De quoi le «courage» et la «liberté d’expression» sont-ils les masques ? ~ Adieux à Frédéric Lordon et Ludivine Bantigny

Quand le doigt montre l’assassin du Bataclan, l’imbécile (de l’un ou l’autre sexe) se regarde dans la glace.

Il/elle n’aimerait pas savoir que l’élite des tueurs d’État vient de prendre position autour du bâtiment qu’il occupe, avec l’intention bien arrêtée de le/la truffer de balles.

Une balle dans le ventre ! ça doit faire horriblement mal !

Rien que d’y penser, l’imbécile éprouve une déplaisante contraction intestinale. Bref, il ou elle a peur.

Il/elle pense que l’assassin du Bataclan n’a pas eu peur. Tout sauf un lâche, puisqu’il n’a pas renoncé à assassiner en sachant que sa propre mort était quasi inéluctable.

 

C’est « une description dans sa pure positivité » [un « constat », en français courant] affirme Frédéric Lordon, dans une vidéo par laquelle il apporte, ainsi que Ludivine Bantigny, son soutien à Jean-Marc Rouillan, menacé de prison pour avoir dit – entre autres énormités – que les assassins du Bataclan n’étaient pas des lâches.

Le « constat » de Frédéric Lordon, qu’on a connu mieux inspiré, est infiniment discutable.

L’absence de « lâcheté » ou de « peur », le « courage » donc, de l’assassin du Bataclan est-il établi ? Et le « courage » doit-il s’entendre uniquement au sens étroit de « mépris du risque physique » ?

[Je sais : ça ressemble à des sujets de bac ; mais ça n’est pas moi qui fixe le niveau !]

Peut-on considérer comme « courageux face à la mort », un être humain convaincu que celle-ci lui ouvre les portes d’un paradis, où onduleront – pour le plaisir de ses sens – des jeunes femmes toutes pareilles à celles qu’il vient de couper en deux à la mitraillette ?

Certaines de ces petites salopes ne portaient même pas de soutien-gorge. Il le voit bien, maintenant que leurs corps désarticulés gisent en vrac sur le sol de la salle de spectacle. Certaines même… Mais n’affligeons pas leurs mémoires.

L’imbécile s’est regardé dans la glace. Il juge du « courage » de l’assassin, soit en le comparant – en connaisseur – avec le courage dont il a lui-même fait preuve autrefois (dans des circonstances heureusement différentes – mais précisément, il ne peut s’interdire de songer qu’en d’autres circonstances, lui-même aurait pu… d’ailleurs, il le dit à la radio), soit en l’évaluant à l’aune de sa propre peur panique de la violence physique ou de la souffrance physique, ou du bruit des armes de guerre…

Ancien pratiquant de la lutte armée ou petit(e) bourgeois(e) pusillanime, l’imbécillité les réunit dans le même « constat » : il n’était pas « lâche » d’assassiner des gamines, leurs petits amis et leurs pères, dans un lieu de plaisir ou dans un magasin juif puisque ces meurtres collectifs devaient se payer de la mort.

En voilà de la « pure positivité » !

Y’en a qu’ont pas perdu leur temps sur les bancs de la fac…

Ironie mise à part, comment d’aussi répugnants et misérables sophismes[1] peuvent-ils envahir l’esprit de gens pétris de bonnes intentions politiques, qui ne feraient pas de mal à un moineau, et qui sont peut-être même végétariens… ?

La notion de « courage », considéré comme « pure positivité » y est sans doute pour beaucoup. Car le « courage » est aussi une notion moralement positive. Personne ne nie qu’il existe des salauds courageux, mais ces salauds, au moins, sont courageux (« Eux ! », ajoute l’imbécile en se re-regardant dans la glace ou en se remémorant sa jeunesse). On peut tourner ça dans tous les sens : le salaud gagne moralement à être vu comme « courageux ».

On peut avancer l’hypothèse que dans cet étiquetage saugrenu, l’assassin récupère in extremis son humanité. Sans son « courage », il ne serait qu’un monstre incompréhensible, moralement banni de l’espèce (laquelle en souffrirait dans sa fierté).

Ça n’est d’ailleurs pas sans une certaine amertume « fin de race » que certains commentateurs ont constaté « notre » infériorité, voire « impuissance » face à des gens « qui n’ont pas peur de mourir ».

Frères humains qui devant nous… violez les femmes, humiliez les enfants, torturez les animaux, assassinez nos semblables, louez les antisémites d’hier et d’aujourd’hui, adorez les dictateurs …n’ayez contre nous les cœurs endurcis !

La plupart de ces activités étant illégales, voire sévèrement punies par la loi, nous reconnaissons le courage dont vous faites preuve.

Risquer 8 ans de réclusion pour forcer une femme : respect ! Faut en avoir ; il en avait.

Le courage ne se dispute pas : il se constate !

Le courage crée à l’assassin, au salaud, une aura, qui l’environne encore après sa mort.

Le salaud qui mitraille des gamines dont les distractions ou la religion offensent le prophète et le racheté par sa témérité forment une seule et même personne. Mais le second interdit « positivement » de traiter le premier de lâche.

L’autre facteur de confusion à l’œuvre dans ce galimatias est la notion de « liberté d’expression ».

Je précise ici – sans ambiguïté – que je la défends farouchement face à l’État et aux institutions en général. Je ne demande pas l’interdiction du Front national ou des spectacles de Dieudonné, et pas davantage la saisie des journaux néo-nazis.

D’abord parce que je sais ces mesures inutiles ; ensuite parce que je ne collabore pas avec l’État ni ne lui délègue l’application de mes colères.

Tout le monde doit avoir le droit légal de déconner, même gravement. Voire d’étaler les pulsions de haine les plus rances : ça permet de repérer l’adversaire.

Cela dit, l’exercice de la « liberté d’expression », supposée garantie contre les tentatives de limitations institutionnelles, n’est en aucune façon – pas davantage que le « courage » – un « laissez-passer » théorique, politique ou moral.

Le prestige moral de la « liberté d’expression », acquis au fil des siècles de combats pour son obtention, ne devrait jamais en quoi que ce soit rejaillir sur les idées qu’elle permet d’exprimer.

Les idées les plus odieuses doivent demeurer libres du point de vue du ministre de l’Intérieur. Pas du mien ! Je les combats par tous les moyens, elles et ceux qui les défendent.

Il m’est arrivé de témoigner pour la défense, dans un procès qui visait les responsables du site de contre-information Indymedia Paris, en venant dire à la barre que j’ai besoin que les gens dont je combats les idées puissent exprimer les leurs au grand jour. Je me fais davantage confiance qu’aux censeurs (qui me visent d’ailleurs quand ça les arrange).

Il est parfaitement raisonnable de dire que Jean-Marc Rouillan ne doit pas retourner en prison, pour des raisons politiques et tactiques – je l’ai fait longtemps avant même qu’il en sorte, et avant que ce soit la mode dans une nouvelle génération d’intellectuel(le)s.

Cela n’entraîne pas que les idées pour lesquelles nous ne voulons pas le voir incarcérer y gagne je ne sais quel certificat d’intelligence, de légitimité morale ou de pertinence politique.

Laisser entendre que les assassins du Bataclan et de l’hyper cacher ont fait preuve de « courage » n’est ni malin ni légitime, ni pertinent ni même respectable.

La « liberté d’expression » – toujours à défendre – n’y change rien !

Les assassins du Bataclan et de l’hyper cacher épuisent la définition de la lâcheté la plus répugnante. Dire le contraire est une capitulation ou une compromission.

Soyons clairs, puisque je me plains que d’autres pensent et écrivent n’importe quoi. Je soupçonne (je ne suis pas dans leur tête) que c’est une compromission chez Rouillan et une capitulation chez Lordon et Bantigny.

Je suis atterré d’entendre des gens comme Frédéric Lordon ou Ludivine Bantigny (sur la même vidéo en lien plus haut) reformuler les élucubrations de Rouillan, dans le but (certes louable) de lui éviter une réincarcération, en les censurant, en les édulcorant avec une crâne malhonnêteté intellectuelle, voire en leur accordant le statut de « pure positivité » (comme la gravité universelle, par exemple).

Notre époque a-t-elle une si grande et en même temps si honteuse nostalgie de la violence physique – partie intégrante, et aujourd’hui niée, de la culture ouvrière – pour faire du courage physique un argument politique.

Combien de fois ai-je entendu répondre à une analyse politique critique de l’action des Femen par le joker : « Quand même ! tu ne peux pas nier qu’elles sont courageuses ! »

Je n’y songe même pas ! Mais je discute politiquement une stratégie militante, je ne suis pas en train de consulter le catalogue du personnel d’une société de sécurité privée ! Du coup, je suis davantage (et plus fâcheusement) impressionné par les publicités réalisées pour un marchand de lingeries (avec slogans militants sur le torse nu) ou la cible d’action médiatique (et raciste !) choisie dans Le Parisien libéré que par une dent cassée dans un affrontement avec des néo-nazis.

Nous retombons dans les mêmes ornières. Mener une action raciste à La Chapelle, prémâchée par des racistes, publicisée par des médias racistes ne peut pas être qualifié – entre militant(e)s révolutionnaires discutant stratégie – de « courageux ». Même dans le cas où les activistes se font traîner la poitrine nue sur le goudron (je ne doute pas que c’est désagréable…).

Jusqu’où irons-nous si l’assassin de jeunes gens ne peut être traité de lâche, si le crétin qui l’affirme ne peut plus être traité de (dangereux) crétin, si le « courage » efface les compromissions et les fautes.

Quand Frédéric Lordon et Ludivine Bantigny vont-ils nous interdire (oh! moralement, s’entend !) de constater, « positivement » pour le coup, l’antisémitisme de Dieudonné. Quand vont-ils rejoindre le mauvais farceur Hazan et contester celui d’Houria Boutelja, une jeune femme dont Éric Hazan affirme que nous lui en voulons parce qu’elle est une femme – antiféministe, certes, mais bon, personne n’est parfaite ! – et qu’elle est courageuse !

Quand va-t-on nous dire qu’il y a du « courage » à saluer le dictateur Ahmadinejad comme un héros ? Et après tout, pourquoi ne pas voir une espèce de « courage » intellectuel (et même physique: une paire de claques est vite arrivée !) à faire de l’antiféminisme sous couvert de sororité « de race sociale » ? Surtout quand c’est édité à La Fabrique…*

Si nous admettions que certains mots-valeurs – courage, lâcheté, liberté – ont perdu leur sens et peuvent être remis en circulation après rebattage des cartes, en fonction de règles sémantiques que personne ne semble se soucier de préciser, ici pour défendre untel à raison de son passé glorieux, là pour soutenir telle autre en fonction de sa « race » revendiquée, si nous admettions n’importe qui peut dire et faire n’importe quoi en se voyant reconnu le « droit » politique de le dire et de le faire, alors…

[Parenthèse: Et merde ! les trentenaires, ne venez pas nous expliquez qu’il n’y avait pas de militantes féministes, y compris naturistes, avant les Femen. Ne nous dites pas non plus que les immigré(e)s n’ont jamais mené de luttes, en tant que travailleurs et en tant qu’immigrés, avant l’emploi du terme douteux d’« islamophobie » et votre prurit « décolonial ». Vous êtes simplement trop jeunes et/ou ignorant(e)s. Contentez-vous de la lecture d’une collection des cent premiers numéros de Libération.]

