Cessez d’utiliser le génocide commis par les Nazis pour critiquer n’importe quelle mesure autoritaire!

Ce document circule sur Twitter, repris ad nauseam assorti de commentaires surenchérisseurs. Comme s’il y avait une jouissance à coller le génocide commis par les Nazis comme étiquette sur toutes les mesures autoritaires… même celles qui ne sont pas encore prises (ici le «passeport sanitaire»). Pourquoi pas, dans la même logique, qualifier de «nazies» les limitations de vitesse prévues par le Code de la route?

Certes la comparaison ou mieux l’assimilation aux Nazis n’est pas une nouveauté; tout le monde a en tête le slogan «CRS SS». Mais il relève clairement de la caricature politique qui vise à critiquer un corps policier pour les violences qu’il pratique. Je ne pense pas que quiconque a jamais considéré qu’une compagnie de CRS est l’exact équivalent d’une division SS.

On peut certes critiquer l’hypothèse du passeport vaccinal, d’ailleurs contradictoire avec la non-obligation de se faire vacciner, comme il est légitime de critiquer toute forme de fichage. Je parierai cependant que les gens qui font circuler ce genre de message n’ont jamais protesté, eux, contre les innombrables fichiers à justification antiterroriste…

L’usage – dans la situation présente – de la liste des lieux et manifestations interdites aux juifs en 1942 est une obscénité.

Même à supposer, ce qui n’est pas avéré, que l’on s’oriente vers un «passeport» attestant de la vaccination contre le COVID pour celles et ceux qui l’ont choisie, les personnes non-porteuses de ce document ne seront pas écartées de certains avions en raison d’une supposée «race inférieure» mais astreintes très banalement à un type de vaccination, comme il en existe bien d’autres pour telle ou telle destination. Ce dernier point n’ayant jamais suscité de manifestations d’indignation.

Celles et ceux qui ont choisi de ne pas se faire vacciner ne risquent pas d’être raflé·e·s, déporté·e·s et exterminé·e·s. Tout au plus risquent-ils de finir leur existence dans un service de réanimation, aux frais du contribuable, en contribuant à l’épuisement du personnel soignant. On aimerait qu’ils aient la décence d’éviter de nous pomper l’oxygène dès maintenant!

La nostalgie, camarades!…

On trouve en Italie, dans certaines supérettes, des boissons alcoolisées dont les étiquettes représentent Hitler, Mussolini et d’autres dignitaires fascistes et nazis.

Il y a certes là de quoi s’indigner à suffisance, mais ce qui a attiré mon attention au-delà, c’est cette «Bière des nostalgiques», qui propose certes des étiquettes à l’effigie d’Hitler et cie, mais aussi de Lénine, Staline et consorts…

– Nostalgie, du grec nostos «retour», avec le suffixe algie «douleur».

Le premier sens vise le «mal du pays», le désir obsédant du retour dans la contrée natale. Le second, le regret mélancolique d’une chose révolue.

Qu’est-ce qui peut mener – passée l’hypothèse d’une provocation potache sans récidive – des «nostalgiques» à goûter un verre de Mein Kampf  à température, ou à se désaltérer d’une Tito bien fraîche?

Que veulent-ils noyer? Le désir du retour (en arrière) ou la douleur qu’il cause?

Se pourrait-il que nous devions nous préparer à certains retours sinistres par mithridatisation alcoolique?

Trinquons!… ma Staline heurtant ta NSDAP.

Pour ce qui me concerne, camarades, le débat est tranché.

Nostalgie pour nostalgie, et en songeant au sort à réserver aux marchands de nazisme en bouteille, mon choix est fait :

 

Heather Heyer, tuée par un nazi à Charlottesville: Qu’elle repose en guerre!

Heather Heyer, militante anarchosyndicaliste des IWW a été écrasée hier par une automobile conduite par un nazi. Ce dernier a foncé dans un groupe de manifestant(e)s antifascistes.

Elle avait 32 ans.

Qu’elle repose en guerre!

Le prétendu «suprémacisme blanc» qui fournissait le prétexte du rassemblement de Charlottesville n’est qu’une des formes les plus grotesques et répugnantes du néonazisme. Il doit être éradiqué partout.

“J’ai mordu tout un an des cheveux de fougère.”

Aragon. Le Paysan de Paris

 

Le prénom Heather vient du moyen anglais heth, qui signifie fougère. Peut-être a-t-il été donné à notre camarade en écho à la rousseur de ses cheveux?

Peut-on dire d’une personne qu’elle a «les yeux roux»? Si oui, Heather était bien née sous le signe de la fougère.

Nous n’oublierons ni son regard ni celui – éteint, dans une face bovine – de son assassin.

 

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

Diffamation stalinienne, morale, et vérité historique (1997)

«À propos du livre Suicide, mode d’emploi»

 

On trouvera ci-dessous une version un peu réduite d’un texte qui fut diffusé sous forme de tract (en novembre 1997) assorti de deux annexes : «Quand la pravda sort de la bouche des anarchistes[1].», et «Clandestins, bienvenue à bord!».

