NE DITES PAS À MON PÈRE QUE JE SUIS UN REPENTI CONTUMAX, IL ME CROIT COMMUNISTE LIBERTAIRE…

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Dans un texte intitulé «Claude Guillon gagne son procès contre Jean-Marc Rouillan» [ça c’est du scoop, coco!], de courageux (geuses ?) anonymes me qualifient d’«ex-libertaire repenti» et prétendent que la justice « a suivi point par point [mes] instructions » dans le récent procès de Rouillan.

Si l’appareil judiciaire se souciait un tant soit peu de mon opinion, il y a longtemps qu’il « foutrait la paix à Jean-Marc Rouillan », comme je le suggérais en 2006. Et déjà en 2005 avec «Maintenant !», sous-titré «En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité».

Passons!

La réaction très énervée, et aussi très sotte, de mes courageux insulteurs — lesquels se flattent de m’avoir connu «quand [je] jouais les trublions de la mouvance libertaire» — à mon texte critique «Jean-Marc Rouillan doit se taire…», s’inscrit dans un débat « moral » vieux comme le mouvement révolutionnaire : peut-on critiquer un(e) militant(e) en délicatesse avec la justice.

Dans le cas de Jean-Marc Rouillan et des autres membres de l’ex-organisation Action directe, répondre « non » à cette question entraîne la conséquence suivante :

On ne pouvait pas critiquer Rouillan — et AD — avant qu’il ne se fasse arrêter.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan après son arrestation et pendant son procès.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan quand il était en prison, soit pendant plus de vingt ans.

On ne peut pas critiquer Rouillan aujourd’hui, attendu qu’il se met régulièrement par ses déclarations en danger d’y retourner.

Moralité : Impossible de critiquer Rouillan et Action directe. Hier, aujourd’hui et demain.

J’ai toujours considéré ce pseudo-ukase moraliste comme une plaisanterie grotesque dont il n’était et n’est pas question de tenir le moindre compte.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en même temps que je protestais contre le traitement imposé aux détenu(e)s d’Action directe durant leur procès (attitude alors peu répandue, y compris chez les anarchistes), je publiais un texte violemment critique «Contre AD et contre l’État», que mes courageux insulteurs font mine de ne pas connaître.

C’est pourtant l’une des occasions demeurées dans les mémoires où j’ai «joué les trublions de la mouvance libertaire».

Si, comme mes insulteurs le prétendent ridiculement, j’étais « en procès » avec Jean-Marc Rouillan, alors on pourrait dire que je l’ai gagné depuis plus de trente ans.

En 2016, comme au début des années 1980, je m’arroge le droit — droit que je reconnais à tout militant révolutionnaire — de critiquer un autre militant pour ses positions publiques.

Il est vrai que mes anonymes contempteurs informent le monde, et moi à l’occasion, que je suis un «ex-libertaire repenti».

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Innocent — au sens « débile » — que je suis ! Je viens à peine de publier un recueil de textes intitulé Comment peut-on être anarchiste ? et je continue à me présenter comme un « écrivain anarchiste de langue française »…

Le malheur sur moi ! Ces anonymes collègues — et concurrents — en réquisitoires m’avaient donc jugé et condamné en mon absence.

Décidément, si l’anarchisme semble s’être beaucoup bureaucratisé depuis ma jeunesse, le secrétariat est toujours aussi mal tenu…

Pour quel(s) crime(s) ai-je été ainsi puni de bannissement par le conclave secret des anarchistes « hard » ? Eh bien, vous allez rire ! l’un de mes crimes est de me « retrouver aux côtés […] des héritiers de Daeninckx, auprès desquels [j’ai fait] repentance au point de les dépasser dans la chasse aux sorcières ».

Il n’y a pas une semaine, le pauv’ DD de Montreuil (André Dréan de son pseudo officiel), me reprochait lui, comme des anonymes sur Twitter, d’avoir critiqué Daeninckx en même temps que je revenais sur une phrase de Suicide, mode d’emploi.

Donc, suivez-moi bien: Pour les un(e)s, mon ralliement — où ? comment ? — au « Daeninckxisme » est un signe de mon repentir de trublion anarchiste ; pour les autres mon allergie persistante (je signe !) au même « Daeninckxisme » est le signe d’un négationnisme inavoué (et pour cause !).