Alors, disais-je…

a) Nous participerions collectivement à une confusion théorique dont les seuls à tirer les marrons du feu seront mécaniquement les plus confus d’entre les confus : les complotistes et les fanatiques (islamistes, racialistes, antisémites).

b) Nous contribuerions aussi à créer, sous prétexte d’un débat fédérateur (pourquoi pas d’« amour révolutionnaire » comme dit l’admiratrice d’Ahmadinejad?), une ambiance de violence embrouillée qui va figer nos discussions et nos recherches pour longtemps.

On ne réfléchit pas sainement, que ce soit autour d’une bière ou d’un thé à la menthe, dans une pseudo-collectivité (la « gauche radicale » ?) où les antisémites et les maniaques de la kalachnikov seraient des modèles de courage ou des précurseures intellectuelles.

Si ce sont bien là les prodromes[2] d’une époque à venir, elle mérite le nom de barbarie.

[1] Argument ou raisonnement faux, malgré une apparence de vérité et/ou de logique.

[2] Signes avant-coureurs.

Dernière minute

* La chose s’est faite – ou au moins a été publiée – au moment même où je rédigeais et mettais en ligne le texte ci-dessus, dans une tribune intitulée «Vers l’émancipation, contre la calomnie. En soutien à Houria Bouteldja et à l’antiracisme politique», publiée par Le Monde.

Conclusion de ladite tribune:

«Une telle pensée, qui travaille les catégories existantes pour mieux s’en échapper, est en avance sur son temps, décalée dans son époque. Elle dérange, choque, indigne qui veut lire trop vite et condamner sans procès. Ce ne sera pas la première fois qu’une telle discordance des temps est à l’œuvre : les révolutionnaires, les marxistes, les libertaires, les féministes l’ont toutes et tous éprouvée. Ce combat revient à se délester de nos catégories ; il commence par une prise de conscience. Notre émancipation est à ce prix.»
C’est encore pire que tout ce qu’on pouvait imaginer de plus confus et de plus stupide (très repentant et masochiste aussi!).
«Sans procès»! osent écrire ces inutiles idiots.
C’est votre choix de ne pas entendre telle phrase d’une émission, d’en sauteur une dans un paragraphe, de ne pas me/nous lire, mais au moins abstenez-vous de nous donner des leçons d’honnêteté.
 
Les signataires:
Ludivine Bantigny (historienne), Maxime Benatouil (co-président de l’Union juive française pour la paix), Judith Bernard (metteure en scène et journaliste), Déborah Cohen (historienne), Christine Delphy (sociologue et militante féministe), Annie Ernaux (écrivaine), Fabrice Flipo (philosophe), Isabelle Garo (philosophe), Eric Hazan (éditeur et écrivain), Stathis Kouvelakis (philosophe), Philippe Marlière (politiste), Dominique Natanson (co-président de l’Union juive française pour la paix), Olivier Neveux (universitaire), Ugo Palheta (sociologue), Geneviève Rail (universitaire, Simone de Beauvoir Institute and Womens Studies, Canada), Catherine Samary (économiste), Michèle Sibony (Union juive française pour la paix), Isabelle Stengers (philosophe), Julien Théry (historien), Rémy Toulouse (éditeur).

“LA FABRIQUE DU MUSULMAN” ~ Contre la racialisation et la piétisation de la lutte des classes

IL Y A DES LIVRES UTILES…

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Des livres qui tombent à point, comme le mot qu’on avait sur le bout de la langue, comme l’idée qu’on voulait mettre en phrases, comme l’arme que la main tâtonnante trouve au bon moment dans la bagarre.

Il y a des livres salubres, rafraîchissants, comme un courant d’air frais ou un verre d’eau dans la touffeur de l’été. Ils offrent la satisfaction de se sentir reprendre possession de son corps et de son esprit dans un temps d’orages oppressants.

Il y a des livres nécessaires, qui pour cette raison même seront combattus, souvent sans avoir été lus.

Il faut pour les écrire et les publier des auteurs et des éditeurs courageux, qui ne cèdent ni aux modes intellectuelles — niaises et abêtissantes — ni aux facilités militantes — honteuses et contreproductives —.

La Fabrique du musulman, le livre de Nedjib Sidi Moussa, publié chez Libertalia (format poche, 147 p., 8 €), est de ceux-là.

À l’heure où l’on trouve des «anarchistes» pour affirmer que le slogan «Ni dieu ni maître» peut être considéré comme «raciste», c’est un livre utile, salubre, et nécessaire.

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Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale.

La fixation permanente sur les présumés musulmans, tantôt dépeints comme des menaces à l’ordre public ou des victimes du système – parfois les deux à la fois –, s’inscrit complètement dans le réagencement en cours de la société française. Car le vrai “grand remplacement” concerne celui de la figure de l’Arabe par celle du “Musulman”, de l’ouvrier immigré par le délinquant radicalisé, du “beur” engagé par le binational déchu.

En revenant sur les processus à l’œuvre depuis une quinzaine d’années, cet essai souligne le rôle des politiques, toutes tendances confondues, dans la propagation d’une fièvre identitaire qui brouille les clivages économiques et sociaux. Il interroge l’inclination de certaines tendances de la « gauche de la gauche » qui s’allient par opportunisme ou aveuglement avec des courants réactionnaires censés représenter les quartiers populaires. Il met en lumière l’action combinée de racistes, antiracistes et entrepreneurs communautaires qui conduit à la formation d’une nouvelle caste travaillée par les obsessions religieuses ou raciales. Et cela, à l’image du reste de la société fragilisée par les politiques antisociales des gouvernements et apeurée par le terrorisme islamiste.

L’auteur

Nedjib Sidi Moussa est né en 1982, à Valenciennes, dans une famille de réfugiés messalistes. Engagé à gauche, il a été assistant d’éducation, analyste politique et enseignant dans plusieurs universités. Docteur en science politique, il a fait paraître une dizaine d’articles scientifiques sur l’Algérie. Il écrit également de la poésie.

Présentation du livre à la librairie Publico, le 26 janvier, à 19h30.

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LETTRE OUVERTE À UN JEUNE HOMME «HORS DE LUI»

Rappel : «D.» a agressé un camarade, dont il est persuadé que le fait qu’il n’a pas compris le tag « Le gaz, la douche, c’est douteux… », apposé lors de manifestation contre la « Loi travail », comme négationniste et/ou antisémite, est une preuve de son propre négationnisme et/ou antisémitisme…

J’ai publié un billet à ce propos, auquel a répondu publiquement Yves Coleman.

J’ai répondu à Yves, qui m’a répondu.

D. m’a adressé un courriel « privé », auquel je réponds ci-dessous.

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Tu as bien raison, mon cher D., de douter de mon sens du « privé ».

Si je ne reproduis pas intégralement ton message, c’est que j’admets que certains épisodes de ta vie qui y sont évoqués ne regardent pas la terre entière (encore que les flics, dont tu te plains de la surveillance importune, ont été les premiers au courant…).

Par contre, où tu te fous du monde, c’est quand tu prétends avoir espéré que frapper un militant (dont, certes, tu ignorais probablement que je le connais), à l’occasion d’une projection organisée par les Archives Getaway, c’est-à-dire dans une circonstance publique, relèverait de ta « vie privée ». Et qui plus est, de ce fait, échapperait à la critique, politique et publique !

L’évocation que j’en ai faite aurait été commise selon toi « dans le non-respect absolu de [t]on anonymat et de [t]a vie privée ».

Tu m’as vu publier ton nom ? (que j’ignore, il est vrai) Ton prénom même ? Ton adresse ? Ta photo ? (ah ! non, ça c’est toi qui le fais quand tu veux critiquer la présence d’un camarade dans une manifestation que tu désapprouves !) Ton numéro de téléphone ? Une adresse électronique ?

Rien de tout ça.

En fait, tu es vexé. Tu écris : « Et je n’ai pas vocation à ce que mes faits et gestes dans un cadre privé soient commentés de la sorte, comme au café du commerce, mais sur la place publique. »

Le « cadre privé » est un mensonge, je le répète. Et quand bien même… Il n’est évidemment pas question que l’on tienne compte d’un pareil argument.

Prends l’exemple des parents qui cognent leurs enfants. Ah ! Je vous arrête ! Il s’agit d’actes commis dans le « cadre privé ». S’il s’agissait de n’importe qui d’autre que toi (vexé), tu serais le premier à en rire.

Par ailleurs, invoquer ta « vie privée », notion d’un juridisme bourgeois achevé, et me reprocher, à moi, un supposé « citoyennisme », reconnais que ça ressemble à une contradiction !

Ainsi, tu « n’as pas vocation » ! Vocation à quoi, au fait. À être critiqué… !? Diable, c’est que te voilà très très haut au-dessus de l’humanité vulgaire. Comment aurais-je pu me douter…

Tu pousses le ridicule jusqu’à m’accuser de te mettre, par mes billets de blogues, à la merci des services de renseignement. « Je n’ai pas vocation à ce que mes faits et gestes […] soient commentés de la sorte […] et sous les yeux du renseignement (la “terrorrisation” pour reprendre un de tes “concepts” pourris, vieux Rigouste* raté). »

Je ne doute pas que tu sois surveillé mon garçon, tiens-en donc compte si ça t’inquiète ; et n’espère pas que n’importe quel comportement dément sera passé sous silence au motif que sa divulgation risquerait, quoique anonyme, d’ajouter une croix sur ta fiche. Dans quelle case, d’ailleurs ?

Je ne suis pas certain que Mathieu Rigouste* sera flatté d’apprendre qu’il est une espèce de « Guillon qui a réussi ». Quant à partager tes positions, j’ai de gros doutes, mais je te laisse démêler ça toi-même.

« Je ne suis pas un personnage public moi », ajoutes-tu. Laissant entendre que moi j’en serais un. Et pourquoi ça ? Parce que mon nom apparaît sur les couvertures de mes livres et que je n’use pas de pseudonymes ? Ça n’est pas comme ça que je vis. Au grand désespoir de mes éditeurs, j’ai toujours refusé de paraître à la télévision (malgré de nombreuses sollicitations, oui) ; j’ai même toujours refusé de donner à la presse une photo de moi, ou de la laisser publier les photos volées qu’elle détenait. Je ne suis pas non plus ce qu’on appelle une « grande gueule » ; le plus souvent j’assiste aux réunions sans parler ou en parlant peu, plutôt pour m’informer et me former une opinion.

En lisant ton courriel, je me dis que ces précautions sont encore insuffisantes…

Quand toi tu penses à des « personnages publics », tu évoques Bernard-Henri Lévy ou Michel Onfray. Pour l’occasion, tu me qualifies en effet de « Bernard-Henri Lévy ou Onfray du billet d’humeur libertarien ». Tu cites aussi Charles Bukowsky « avec qui [je n’ai] en commun que d’être un “vieux dégueulasse” ». Mais tu crois savoir qu’au moins lui « ne s’aimait pas autant » que moi. Je n’ai hélas rien à dire sur ce point de psychologique comparée, mais je constate que ces trois personnages ont beaucoup fait (et continuent pour les survivants [1]) ce que je me suis précisément refusé à faire.