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

Dans un ouvrage collectif de 1997, intitulé Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire [2], un auteur de romans policiers, M. Daeninckx, m’attribue un petit rôle dans un vaste complot révisionniste-antisémite-néo-nazi, dont il semble s’être fait une spécialité de dénoncer les membres supposés par force lettres adressées aux journalistes et aux éditeurs parisiens.

Daeninckx écrit, page 167 : «En octobre 1996, Christine Martineau[3] assurait la défense de son vieil ami Claude Guillon, victime de brutalités policières lors d’une manifestation en faveur des sans-papiers [août 1996]. Claude Guillon est en effet l’auteur d’un livre à scandale, Suicide, mode d’emploi, qui fut très controversé en raison des recettes que certains pouvaient trouver dans ces pages pour abréger leur existence. Curieusement on ne mit pas l’accent, à l’époque de sa parution, sur le chapitre intitulé “État nazi, euthanasie”, dans lequel les thèses révisionnistes de Robert Faurisson étaient exposées, et toutes les références bibliographiques données.»

Bien que Suicide, mode d’emploi, best-seller scandaleux, n’ait rien de commun avec telle brochure confidentielle, que de soi-disant dénazificateurs feignent de retrouver après de difficiles recherches, et exhibent comme des preuves longtemps dissimulées, il a fallu quinze ans à M. Daeninckx pour découvrir son existence. Ignorant le livre, il ne savait pas non plus que le passage sur lequel il souhaite «mettre l’accent» a déjà fait l’objet — en 1983 — d’une polémique publique dans le quotidien Le Matin de Paris, dont je donnerai les éléments plus loin.

Daeninckx procède par amalgame ou pour mieux dire par juxtaposition, le jeu consistant, même lorsqu’il n’a rien à dire d’un personnage, à le faire apparaître, au quinzième degré si nécessaire (l’homme qui connaît l’homme qui connaît l’homme…), dans une compagnie suspecte. Mais quels sont donc les reproches précis qu’il juge bon d’articuler contre moi? C’est d’avoir «exposé» les théories révisionnistes, et fourni au lecteur «toutes les références bibliographiques» ! Cette dernière accusation, j’aurais pu la comprendre dans la bouche d’un garçon de ferme. Sous la plume d’un écrivain, elle est plus que malintentionnée, elle est idiote. Assurément, j’ai donné toutes les références, en l’occurrence celles des textes révisionnistes et celles des textes antirévisionnistes, comme c’est l’usage dans tout essai philosophique, historique ou autre. Il vrai qu’à cet usage, M. Daeninckx, lui, ne se sent pas tenu, puisqu’il ne cite ni le coauteur ni l’éditeur de Suicide, mode d’emploi.

 

Deux pages de «Suicide, mode d’emploi[4]»

Venons-en à la polémique engagée dans le numéro du 17 juin 1983 du Matin. Sous le titre curieusement anglicisé «Nazi or not nazi ?», Marlène Amar écrivait notamment : «Les deux auteurs, page 204, abordent le problème des thèses du professeur Faurisson sur les chambres à gaz. Surprenant, non, dans un ouvrage sur le suicide ? Voudrait-on insinuer que les victimes des camps nazis n’ont pas été gazées comme on le dit, mais se sont elles-mêmes donné la mort ?… [Suivent des extraits du texte. À la question : Nous apprendra-t-on que la logique est nazie ? Marlène Amar répond :] Dans ce cas de figure, nous avons bien peur que oui.»

Quand à «la vraie nature politique des écrits de MM. Guillon et Le Bonniec…», elle était confirmée aux yeux de la journaliste par le fait que, dans la préface à une réédition de Ni vieux ni maîtres, figure «une analyse pour le moins douteuse de l’action gouvernementale où les socialistes sont traités de “nouveaux bouffons”, d’“ennemis”, etc.»

Le Matin du 28 juin 1983 publiait notre réponse, intitulée «Demandez un Guépéou», dont je donne la fin : «Nous écrivons (persistons et signons) que si personne ne peut montrer comment une machinerie a pu fonctionner, nous en déduisons qu’elle n’a pu exister. Logique ? Non, nazi ! répond Marlène Amar. C’est qu’en l’occurrence la machinerie est une chambre à gaz. Les chambres à gaz échappent à l’analyse, aux rayons X et à la loi des hommes. Les chambres à gaz sont un dogme. La pensée de gauche avance à grands pas. Que peut-il encore y avoir de pire que d’être “nazi”. La réponse, toujours d’après Le Matin : ne pas s’extasier devant la gauche au pouvoir et “traiter les socialistes de nouveaux bouffons, d’ennemis, etc.” “C’est encore plus clair” écrit M. Amar. Nous avons bien ri. […]»

Ce texte, ainsi qu’un autre, plus court, de notre éditeur Alain Moreau, étaient publiés en fac-similé. Le maquettiste avait entouré les textes d’un trait hachuré qui figure la déchirure d’un parchemin, procédé utilisé dans la presse pour mettre en valeur un «document». Marlène Amar y ajoutait le commentaire suivant, où elle s’obstinait à affirmer que nous reprenions à notre compte les thèses de Faurisson : «Il est des droits de réponse qui valent tous les aveux. Que MM. Guillon et Le Bonniec ne nous en veuillent pas, mais ce ne sont point les menaces de poursuites judiciaires dont ils ont assorti ce texte qui nous incitent à le publier, mais plutôt le fait que celui-ci confirme totalement ce que nous écrivions le 17 juin dernier. Peut-être n’est-il pas à proprement parler “nazi” de contester l’existence des chambres à gaz pendant la dernière guerre. Mais, à nos yeux au moins, cela y ressemble étrangement.»