On conviendra que ce « Code pénal libertaire », de surcroît imprimé nulle part, donne plutôt envie de sécher les audiences !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve bêtement condamné par défaut, sans avocat, et sans le savoir…

Alors, oui, c’est un peu tiré par la calvitie, mais ça sert à mes procureurs à « justifier » que n’étant plus l’anarchiste que j’ai été — ah! jeunesse! — je n’ai plus aucune légitimité pour critiquer un militant révolutionnaire… Or si je n’ai plus de légitimité libertaire, c’est donc que je suis un auxiliaire de la justice bourgeoise. CQFD !

Histoire de filer la métaphore, ils insistent beaucoup, et très maladroitement les pauvres, sur le fait qu’au vu des critiques que j’adresse à Rouillan, non seulement j’aurais dû assister à son procès mais encore me porter partie civile contre lui… Ne pas l’avoir fait est selon eux une preuve de lâcheté !…

Franchement, je me demande ce que ces gens peuvent boire ou fumer avant de délirer de la sorte sur leurs claviers…

Je m’attends à lire bientôt que je suis la reine des poules mouillées pour n’avoir pas moi-même exécuté Rouillan d’une balle dans la tête…

Je me dois de révéler maintenant une information, dont je crains — tant pis! — qu’elle dépasse un peu l’entendement, format aquarium, de mes procureurs d’eau douce :

J’ai fait savoir à qui de droit et en temps utile, par l’intermédiaire de mon amie Hellyette Bess, que j’étais disposé à venir témoigner EN FAVEUR de Jean-Marc Rouillan, sur la base de mes positions rendues publiques au préalable, pour dire que sa condamnation et surtout sa remise sous les verrous serait absurde et d’aucune utilité, même symbolique, pour je ne sais quelle lutte «antiterroriste».

Certes, je n’ai pas été trop surpris qu’il ne soit pas donné suite à cette proposition.

Cependant et à tout hasard, j’affirme ici publiquement qu’elle demeure valide pour le procès en appel.

Je m’attarderai avant d’en terminer sur un point qui a particulièrement fâché mes accusateurs publics. Il s’agit de mon reproche à Rouillan de ne pas avoir consulté ses (ex)camarades d’AD avant de déclarer sur une radio, à propos de la tuerie du Bataclan, entre autres : « C’est technique. Nous aurions pu faire ça, nous aussi ; nous aurions pu faire les mêmes opérations ; c’est le but ; mais nous ne pouvions pas le faire parce que nous avions d’autres principes, une autre stratégie, une autre tactique. ».

Mes accusateurs commentent :

Ce crétin [coucou, c’est moi !], qui prétend tout savoir sur AD et son fonctionnement interne, et même si Jean-Marc a ou n’a pas « consulté ses camarades », n’a pas encore compris qu’AD n’existe plus depuis longtemps, ce qui prouve encore une fois que sa haine des non-repentis est le seul motif de ses saloperies.

Ainsi AD n’existerait plus ? En voilà une révélation, les gars !

Mais les gens dont vous parlez, et dont vous prétendez gratuitement (et à rebours de ce que j’ai écris ici-même : «Régis Schleicher, un homme libre !» ) que je les « hais », ils existent eux.

Et même, ils ont des problèmes de boulot, des problèmes de logement, des problèmes avec la justice, avec les flics… Et non, ils n’ont vraiment pas besoin qu’un ancien camarade, de surcroît désigné par la presse et la justice bourgeoises comme le chef de la bande, viennent vomir d’aussi ahurissants étrons sur eux et leur action passée.

Et si vous ne pouvez pas comprendre ça, camarades procureurs, vous aussi feriez bien de fermer vos gueules !

Au passage, touchez-en donc un mot à celles et ceux que vous pouvez croiser (je ne sais pas où vous habitez). Trouvez-en un ou une qui approuve la déclaration ci-dessus citée de Rouillan.

Un(e) seul(e) !

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Revenons à Rouillan et à votre curieuse manière de l’aider.