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   Il est vrai que Google ne simplifie pas les choses…

Entendons-nous — le principe d’une lettre ouverte est qu’elle est lue par d’autres que son ou sa principale destinataire —, je ne gaspille pas mon énergie à me défendre ici d’être assimilable à Onfray ou à Bukowsky. C’est un procédé polémique dont je ne pense pas que tu attends toi-même grand-chose. Puisque, pour accéder partiellement à ta demande, je ne reproduis pas l’intégralité de ton message, j’aurais pu sans dommage ignorer simplement ces piques. Si je ne le fais pas, c’est que je pense qu’il y a dans ta réaction quelque chose qui concerne la relation (forcément décevante) avec une personne affligée d’une notoriété quelconque, aussi infinitésimale soit-elle. Je ne suis pas certain de pouvoir préciser ça, mais tant pis.

Il est énormément question de sexe dans ton message. À défaut de me choquer, ça m’a d’abord beaucoup étonné.

Que tu me traites de « vieux dégueulasse narcissique », encore… C’est vague et un peu cliché, mais comme disent les avocats : « Ça se perd, mais ça se plaide ! »

Mais voici un passage plus complexe :

Les vieux libidineux, collectionneurs de conquêtes et vantards, amateurs de chair fraîche, provocateurs de mauvaise qualité et de mentalité bourgeoise bien franchouillarde me dégoûtent profondément et physiquement et je ne cherche aucun “frère”, je te laisse à ce genre de considérations hors-propos et hors-sujet, avec ta bite et ton blog qui n’intéressent plus personne.

On admettra que le « vieux libidineux » est un quasi-clone du « vieux dégueulasse », mais je tiens à faire remarquer solennellement que ces expressions sont entachées d’un âgisme évident. Qui a jamais songé en effet à critiquer un « jeune libidineux » ? Le jeune libidineux, tant qu’il surveille un peu son comportement social, est communément jugé comme constitué et adoubé par la « Nature ». La « jeune libidineuse », elle, est beaucoup plus mal vue. Le « vieux », pour ne rien dire de la « vieille », a perdu le droit social d’être libidineux, c’est-à-dire qu’il et elle ont perdu le droit de désirer et d’être désiré(e).

Tu me faisais part, dans un précédent message, de ton hostilité foncière à toute séparation, à toute « non mixité » (de genre ou de couleur de peau), et je suppose à toute ségrégation. Eh bien ! qu’est-ce que ça serait !

« Collectionneurs de conquêtes et vantards, amateurs de chair fraîche ». Voilà la catégorie à laquelle je suis censé appartenir.

Je mets d’abord le doigt sur un mystère insondable à mes yeux : Comment est-il possible que cet aspect répugnant de ma personnalité ait pu t’échapper jusqu’ici ? Comment as-tu pu rechercher le contact intellectuel (courriels, proposition de rencontre) avec un être qui déjà, nécessairement, te « dégoûtait profondément et physiquement » ? Par quel étrange miracle tes yeux se sont-ils dessillés au moment précis où tu as lu sous ma plume que je désapprouvais l’agression d’un camarade ? Idem d’ailleurs pour ce qui est de certains passages de Suicide, mode d’emploi sur lesquels Yves Coleman, que tu suis, est revenu.

Je ne te reproche pas de ne pas détenir les réponses à ces questions… Elles doivent reposer assez profond dans ta psyché, et en ce moment, par ma faute ! tu es précisément « hors de toi ». Mais, à l’occasion…

Une remarque maintenant sur l’« amateur de chair fraîche ».

Je ne te connais pas, mais je te supposais au-dessus de ces clichés (oui, encore un). Quand tu utilises une expression de ce type, tu me prêtes un fantasme qui se forme dans ta tête ; il t’appartient en propre, lui et tout ce qui peut l’accompagner, que je ne veux pas connaître. Je n’ai jamais, moi, pensé à une fille comme à de la « chair fraîche ». Ni quand je la vois — inconnue — passer dans la rue ni quand je la découvre dans mes bras.

Pourquoi est-il question de « frère » entre nous ? Et pourquoi juges-tu mon allusion à la fraternité un « petit coup rhétorique MINABLE » ? À dire vrai, je ne peux fournir la réponse qu’à la première question. Tu signais un courriel, à moi adressé le 9 juin dernier : « Fraternellement, enfin j’espère ». Voilà ! c’est tout de mon côté.

C’est bien aimable à toi de me laisser avec « ma bite et mon blog », équipements avec lesquels je peux au moins meubler mon isolement supposé…

Je note au passage que cette — très surprenante ! — mention de mon pénis, « qui n’intéresse plus personne » (mais je suis touché que toi, au moins, tu y penses) est un peu contradictoire avec le qualificatif « libidineux », qui signifie « qui recherche constamment et sans pudeur des satisfactions sexuelles ».

Je t’entends grommeler ce que tu m’écris par ailleurs : « des mots, toujours des mots » ! Mais oui… Il me semble que tu utilises les tiens bien légèrement pour quelqu’un qui pousse la sévérité avec ceux des autres jusqu’à la violence physique !

À un moment, tu attribues le « retard » (dans ta tête !) mis à répondre à l’un de tes messages à la cause suivante : « Probablement que tu étais en pourparlers avec tes organes génitaux, puisqu’ils sont la matrice de tes idées ».

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Mon cerveau (flasque)  par Edmond Baudoin.

Est-ce que ça ne tournerait pas à l’obsession, chez toi ? Cela dit, en bon matérialiste, je considère en effet que la matrice de mes idées se trouve dans mes organes, et il est vrai que « penser avec sa queue » est un reproche que des féministes (que tu ne dois pas apprécier beaucoup, si ?) font volontiers à certains hommes. Si j’en crois mon expérience — ne dis pas que tu n’en a rien à faire ! c’est toi qui m’en parles ! — mon système digestif joue un rôle nettement plus important dans l’expression et la détermination de mon humeur que mon pénis ou mes gonades.

Quand tu signes ton message, tu utilises, entre autres, les expressions suivantes pour te définir : « Un racisé.e comme tu les aimes, plus assez jeune peut-être, trop métissé surement ».

Tu te rends compte, j’espère, que tu te décris toi-même comme un objet ou plutôt comme un non-objet de désir, de mon désir. Voilà qui ajoute à ton message une touche de dépit amoureux. Je n’y vois aucun inconvénient d’ordre moral, bien entendu, mais une fois de plus je suis surpris (le mot est faible) de la tournure inattendu d’une polémique théorique.

[Pour les lectrices et lecteurs non averti(e)s, précisons que le terme « racisé » désigne (dans mon esprit) des personnes assignées à une pseudo-identité raciale par des discriminations et théories racistes. Mon correspondant semble récuser ce terme.]

Donc :

a) « Un racisé comme tu les aimes » ; doit être une allusion, mais je ne sais pas très bien à quoi. Peut-être simplement à l’emploi du terme lui-même.

b) « Plus assez jeune peut-être » ; on retrouve ici, j’imagine, mon goût supposé pour la « chair fraîche ».

c) « Trop métissé sûrement » ; là, je sèche ! Me soupçonner d’une phobie du métissage… Mon pauvre garçon, si tu savais ! Mais tu n’as pas à savoir.

Pour ce qui te concerne, j’ai en tête l’image (vague, je le reconnais, nous nous sommes croisés trois fois au plus) d’un plutôt joli garçon, avec de la prestance. Si jamais ça peut t’aider en quoi que ce soit, j’en serais heureux (les comportements violents inappropriés sont parfois, je ne généralise pas, liés à des complexes ; et je n’éprouve aucune gêne à reconnaître des qualités à quelqu’un à qui je m’oppose).

À ce propos, justement, tu tempères le diagnostic de sottise que tu m’infliges par la notation suivante : « Tu es un idiot, mais je te l’accorde, un idiot flamboyant, un dandy oncle fétide ». Je soupçonne une référence culturelle qui m’échappe dans la seconde expression ; je passe donc. Flamboyant ! Voilà un qualificatif que je n’arrive pas à trouver flatteur, tant il est éloigné de mes sensations quotidiennes. J’éprouve chaque jour, depuis une quinzaine d’années, les atteintes de l’âge et de la maladie ; je m’agace d’avoir l’esprit aussi lent, une mémoire nulle, une capacité de travail, de synthèse et de concentration misérable comparée aux nécessités des taches que je me suis fixées. Je passe infiniment de temps à assurer ma survie biologique, à colmater les voies d’eau toujours rouvertes du vaisseau et à récupérer et entretenir une énergie vitale toujours plus coûteuse à produire. Idiot ? Mais non ! et tu n’y crois pas plus que moi. Mais tout sauf flamboyant, hélas ! Cela dit, quand je sors de chez moi, sans même parler des jours où je suis amoureux, pour ne rien dire de ceux où je me sais aimé, j’ai le goût de m’habiller autrement qu’un membre du Black bloc. Il n’en faut pas davantage dans nos milieux pour acquérir une réputation de dandy…

En relisant ton texte, c’est l’inconvénient — pour le lecteur « extérieur » surtout — de ne pouvoir l’appréhender dans son ensemble, je remarque deux occurrences de l’expression coming out, utilisée, comme tu ne l’ignores pas, pour désigner le fait pour une personne homosexuelle de rendre publique ses inclinations érotiques. Encore une occasion pour toi de m’associer à une thématique érotique, ici clairement homosexuelle… Je ferais donc un « coming out racialiste », doublé d’un « coming out milieutiste ».

« Racialiste » ? Il se confirme, mon pauvre garçon, que tu nages en plein délire. Je ne manque jamais une occasion, encore tout récemment avec la republication d’un dossier d’Oiseau-tempête et une critique d’Onfray, de rappeler que je suis hostile à toute idée de « race ». Comment pourrais-je avoir à « reconnaître » l’inverse ? Quant au « coming out milieutiste », je ne sais pas de quoi il peut bien s’agir. C’est sans doute que j’ai une conscience lacunaire de mes fautes…

Dis-moi, quand tu parles de « rumeurs de bruits de couloir sur des rumeurs », ferais-tu allusion au projet de casser la gueule à Éric Hazan ? Si c’est le cas, ou bien tu crains les retombées de cette information, ou bien vraiment tu sous-estimes la bêtise crasse de certains de tes nouveaux amis, qui n’en sont pas aux premières menaces de ce genre (surtout sur des hommes âgés d’ailleurs ; tu me diras que c’est une perversion comme une autre !). C’est toi qui devrais te renseigner, et surveiller tes fréquentations.

[J’apprends, après avoir rédigé cet alinéa que Éric Hazan a déjà été agressé (une simple claque, m’assure-t-on), et pas par qui je visais dans ces quelques lignes. Tu vois donc 1- qu’il ne s’agit pas de rumeur 2- que le pire reste à craindre.]

Tu m’expliques pourquoi tu as éprouvé du « respect » pour moi dans le passé, ce qui explique que ta colère est d’autant plus grande aujourd’hui : « Je suis d’autant plus hors de moi et “fou dangereux”, parce que j’ai respectueusement cherché à dialoguer avec toi sur du fond, par mail, te donner mon humble avis de lecteur sur tes dernières publications, avec une forte cordialité respectueuse à la mémoire du fait que la lecture de certains de tes textes avaient bercés mon adolescence, je me souviens même d’un moment […] pendant lequel il ne me restait à lire qu’un de tes bouquins, une lecture qui m’avait apporté une éphémère porte de sortie dans un moment difficile. »

Voilà qui me touche d’autant plus que c’est évidemment pour ça, être utile, que je publie des articles, des tracts et des livres depuis près de quarante ans. Et non pour gagner de l’argent, être « reconnu », encore moins être aimé. Il aurait fallu, pour viser ces objectifs, écrire d’autres livres. Passons.

