“Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie” (Éd. Klincksieck) ~ Par Sylwia Chrostowska

Je ne sais pas depuis combien de temps il ne m’était pas arrivé de lire un texte qui manifeste une telle liberté de ton et de fond, liberté de penser joueuse, nourrie par une culture philosophique et d’observation de la vie quotidienne[1] qui signale une personnalité rare.

Ne serait-ce pas un peu intimidant, le plaisir pris ? Si fait ! Quoique, pour passer de l’érotisme à l’œnologie – c’est à dire pour ne pas nous fatiguer par une trop longue route – les textes de Sylwia Chrostowska sont longs en bouche et en esprit. Je gage que certains continueront longtemps de solliciter vos neurones et vos souvenirs. Et puis, comme c’est agréable de ne pas voir son partenaire – je lis au lit ! – vous tourner le dos derechef et s’endormir…

— Mais, as-tu tout compris ?

En voilà une question! Bien sûr que non! Il est même probable que – comme dans tous les autres livres « lus » – j’ai glissé sans m’en apercevoir à la surface de quelques passages, comme on surfe sur une vague. Quant à ceux que j’ai lus sans les comprendre, je leur ai appliqué l’article 3 – je ne suis plus certain du numéro – des droits du lecteur (ce sont les mêmes pour les lectrices, mais la rédaction est un peu ancienne). Comprenez que je les ai relus, quand j’en ai ressenti l’envie ; si la deuxième lecture ne m’a pas rapproché du texte, c’est peut-être que son sujet m’est par trop étranger ou qu’il n’a pas été écrit pour moi. Au moins ne me suis-je jamais senti tenu à l’écart ou méprisé par l’autrice – même sous l’austère couverture de la collection «Critique de la politique» – comme c’est trop souvent le cas dans certains textes « intellectuels » qui fonctionnent sur un mécanisme de bizutage non formulé.

Le paradoxe est que les formes courtes – il y a des correspondances entre elles, mais c’est comme si vous commenciez la lecture d’un nouveau livre toutes les deux pages – vous font ressentir les « blocages » plus vivement que s’il s’agissait de fragments inaperçus dans des blocs de texte.

Formes courtes disais-je. On pense aux aphorismes de Nietzsche, souvent cité, mais l’autrice développe une critique méfiante de cette forme littéraire (ou intellectuelle ?). Et comme on la comprend ! En effet, à s’en tenir à l’étymologie, quand la métaphore promet de vous porter plus loin, l’aphorisme est une définition statique. On serait même tenté de lui controuver une étymologie de circonstance : « a-phorisme », non pas sans portée intellectuelle, mais sans porteur. La métaphore vous emporte, l’aphorisme vous plante là ! (Avec vos bagages, si vous êtes assez stupide pour vous en être encombré·e.)

On essayera donc de surprendre l’autrice dans une version télépathique du jeu de plein air « 1, 2, 3, Soleil ! » Quand le lecteur dit « Soleil ! » et se retourne, l’autrice doit s’immobiliser. Si elle bougeait ou perdait l’équilibre le lecteur pourrait l’obliger à revenir à sa ligne de départ. [À noter que dans le jeu enfantin d’origine, les joueurs – à l’exception du meneur – tentent d’atteindre un mur… ce qui ne constitue pas à proprement parler un objectif intellectuel exaltant. Nous ne sommes que trop souvent amené·e·s à nous y cogner la tête ; inutile d’en faire un objectif ludique.]

« Soleil », donc ! La première fois, voici l’autrice en archéologue, penchée sur un ruban de terre, à l’abri d’une mauvaise bâche, dégageant patiemment un os ou une pièce de monnaie à petits coups appliqués de pinceau. Au second essai, la voilà horlogère, penchée sur les minuscules mécanismes d’une montre à réparer, à la lumière d’une lampe d’atelier. Au troisième, c’est un scalpel qu’elle tient dans sa main gantée de latex dans la lumière aveuglante d’un scialytique. À chaque interpellation, elle relève la tête, son masque et ses lunettes, nous dissuadant d’un sourire (un peu narquois) de chercher autour d’elle le marteau-piqueur dont nous étions persuadé·e·s, qu’en épigone résolument moderne de Nietzsche elle usait pour philosopher.