Chronologiquement, la première remarque concernant le passage incriminé apparaît, à ma connaissance, sous la plume de Norbert Bensaid qui, en une phrase, y voit une preuve supplémentaire de notre «phraséologie libertaire» (Nouvel Observateur, 11 septembre 1982). En décembre 1982, Le Droit de vivre, journal de la LICRA, publie une critique assez virulente, qui dénonce, à propos de Faurisson, un «sophisme grossier et odieux». «Au total, un livre profondément néfaste et méprisable», conclut l’auteur de l’article, qui nous décrit comme «appartenant au courant anarchiste et libertaire» et s’abstient de toute insinuation diffamatoire sur des opinions antisémites ou pronazies.

Ensuite se situe l’article du Matin (17 juin 1983) et notre réponse. C’est la première fois que l’accusation de sympathie nazie est lancée. Il est remarquable que personne, dans une presse très hostile au livre, n’ait essayé, à l’époque, de la reprendre. Il faut attendre onze ans pour voir apparaître un surgeon tardif dans Le Monde diplomatique de janvier 1994. M. Videlier y mentionne Suicide, mode d’emploi en une phrase, au milieu d’un long article sur l’extrême droite et le révisionnisme, intitulé : «À peine masqués, s’avancent les falsificateurs du passé». On notera que l’article ne fournit pas de citation du livre (ce que seul Le Matin avait fait) alors même qu’en 1994, il est devenu introuvable. Il est d’autant plus aisé de l’évoquer de manière vague et invérifiable, comme ingrédient d’un vaste amalgame.

«Car tout cela [les thèses néo-nazies], écrit M. Videlier, circule par les moyens les plus divers : insidieusement dans les salons, sans fard dans les égouts, mais toujours avec obstination. N’a-t-on pas vu le livre au mortel succès [sic], Suicide, mode d’emploi, faire, au détour d’une phrase, l’apologie de M. Faurisson ?»

Ne fréquentant ni les salons ni les égouts, je n’ai rencontré ni M. Videlier ni M. Faurisson. Je n’ai jamais éprouvé non plus le besoin de défendre ou de justifier l’action de ce dernier (c’est la définition de l’«apologie»). La phrase, au détour[nement] de laquelle M. Videlier voit cette apologie est évidemment celle où je parle de l’«intérêt» de Faurisson, et des mensonges qu’il a «révélés».

Dans cette phrase (cf. note 4), dont m’apparaît aujourd’hui comme une faiblesse l’exagération rhétorique, je faisais allusion à une réalité, dont les révisionnistes faisaient un usage intéressé, et surtout truqué, ce que j’ignorais en 1981 (année de rédaction du livre). Je veux parler de ce que Pierre Vidal-Naquet nomme des «chambres à gaz imaginaires[5]», décrites par des témoignages, voire exhibées, et dont on sait qu’elles n’ont pas existé. La «non-existence avérée» de certaines chambres à gaz ne prouvait évidemment pas qu’il n’avait existé nulle part de chambre à gaz, ce que je n’ai d’ailleurs jamais prétendu.

Jeune adolescent, j’avais découvert l’histoire contemporaine et un embryon de conscience politique dans les livres de Simon Wiesenthal (Les Assassins sont parmi nous) et Saül Friedländer (Pie XII et le IIIe Reich). Or, au-delà de l’oukase des historiens, insupportable par principe, le fait qu’ils paraissaient traiter par le mépris[6] la révélation, pour moi neuve, de mensonges dans ces matières, m’avait profondément choqué. Que n’ont-ils reconnu ces mensonges, coupant ainsi l’herbe sous le pied des révisionnistes ! Si je trouve suffisante, aujourd’hui, dans sa concision, l’affirmation de l’historien François Bédarida selon laquelle «à quelques rectifications mineures près, le débat est clos sur les faits[7] », tel n’était pas, en effet, mon sentiment il y a dix-huit ans [texte rédigé en 1997].

La réplique à ce que l’on appelait alors révisionnisme, et aussi bien aux néo-nazis qui pouvaient rêver de marquer des points dans ce débat, telle qu’elle s’amorçait dans la déclaration des historiens, était fausse et dangereuse dans sa forme, en ce qu’elle paraissait renforcer un «tabou», dont justement les révisionnistes se prévalaient pour se présenter comme seuls porteurs de vérité (et dont tentera de jouer par la suite le tandem Garaudy-Abbé Pierre). Refuser le débat avec eux était une chose, leur répliquer sur le terrain qu’ils avaient choisi (ce qui a finalement eu lieu) était inévitable. La preuve en est que des travaux ont été ou sont publiés pour leur répliquer, y compris sur la question de la technique de l’extermination.