Cela dit, le fait que tu aies trouvé des aliments dans certains de mes écrits ne signifie pas que nous soyons nécessairement appelés à nous entendre, ou que tu doives me trouver sympathique dans la vie. C’est un débat avec beaucoup de mes ami(e)s, qui ne s’intéressent vraiment au travail d’un écrivain ou d’un intellectuel que si sa vie leur semble (à eux !) en adéquation parfaite avec ses écrits. Je ne vois pas les choses comme ça. Je me sers chez tel ou telle, comme au buffet, pour le plaisir ou pour penser, ou les deux.

S’en tenir à ce principe de précaution t’aurait peut-être évité de te sentir affreusement trahi sous le prétexte, qui te paraît décisif, et à moi très mince, que j’ai tardé un mois à répondre à l’un de tes courriels : « Tu as esquivé plutôt que de me répondre pendant plus d’un mois — prétextant des vacances, des voyages, des côôôôônferences d’ôôôôôteurs (nous n’avons pas les mêmes valeurs). »

Le fait qu’il me soit également arrivé de te répondre du jour au lendemain ne compte pas. Tandis que ce mois entier, voire dépassé, sous prétexte que j’aurais eu mieux à faire dans la vie…

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Nous ne sommes pas en amour, mon cher D. Peut-être aurais-je dû te le signifier plus tôt… Tu fais partie des nombreuses personnes qui m’écrivent pour me demander un renseignement, une explication, un éclaircissement, de lire un texte, etc. Et, oui, comme tout habitant connecté, comme on dit, de la planète, je reçois des dizaines de messages et de textes chaque jour. Je n’en lis qu’une partie, j’en survole beaucoup ; il m’arrive de répondre sur le champ, comme il m’arrive d’en oublier, tout simplement. Y compris quand je me suis juré d’y revenir, par exemple au retour d’un déplacement.

Mes déplacements — et nos «valeurs» respectives…  Tu vois, je te dis tout! J’en ai refusé de très nombreux — presque tous à vrai dire — ces dernières années parce que j’étais trop malade. La dernière année « scolaire », suite à un changement de traitement et une relative amélioration de mon état, j’ai décidé d’accepter la plupart des propositions qui m’étaient faites. C’est ainsi que j’ai animé une dizaine de débats, le plus souvent autour de « Comment peut-on être anarchiste ? », et aussi de « La terrorisation démocratique ». J’ai été très heureux à chaque fois de pouvoir rencontrer des camarades (ou pas !), qui pour certain(e)s espéraient me recevoir depuis des années, mais j’ai aussi été fatigué à chaque fois. Un déplacement de trois jours m’accapare au moins deux jours avant et en réclame deux de récupération. Quant aux « vacances », si j’y ai consacré quinze jours dans la même période, c’est le bout du monde.

Voilà : tout me prends infiniment de temps et d’énergie, et non tu n’as jamais figuré dans mes priorités. C’est dans ta tête uniquement qu’il pouvait en aller autrement, parce que tu t’attendais à ce que l’auteur fantasmé des textes que tu avais appréciés se comporte « en retour » avec toi de telle ou telle manière. Je te dis ça sans méchanceté ni mépris ; c’est simplement la réalité.

De surcroît, tu me fais l’effet, aussi bien dans tes messages « aimables » que dans les « furibonds » d’être dans une logique de « pureté minoritaire ». Tu crois débattre, « naïvement » et « respectueusement » selon tes dires, mais tu demandes des comptes. Après avoir sollicité des messages de soutien à la Discordia, tu n’a rien de plus pressé que d’affirmer que tu préfères n’en pas recevoir qu’en obtenir de personnes qui ne sont pas d’accord avec toi sur tout (y compris le point de savoir qui est « négationniste » et mérite d’être frappé pour ça) : « Alors ta “solidarité de principe”, tu peux bien te la foutre au cul et nous écrire trois billets d’humeur sur ton ressenti d’auteur illustre sur les sensations provoquées par le beau geste en question. »

Eh bien continue de la sorte et tu verras qui finira « isolé ».

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J’ajoute — c’est peut-être un effet déformant regrettable du blogue polyvalent — que je ne prétends nullement être un groupe politique à moi tout seul, ou une agence de contre-information réagissant instantanément sur tous les sujets intéressant les révolutionnaires. Je fais ce que je peux, comme et quand je peux.

Tu me reproches de vouloir « Aujourd’hui [me] distinguer des positions anarchistes “traditionnelles” devenues minoritaires, pour [me] rallier à un milieu post-modernisé qui rêve de bouffer de la race tous les matins à la petite cuillère conceptuelle. En crachant sur [m]oi-même et sur l’anarchisme au passage ».

Diable ! tu vois comme les points de vue (au sens optique) altèrent la vision : j’étais persuadé d’avoir fait très précisément le contraire de ce que tu fantasmes, notamment dans « Et “dieu ” créa l’“islamophobie”… », qu’il me semble d’ailleurs t’avoir vu republier… Crois moi ou non, je m’y perds !

Tu te trompes, mon cher D., je n’ai nullement « décidé de te mettre hors de toi » ou de t’« instrumentaliser » pour je ne sais quelle sombre manœuvre qui n’existe que dans ton imagination. Lorsqu’une amie m’a appris ton agression contre un camarade, j’en ai été malade, littéralement et physiquement. Non pas seulement par amitié pour le camarade en question — pas un « idiot de best friend for life » comme tu le qualifies, arrête un peu de faire ton jaloux ! un camarade, simplement — mais parce que j’étais navré de ton comportement.

Un camarade, que je connais depuis fort longtemps et qui prends ton parti dans notre querelle, m’écrit : « La guerre aux antisémites et autres racialistes est déclarée, choisis ton camp. »

N’ayant jamais été ni antisémite ni « racialiste », comme en attestent mes écrits et mon militantisme politiques, je ne me sens en aucune façon tenu de choisir un « camp » dans une « guerre » qui aurait été récemment déclarée, si je comprends bien, et dont les lignes de front sont définies par un comité central de cinq personnes.

Que les cibles visées soient des cibles de toujours du mouvement anarchiste révolutionnaire, et qu’elles doivent le rester, certes ! Mais annoncer je ne sais quelle « nouvelle guerre[2] », qui se mènerait non pas politiquement mais dans le pseudo « privé » de rixes interpersonnelles me paraît délirant. Et hélas ! une garantie prémonitoire de défaite.

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Tu termines ton courriel par ce qui ressemble bien à des menaces : « Tu vas regretter d’avoir choisi d’instrumentaliser cette histoire précise et moi-même pour faire ton coming out milieutiste, tout se payera. »

Je sais bien que ce genre de propos est un lieu commun des messages haineux. Cependant, je me dois de t’avertir publiquement que toute agression physique contre moi (« simple baffe » comprise, ceci précisé à tout hasard) se « paiera », comme tu dis, de mort.

Il ne me reste plus assez de temps à vivre pour jouer façon cour de récréation avec des justiciers d’opérette. Où tu ravales tes démangeaisons de punitions corporelles — s’il s’agit bien de ça ! —, ou tu finiras à la morgue (toi ou tout émule).

Et puis, figure-toi que j’aimerais bien savoir quel genre de quinquagénaire tu deviendras… Pour ça, il faut que nous vivions assez longtemps tous les deux. Je fais tout ce que peux de mon côté, tâche d’en faire autant du tien !

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Catalogue, par ordre d’apparition,

de la vingtaine d’insultes contenues dans le courriel de D. Je ne voudrais encourir le reproche de taire les plus pertinentes ou de donner une image incomplète de l’imagination de mon correspondant. Quelques insultes sont accompagnées d’un commentaire, ou d’une note les éclairant.

 

Lâche. [« Ta lâcheté politique »]

Bernard-Henri Lévy ou Onfray du billet d’humeur.

Auteur libertaire reconnu dans le milieu des auteurs libertaires reconnus [Pas mal, ça !]

Idiot.

Vieux dégueulasse narcissique.

Qui se regarde écrire en ricanant comme un imbécile. [« Si vous pouviez me voir, sur ma table penché, le visage défait par ma littérature, vous sauriez que m’écœure aussi cette aventure, effrayante d’oser découvrir l’or caché sous tant de pourriture. » Jean Genet]

Pauvre dandy qui ne cherche qu’à se distinguer.

Espèce de Jean Grave [Militant anarchiste, 1854-1939, coinitiateur avec Kropotkine du « Manifeste des seize » en faveur de l’Union sacrée contre le militarisme allemand, pendant la Première Guerre mondiale.]

Vieux débris.

Vieux libidineux collectionneur de conquêtes et vantard.

Amateur de chair fraîche.

Provocateur de mauvaise qualité et de mentalité bourgeoise bien franchouillarde.

Vieux Rigouste raté. [*Mathieu Rigouste est notamment l’auteur de L’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009 ; Les marchands de peur : la bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire, Libertalia, 2011.]

Anarcho-éthyliste sur le retour. [Il semble que le camarade agressé buvait une bière au moment de la discussion qui a conduit à l’agression. Ce qui a beaucoup marqué mon correspondant.]

Pauvre crotte sèche.

Connard.

« Antisémite » [J’ajoute des guillemets ; en effet, l’adjectif n’apparaît que dans la phrase « tes considérations antisémites sur “l’humour juif” ».]

Ex-négationniste.

Pauvre beauf pathétique et mondain.

Un tiers mondiste, deux tiers mondain. [À propos de mon soutien aux combattantes du Rojava.]

“Intellectuel anarchiste” de mon cul.

Écrivaillon raté.

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[1] Voir sur ce blogue : « Paraître à la télé comme on va au bordel : le conseil “philosophique” de Michel Onfray. ».

[2] Je te renvoie au texte de la brochure des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), que j’ai republié sur ce blogue : « Antisémitisme et sionisme ». Elle date de 1900 !

TRAÎTRE À LA RACE ~ «Race Traitor»

Étant donnée la fâcheuse et confuse résurgence du concept de « race » dans les débats sur le racisme, il m’a semblé opportun et utile de republier ici un dossier paru voici quinze ans, l’été 2001, dans la revue Oiseau-tempête (n° 8).

C’est l’occasion de signaler et de saluer le travail entrepris sur le site Archives autonomies, et notamment la mise en ligne des numéros d’O.-T. et des tracts et matériels d’agitation produits par l’équipe qui réalisait cette revue, et dont je faisais partie.

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Y a-t-il un lien entre les émeutes qui secouèrent Cincinnati (Ohio), début avril 2001, à la suite de l’assassinat par la police d’un jeune noir et la sélection raciste des voix [1] mise en pratique par le parti républicain pour voler les dernières élections présidentielles aux démocrates ? Dire que le racisme est un élément constitutif de la société américaine, que, depuis la grande migration des Noirs du sud vers l’industrie du nord, la question de la race est intimement liée à la question de classe, c’est déjà y apporter une réponse.