Jean-Marc Rouillan est donc passé en procès. Il a adopté comme ligne de défense, en gros : « Cette émission de radio, c’était n’importe quoi ; j’étais fatigué ; j’aurais dû partir ; je n’ai pas osé le faire ; d’ailleurs y’a pas une phrase une français. ».

Bref. La position actuelle de Jean-Marc Rouillan est que les propos que tout le monde a pu et peut écouter dans l’enregistrement de cette émission ne reflètent pas son point de vue.

Dont acte !

Cette ligne de défense n’a malheureusement pas dissuadé la dite « Justice » de le condamner à 8 mois de prison ferme. Il a fait appel et j’espère qu’il sera relaxé ou dispensé de peine (voir plus haut).

La pétition, dont je crois comprendre que mes accusateurs étaient signataires, relevait à mon sens d’une très mauvaise stratégie, précisément parce qu’elle s’abstenait de toute distance critique par rapport aux déclarations de Rouillan, ce qui était d’abord inadmissible moralement et politiquement, et surtout ce qui réduisait la défense à la thèse du complot des médias, irrecevable pour n’importe quel auditeur de bonne foi — militant ou non, magistrat ou non.

Autrement dit, au prétexte de ne pas avoir l’air de critiquer Rouillan (impératif pseudo-moral), je pense que cette pétition ne pouvait que l’enfoncer un peu plus.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Au lieu de se contenter de s’aligner sur l’actuelle position de Rouillan — aucun de ses propos radiodiffusés ne reflète son opinion réelle —, et de croiser les doigts, mes anonymes procureurs reviennent — certes pour le plaisir gamin de polémiquer avec moi — sur des propos de Rouillan que j’ai épinglés, en réaffirmant qu’ils ont été déformés par les médias.

Il est bien possible que ces farouches anhardchistes espèrent vraiment rendre service à Jean-Marc Rouillan.

N’empêche, je serais lui, non seulement à l’avenir je refuserais les interviews, mais aussi les pétitions et les textes de soutien…

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Post scriptum

Pour les lectrices et lecteurs intéressé(e)s par la question de la violence révolutionnaire, et que l’on aurait convaincu(e)s que je dois être un non-violent par principe, je renvoie, sur ce même blogue à «Si vis pacem kalachnikov».

MAINTENANT ! (2005)

En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité

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La chambre d’application des peines de Douai a refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la libération conditionnelle de Nathalie Ménigon[1].

On sait que l’état de santé de cette militante, qui a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très précaire, notamment du fait de sa détention. On sait que la prison détruit et qu’elle ne soigne pas celles et ceux dont elle a détruit la santé. De ce point de vue, la prison est un mensonge obscène sur la possibilité d’un « châtiment » qui se « limiterait » à la privation de liberté.

Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe pas pour tâche de ressasser les motifs d’ordre humanitaire ou idéologiques qui justifieraient la libération des ancien(ne)s militant(e)s d’Action directe. Ces motifs sont bien connus et d’ailleurs reconnus par un nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun des objectifs d’Action directe ou qui partagent certains d’entre eux (« révolution », « communisme ») en désapprouvant l’assassinat politique comme moyen d’action, soit pour des raisons philosophiques, soit pour des raisons tactiques, soit les deux à la fois.

Au-delà d’une élémentaire opposition au traitement que l’on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société », le présent texte veut attirer l’attention sur le fait que leur libération ne présenterait que des avantages, y compris — à rebours des « inquiétudes » gouvernementales —celui de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait pas de susciter le décès en prison de l’un(e) d’entre eux. Lire la suite

Contre A. D. et contre l’État (1985)

«Contre Action directe et contre l’État» : ce texte a connu une fortune particulière, probablement due au malaise du milieu anarchiste, puisqu’il fut publié dans pas moins de trois revues anarchistes : IRL, journal d’expressions libertaires de Lyon, où il est intitulé « Contre A.D. contre l’État » (n° 60, mars-avril 1985) ; dans Le Monde libertaire (n° 566, 13 mars 1985) ; dans L’Entr’aide, journal du Collectif anarchiste de contre-information sociale et de solidarité (n° 5-6, mars 1985). La revue italienne A, rivista anarchica, se faisait largement l’écho de la publication dans IRL.