On notera l’élégante traduction de Joël Gayraud, à la hauteur du texte et de sa malice.

 

À noter encore, pour la compréhension des extraits qui suivent – davantage que pour celle du titre retenu en français : le titre original de l’ouvrage, publié chez Punctum, est Matches, allumettes.

Extrait de l’avant-propos

J’ai fait ce livre d’allumettes pour les transis de froid et les pauvres en lumière, ayant leur survie à cœur. Pourront-ils garder le feu sacré, en supposant qu’ils en aient allumé un ? Sans lui, ils ne passeront pas la nuit. Cependant, si mon livre d’allumettes tombe entre les mains de pyromanes au sang chaud qui, l’ayant parcouru et trouvé « léger », le jettent, vide, dans la fournaise de leur esprit, alors j’attiserai les flammes moi-même. Quel plus grand honneur que d’être dévoré par un brasier plus flamboyant, que de devenir combustible pour inspirer le génie, non sans en éliminer discrètement la mauvaise odeur ? [p. 18]

Celui dont le temps 
n’est pas encore venu

Il y a des moments où l’on ressent cruellement sa propre inactualité. On est venu trop tôt, ou on est né trop tard, et néanmoins notre position dans le temps reste incertaine. De combien d’années est-on en avance ou en retard sur son temps ? L’époque va-t-elle nous rattraper (dans notre propre vie) ou est-ce nous qui allons rattraper l’époque ? Rares sont ceux qui ont les ressources nécessaires pour se lancer seuls à la conquête de l’avenir ; il est plus probable qu’ils fassent machine arrière. A-t-on le temps de rattraper ses «contemporains» ? Être en dehors des modes attire ceux qui aiment la compagnie, même s’il n’y a rien dans les visages familiers des anciens et des classiques pour nous révéler comme l’un de leurs contemporains ; le passé est une maison de retraite où l’on se mêle à ceux qui appartiennent à des âges différents. Mais pour ceux qui croient qu’être en arrière aujourd’hui peut contribuer à les mettre en tête plus tard, une troisième relation au temps, spirituelle, est à l’ordre du jour. Leur temps ne s’écoule pas au long du continuum temporel, mais s’élève au-dessus de lui sous la forme d’un arc : du passé vers le futur, tel un arc-en-ciel sur les vertes prairies du présent. Ils ne sont ni retraités ni actifs, ni « histoire » ni « avenir », ne partageant ni la désuétude de la première ni le fardeau du second. Ils résident au-dessus et se fondent dans le décor dès qu’ils daignent entrer en communion de sentiments avec les has been, ou prendre les armes avec ceux qui se désignent comme les hommes de demain. [p. 116]

Champs de recherche saturés

Il y a des livres (surtout dans les champs de recherche saturés alimentés par le narcissisme des petites différences) à la lecture desquels notre compréhension baisse les bras et fait appel à notre imagination. Confrontés à un jargon impénétrable qui aggrave la fatigue de la tension mentale, incapables de trouver le bon rythme et manquant de patience pour aller plus loin, nous sommes incités à remplacer le sens perdu par des inventions significatives de notre cru. Emportés jusqu’à la prochaine aire de repos par la vivacité de notre imagination, nous ne faisons halte que quand les mots reprennent leur sens, généralement vers la fin d’un chapitre. Nous pouvons alors nous convaincre que nous n’avons pas du tout renoncé à saisir le texte, mais avons en fait exercé nos facultés tout au long du chemin. Nous abordons les nouvelles parties d’un bon pas comme des voyageurs aguerris. Et en vérité, c’est à peu près ce que nous sommes ! Au lieu de rester les bras ballants au bord de la route ou de prendre un raccourci, nous avons cheminé de chapitre en chapitre et on devrait nous féliciter d’être finalement arrivés jusqu’au bout. [p. 157]