Nous publions ci-dessous trois textes de la revue américaine Race Traitor [2] ; littéralement, « Traître à la race », la revue du nouveau abolitionnisme. Ces articles valent, pensons-nous, autant par leurs faiblesses et leurs limites — et donc par les débats qu’ils peuvent alimenter — que par le sens aigu de la provocation qui s’y manifeste, sans doute plus sensible et plus pertinente aux USA qu’en France.

À la lecture de ces quelques pages, certains seraient tentés de faire remarquer que la « race noire », par exemple, doit être pareillement abolie et d’abord critiquée, y compris dans les manifestations identitaires qui ont servi les luttes de certains groupes noirs. Faux procès ! Car les rédacteurs de Race Traitor définissent ce nouvel abolitionnisme comme partie prenante d’un projet de subversion sociale, visant bien entendu, à l’abolition de toutes les races.

Il importe donc de présenter succinctement les thèses défendues par Race Traitor.

I. La race est une formation sociale construite historiquement et en changement permanent ; elle n’a pas de fondements biologiques.

II. Le capitalisme peut parfaitement fonctionner sans la race. Mais, aux États-Unis, la question de la race est centrale dans le système de contrôle politique de la classe ouvrière. La « suprématie blanche » est la principale caractéristique du racisme, lui-même typique de la « civilisation américaine ». Le privilège de race existe comme forme spécifique des relations sociales capitalistes. Les relations raciales cachent les relations de classe mais elles en font aussi partie. La place centrale des Noirs américains dans la construction du racisme explique que, pour tout groupe immigré, l’intégration dans la société américaine passe par sa différentiation vis-à-vis des Noirs.

L’histoire de l’intégration des immigrés irlandais dans la race blanche en est un bon exemple. Au XIXe siècle, les Irlandais étaient considérés comme génétiquement inférieurs et une race à part ; ils se trouvaient au plus bas de l’échelle sociale, parfois plus bas que les Noirs affranchis. La classe dirigeante américaine a vite compris que l’élargissement aux prolétaires irlandais des privilèges propres à la catégorie des Blancs, permettait de consolider la division de classe [3].

III. Aux États-Unis, la solution des problèmes sociaux, la clef des transformations sociales, réside dans l’abolition de la race blanche, c’est-à-dire, dans l’abolition d’une relation sociale sur laquelle se fondent les privilèges de la peau blanche. L’abolition de la race blanche mènera inévitablement à l’élimination de toutes les races, en tant que catégories sociales. La race noire est une réponse défensive à l’oppression blanche, elle se dissoudrait une fois cette oppression disparue.

IV. Les diverses formes d’antiracisme concentrent leur action sur les racistes et non sur le racisme, et tendent à accepter implicitement, souvent incons­ciemment, l’idée de race comme quelque chose qu’il faut admettre.

Quelques remarques critiques — Pour Race Traitor, la race noire n’existe que comme reflet de la race blanche. Certes, mais passer trop vite sur les antagonisme de classe qui existent dans son sein ne peut déplaire à ceux qui présentent la communauté noire comme homogène, l’idéalisant comme sujet « révolutionnaire » à des fins nationalistes. Et il est légitime de poser la question : la culture noire est-elle une culture de résistance ou une culture fondatrice d’une nouvelle classe moyenne noire ?

Le refus individuel d’appartenance à la race blanche que Race Traitor propose est particulièrement difficile dans la société américaine où la race est liée à une relation sociale fondée sur des privilèges. Le refus volontariste des privilèges peut faire croire que l’appartenance à la race blanche est une question de choix dans une société de classe. Évidemment, il est encore plus difficile à faire si on se trouve dans la catégorie de Noir, de prolétaire noir. Dans le refus, les Blancs restent encore privilégiés, et les bourgeois blancs davantage… S’il s’agit d’une relation sociale, elle ne peut être renversée que par un refus collectif, par une subversion sociale. D’où les limites de ces idées au-delà d’une incitation à un positionnement individuel et éthique.

Enfin, les analyses de Race Traitor se limitent au problème du racisme aux États-Unis obscurcissant ainsi leur portée émancipatrice. Par exemple, le modèle français a lui aussi ses spécificités. Il est bâti sur les principes de la révolution bourgeoise et de l’égalité formelle. La figure du citoyen, le droit du sol et l’idée républicaine de l’intégration, sont des éléments essentiels de l’idéologie démocratique. Les conditions modernes d’exploitation et l’importance de maintenir une force de travail hors-droit (immigrés sans-papiers) exigent des corrections au principe du droit du sol. Si les Italiens, les Espagnols et tout dernièrement les Portugais, sont devenus des Blancs pour pouvoir être des presque Français (sans « souche », diront certains), tous les autres doivent rester dans la catégorie des non Blancs car ils ne doivent pas être « intégrés ».

Charles Reeve

Traduction des textes par Gobelin

 

ce qu'entend une femme noire 

ABOLIR LA RACE BLANCHE
PAR TOUS LES MOYENS

 

Texte 1

Abolir la race blanche — par tous les moyens nécessaires

[…] Réclamer l’abolition de la race blanche est différent de ce qu’on appelle « antiracisme ». Le terme de « racisme » a fini par s’appliquer à toute une série de comportements, certains incompatibles entre eux, et s’est dévalué jusqu’à signifier à peine plus qu’une tendance à ne pas aimer certaines personnes à cause de la couleur de leur peau. En outre, l’antiracisme admet l’existence naturelle de « races » même s’il opère des distinctions sociales entre elles. Les abolitionnistes affirment, au contraire, que ce n’est pas parce qu’elles sont blanches que certaines personnes sont favorisées socialement ; elles ont été définies comme « blanches » parce qu’elles sont favorisées. La race elle-même est un produit de la discrimination sociale ; tant qu’existera la race blanche, tous les mouvements contre le racisme seront voués à l’échec.

L’existence de la race blanche dépend de la volonté de ceux qui placent leurs privilèges de race au-dessus des leurs intérêts de classe, de sexe, etc. La défection d’un nombre suffisamment élevé de ses membres pour qu’elle cesse de déterminer systématiquement la conduite de tous déclenchera des tremblements qui conduiront à son effondrement. La revue Race Traitor se donne pour but de servir de centre intellectuel à ceux qui cherchent à abolir la race blanche. Elle encouragera la dissidence par rapport au conformisme qui entretient son existence et popularisera les exemples de défection dans ses rangs, analysera les forces qui maintiennent sa cohésion et celles qui promettent de la faire voler en éclats. Une partie de sa tâche consistera à promouvoir des débats au sein des abolitionnistes. Quand ce sera possible, elle soutiendra les mesures pratiques, guidée par le principe que « trahir les Blancs s’est servir l’humanité ».

Dissoudre le club

La race blanche est un club, qui recrute certaines personnes à la naissance, sans leur consentement, et les élève selon ses règles. Pour la plupart, ses membres passent toute leur vie en acceptant les avantages de leur appartenance au club, sans s’interroger sur les coûts. Quand des individus remettent les règles en question, les responsables sont prompts à leur rappeler tout ce qu’ils doivent au club et de les mettre en garde contre les dangers auxquels ils devront faire face s’ils le quittent. Race Traitor vise à dissoudre le club, à le fracturer, à le faire exploser.

[…] À de rares moments, [la paix agitée des soi-disant blancs] vole en éclats, leur certitude est ébranlée et il sont contraints de remettre en cause la logique qui règle habituellement leur vie. C’est un de ces moments que nous avons connu dans les jours qui suivirent immédiatement le verdict contre Rodney King [4], où une majorité d’Américains blancs acceptèrent de reconnaître devant les sondeurs que les Noirs avaient de bonnes raisons de se révolter et où certains se joignirent à eux.

Habituellement, ces moments sont de courte durée. Il suffit d’envoyer les fusils et les programmes de réforme pour rétablir l’ordre et, plus important, l’illusion que les affaires sont en de bonnes mains, et les gens peuvent retourner dormir. Les fusils et les programmes de réforme visent les Blancs comme les Noirs — les fusils comme avertissement et les programmes de réforme pour soulager leurs consciences.

[…] Les moments où les certitudes admises sur la race s’effondrent sont la promesse sismique que quelque part dans le flux tectonique une nouvelle faille se creuse, une nouvelle attaque sur Harper’s Ferry se prépare [5]. On ne peut en prédire la nature ni l’heure, mais on ne peut douter de sa venue. Quand elle adviendra, elle engendrera une série de tremblements qui mèneront à la désintégration de la race blanche.

Nous voulons être prêts. et marcher dans Jérusalem comme le fit John (Brown) [6]. De quelle revue s’agit-il ? Race Traitor existe, non pour faire des adeptes mais pour tendre la main à ceux qui sont insatisfaits des conditions d’adhésion au club des blancs. Elle vise comme lectorat de base les individus appelés couramment Blancs qui, d’une manière ou d’une autre, considèrent la blancheur comme un problème perpétuant l’injustice et empêchant même les mieux disposés d’entre eux de participer sans équivoque à la lutte pour la liberté de l’humanité. En invitant ces dissidents à un voyage de découverte de la blancheur et de ses mécontents, nous espérons pouvoir participer, avec d’autres, au processus de définition d’une nouvelle communauté humaine. Nous ne souhaitons ni minimiser la complicité des plus déshérités des Blancs avec le système de la suprématie blanche ni exagérer le sens des transgressions momentanés des règles blanches.

[…] Dans la première version du film Robin des Bois (avec Errol Flynn), le shérif de Nottingham dit à Robin : « Tu parles trahison », et ce dernier répond : « Couramment ». Nous espérons en faire autant.

Éditorial de Race Traitor.

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LE PROBLÈME QUE ME POSE
L'ENSEIGNEMENT MULTICULTUREL

Texte 2

— Dis, papa, on est quoi ?
— Comment ça ?
— Ben, oui… d’où est-ce qu’on vient ? On est italiens, irlandais, juifs… enfin tu vois, quoi.
— Eh, bien, nous sommes d’ici ; nous sommes américains.
— Papa ! Qu’est-ce que je vais dire, à l’école ?

Plus d’une fois, ma fille de neuf ans et moi avons eu cette discussion. Je crois comprendre son insatisfaction. Après tout, pendant la plus grande partie de ma scolarisation au collège et au lycée, je savais ce que j’étais : catholique et irlandais. Mais, indéniablement, plus catholique qu’irlandais. Mes sœurs et moi faisons encore cette plaisanterie : la raison pour laquelle nous allions dans une école religieuse et non dans une école publique, c’est que seuls les enfants « publics » allaient à l’école publique. Nous n’avions pas la moindre idée de ce à quoi pouvaient ressembler ces écoles « publiques » ; mais nous savions qu’elles n’étaient pas catholiques. Être catholique voulait dire se lever deux heures plus tôt les jours d’école et aller à la messe tous les jours des semaines durant ; cela voulait dire devenir enfant de chœur et rêver du pouvoir sacré incarné par le prêtre ; cela voulait dire envisager sérieusement de devenir prêtre jusqu’à la fin du collège.

Être catholique voulait dire avoir vraiment peur quand on allait à confesse le samedi — même si le pire que nous ayons pu faire était sans conséquence.