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Après une longue éclipse, le groupe Action Directe a choisi de réapparaître en février dernier sur le devant de la scène du spectacle politique en assassinant un militaire français. Il confirme ainsi son alignement sur ce qui reste en Europe des organisations de « lutte armée » (R.A.F. [Fraction armée rouge allemande], B.R. [Brigades rouges italiennes, crées fin 1970]).

Libertaire, je ne partage rien avec des groupes

— qui confondent la lutte des classes avec une guerre des gangs et l’action révolutionnaire avec une stratégie purement militaire.

— qui tentent de justifier une pratique avant-gardiste, étrangère à tout mouvement social, par une langue de bois archéo-léniniste.

— qui se font le bras armé de la diplomatie du Kremlin en Europe de l’ouest.

Qui pleurera un marchand de canons victime d’un accident du travail ? Il en faudrait davantage pour me réjouir. Par exemple que ses assassins avancent l’ombre d’un argument tendant à établir que ce type d’action nous rapproche tant soit peu de la révolution communiste et libertaire pour laquelle je me bats. En fait, les seuls interlocuteurs auxquels s’adresse A.D., ce sont l’État et ses flics. C’est à eux qu’A.D. veut montrer sa détermination, ses capacités militaires. L’État français a donc trouvé lui aussi ses bouffons sanglants ; il ne me fait pas rire pour autant.

Rien ne devrait induire les révolutionnaires dans l’illusion qu’ils peuvent s’abstenir de penser l’époque qu’ils vivent jusques et y compris dans ses péripéties les plus embarrassantes et qu’ayant pensé ils peuvent se taire. Lire la suite

Vous avez demandé la révolution… ne quittez pas (1984)

Ce texte a été publié, dans le premier numéro du bulletin Prisonniers de la démocratie, en août 1984. À la suite d’une erreur (objet d’un erratum dans la seconde livraison), seul le prénom de l’auteur était indiqué.

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L’étude de l’histoire du mouvement révolutionnaire montre que la question de l’exercice de la contrainte s’est toujours posé immédiatement, dès la première rupture territoriale avec l’ordre établi.

Il existe deux types de protestations indignées contre une telle affirmation :

– 1. Elle serait l’expression d’ambitions Fouquier-Tinvillesques (1764-1795).

— Mais c’est justement dans l’hypothèse où les juges bourgeois sont mis hors d’état de nuire et où la révolution a su se prémunir contre les prétendants à leur succession que se posent à nous, entre autres, le problème de savoir que faire des accapareurs, des assassins, des violeurs, etc.

– 2. La révolution détruit les rapports sociaux capitalistes, non les individus, même s’il arrive aux premiers de s’incarner dans les seconds. Or, sauf à se limiter à une vision classique et classiste de la révolution, son mouvement même abolira les rapports sociaux qui produisent violeurs, accapareurs, etc.

— Donc, s’il y a viol, on peut en déduire au choix : a) que la révolution n’a pas encore commencé (Repassez demain !), b) qu’elle a échoué.

Voilà un raisonnement qui, honteux peut-être, se mord férocement la queue. Notons au passage qu’il ne répond en aucune manière à la question posée qui est sommée de ne plus se poser jusqu’au jour où elle sera résolue.

L’exemple du viol a été mille fois utilisé et il conserve, me semble-t-il, toute son efficacité en ce qu’il pose utilement des questions difficiles.

Il est exact que sous prétexte de faire reconnaître par la société un crime courant commis le plus souvent contre des femmes, le mouvement féministe a apporté une caution inespérée à l’idéologie judiciaire. Pour autant, évacuer la question du viol en décrétant qu’il ne s’agit que d’une violence parmi d’autres, et équivalente aux autres, me paraît présomptueux et inefficace. Pour réduire le viol à une violence ordinaire on doit postuler que le sexe est une région du corps parfaitement équivalente à toutes les autres. J’ai le sentiment que personne n’agit et ne pense en fonction de ce postulat, dont par ailleurs je vois mal sur quoi il se fonde. Comme je ne vois pas non plus à quoi ça sert (sinon justement à « banaliser » le viol) je me refuse à partir de là.