Ad coelum et ad nihilum 

 Dans le droit de propriété médiéval qui survit sous forme édulcorée dans certains pays comme au Royaume-Uni, le propriétaire d’un lopin de terre possède le vide des cieux au-dessus de lui et la compacité du sous-sol jusqu’au centre de la Terre. Or, au point le plus profond, la superficie devient nulle. Suivant le même principe, un despote qui s’arrogerait la propriété de toute l’étendue terrestre et marine, au fur et à mesure qu’il descendrait pour sonder la profondeur de ses biens, les verrait s’amenuiser de plus en plus. À la limite la plus basse, il ne serait propriétaire de rien.

 Tant que nul ne possède le centre de la Terre, l’absurdité suit comme leur ombre tous les propriétaires dans le monde. Celui qui aimerait tout posséder en surface n’aurait rien tout en bas où poser le pied, et encore moins de place pour y planter son drapeau. [pp. 232-233]

Histoire de la survie

L’histoire humaine est fondamentalement l’histoire de la survie. Sa fonction est de nous raconter non ce que nous vivons ou pouvons espérer vivre, mais ce que nous ne pourrions et ne devrions pas vouloir vivre, parce que nous y avons survécu. Le passé est ce qui devait être surmonté pour assurer la survie. Tout le reste, c’est le présent. [p. 341]

Recevoir, laisser aller

«Plus l’esprit reçoit, plus il s’étend[2].» Jusqu’à ce qu’à un certain moment il dépasse sa capacité, déborde et se déverse dans un livre. Une fois soulagé, il va se remplir à nouveau, se redresser et revenir à la verticale. À chaque fois, le mécanisme s’améliore. [p. 417]

Allumettes de sûreté

Quand on joue avec des allumettes, on nous dit que la sécurité est primordiale. Pour ceux qui n’ont pas d’enfant et qui n’ont pas développé les attitudes réprobatrices et protectrices des parents à l’égard de leur progéniture, l’expression «allumettes de sûreté» reste ce qu’elle est, un oxymore. Les parents de l’humanité prométhéenne l’utilisent pour maudire son droit, acquis à la naissance, d’allumer des incendies, en même temps qu’ils les éteignent. Ils conçoivent tout le danger des allumettes. Pour établir un semblant d’ordre, ils les rangent dans des pochettes[3], là où des paquets auraient suffi. Seule la boîte d’allumettes contient encore la menace du chaos originel : à chaque mouvement, son contenu est secoué et redistribué. Ce qui se passe entre elles, dans le noir, est leur affaire, peut-être incendiaire. Le grand chat noir bondissant qui orne la boîte d’une marque populaire en Europe de l’Est semble attirer la malchance autant que la conjurer. Un jouet pour enfants fabriqué d’après une telle boîte contenait, au lieu d’allumettes, deux souris en plastique. Quand on poussait le tiroir, sortait une souris blanche ou une souris noire pour tenter le chat. Ce divertissement inutile et abêtissant, qui est déjà la métaphore d’un jeu avec le feu, a été depuis lors remplacé sous l’influence du contrôle parental. [p. 437]

Notez la contrepèterie: «amulettes», pour allumettes.

[1] Je suis presque gêné de signaler à Sylvia Chrostowska un détail qu’elle aurait pu connaître et signaler, dans le passage consacré aux divers sens du mot « bouquin » et de leurs rapports avec les lièvres (p. 453). Le verbe « bouquiner » signifie en effet – pour les lièvres – copuler. Comment résister à la tentation (quasi revancharde) d’enseigner une chose aussi infime, mais savoureuse, à une autrice d’une aussi étourdissante érudition ?