Être irlandais n’était pas une préoccupation quotidienne. Être irlandais voulait dire regarder le défilé de la Saint-Patrick à la télévision ; cela voulait dire participer au spectacle annuel de l’école où tous les enfants s’habillaient en vert ; cela voulait dire, pour mes sœurs, prendre des leçons de danse où elles apprenaient des gigues et des quadrilles (mais arrêtaient de les danser assez vite, heureusement). Être irlandais voulait dire aller une ou deux fois à Rocckaway [7] pendant les vacances d’été et y apprendre qu’un vieil ami de la famille avait un de ces boulots de gardien d’école qui lui permettait d’être presque riche. Apparemment, les écoles « publiques » avaient au moins une chose de bonne.

Plus tard, quand je quittai Brooklyn pour partir loin dans le Bronx, à l’université, j’avais envie de rentrer sous terre chaque fois que l’on disait de quelqu’un que c’était un « BIC », Bronx ou Brooklyn Irish Catholic [catholique irlandais du Bronx ou de Brooklyn] selon le cas. Ils entendaient par là quelqu’un de timoré sexuellement mais de hardi avec la bouteille. La plupart des gens à qui l’on collait cette étiquette en souffraient mais, au fil du temps, j’en entendis plus d’un tirer gloire de cette qualification. Ma fille, malgré sa consternation de constater que nous n’étions rien qui pût lui être utile à l’école, n’aurait pas su quoi faire de l’appellation « BIC ».

Une fois que j’eus cessé d’être catholique, ce ne fut pas long avant que, plus ou moins sans m’en rendre compte, je cesse de me sentir irlandais. Abandonner mon côté catholique avait été dur ; le côté irlandais ne fut qu’un détail. (Ne plus s’identifier à la condition d’être Blanc vint bien plus tard.)

Revenons au début de cet article. Ma fille veut vraiment savoir « Qui a été le premier être humain ? » et « D’où il venait ? ». Contrairement à ses questions sur les origines de l’espèce humain, ses questions sur son identité sociale viennent rarement de son propre désir de savoir ou de comprendre.

Elles viennent de son l’école, une école qui s’engage explicitement à dispenser un enseignement multiculturel à un ensemble d’élèves variés. Elles font généralement partie de la mission d’un enseignant s’efforçant de découvrir, avec les enfants, les diverses racines des gamins de la classe. On pointe sur des cartes les lieux d’origine de la famille, une ou deux générations plus tôt ; on bâtit des arbres généalogiques ; on rédige des biographies. Quelle objection pourrais-je avoir contre cela ?

Pourtant j’en ai une. Au début de l’année, en apprenant que ma fille allait étudier l’immigration en CM1, j’ai dit à sa maîtresse, une femme que je connais depuis des années, que je n’aimais pas ce thème, qu’il déformait les réalités essentielles de l’Amérique et qu’il désavantageait profondément les élèves noirs de la classe. Un trop grand nombre de ces enfants n’auraient aucune histoire de souffrances et de réussite de l’immigrant à partager avec leurs camarades de classe. L’institutrice fut, à mon avis, sincèrement surprise par mes objections. Elle me rappela que traditionnellement l’école célébrait le Mois de l’histoire noire en étudiant des sujets liés à la lutte des Noirs pour la liberté. Cette réponse me laissa insatisfait. Je me permis de lui suggérer que le thème de « Mouvement » lui permettrait d’explorer certains des mêmes sujets sans avoir les mêmes problèmes. À mon agréable surprise, le thème fut finalement rectifié de manière à inclure la migration forcée parallèlement à l’immigration.

[…] Trop souvent, l’éducation multiculturelle encouragée dans les écoles américaines repose sur une notion superficielle de la culture. À mon sens, Ralph W. Nicholas a vu juste quand il a écrit que la culture « renvoie à toutes les habitudes, tous les modèles et toutes les façons de penser qu’acquièrent les êtres humains en héritage extra-génétique ». (C’est moi qui souligne.) Étant donné la volonté d’étudier des cultures multiples à travers le prisme de leur origine continentale ou nationale, il me semble qu’on encourage beaucoup d’écoliers et d’étudiants à comprendre la culture comme un héritage génétique. La notion d’immigration est, au fond, un des moyens les plus répandus et évidents de décrire et de comprendre la diversité du peuple américain. Elle permet aux maîtres et aux élèves d’apprécier la difficulté qu’il y a à s’adapter à de nouvelles façons de faire. En revanche, comme moyen de comprendre l’Amérique, elle est profondément viciée.

En mettant l’accent sur l’immigration comme catégorie centrale de l’étude historique de l’Amérique, l’on débouche généralement sur l’idée d’« arriver » comme catégorie économique et de la petite entreprise comme institution économique centrale.

[…] Le monde est fait non pas de la nostalgie des coutumes de pays lointains mais d’événements et de personnalités proches. Et la culture qui a fait de l’Amérique ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait être n’est pas une accumulation de contributions plus ou moins égales apportées par divers groupes d’immigrants en tant que tels.

Tous ceux qui ont vécu ici et tous ceux qui y vivent font partie de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions devenir. Mais, nous devons savoir clairement ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Les pratiques caractéristiques de l’enseignement multiculturel, tel qu’il apparaît dans les manuels scolaires californiens et dans les travaux de ma fille sur l’immigration, laissent croire que nous avons accompli plus que nous ne pensons et qu’il reste moins à faire que nous ne le croyons. L’enseignement multiculturel tend à négliger l’importance de l’oppression actuelle ou, s’il reconnaît son existence, il tend à la présenter comme une oppression sans oppresseurs. Je peux me tromper. Il se peut en effet que dans certaines situations d’enseignement multiculturel, on encourage les élèves à examiner non seulement les difficultés endurées par les immigrants européens mais aussi leur volonté relative de devenir blancs en Amérique. D’où mon idée que l’enseignement multiculturel est un projet de défaite.

Ceux qui sont à l’avant-garde des efforts visant à multiculturaliser les programmes sont, trop souvent, les produits intellectuels et personnels du sursaut des années 60. Mais ils ont abandonné l’espoir dans le désir utopique des années 60 et l’ont remplacé par l’équivalent social, politique et éducatif de l’assistanat dirigé. Or, plus que tout le reste, ce sont les luttes des Noirs des années 50 et 60 qui donnèrent à ce désir utopique son expression initiale. Et il imprima profondément les esprits et les cœurs des Blancs. Il y eut une époque où des milliers de foyers blancs furent secoués par des débats entre enfants et parents sur la question raciale. Mais, à mon avis, ce n’est guère le cas aujourd’hui. L’abandon de la lutte pour l’égalité raciale a été nourri par l’idée que ceux que l’on considère comme blancs sont finalement incapables de se joindre sans équivoque au combat pour la libération des Noirs et pour leur propre liberté.

C’est la lutte pour l’égalité raciale qui fut l’élément déterminant dans les événements, petits et grands. des années 60. J’ai moi-même joué un rôle trop infime dans les batailles de cette époque pour que cela mérite seulement une note en bas de page. Mais je suis heureux de l’avoir fait. Ce ne fut pas toujours facile de discuter quand personne ne semblait avoir le même point de vue. Ce n’était pas toujours facile quand des gens de ma famille me rappelaient l’époque où l’on pouvait lire : « Nous ne recrutons aucun Irlandais. » — comme si la veille encore ils avaient subi une discrimination parce qu’ils étaient irlandais. Je suis heureux de n’avoir pas accordé alors beaucoup de valeur à leur qualité d’Irlandais parce que, pour moi, elle me semblait alors et, pour l’essentiel, me semble encore aujourd’hui, inséparable de leur blancheur.

La vision multiculturaliste a un but social limité : les gens devraient apprendre à vivre et à laisser vivre. Mais ce que les tenants de la croyance multiculturelle négligent souvent, c’est qu’en Amérique le « vivre et laisser vivre » repose sur une complicité permanente avec la reproduction des distinctions de races. Tant que ces distinctions demeurerons intactes, il est peu probable que l’enseignement multiculturel modifie sensiblement le refus persistant de milliers de jeunes Noirs de participer à l’école avec enthousiasme. Et il est peu probable que l’enseignement multiculturel contribue beaucoup à modifier les idées reçues des Blancs, quelle que soit la région du globe d’où ils viennent, eux ou leurs ancêtres.

John Garvey

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ANTIFASCISME, «ANTIRACISME» ET ABOLITION

Texte 3

Il existe désormais aux États-Unis et dans le monde entier un certain nombre de projets, de centres de recherche et de publications qui se nomment « antiracistes ». Presque toute l’attention du mouvement « antiraciste » se concentre sur des groupes comme les nazis ou le Ku-klux-klan qui avouent explicitement leur racisme et sur les mouvements anti-avortement ou anti-homosexuels qui sont en grande partie dirigés par des individus se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique, et ses initiatives programmatiques s’attachent presque exclusivement à combattre ces forces.

Nous pensons que c’est une erreur. De même que le système capitaliste n’est pas un complot des capitalistes, la notion de race n’est pas l’œuvre des racistes. Au contraire, elle est reproduite par les principales institutions de la société, parmi lesquelles figurent les écoles (qui définissent l’ « excellence »), le marché du travail (qui définit l’ « emploi »), la loi (qui définit le « crime »), le système de protection sociale (qui définit la « misère ») et la famille (qui définit la « parenté ») – et elle est renforcée par divers programmes de réforme concernant bon nombre des problèmes sociaux dont s’occupe traditionnellement la « gauche ».

Les groupes racistes et d’extrême droite représentent dans l’ensemble des caricatures de la réalité qu’offre cette société définie par les races ; au pire, ils illustrent les efforts d’une minorité visant à repousser la barrière raciale plus loin que ce qui est généralement jugé convenable. Quand c’est le cas, le mouvement « antiraciste » se trompe gravement sur les racines du problème racial et adopte une stratégie erronée pour s’y attaquer.

Race Traitor estime que l’objectif principal de ceux qui cherchent à éliminer les barrières raciales devrait être les institutions et les comportements qui les entretiennent : écoles, justice pénale et systèmes de protection sociale, employeurs et syndicats, famille. En cela, nous sommes à l’unisson des premiers abolitionnistes, qui ne se lassèrent jamais de montrer que le problème, ce n’étaient pas les propriétaires d’esclaves de Caroline mais les bons citoyens du Massachusetts [8].

[Un groupe de nazis organise une manifestation anti-homosexuelle dans une ville de Pennsylvanie. Un groupe d’opposants appelle à une contre-manifestation. La police est chargée de protéger les nazis. Les organisateurs antifascistes revendiquent une victoire.]

[…] Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous n’avons aucun doute sur le fait que l’annulation du défilé fut une défaite pour les nazis ; mais il nous semble que ce fut plus une victoire de l’État que des organisateurs antifascistes, car l’État put apparaître comme le défenseur à la fois de la liberté d’expression et de l’ordre, en marginalisant les « extrémistes » des deux bords — ceux qui veulent bâtir des camps de la mort et ceux qui veulent empêcher leur construction [9]. Nous aurions tendance à approuver un autre commentateur, qui jugea la contre-manifestation « inefficace ».