Ainsi, Les Crématoires d’Auschwitz, la machinerie du meurtre de masse, de Jean-Claude Pressac[8], à propos duquel Vidal-Naquet écrit en 1990 : «Une archéologie était-elle nécessaire ? Certainement pas dans l’évidence aveuglante de 1945. Certainement aujourd’hui devant la campagne des négateurs. Mais non moins certainement sur le plan proprement historique, parce que tout doit être soumis à la mesure et au calcul [9] (…).»

On remarque que c’est la position exactement inverse de celle exprimée par la déclaration des historiens, et qu’au contraire elle rejoint celle que j’avais énoncée contre eux.

 

En quoi je me suis trompé

 Il y a dix-huit ans, le nœud du débat, au moins quant aux faits, c’est-à-dire en laissant de côté son aspect politique, me paraissait être bel et bien le fonctionnement technique d’une chambre à gaz, que d’aucuns disaient impossible, et que d’autres déclaraient inutile à prouver. Ma naïveté consistait en une espèce de «blocage cartésien» sur cet énoncé logique : ce dont personne ne peut m’expliquer le mécanisme n’a pas fonctionné. La faiblesse de ce raisonnement était de figurer l’exact reflet inversé du diktat : elles ont fonctionné, puisque le massacre a bien eu lieu. Lire la suite

LE “MANIFESTE” DES EXÉGÈTES, par Peralta [Benjamin Péret]

220px-BenjaminPéret

Dans cette brochure publiée en français, à Mexico, en 1946, Benjamin Péret formule ses critiques à l’égard de la IVe Internationale avec laquelle il rompra définitivement deux ans plus tard.

J’en profite pour signaler la parution des Cahiers Benjamin Péret, superbes et passionnants albums édités par l’Association des amis de Benjamin Péret (3 numéros parus à ce jour [novembre 2014]).

La publication de ce texte de Péret sur mon précédent site n’a pas été signalée par l’Association à l’attention de ses adhérent(e)s et visiteur(e)s. Peut-être en ira-t-il autrement cette fois ?

Je me suis servi pour la numérisation de mon exemplaire, offert depuis au CIRA de Lausanne. La brochure ne se trouve pas à la BN. Le Catalogue collectif de France en indique deux ex., l’un à la BDIC de Nanterre, l’autre au CCI du centre Pompidou.

Capture d’écran 2014-11-17 à 18.38.38

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. »

Danton.

On voudrait pouvoir traiter sans passion le « manifeste » de la préconférence de la IVe Internationale d’avril dernier. Mais on est obligé de constater qu’il n’apporte pas de solution réelle aux problèmes actuels du mouvement ouvrier et de la révolution socialiste à laquelle tend ce dernier parce qu’à ces problèmes, ce texte oppose une analyse basée sur des postulats qu’une critique attentive réduirait à néant, provoquant l’écroulement de tout l’édifice théorique, lézardé au fur et à mesure de sa construction. On remarquera tout d’abord que ce «manifeste» n’a de manifeste que le nom. C’est le document de la vanité béate, un interminable diplôme d’auto-satisfaction que se décernent ses rédacteurs au nom de notre Internationale : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes trotskistes car tout ce que nous avions dit s’est vérifié, et si, d’aventure, la réalité se bat en duel avec quelqu’une de nos prévisions antérieures, on jette un voile pudique sur cette fâcheuse réalité qui s’obstine à nous contredire dans l’espoir qu’elle reviendra bientôt à de meilleurs sentiments.

Est-ce là une méthode révolutionnaire ? Peut-on espérer éduquer les masses ainsi ? Se prépare-t-on à devenir réellement le parti mondial de la révolution socialiste ? Disons tout de suite que non et que, par cette voie, nous n’y arriverons jamais. Au contraire, c’est ainsi que nous passerons, impuissants, à côté de situations révolutionnaires sans pouvoir nous faire entendre des travailleurs, indéfiniment condamnés à notre rachitisme actuel. Avoir eu raison de a jusqu’à z (et ce n’est pas le cas) sans que la classe ouvrière s’en soit aperçu pendant sept ans, c’est évidemment avoir eu tort à moins que la classe ouvrière ne soit restée si loin derrière nous que nous fassions figure d’énergumènes ultra-gauchistes qu’elle ne comprend pas, et ce serait encore avoir eu tort.