Je constate que le viol commis par un être de chair et d’os n’est pas vécu de la même manière que le « viol psychique » auquel peuvent être assimilés la publicité ou l’obligation du salariat[1]. Il me paraît normal qu’aucune oppression générale et anonyme ne rende plus supportable une violence directe subie dans son corps et infligée par le corps d’un autre. J’émets l’hypothèse que ce qui rend le viol particulièrement humiliant, c’est qu’il impose un simulacre de don amoureux.

Vouloir éliminer cette question amène à de curieuses affirmations. Ainsi est-il étrange d’écrire que c’est l’intervention de l’État qui « transforme en horreur » les délits sexuels. Si l’on veut parler du viol, c’est une horreur, effectivement produite par un mode de rapports inhumains, mais à laquelle l’intervention des flics et des juges ne fait qu’ajouter de l’horreur. On peut fort bien décider de se passer de cette horreur supplémentaire, voire tenter de faire l’économie de la vengeance. Reste une nécessité de protection à laquelle la prison répond à la manière bourgeoise, c’est à dire : individuellement, ponctuellement, mensongèrement, en fabriquant une deuxième victime, le violeur détenu. Mépriser ce besoin de protection, ignorer en quoi la prison y répond, c’est renvoyer les gens — singulièrement les femmes — au temps de la révolution, où enfin la question sera posée différemment. S’ensuit dans la tête du plus grand nombre l’idée qu’il est plus commode de tolérer la prison (éventuellement réformée) dans le monde tel qu’il est, où — au moins — on peut laisser aux salauds le soin de faire le sale boulot.

On m’objectera que la révolution communiste abolira les occasions de sale boulot. Dans la pratique, c’est à dire en l’état actuel de la théorie et du mouvement social, il s’agit à mon sens d’une utopie (quelque chose qui n’a pas de lieu pour être). Utopie pernicieuse parce qu’elle n’est pas présentée comme telle et parce qu’elle risque de servir de repoussoir au monde présent.

Dire que la révolution que nous souhaitons n’aura rien de commun avec aucune des révolutions passées, c’est dire aussi que nous ne pouvons que l’espérer, la rêver, mais en aucune façon la penser. À tout prendre, l’utopie d’un Fourier est en prise plus directe sur ma vie.

Je ne vois pas que l’alternative soit entre « imaginer une société sans prison » et « désirer une société où ce seraient d’autres qui subiraient l’enfermement ». Je peux tout imaginer. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je peux faire passer de ce que j’imagine dans le monde (et comment m’y prendre). Bien sûr, je n’ai rien à dire à qui « désire » prendre le pouvoir pour le seul plaisir de l’exercer contre les autres. Néanmoins, rien ne me permet de penser aujourd’hui qu’un mouvement révolutionnaire pourra s’abstenir de faire subir à ses ennemis ce que subissent aujourd’hui les prisonniers (on peut sûrement faire plus rationnel, plus « humain »). La révolution et la démocratie ont peut-être des ennemis communs ? Peut-être ceux-là regretteront-ils la répression bourgeoise en période révolutionnaire ? Je n’en sais rien et ne veux rien promettre. La question n’est pas tant de savoir ce que nous désirons, mais quel rapport existe et existera entre ce que nous désirons ou imaginons et ce que nous pourrons faire. Je note n’avoir rencontré aucun partisan de l’abolition présente et à venir des prisons qui n’admette, en privé, l’hypothèse que la révolution doive recourir à la torture, à l’enfermement, à l’assassinat… Cette prudente concession à l’expérience historique est curieusement absente des textes publics.

Dire que je me bats aujourd’hui pour la destruction des prisons, donc pour la libération de tous les prisonniers (violeurs et fascistes compris), c’est faire un usage qui me paraît concrètement subversif de l’utopie, c’est à dire d’une « revendication » qui n’a aucune chance d’être jamais satisfaite par les maîtres (étant entendu que nous combattons pareillement tout contrôle social susceptible de remplacer en tout ou partie les murs de la taule).

C’est montrer que nous ne pouvons rien accepter de ce monde, dans ce monde.

Ce monde sans prisons est une impossibilité ; supprimons donc ce monde, nous y verrons plus clair. Mais ne faisons croire à personne qu’un monde sans pouvoir est réalisable ; c’est une illusion qui, dès que pratiquée, risque de sombrer dans le ridicule et le sang.