Nous sommes pour chasser les nazis des rues par la force chaque fois qu’ils se montrent, et les confrontations militantes avec les « racistes » et autres réactionnaires de droite (ou de gauche). Mais nous posons la question : « À quoi sert cette stratégie ? » S’il s’agit de causer des dommages matériels aux fascistes, il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces dommages peuvent être infligés de manière plus efficace n’importe quel jour de l’année où ils n’apparaissent pas en public entourés d’un mur de flics et de caméras de télévision. S’il s’agit de favoriser la désertion de nazis, nous n’avons aucun moyen de savoir dans quelle mesure ces actions sont efficaces. Si le but est de démontrer que l’État est le défenseur des nazis, il s’agit d’un vérité très partielle ; l’État est défenseur de l’ordre public et a montré qu’il était tout à fait prêt à réprimer les nazis et autres extrémistes blancs qui menacent cet ordre. Et si le but est de rallier des gens à une vision du monde sans barrières de race, nous sommes obligés d’affirmer que toute action qui vise à écraser des nazis physiquement et n’y parvient pas à cause de l’intervention de l’État a pour effet de renforcer l’autorité de l’État, lequel est, comme nous l’avons dit, la principale force derrière les barrières raciales.

Éditorial de Race Traitor.

 

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[1] Les résultats frauduleux des élections présidentielles en Floride (2001) — qui ont décidé du vainqueur au niveau national — ne furent pas le seul fait de la vétusté du système électoral. Dans plusieurs régions de cet État, les électeurs noirs furent empêchés de voter ou leurs votes massivement invalidés.

[2] Race Traitor– P.O. Box 499, Dorchester, MA 02122. En livre, un choix de textes des cinq premiers numéros : Race Traitor, Routledge, NY, 1996. La revue parait depuis 1992 et diffuse à plus de 2 000 exemplaires, chiffre honorable dans la presse radicale nord-américaine. Certains des fondateurs venaient du marxisme-léninisme, d’autres étaient influencés par les idées de C L. R James (en 1945, à l’origine d’une importante scission dans le trotskisme américain caractérisant l’URSS comme capitalisme d’État, à l’instar de Socialisme et Barbarie en France). Aujourd’hui la revue est ouverte à d’autres courants, le dernier numéro (13-14, été 2001) ayant été fait en collaboration avec le groupe surréaliste américain.

[3] Voir à ce propos l’ouvrage de Noël lgnatiev, un des rédacteurs : How the Irish became White, Routledge, N. Y.

[4] Un Noir sauvagement battu par des policiers de Los Angeles, scène qui fut filmée par un amateur. Les policiers ont eu des peines symboliques, déclenchant la fureur de la communauté noire.

[5] John Brown, abolitionniste, mena une révolte d’esclaves en 1859 contre l’arsenal de Harper’s Ferry, un village en Virginie, et fut pendu lors de son écrasement.

[6] Voir note 5.

[7] Péninsule bordée de plages, dans les limites de la municipalité de New York, fréquentée par les gens d’origine irlandaise.

[8] Le texte renvoie ici aux textes de Marx sur la guerre civile aux États-Unis. Celui-ci mentionnait le rôle des « bons » capitalistes nordistes dans la création, l’entretien et enfin la destruction du système esclavagiste, selon leurs besoins de profit.

[9] On rapprochera utilement cet exemple de celui des manifestations anti-avortement des néo-nazis et intégristes français, interdites par la Préfecture de police (note d’O. T.).

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Nota. Les illustrations ne sont pas celles originellement publiées dans Oiseau-tempête. Elles sont postérieures (photos prises dans les manifestations récentes aux États-Unis, etc.).

SUR L’IDÉOLOGIE ANTI-ISLAMOPHOBE, par F. Grim et A. Pinot-Noir

Ce texte entend répondre à ceux qui, parmi les communistes libertaires, sont engagés dans un combat contre « l’islamophobie » et, à ce titre, prétendent interdire toute critique de l’islam et promouvoir une théorie de la « race sociale », dans un climat pour le moins générateur de tensions, d’accusations de racisme, et même d’attaques caractérisées.

S’il date vraisemblablement du début du siècle dernier, c’est depuis peu que le terme « islamophobie » a fait une percée fulgurante comme appellation du racisme contre « les Arabes ». On passe ainsi du racisme anti-maghrébin à l’effroi ou l’horreur suscités par la religion des musulmans. Les immigrés et leurs descendants ne seraient plus rejetés pour des raisons « ethniques » mais pour leur appartenance supposée à une culture originelle identifiée à l’une de ses dimensions : la religion musulmane – qu’ils sont pourtant nombreux à ne pas pratiquer, et ceci même lorsqu’il leur arrive d’en conserver quelques traditions devenues coutumières.

Se joue là un tour de passe-passe qui assimile la « race » à la religion en tant que matrice culturelle. On est face à une « mystification conceptuelle (…), l’assignation de tout un pan d’individus, en fonction de leur origine ou de leur apparence physique, à la catégorie de « musulmans », permettant de faire taire toute critique de l’islam, parce que celle-ci ne rentrerait plus dans la critique des religions, mais directement dans le domaine du racisme »[1] . Si Claude Guillon voit du « mépris » dans cet « antiracisme des imbéciles »[2], nous y décelons surtout ce spectre qui hante la gauche : le tiers-mondisme, idéologie qui conduit à adopter de façon acritique le parti de « l’opprimé » contre celui de « l’oppresseur ». C’est ainsi que, pendant la guerre du Vietnam, dénoncer les Américains entraînait le soutien au Viet Minh et à la politique d’Ho Chi Minh, dont les comités Vietnam scandaient le nom et brandissaient le portrait à longueur de manif ; comme aujourd’hui, défendre les Kurdes peut impliquer de soutenir le PKK et de brandir le portrait d’Oçalan. Ce qu’il s’est passé pendant la guerre d’Algérie où ceux qui, voyant dans le « colonisé » l’exploité par excellence, ont soutenu inconditionnellement le FLN, s’est reproduit face à la révolution iranienne de 79 et chez les pro-Palestiniens. Le tiers-mondisme a ainsi abandonné petit à petit le prolétariat comme sujet révolutionnaire pour lui substituer le colonisé, puis l’immigré, puis les descendants d’immigrés… et enfin les croyants. Le tiers-mondisme originel avait promu le relativisme culturel, ses successeurs ont adopté le culturalisme, qui prétend expliquer les rapports sociaux par les différences culturelles. C’est dans les années 80, avec la grande manipulation de SOS Racisme, que ce glissement est devenu une doctrine qui donnera naissance à toutes les dérives actuelles, jusqu’à assigner une identité musulmane à tous les immigrés « arabes » et leurs descendants.

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Devant le constat du glissement opéré au sein de toute une partie de la gauche vers l’idéologie culturaliste, il est intéressant de pointer que celle-ci est devenue, après 1968, l’angle d’attaque d’un courant d’extrême-droite : la Nouvelle droite. Son rejet de l’immigration ne repose plus sur un racisme biologique mais sur l’idée d’assignation identitaire, basée sur une vision figée des sociétés dans des traditions anciennes, et sur la nécessité, comme garantie de paix sociale, de conserver des cultures homogènes. Selon les élucubrations des néo-droitiers, pour qui les conflits sont ethno-culturels et pas de classes, les Maghrébins, par exemple, assignés à la culture musulmane, doivent en conséquence rester dans leur pays d’origine pour vivre leurs traditions entre eux ! Au passage, Alain de Benoist, chef de file de la Nouvelle droite, défend des luttes tiers-mondistes et anti-impérialistes, et nie le caractère raciste de sa « défense de l’identité européenne ». Cette évolution du discours raciste est à l’œuvre depuis quelques années au sein d’une autre formation d’extrême-droite, en quête de respectabilité, le Front national, qui reprend en partie la rhétorique de la Nouvelle droite : le problème ce n’est plus les « immigrés » mais les « musulmans ».

C’est ainsi que l’on en vient, de bords a priori radicalement opposés, à adopter un discours identitaire qui considère que tous ceux qui ont un lien d’origine ou familial avec l’un ou l’autre pays du Maghreb (ou d’autres pays « arabes ») doivent se considérer comme musulmans, sous l’appellation aberrante de « Français d’origine musulmane ». Alors que ce n’est pas en raison de la religion qu’ils pratiquent ou qu’on leur prête qu’ils sont discriminés mais parce que ce sont des travailleurs immigrés ou issus de familles ayant immigré. Ce n’est pas l’identité qui est en jeu mais l’appartenance de classe. Cette « origine musulmane », qui fait bondir les athées d’origine maghrébine, travestit un stigmate social en stigmate culturel. L’État et les media ne s’y trompent pas quand ils font du « musulman », forcément islamiste (et plus ou moins modéré ou radicalisé), la nouvelle caractérisation du membre de la classe dangereuse [3].

C’est sur ces bases que l’idéologie identitaire anti-islamophobe vient s’associer, notamment chez certains marxistes, à celle de la « race sociale », chimère universitaire d’importation récente, qui tente de plaquer ici le schéma racial et communautaire de la société américaine. Cette vision « racialiste »[4] qui prétend créer une nouvelle classe de « race » ne sert en réalité qu’à masquer, voire à nier, la réalité du rapport social capitaliste : l’exploitation des prolétaires, de tous les prolétaires, quels que soient leur origine, leur couleur de peau, leur religion et leurs us et coutumes personnels. La justification en serait que le racisme aurait été indispensable au développement capitaliste parce qu’il justifierait le colonialisme. En réalité, inférioriser l’opprimé a toujours été une stratégie de pouvoir qui s’applique à tous les opprimés quelle que soit leur supposée « race ». Maintenir dans leur condition les serfs, les paysans pauvres, les esclaves puis les ouvriers, passe notamment par les empêcher de s’exprimer et d’avoir accès à l’éducation, au prétexte qu’ils seraient trop bêtes et ignares pour cela, qu’ils appartiendraient à une catégorie inférieure. Rappelons que les Anglais ont durement colonisé et pillé les Irlandais et les Russes les Ukrainiens sans avoir besoin d’une telle justification. Et, dans leur ensemble, pillage et colonisation, tout comme l’exploitation proprement dite, n’ont pas besoin de quelconque excuse.

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Et pourtant, le racisme existe bel et bien et le rejet du « musulman » pauvre et immigré est l’une de ses manifestations. Le discours du FN, du Bloc identitaire et de Pegida contre l’islam n’est que l’arbre qui cache la forêt : ce sont simplement des racistes qui veulent que les immigrés dégagent. L’argument culturel est sans doute plus respectable à leurs yeux que les vieilles lunes racistes basées sur des caractéristiques qui seraient innées (les Noirs sont comme ci, les Arabes comme ça…). Cette stratégie leur permet aussi de ratisser plus large, d’autant que ces mouvements exploitent à leurs fins racistes la montée réelle de l’islam radical. Si l’immigration est pour eux le fond du problème, ils se raccrochent à des arguments plus honorables tels que la défense de la laïcité ou le combat contre le sexisme. Mais, en réalité, que les immigrés (pauvres, bien sûr) soient ou non musulmans, ils sont toujours pour eux des indésirables.