Mai si la classe ouvrière n’est pas venue à nous, en Europe par exemple (compte tenu des difficultés matérielles pour un petit parti de se faire entendre dans les conditions d’illégalité qui ont prévalu pendant toute la guerre) c’est tout simplement parce que la fausseté des points de vue que nous soutenions au début de la guerre était devenue sensible pour la généralité des travailleurs qui ne voyaient plus aucune raison de défendre l’URSS simple alliée de Hitler ou de l’impérialisme anglo-saxon. En outre, le maintien, de la part de notre organisation, de positions périmées, a eu comme conséquence une pusillanimité des dirigeants qui n’ont pas su profiter des circonstances diverses qui se sont offertes depuis le début de la guerre car dans tous les cas, limités par des mots d’ordre dépassés, ils ont manqué d’audace, à la fois pour caractériser la situation et pour en tirer parti. C’est donc que nous avons eu tort et notre devoir immédiat et imprescriptible, en tant que révolutionnaires, est de rechercher la ou les sources de notre erreur sans tenter de nous leurrer en supposant qu’il [s’]agit peut-être d’erreurs secondaires.

En réalité, au lieu de se livrer à un travail critique, les rédacteurs du «manifeste» ont pieusement recueilli les textes sacrés qu’ils ont soumis à une exégèse détaillée car ils déclarent froidement, bien qu’implicitement, que nos thèses d’avant la guerre et du début, ont, dans l’ensemble, résisté à l’épreuve des faits, ce qui est une contre-vérité criante.

C’est là où le « manifeste » a le plus gravement manqué son objet. Mais ce n’est pas tout. Un manifeste doit avant tout avoir une valeur d’agitation, être court et résumer en phrases frappantes la situation du moment pour en extraire des mots d’ordre d’agitation. Il saute aux yeux que ce « manifeste », au lieu d’agiter, se borne à plonger le lecteur dans un profond sommeil.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

LE PACTE STALINE-HITLER

D’abord, ce « manifeste » part de l’idée préconçue, bien que non exprimée, qu’il ne s’est rien passé depuis 1939, que la guerre n’a été qu’un cauchemar au réveil duquel on se retrouve au même point qu’autrefois ; un « État ouvrier dégénéré » en face des impérialismes acharnés à sa perte. De cette position découle forcément une tactique erronée puisqu’elle repose, par ailleurs, sur l’idée qu’une éducation incessante des travailleurs est nécessaire. Or la question n’est plus de montrer aux travailleurs la nécessité de renverser le capitalisme pour instituer un pouvoir ouvrier qui conduira la société vers le socialisme. Tout travailleur européen, dès qu’on gratte le vernis petit-bourgeois que le capitalisme a parfois su lui appliquer avec la complicité, jadis des réformistes et, aujourd’hui des staliniens, démontre savoir qu’aucune autre issue de la crise n’est possible. Il s’ensuit que notre tactique du front unique par exemple, a de ce seul fait, perdu toute signification car les millions de travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens n’obéissent en cela qu’à la loi du moindre effort inhérente à tout homme et les partis « ouvriers » savent en profiter en cultivant cette paresse même. C’est donc d’un côté, par une passivité que nous n’avons pas su secouer que les travailleurs suivent en si grand nombre les traîtres « ouvriers », d’autre part à cause de notre insignifiance numérique, conséquence de l’inadéquat de notre propagande, et enfin, ces deux causes unies empêchent les ouvriers de se diriger vers nous car ils estiment à juste titre que nous représentons tout juste actuellement une gauche du stalinisme insuffisamment différenciée de celui-ci et ne justifiant pas leur rupture avec lui. Par ailleurs, ces positions maintenues malgré toute évidence, sans analyse préalable qui les soutienne — et elle ne peut exister — entraîne les rédacteurs du « manifeste » à une tolérance, vis-à-vis du stalinisme, qui frise parfois la capitulation car elle les pousse à masquer les faits les plus criants, ceux contre lesquels leur devoir le plus urgent est de s’élever avec énergie et d’en tirer les conclusions nécessaires. C’est ainsi que, dans le passage relatif à la « montée et chute de l’impérialisme nazi », on passe pudiquement sous silence le pacte Staline-Hitler, mentionné épisodiquement par ailleurs. Pourquoi ? Simplement parce que s’il est vrai que « l’État nazi avait pour tâche de briser la classe ouvrière en Allemagne, de dominer l’Europe capitaliste », il est faux que sa tâche ait été « d’écraser l’URSS » en tant qu’héritière de la révolution d’Octobre. En s’alliant à Hitler, Staline l’a puissamment aidé à écraser la classe ouvrière allemande et à l’entraîner au massacre. En effet, que pouvaient penser les travailleurs allemands, pour qui la Russie incarnait la tradition révolutionnaire de 1917, placés soudainement en face du pacte de leur oppresseur nazi avec le « père des peuples », sinon qu’il était de la classe ouvrière allemande de se battre contre les « ploutocraties » occidentales puisque Staline se dressait contre elles ? Ce ne pouvait être qu’une « géniale » manœuvre tactique rapprochant l’heure de la révolution socialiste. Enfin, valait-il mieux passer ce pacte sous silence et ne pas le commenter ou en dénoncer le caractère impérialiste que toute l’attitude postérieure de Moscou a mis en évidence ? En effet, si en 1939, ce pacte pouvait encore apparaître comme une de ces répugnantes manœuvres dont le stalinisme a le secret, il n’a plus aujourd’hui que la signification d’un nouveau tournant à droite, situant définitivement le stalinisme sur le plan impérialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, suivi de l’absorption des États baltes, puis de la Bessarabie, n’était, on l’a bien vu, qu’une manière pour Staline de se faire la main, puisqu’il domine aujourd’hui, directement ou par l’entremise de ses pantins généralement alliés de la racaille réactionnaire, toute l’Europe orientale.