 

Les révolutionnaires ont-ils un « statut[2] » ?

Dénoncer le régime disciplinaire infligé aux membres d’Action directe va de soi. On peut voir à juste raison dans le choix des chefs d’inculpation, « association de malfaiteurs » et non « reconstitution de ligue dissoute », une volonté de criminaliser l’action de ces militants. Leurs motivations seraient crapuleuses (braquages) et sanguinaires (« terrorisme »), et leurs déclarations politiques ne serviraient qu’à duper l’opinion de gauche. Répondre à ces calomnies est une tâche de solidarité et aussi une manière intelligente de se protéger soi-même, l’État utilisant toujours les mêmes procédés pour éliminer les révolutionnaires.

Donc, le souci des militants d’AD de proclamer leur engagement révolutionnaire contre les mensonges de la presse et de l’État est aussi le mien. Reste à savoir comment procéder. Or ce que propose Hellyette revient à réclamer un « statut politique ». Il me semble qu’il est impossible de soutenir ce mot d’ordre sans entretenir de graves ambiguïtés. Il ne suffit pas d’écarter le mot pour éviter la chose (« je ne demande pas de privilèges »). Tout « statut politique » est de fait un privilège.

« Tout homme n’est pas mon frère », comme le disait justement Marx, et les prisons enferment des salauds, des fascistes, et plus simplement des gens avec lesquels je n’ai rien à faire. Pourtant, je suis favorable à la destruction aujourd’hui de toutes les prisons. Je sais comment la prison sert de régulateur de la violence sociale à la bourgeoisie. Je sais aussi que c’est au nom du peuple, en mon nom, que l’on enferme chaque jour, et je ne le supporte pas.

Je comprends d’autant moins comment un révolutionnaire emprisonné peut réclamer pour les seuls révolutionnaires des droits qui viendraient sanctionner je ne sais quelle supériorité. Le délinquant moyen serait au mieux un individu révolté ; le militant verrait plus loin, vers la révolution. Je veux bien que cette distinction reflète une part de la réalité. Mais si cela peut justifier aux yeux de l’État une différence de traitement entre « politiques » et « droits communs », ce ne peut être qu’au détriment des premiers. Le « statut politique », les militants d’AD l’ont déjà !

Par ailleurs, les revendications énumérées par Hellyette me paraissent intéressantes et de nature précisément à permettre l’affirmation d’une identité révolutionnaire pour autant qu’elles soient proposées à l’approbation de tous les prisonniers. Il me semble qu’un révolutionnaire se fait d’autant mieux « reconnaître » en tant que tel qu’il est le premier et/ou le plus déterminé à proposer des mots d’ordre clairs et radicaux à tous les opprimés, ici à tous les prisonniers (étant entendu que lesdits mots d’ordre peuvent être revus et corrigés).

Je me pose des questions sur un « internationalisme révolutionnaire » qui exclue les fumeurs de H, les voleurs de voitures ou les braqueurs du bénéfice du « statut politique », mais l’accorde aux Arméniens, Corses et Basques nationalistes.

Pas de droite, le FLNC ? Qui va en décider ? L’État ? Une commission de prisonniers d’AD ? Plus on envisage les implications concrètes de telles propositions, plus on se heurte à des absurdités. Il me paraît probable que les taules renferment des individus qui ne se pensent pas révolutionnaires et le sont mille fois plus que les militants nationalistes du FLNC ou de l’ETA qui, à mon point de vue, ne le sont pas du tout.

(Parenthèse : il semble que pour certains, les nationalismes, en s’armant, perdraient leur caractère contre-révolutionnaire. Par un tour de passe-passe vraiment extraordinaire, l’internationalisme se comprendrait comme une coordination des nationalismes. Un révolutionnaire se doit de dénoncer les pratiques colonialistes françaises à Tahiti et à Bastia. Par ailleurs, il ne peut qu’être hostile, en tant qu’internationaliste, à l’« indépendance » de la Corse ou de Tahiti.)

