’il n’a rien à dire d’un personnage, à le faire apparaître, au quinzième degré si nécessaire (l’homme qui connaît l’homme qui connaît l’homme…), dans une compagnie suspecte. Mais quels sont donc les reproches précis qu’il juge bon d’articuler contre moi? C’est d’avoir «exposé» les théories révisionnistes, et fourni au lecteur «toutes les références bibliographiques» ! Cette dernière accusation, j’aurais pu la comprendre dans la bouche d’un garçon de ferme. Sous la plume d’un écrivain, elle est plus que malintentionnée, elle est idiote. Assurément, j’ai donné toutes les références, en l’occurrence celles des textes révisionnistes et celles des textes antirévisionnistes, comme c’est l’usage dans tout essai philosophique, historique ou autre. Il vrai qu’à cet usage, M. Daeninckx, lui, ne se sent pas tenu, puisqu’il ne cite ni le coauteur ni l’éditeur de Suicide, mode d’emploi.

 

Deux pages de «Suicide, mode d’emploi[4]»

Venons-en à la polémique engagée dans le numéro du 17 juin 1983 du Matin. Sous le titre curieusement anglicisé «Nazi or not nazi ?», Marlène Amar écrivait notamment : «Les deux auteurs, page 204, abordent le problème des thèses du professeur Faurisson sur les chambres à gaz. Surprenant, non, dans un ouvrage sur le suicide ? Voudrait-on insinuer que les victimes des camps nazis n’ont pas été gazées comme on le dit, mais se sont elles-mêmes donné la mort ?… [Suivent des extraits du texte. À la question : Nous apprendra-t-on que la logique est nazie ? Marlène Amar répond :] Dans ce cas de figure, nous avons bien peur que oui.»

Quand à «la vraie nature politique des écrits de MM. Guillon et Le Bonniec…», elle était confirmée aux yeux de la journaliste par le fait que, dans la préface à une réédition de Ni vieux ni maîtres, figure «une analyse pour le moins douteuse de l’action gouvernementale où les socialistes sont traités de “nouveaux bouffons”, d’“ennemis”, etc.»

Le Matin du 28 juin 1983 publiait notre réponse, intitulée «Demandez un Guépéou», dont je donne la fin : «Nous écrivons (persistons et signons) que si personne ne peut montrer comment une machinerie a pu fonctionner, nous en déduisons qu’elle n’a pu exister. Logique ? Non, nazi ! répond Marlène Amar. C’est qu’en l’occurrence la machinerie est une chambre à gaz. Les chambres à gaz échappent à l’analyse, aux rayons X et à la loi des hommes. Les chambres à gaz sont un dogme. La pensée de gauche avance à grands pas. Que peut-il encore y avoir de pire que d’être “nazi”. La réponse, toujours d’après Le Matin : ne pas s’extasier devant la gauche au pouvoir et “traiter les socialistes de nouveaux bouffons, d’ennemis, etc.” “C’est encore plus clair” écrit M. Amar. Nous avons bien ri. […]»

Ce texte, ainsi qu’un autre, plus court, de notre éditeur Alain Moreau, étaient publiés en fac-similé. Le maquettiste avait entouré les textes d’un trait hachuré qui figure la déchirure d’un parchemin, procédé utilisé dans la presse pour mettre en valeur un «document». Marlène Amar y ajoutait le commentaire suivant, où elle s’obstinait à affirmer que nous reprenions à notre compte les thèses de Faurisson : «Il est des droits de réponse qui valent tous les aveux. Que MM. Guillon et Le Bonniec ne nous en veuillent pas, mais ce ne sont point les menaces de poursuites judiciaires dont ils ont assorti ce texte qui nous incitent à le publier, mais plutôt le fait que celui-ci confirme totalement ce que nous écrivions le 17 juin dernier. Peut-être n’est-il pas à proprement parler “nazi” de contester l’existence des chambres à gaz pendant la dernière guerre. Mais, à nos yeux au moins, cela y ressemble étrangement.»

Chronologiquement, la première remarque concernant le passage incriminé apparaît, à ma connaissance, sous la plume de Norbert Bensaid qui, en une phrase, y voit une preuve supplémentaire de notre «phraséologie libertaire» (Nouvel Observateur, 11 septembre 1982). En décembre 1982, Le Droit de vivre, journal de la LICRA, publie une critique assez virulente, qui dénonce, à propos de Faurisson, un «sophisme grossier et odieux». «Au total, un livre profondément néfaste et méprisable», conclut l’auteur de l’article, qui nous décrit comme «appartenant au courant anarchiste et libertaire» et s’abstient de toute insinuation diffamatoire sur des opinions antisémites ou pronazies.