Il n’y avait entre l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne aucune contradiction inhérente au régime de propriété régnant dans l’un et l’autre pays. Autrement ce pacte eut été impossible. Essayez d’imaginer — ce qui est évidemment insensé — un pacte Lénine-Hitler. Le seul accouplement de ces deux noms fait rejeter cette hypothèse sans aucun examen. Mais si une telle hypothèse est insensée et si le pacte Staline-Hitler a été une réalité, c’est qu’entre l’époque de Lénine et celle de Staline il s’est produit des modifications telles qu’elles ne peuvent plus être considérées comme quantitatives mais bel et bien comme qualitatives. Le devoir des rédacteurs du « manifeste » était-il de les escamoter ou de les étaler au grand jour afin que l’Internationale puisse en discuter et prendre les résolutions qu’elles comportent ? Ils devaient, de toute évidence, les exposer avec le maximum de détails, non dans un manifeste dont le but est tout autre, mais dans une étude précise et fondée dont ils devaient demander à l’Internationale de discuter les conclusions et non pas placer celle-ci en face d’une position intangible, car déclarer comme ils le font que « l’URSS, ce vaste secteur du marché mondial enlevé à l’exploitation capitaliste en 1917, est toujours debout », c’est ressusciter une contradiction aujourd’hui abolie et dire que la guerre n’a eu aucune influence sur l’URSS et celle-ci reste « État ouvrier dégénéré » comme devant, comme si cette dégénérescence, obéissant aux désirs des rédacteurs du « manifeste », pouvait s’en tenir au niveau atteint avant la guerre, demeurer immuable, au lieu d’évoluer comme elle l’aurait fait de toute façon, même sans guerre. Et si l’on ajoute que l’URSS « menace même d’engloutir beaucoup d’autres pays situés sur ses frontières », on ne fait en réalité et sans s’en douter que dénoncer la tendance expansionniste du Kremlin sans oser ni se l’avouer franchement ni rappeler que tout pays impérialiste agit de même s’il en a la possibilité. L’oppression russe a simplement succédé, dans ces territoires, à l’oppression nazie, le parti stalinien au parti hitlérien, la Guépéou à la Gestapo, sans que les masses en aient eu le moindre bénéfice. Elles restent les victimes su stalinisme comme elles l’avaient été du nazisme.

Mais, revenons au pacte Staline-Hitler. Pour justifier leur attitude de derviches, les rédacteurs du «manifeste» nous citent les thèses de la IVe Internationale au début de la guerre où il était dit que la contradiction entre l’URSS et les États impérialistes était « infiniment plus profondes » qu’entre ces derniers eux-mêmes, d’où ils concluent que « c’est seulement sur la base de cette estimation qu’on peut expliquer le déchaînement de la guerre d’Hitler contre l’URSS après le pacte Hitler-Staline ». C’est seulement ainsi ! Mais Hitler et Mussolini dans leur correspondance ne font pas un instant allusion à cette fameuse contradiction, à vrai dire exactement semblable à celle opposant l’impérialisme allemand à son complice et rival anglo-saxon. Y avait-il contradiction entre deux systèmes de propriété lorsque Mussolini attaqua l’impérialisme français en juin 1940 ? Évidemment pas plus que lorsque Staline attaqua le Mikado en 1945. En fait, les deux complices n’avaient alors en vue, pour justifier leur agression, que des buts stratégiques : les ressources agricoles de l’Ukraine nécessaires pour la continuation de la guerre, de même que Staline, aujourd’hui se prépare au prochain massacre en soumettant la moitié de l’Europe à son joug, en absorbant les pétroles du nord de l’Iran, en essayant de dominer la Chine, les Dardanelles, la Grèce, etc. En outre, les rédacteurs du «manifeste» n’imaginent pas un instant que la IVe Internationale ait pu se tromper alors que la bureaucratie stalinienne essayait encore de dissimuler le sens de son évolution en couvrant ses entreprises d’un masque s’est si bien usé avec le temps qu’il est devenu une toile d’araignée ne cachant plus rien du tout. Qu’importe pour les rédacteurs du « manifeste » qui, avec les yeux de la foi, reconstituent le masque en partant de la toile d’araignée ! Maintenir aujourd’hui une telle position c’est se lier les mains devant le stalinisme qu’on ne peut plus combattre efficacement tout en défendant la Russie car l’un ayant modelé l’autre, ils ne forment plus qu’un tout contre-révolutionnaire cohérent dans l’esprit des masses d’Europe orientale et d’une partie de l’Asie.