Le racisme, comme la xénophobie, est un outil qu’utilisent les dominants contre les dominés. Ainsi, Fredy Perlman écrit : «  Les colons-envahisseurs d’Amérique du Nord avaient recours à un outil qui n’était pas, tel la guillotine, une nouvelle invention, mais qui était tout aussi mortel. Cet instrument sera plus tard nommé racisme et s’intègrera dans la pratique nationaliste (…). Les gens qui avaient abandonné leurs villages et leurs familles, qui étaient en train d’oublier leur langue et qui perdaient leur culture, qui étaient dépouillés de tout sauf de leur sociabilité, étaient manipulés afin de considérer la couleur de leur peau comme substitut à ce qu’ils avaient perdu » ; « le racisme avait été une arme parmi d’autres pour mobiliser les armées coloniales (….) et elle n’a pas supplanté les autres méthodes, elles les a plutôt complémentées »[5]. Il s’agit de créer des catégories permettant de diviser pour prévenir ou écraser les rébellions et les luttes sociales. C’est ce qu’a fait, en Algérie, le gouvernement français en 1870, en octroyant par décret (la « loi Crémieux ») la nationalité française aux « indigènes israélites », les séparant arbitrairement des « indigènes musulmans ». L’appartenance « religieuse » a également été utilisée pour écraser les luttes sociales en ex-Yougoslavie avec la fabrication d’une « nationalité musulmane » inconnue, dressant les uns contre les autres des gens qui vivaient jusque-là tous ensemble.

Les divisions raciales deviennent, logiquement, particulièrement opérantes dans les périodes de crise où le revenu s’effondre et où l’emploi vient à manquer. C’est sur ce terrain que le FN parvient à conquérir les anciens bastions ouvriers de la gauche. Et, même à l’époque du plein-emploi, le pouvoir et ses media ont toujours plus ou moins entretenu la xénophobie, encourageant la stigmatisation successive de chacune des différentes vagues de travailleurs immigrés (les « Polaks », les « Macaronis », « les Portos », etc.). La grande différence était que, dans les unités de travail, la solidarité ouvrière prévalait sur les préjugés et que tout le monde travaillait et combattait au coude à coude. Mais c’était avant….

Quant au terme « islamophobie », le problème ne réside en réalité pas dans la notion elle-même mais dans l’usage qu’en font ceux qui la manipulent. On retrouve d’ailleurs les mêmes usages manipulatoires de la notion d’antisémitisme lorsque ce terme est donné pour un équivalent de l’antisionisme et achève sa course en « judéophobie », avec l’affirmation que la critique du sionisme ne peut qu’être une attitude raciste vis-à-vis des « juifs » et non une critique du caractère colonisateur de l’Etat confessionnel qu’est Israël.

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L’islam politique vise, comme le dit Claude Guillon, à faire de « l’islamophobie une arme de guerre idéologique contre l’athéisme »[6] et, plus largement, un vecteur de propagande pour la religion musulmane. Les anti-islamophobes d’extrême gauche ont des positions pour le moins ambivalentes par rapport cet islam politique. Ils prétendent ainsi interdire toute critique de la religion musulmane donnée pour une pratique raciste, dans une posture moralisatrice révélatrice d’un manque d’analyse de l’évolution de l’islam politique dans le monde depuis la révolution iranienne de 1979. Quand ils n’en viennent pas à en nier l’existence même. Face au djihadisme, nos anti-islamophobes ne se laissent pas pour autant désarçonner. Après chaque attentat commis par les djihadistes en Europe (qui s’ajoute à la longue liste de leurs forfaits, notamment sur le continent africain et au Moyen-Orient), ils s’inquiètent surtout de la recrudescence d’« islamophobie » (et aussi, à juste titre, des politiques répressives) que cela risque d’entraîner et pointent comme seul responsable l’impérialisme occidental. Ainsi, selon eux, les attentats de Paris du 13 novembre 2015 ne seraient qu’une répercussion des guerres menées par l’État français en Irak, en Libye, au Mali… Les intérêts de ce dernier dans les enjeux géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique sont évidents, mais insuffisants pour expliquer l’émergence et la persistance de l’État islamique[7] ou de Boko Haram. Ces discours permettent tant bien que mal aux anti-islamophobes de passer sous silence les implications réelles de l’islam radical dans les attentats, ici et ailleurs dans le monde, et de nier la capacité d’initiative de leurs auteurs, jusqu’à dédouaner les frères Kouachi ou Coulibaly parce qu’ils sont prolétaires et « issus de l’immigration ». On retrouve ici l’idéologie victimaire qui assigne non seulement des individus et des groupes à des identités (les femmes, les  « racisés », etc.), mais aussi à des statuts figés de victimes et d’opprimés dont il ne faudrait pas critiquer les choix et les pratiques, même les plus réactionnaires. De telles postures idéologiques amènent à occulter le caractère contre-révolutionnaire de l’islam radical qui, depuis plusieurs années, connaît en Europe occidentale (sans oublier bien sûr le Maghreb et le Moyen-Orient) une progression, même s’il reste minoritaire par rapport à l’ensemble de la population qui se dit musulmane. Alors qu’il était marginal, voire quasi inexistant, l’islam radical, dont la forme la plus courante aujourd’hui est le salafisme, s’est largement répandu.

Pour ces gentils anti-islamophobes, il s’agirait tout bonnement de considérer la religion musulmane avec la plus grande bienveillance parce que ce serait la « religion des opprimés ». Ils semblent oublier que la fonction même de toute religion est le contrôle social et, en l’occurrence, l’islam politique ne cesse d’affirmer partout sa vocation à contrôler au plus près la société qu’il entend régir. Ainsi, le salafisme occupe suffisamment le terrain dans certains quartiers urbains pauvres pour pouvoir exercer un contrôle social : pendant les émeutes de 2005, les salafistes ont d’ailleurs tenté de ramener l’ordre dans certaines banlieues. L’évolution de cette tendance s’inscrit dans un contexte de crise économique, marquée par le développement du chômage de masse, d’attaques sur les salaires mais aussi de recul des politiques sociales de l’État. Pour les pallier, les salafistes ont su mettre en place des réseaux d’entraide économique, ce qui leur permet d’avoir une emprise sur les populations.

Ne pas perdre de vue ce rôle des religions nous semble indispensable. « Une religion est en effet un ensemble de croyances métaphysiques qui portent en elles des règles de vie bien précises, basées sur la tradition et la morale, auxquelles l’individu doit se soumettre. Il s’agit d’un rapport social, une forme de mise au pas de chaque individu et des masses dans leur ensemble. Elle recouvre en outre un rôle de justification du pouvoir, de garant de la tradition et de l’ordre établi, plus généralement d’une certaine « pacification » sociale. Cela à travers une interprétation organiciste de la société, une exaltation des hiérarchies, le refus de l’autonomie individuelle. Souvent la religion est aussi un moyen de diriger la conflictualité sociale vers des cibles fictives, ou de la brider en faisant miroiter un paradis futur. Le paradis, ce triste mensonge qui garantit la paix pour les puissants, ici et maintenant. En donnant un espoir dans la transcendance, la religion étouffe la plupart des poussées révolutionnaires des exploités ici-bas et maintenant. Le beau passage de Bakounine, “Si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître” pointe précisément le fond du problème de la religion : l’idée de divinité est la base conceptuelle de l’autorité et sa contrepartie, la foi, celle de l’acceptation de la servitude »[8].

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Si la foi et les interrogations métaphysiques sont affaires personnelles et si l’on peut se trouver au coude à coude dans une lutte avec quelqu’un qui se dit croyant sans que cela pose problème, nous voulons pouvoir affirmer haut et fort que nous sommes athées. Affirmer notre athéisme et critiquer toutes les religions est indissociable de nos positions politiques et nous entendons librement pratiquer tant le blasphème que la dénonciation, au minimum, des pratiques religieuses et/ou coutumières coercitives, mutilantes ou humiliantes, ainsi que du statut inférieur assigné aux femmes par toutes les religions monothéistes (pour les autres, on verra une autre fois).

Enfin, précisons que, pour nous, il n’existe que deux classes, celle du capital et celle du travail. Même si, au sein de la classe exploitée, certains sont plus exploités que d’autres en raison de leur sexe et de leur origine, ils ne constituent pas une classe, ils en sont des segments créés par le pouvoir et les exploiteurs. La pensée bourgeoise, quel que soit son supposé bord politique, trouve là un moyen de diviser le prolétariat, de stimuler la concurrence entre les travailleurs et d’endiguer ainsi les luttes sociales. Parce que toute division de la classe du travail ne fait qu’affaiblir sa capacité de lutte et que la segmenter pour mieux la diviser permet à la classe du capital, particulièrement en période de crise, de jouer sur la concurrence de tous contre tous. Ce n’est pas par l’anti-racisme qu’on combat le racisme mais par la lutte des classes. Si l’on en est au point où « Penser avec la race devient un impératif incontournable » et que « tout refus de ce vocabulaire et de ce qu’il charrie sera systématiquement considéré comme de la dénégation, voire du déni, et tombera sous le coup du dispositif accusatoire »[9], cela ferait des racistes de ceux qui, comme nous, n’adhèrent pas à cette vision. Et ça nous semble un peu fort de café !

Mai 2016

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[1]    Cassandre, Nos « révolutionnaires » sont des gens pieux, sur le blog de Ravage Editons.

[2]    Claude Guillon, «Et Dieu créa l’islamophobie», sur son « blogue généraliste » Lignes de Force.

[3]    Louis Chevalier, grand historien bourgeois néanmoins passionnant, Classes laborieuses, classes dangereuses, Perrin.

[4]    Terme emprunté aux auteurs de « Tiens ça glisse », sur le blog http://racialisateursgohome.noblogs.org, qui nomment « racialisation toute analyse contribuant à développer ou à diffuser une théorie de la race ».

[5]    Fredy Perlman , «L’Appel Constant du nationalisme» in Anthologie de textes courts, Ravage Editions.

[6]    Claude Guillon, op. cit.

[7]    Pour une analyse approfondie, voir P. J. Luizard, Le Piège Daech, La Découverte.

[8]    Cassandre, op. cit.

[9]    « Tiens ça glisse », cf note 4.

 

Débat avec les auteures du texte
lundi 13 juin,19h30,au Rémouleur 
106, rue Victor Hugo
 93170 Bagnolet 
M° Robespierre ou Gallieni

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NB. Les illustrations ont été ajoutées par Lignes de force.

JE SUIS NÉ (PÉDOPHILE) DANS L’FAUBOURG ST-DENIS. Je ne suis devenu anarchiste que plus tard : c’était viral (2007)

Réplique satirique aux déclarations de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la « pédophilie », ce texte révéla en outre le crétinisme profond (curable ?) de tel pseudo-libertaire. On lira en annexe « De la sottise en (certains) milieux libertaires ».

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Je me suis longtemps regardé comme pervers, jusqu’à ce que m’aveugle cette vérité : je suis pédophile.

Par consolation, je suis aussi de nature pragmatique. Au lieu de croupir dans une geôle pour l’amour d’une fille de seize ans, je m’éprends de trentenaires.

Inutile de forcer sa nature : je n’étais pas fait pour la délinquance, même sexuelle.

Je suis à terme, aussi nouveau qu’il était possible, quoiqu’affligé sans doute des nombreuses maladies et incommodités que je découvre au fil de mon âge.

Ainsi, je suis allergique (et dans le huitième arrondissement de Paris) et sujet au rhume des foins. Cette infirmité me valait, enfant, la cruelle plaisanterie d’un oncle maternel : « Ce petit est né en trompette ! » Lire la suite