Ensuite se situe l’article du Matin (17 juin 1983) et notre réponse. C’est la première fois que l’accusation de sympathie nazie est lancée. Il est remarquable que personne, dans une presse très hostile au livre, n’ait essayé, à l’époque, de la reprendre. Il faut attendre onze ans pour voir apparaître un surgeon tardif dans Le Monde diplomatique de janvier 1994. M. Videlier y mentionne Suicide, mode d’emploi en une phrase, au milieu d’un long article sur l’extrême droite et le révisionnisme, intitulé : «À peine masqués, s’avancent les falsificateurs du passé». On notera que l’article ne fournit pas de citation du livre (ce que seul Le Matin avait fait) alors même qu’en 1994, il est devenu introuvable. Il est d’autant plus aisé de l’évoquer de manière vague et invérifiable, comme ingrédient d’un vaste amalgame.

«Car tout cela [les thèses néo-nazies], écrit M. Videlier, circule par les moyens les plus divers : insidieusement dans les salons, sans fard dans les égouts, mais toujours avec obstination. N’a-t-on pas vu le livre au mortel succès [sic], Suicide, mode d’emploi, faire, au détour d’une phrase, l’apologie de M. Faurisson ?»

Ne fréquentant ni les salons ni les égouts, je n’ai rencontré ni M. Videlier ni M. Faurisson. Je n’ai jamais éprouvé non plus le besoin de défendre ou de justifier l’action de ce dernier (c’est la définition de l’«apologie»). La phrase, au détour[nement] de laquelle M. Videlier voit cette apologie est évidemment celle où je parle de l’«intérêt» de Faurisson, et des mensonges qu’il a «révélés».

Dans cette phrase (cf. note 4), dont m’apparaît aujourd’hui comme une faiblesse l’exagération rhétorique, je faisais allusion à une réalité, dont les révisionnistes faisaient un usage intéressé, et surtout truqué, ce que j’ignorais en 1981 (année de rédaction du livre). Je veux parler de ce que Pierre Vidal-Naquet nomme des «chambres à gaz imaginaires[5]», décrites par des témoignages, voire exhibées, et dont on sait qu’elles n’ont pas existé. La «non-existence avérée» de certaines chambres à gaz ne prouvait évidemment pas qu’il n’avait existé nulle part de chambre à gaz, ce que je n’ai d’ailleurs jamais prétendu.

Jeune adolescent, j’avais découvert l’histoire contemporaine et un embryon de conscience politique dans les livres de Simon Wiesenthal (Les Assassins sont parmi nous) et Saül Friedländer (Pie XII et le IIIe Reich). Or, au-delà de l’oukase des historiens, insupportable par principe, le fait qu’ils paraissaient traiter par le mépris[6] la révélation, pour moi neuve, de mensonges dans ces matières, m’avait profondément choqué. Que n’ont-ils reconnu ces mensonges, coupant ainsi l’herbe sous le pied des révisionnistes ! Si je trouve suffisante, aujourd’hui, dans sa concision, l’affirmation de l’historien François Bédarida selon laquelle «à quelques rectifications mineures près, le débat est clos sur les faits[7] », tel n’était pas, en effet, mon sentiment il y a dix-huit ans [texte rédigé en 1997].

La réplique à ce que l’on appelait alors révisionnisme, et aussi bien aux néo-nazis qui pouvaient rêver de marquer des points dans ce débat, telle qu’elle s’amorçait dans la déclaration des historiens, était fausse et dangereuse dans sa forme, en ce qu’elle paraissait renforcer un «tabou», dont justement les révisionnistes se prévalaient pour se présenter comme seuls porteurs de vérité (et dont tentera de jouer par la suite le tandem Garaudy-Abbé Pierre). Refuser le débat avec eux était une chose, leur répliquer sur le terrain qu’ils avaient choisi (ce qui a finalement eu lieu) était inévitable. La preuve en est que des travaux ont été ou sont publiés pour leur répliquer, y compris sur la question de la technique de l’extermination.

Ainsi, Les Crématoires d’Auschwitz, la machinerie du meurtre de masse, de Jean-Claude Pressac[8], à propos duquel Vidal-Naquet écrit en 1990 : «Une archéologie était-elle nécessaire ? Certainement pas dans l’évidence aveuglante de 1945. Certainement aujourd’hui devant la campagne des négateurs. Mais non moins certainement sur le plan proprement historique, parce que tout doit être soumis à la mesure et au calcul [9] (…).»

On remarque que c’est la position exactement inverse de celle exprimée par la déclaration des historiens, et qu’au contraire elle rejoint celle que j’avais énoncée contre eux.

 

En quoi je me suis trompé

 Il y a dix-huit ans, le nœud du débat, au moins quant aux faits, c’est-à-dire en laissant de côté son aspect politique, me paraissait être bel et bien le fonctionnement technique d’une chambre à gaz, que d’aucuns disaient impossible, et que d’autres déclaraient inutile à prouver. Ma naïveté consistait en une espèce de «blocage cartésien» sur cet énoncé logique : ce dont personne ne peut m’expliquer le mécanisme n’a pas fonctionné. La faiblesse de ce raisonnement était de figurer l’exact reflet inversé du diktat : elles ont fonctionné, puisque le massacre a bien eu lieu. Lire la suite