Le pacte Hitler-Staline marque un tournant décisif dans l’histoire de la contre-révolution russe, conséquence de ses victoires sur le prolétariat russe et mondial, et son passage sur le plan de la rivalité inter-impérialiste. Il signifie que rien ne reste plus de la révolution d’Octobre, que la bureaucratie a acquis des positions économiques et politiques uniquement destructibles par la voie d’une nouvelle révolution prolétarienne en Russie et s’en tenir aujourd’hui à une position défensiste [sic] dont tous les événements des dernières années démontrent la fausseté, c’est se rendre incapable de lutter pour la révolution socialiste, c’est en fait s’incliner devant la contre-révolution stalinienne et lui laisser le champ libre pour tromper, opprimer et enchaîner les masses, c’est s’orienter vers la capitulation. Lire la suite

En gros et en « détails » : le piège de Le Pen (1998)

Publié dans No Pasaran (n° 57, mai 1998).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Ce qu’il y a de remarquable dans les provocations de Jean-Marie Le Pen, c’est l’économie de moyens idéologiques avec laquelle il réussit, au moment choisi, à déclencher le chœur des bonnes consciences démocrates, pour servir des desseins personnels, parfois de simples rivalités internes à son parti.

La « récidive » de décembre 1997 sur le « point de détail » a fonctionné aussi efficacement que la déclaration originale de septembre 1987. Voyons d’abord, d’après Le Monde la teneur exacte de ses propos ; nous analyserons ensuite le mécanisme de la provocation.

« J’ai dit et j’ai redit, au risque d’être sacrilège, que les chambres à gaz sont un détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale. […] Il n’y a rien de minoratif ni de méprisant dans un tel propos. […] Si vous prenez un livre de mille pages sur la seconde guerre mondiale, les camps de concentration occupent deux pages et les chambres à gaz dix à quinze lignes, ce qui s’appelle un détail. […] [Si les] interprétations [faites de ses déclarations] ont pu faire souffrir des gens sincères, je le regrette. Je respecte les souffrances, les morts, mais pas ceux qui s’en servent[1]. »

Le Pen insiste sur l’insignifiance supposé de son propos, le rabote, l’aplatit, déplore des « interprétations », regrette qu’elles aient pu faire souffrir et s’incline devant ceux qui ont souffert. Or qu’y a-t-il ici d’explicitement dit ? A peu près rien, sinon une évaluation de l’importance des chambres à gaz, dérisoirement rapportée au nombre de lignes à elles consacrées dans un livre imaginaire, procédé qu’on est en droit de juger choquant, d’autant que c’est le but qu’il vise. Mais explicitement, ici, ni la remise en cause de l’existence desdites chambres, ni du génocide.

Or la presse fustige à cette occasion des « propos antisémites[2] », la « provocation raciale et la récidive antisémite[3]. » Pourquoi ? La réponse est simple : parce que nous savons tous ce que Le Pen entend par là.

Nous savons par les témoignages d’anciens proches et militants repentis, que — selon la pertinente formule d’Alain Juppé — Le Pen est « profondément, je dirai presque viscéralement, raciste, antisémite et xénophobe[4] ». Nous savons aussi, par d’autres textes et déclarations antérieurs, sa fascination pour le régime nazi[5]. Nous sommes donc persuadés de pouvoir décrypter sans mal des signaux de fumée qui s’adressent autant à ses sympathisants qu’à la presse et à la classe politique. Or les choses ne sont pas si simples, et pour deux raisons. La première est aussi la moindre à mes yeux, mais elle mérite d’être rappelée quand les organisations antiracistes annoncent qu’elles poursuivront Le Pen devant les tribunaux (lesquels l’ont déjà condamné pour des propos identiques il y a dix ans) : notre intime conviction, aussi sérieusement étayée soit-elle par d’autres documents, ne saurait justifier une condamnation pénale pour des propos implicites, c’est-à-dire non tenus. A supposer même que nous admettions les règles du droit, il est impossible d’approuver une jurisprudence qui condamnerait quelqu’un sous prétexte que nous avons de bonnes ou mêmes d’incontestables raisons de penser qu’en prononçant telles incongruités, il avait en tête des horreurs tombant sous le coup de la loi. Il ne s’agit même plus d’un délit d’opinion, au sens d’une opinion émise, dite ou publiée, mais d’un crime par la pensée. En l’état actuel de la langue française, et le droit devrait s’y tenir, l’image provocatrice des « dix à quinze lignes » n’équivaut pas, sinon dans l’esprit de Le Pen, à ce « consentement à l’horrible [revenant] à banaliser, sinon à méconnaître, les souffrances ou les persécutions infligées aux déportés, et plus particulièrement, aux juifs et aux tsiganes au cours de la seconde guerre mondiale et à ramener ainsi à un simple fait de guerre [sic] […] des actes ayant été jugés constitutifs de crimes contre l’humanité » suivant le texte du jugement rendu contre lui en 1988. C’est évidemment la tentative même de faire trancher par des tribunaux les litiges historiques, théoriques ou moraux, qui est sans issue, mais imaginons un instant les conséquences qu’aurait la généralisation d’un tel « scanner idéologico-judiciaire » sur les rédacteurs de journaux libertaires, les chanteurs de groupes de rap, etc. « Vous n’avez pas exactement dit que vous vouliez égorger tous les flics, diraient les magistrats, mais vous connaissant, nous ne sommes pas dupes, et nous vous condamnons, à la fois parce que nous savons ce que vous pensez et parce que d’autres ont pu penser que vous pensiez à quoi nous avons pensé »… Big Brother is daeninckx you[6] !