Je pense que l’on a toujours intérêt à adopter une stratégie révolutionnaire aussi large que possible. En luttant pour les droits de tous les prisonniers, les militants luttent d’abord pour leurs propres droits. Ils peuvent ainsi dénoncer la prison comme instrument de répression et d’exclusion et faire tomber le masque du libéralisme de gauche ; autrement dit : faire avancer de pair leurs affaires et celles de la révolution.

Dans cette optique, il est au mieux dérisoire, au pire erroné, d’exclure à l’avance du bénéfice des droits que l’on réclame, certaines catégories de « politiques », ici les fascistes. Il n’entre aucun humanisme dans ma remarque ; il s’agit de savoir dans et contre quelle société on se bat. Exemple : je suis hostile à la dissolution du Front national (et de la FANE, du SAC[3], d’AD, etc.), mais je pense que c’est aux révolutionnaires d’interdire militairement les meetings de Le Pen s’ils le jugent bon. Chaque mesure de répression politique (dissolution d’organisation, saisie de journal ou de livre) renforce la loi et l’idéologie que l’on utilisera demain contre moi et mes amis. Il se trouve qu’en démocratie, les droits reconnus au militant fasciste me protègent aussi moi. Si l’on entend ignorer complètement le fonctionnement de la société (ce qui à mon avis n’a pas de sens), il ne faut parler ni de « reconnaissance » ni de « statut politique ».

15 juin 1984.

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[1] Ces critiques visent un article publié dans la revue La Banquise (« Pour un monde sans morale », n° 1, premier trimestre 1983), à laquelle participaient certains animateurs de Prisonniers de la démocratie. Extraits : « Comme si infliger à une femme la pénétration d’un pénis par la violence était plus dégoûtant que de la forcer à l’esclavage salarial par la pression économique ! […] Comme si la manipulation publicitaire, les innombrables agressions physiques du travail ou la mise en carte par les organismes de contrôle social ne constituaient pas des violences intimes au moins aussi profondes qu’un coït imposé ! » (p. 36-37).

[2] Je me suis appuyé pour rédiger cette partie de mon texte sur celui d’Hellyette Bess [militante du groupe Action directe (AD)] daté du 21 mai 1984 (« Pour la reconnaissance de notre identité politique »). Les idées que je suis amené à critiquer ne sont pas forcément les siennes. L’organisation Action directe est fondée en 1979 par des libertaires, rejoints par des militants issus de l’autonomie. Elle se signale d’abord par des mitraillages de bâtiments administratifs, puis, après sa dissolution en août 1982, par des attentats à l’explosif et la revendication des meurtres du général René Audran, patron des ventes d’armes françaises (janvier 1985) et de Georges Besse, patron de Renault (novembre 1986). Au milieu des années 80, AD fusionne avec plusieurs groupes européens de lutte armée, notamment la Fraction armée rouge (RAF) allemande, née en 1968, dont elle adopte le vocabulaire et les analyses prosoviétiques.

[3] La FANE était un groupuscule néo-nazi, le Service d’action civique une milice gaulliste.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

JE VOUS DÉNONCE LE NOMMÉ CLAUDE GUILLON… (2008)

…anarchiste autonome de la mouvance ultra-gauche, se disant écrivain.
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adame le ministre de l’Intérieur, Monsieur le responsable de la section anti-terroriste du parquet de Paris, Mesdames et Messieurs les magistrats spécialisés, apprenant avec satisfaction le maintien de Julien COUPAT et d’Yldune LÉVY dans les liens de la détention, et soucieux de contribuer à l’éradication des mouvances subversives, j’ai l’honneur de dénoncer à votre haute vigilance le nommé Claude GUILLON, né en 1952, se disant écrivain.

Jeune déjà, cet individu faisait preuve de dispositions vicieuses qui l’amenèrent, outre à des « habitudes » dont la clinique moderne a peut-être trop vite écarté la nocivité, à un « engagement » politique qui prit rapidement le pas sur son travail scolaire.

C’est assez logiquement, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qu’il se déroba, sous prétexte d’« objection de conscience », à ses obligations militaires, refusant néanmoins d’accomplir le service civil qui lui aurait permis d’établir au moins la sincérité de ses convictions.

Par la suite, il renoncera à poursuivre des études. Vous n’ignorez pas qu’à cette époque, marquée par les tristement fameux « événements » de mai 1968, un prétendu « refus de parvenir » servit de masque à la plus révoltante paresse.

Peut-être fâcheusement influencé par des enseignants politisés, le malheureux se crut des dispositions pour les lettres et entreprit une espèce de carrière dans la presse contestataire et la rédaction d’ouvrages marginaux.

L’une de ses productions connut, hélas, un funeste succès, mettant à la portée de lecteurs toujours fragiles un salmigondis d’idées anarchistes et de recettes de mort.

Il est à noter que cet ouvrage contient un long développement, sans aucun rapport avec son sujet, pour contredire absurdement la thèse du suicide des terroristes allemands de la bande à Baader.

S’il n’est pas encore établi, à ma connaissance, que GUILLON a entretenu à cette époque des contacts directs avec la Fraction armée rouge, on peut néanmoins présumer dans cette publication une sorte d’aveu de sympathie pour l’extrême gauche la plus violente. Selon ses propres dires, cela lui vaudra d’être contacté par l’avocat des terroristes allemands Klaus CROISSANT, qui lui proposera de préfacer un livre sur le prétendu assassinat de Baader et de ses amis (évoqué dans Le Droit à la mort, 2004, ce projet ne semble pas avoir eu de suites).

Il est d’ailleurs certain qu’à la même époque (début des années 1980), le même GUILLON affecte de critiquer violemment le groupe terroriste français ACTION DIRECTE, tout en affichant des relations anciennes avec son égérie Hellyette BESS. On voit que le personnage n’en est pas à une contradiction près !

J’aimerais attirer particulièrement votre attention sur un opuscule que son insuccès commercial mérité a peut-être soustrait à votre vigilance. Je veux parler d’un texte tout entier consacré à la critique de l’un des plus beaux fleurons de notre industrie et du progrès des techniques en général, lequel est finement intitulé Gare au TGV ! (1994). Vous conviendrez que ce titre prend, après les événements que nous savons, une signification particulière et bien sinistre !

Selon des informateurs dont vous comprendrez que je préfère taire l’identité, une perquisition à son domicile permettrait de trouver sans difficulté, et en toute saison, outre une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes : trois ordinateurs, un manche de pioche, deux pieds de biche, du sucre de canne, des clous, du white spirit, des bouteilles vides… Inutile, je pense, d’allonger outre mesure cet éloquent inventaire. Plus suspect encore : une pièce entière est dédiée au stockage de dizaines de milliers d’articles de presse, de tracts, de brochures, classés dans plus de deux cent cartons d’archives, de « Anarchie » à « Vasectomie », en passant par « Kosovo » et « Terrorisme ». À quelles fins honnêtes un homme seul pourrait-il accumuler un tel volume de documentation ?

Je ne dis rien ici d’une maison de campagne, dans laquelle l’intéressé a l’habileté de ne pas se rendre chaque année, ce qui lui permet d’affirmer avec les apparences de la sincérité qu’il ignore ce qu’ont pu y entreposer ou y abandonner les amis auxquels il la prête volontiers.

Certes, GUILLON ne dispose d’aucune légitimité universitaire ; il n’a ni le bagage ni le talent littéraire d’un Julien COUPAT et peut paraître, en somme, d’une dangerosité faible, en rapport avec ses moyens physiques déclinants, son envergure intellectuelle et l’audience de ses publications. Cependant, il me semble que son âge même et l’obstination mauvaise qu’il a su mettre dans la poursuite de ses chimères utopiques (je vous épargne ici le détail d’un fumeux « communisme libertaire » dont il veut déclencher les foudres sur une société « capitaliste marchande » honnie) mérite que l’individu soit empêché de nuire davantage. Pourquoi ne pas envisager une défense de publier (sur Internet notamment !), qui s’inspirerait des interdictions professionnelles utilisées avec succès dans l’ex-République fédérale allemande pour lutter contre les sympathisants de la violence ?

M’en remettant à vous pour l’usage optimal des renseignements que j’ai tenu à porter à votre connaissance, je vous prie d’agréer Madame le ministre, Mesdames, Messieurs, l’assurance de ma haute considération.

PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 2008

UN AMI (DISCRET) DE L’ORDRE NOUVEAU

La Terrorisation démocratique

Ce texte a été repris dans La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009).