La seconde raison tient au mécanisme et à l’objectif de la provocation lepénienne. Dans ses déclarations ci-dessus reproduites, le passage important tient en quatre mots : « Au risque d’être sacrilège ». Le Pen ne dit pas ici, par exemple, que le génocide n’a pas eu lieu ou qu’il déteste les Juifs (inutile : ses militants savent à quoi s’en tenir sur sa façon de penser), mais il sait qu’il va être dénoncé et poursuivi comme s’il l’avait dit, parce que ses adversaires, avides de joutes antifascistes (de préférence médiatisées) ne pourront se retenir de le suivre sur le terrain où il les entraîne. Ainsi, non seulement le chef du Front national apparaît une fois de plus comme un martyre (on ne le condamne que parce que c’est lui), mais aux yeux de ses électeurs, l’hostilité des médias, des antiracistes et de la plus grande partie des politiques apparaît comme la sanction d’un « sacrilège », étymologiquement : un vol d’objets sacrés. Il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire ; l’électeur FN est probablement assez malin et pour décrypter le non-dit lepénien et pour voir qu’on lui fait dire ce qu’à strictement parler il ne dit pas. Qu’en déduira-t-il ? sinon que l’antisémitisme implicite du discours lepénien est une « opinion » comme une autre, mais frappée d’un « tabou » de nature religieuse. Or c’est bien malgré ou pour mieux dire à l’abri d’un tel « tabou » que l’antisémitisme a repris la vigueur que nous lui connaissons en France, pour ne rien dire de l’Allemagne où il se montre mille fois plus virulent encore. Comment dans ces conditions, espérer, comme l’éditorialiste du Monde que la stigmatisation médiatique et judiciaire suffise à provoquer un réveil des électeurs FN. « Ils doivent savoir, écrit-il, qu’ils sont identifiés, qu’ils le veuillent ou non, à ceux qui soutiennent les thèses antisémites de M. Le Pen. Ceux qui sont tentés d’apporter leurs suffrages à l’extrême droite doivent connaître le prix d’entrée : l’acceptation de ces thèses. Aucun électeur ne peut faire valoir son ignorance du marché sordide qui lui est ainsi proposé : la banalisation de l’Holocauste. » Je crains fort que, face à ce genre d’oukase moraliste, signe d’un désarroi certes compréhensible, et au déploiement dérisoire d’un politically correct démocratique, la stratégie de Le Pen se révèle plus efficace, faisant travailler des adversaires sincères à sa publicité, et à défaut peut-être de conquérir un plus large public, fidélisant une clientèle suffisant à ses besoins — et à nos inquiétudes —, prête à acquitter, ne serait-ce que par sotte et franchouillarde bravade, le honteux « prix d’entrée ».

Dénoncer, et surtout démonter (comme on le fait d’un mécanisme) l’antisémitisme lepénien est indispensable, même si cela ne peut réduire l’audience du FN, mais recourir à une sémantique religieuse pour, selon la proposition de Laurent Joffrin, « diaboliser » ce parti[7], et traiter les provocations de son chef comme des blasphèmes, c’est prendre le risque qu’aux yeux de beaucoup le Diable néo-nazi ait davantage de séduction que l’angélisme démocratique.

Le retour, depuis le mouvement anti-CIP de 1994, les grèves de décembre 1995 et la récente agitation des chômeurs, d’un mouvement social balbutiant offre la seule perspective sérieuse de dissoudre l’ensemble de rancœurs, de frustrations et de ressentiments, qui trouvent dans le vote ou le militantisme frontiste une « fausse voie » où s’exprimer. Ni Diable ni maître, nous n’avons rien à concéder à l’électorat du FN : ni lois xénophobes supposées flatter et endormir sa paranoïa, ni démonstrations consensuelles et symboliques de bienséance démocratique.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Le Monde, 7-8 décembre 1997.

[2] Libération, 6-7 déc. 1997.

[3] Éditorial du Monde, 7-8 décembre 1997.

[4] Éditorial du Monde déjà cité.

[5] Rendant hommage en 1978 au nazi Duprat, tué dans un attentat, Le Pen le félicitait d’avoir diffusé les thèses révisionnistes anglaises et de s’être attaqué « à tous ces tabous et préjugés grâce auxquels l’ennemi [comprenez : le Juif] a réussi, depuis plus de trente ans [depuis la Libération] à imposer son exécrable domination. » Voir Jean-Marc Théolleyre, Les Néo-nazis, Messidor, 1982, p. 96.

[6] Allusion orwellienne aux activités soi-disant dénazificatrices de M. Daeninckx.

[7] Voir Le Monde, 12 décembre 1997.