[2] Sénèque, Lettres à Lucilius, XVII, 108, 2, trad. Alphonse Trognon, Paris, Garnier, 1860 (trad. mod.).

[3] En anglais, book. Le mot matchbook désigne une pochette d’allumettes. (N. d. T.)

 

Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie, Éditions Klincksieck, préface d’Alexander Kluge, traduction de Joël Gayraud, 490 pages, 25,50€. Collection «Critique de la politique», fondée par Miguel Abensour et dirigée par Michèle Cohen-Halimi.

Statut de l’ouvrage: offert par l’autrice.

(Exceptionnellement, vous êtes autorisé·e·s à manifester de l’envie).

Nota. Suite à une tentative de nettoyage indélicate, mon clavier d’ordinateur s’est mis en mode « disparition ». Il n’enregistre plus les frappes sur la touche « e ». La plupart du temps, le correcteur attire mon attention en s’étouffant d’indignation, mais il y a des occurrences traîtresses… Puissent les mânes de Pérec ne pas me reprocher ce plagiat (avec Suicide, mode d’emploi, déjà…) et lectrices et lecteurs s’armer de patience dans l’attente d’un renouvellement de matériel.

“Imposer l’ordre moral à coup de marteau” – Communiqué de La Discordia

« Non nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes. Il s’agit de ne pas étirer la caravane, car alors, chaque rang perçoit à peine celui qui le précède, et les hommes qui ne se reconnaissent plus, se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins ».

Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41

Dans la nuit du 21 avril 2016, toutes les vitres de La Discordia ont été détruites à coups de marteau. Un tag a été posé à côté  : « raciste ».

C’est la troisième fois que nos locaux reçoivent ce genre de visites nocturnes :

Communiqué de La Discordia suite à quelques dégradations

Gribouillis gribouillas : Bis repetita placent

Cette fois ci encore, il s’agit de s’en prendre à La Discordia pour avoir vocalisé publiquement un refus révolutionnaire non-négociable des rackets politiques religieux comme racialistes sur l’extrême gauche depuis les attentats de 2015 à Paris. Il s’agit d’interdire une parole, de s’arroger le pouvoir de décider qui peut parler et ce qui doit être dit. Globalement, il s’agit de jeux de pouvoirs mafieux pour imposer une hégémonie politique sur une mouvance déliquescente avec les armes toujours morales de la culpabilité et du ressentiment. Et si jusque-là, tout le monde avait déjà plus ou moins exprimé son soutien suite aux deux « attaques » précédentes, mais de façon plus ou moins informelle, c’est à la solidarité que nous appelons aujourd’hui. Une solidarité publique et visible, dans laquelle chacun pourra mettre de ce qu’il est, plutôt que de se ranger derrière un même son de cloche, comme nos ennemis du jour. Nous n’appelons donc personne à se ranger derrière La Discordia ou ses perspectives anarchistes particulières, mais plutôt à élargir la question, à signifier que ce refus n’appartient pas qu’à quelques uns, mais à tous les révolutionnaires, qu’il est constitutif de toute pensée émancipatrice.

Pourquoi ces attaques ? Parce que La Discordia est un des seuls endroits publics du milieu où sont exprimées et débattues publiquement des positions anti-religieuses et d’un antiracisme conséquent (c’est-à-dire contre toute idée de « race », même issue de la gauche), et sans complaisance avec ceux qui justement, font de la complaisance un rapport total à la politique, les nouveaux démagogues. La grosse participation aux débats traitant de ces thèmes, ainsi que de nombreuses discussions avec des camarades plus ou moins proches, nous disent qu’il y a une perception diffuse que quelque chose de pernicieux est en train de trouver sa place dans le milieu « radical » français. On y croise des défenses de la religion et de la foi, on y voit des formes de séparations sur des critères biologiques et génétiques que personne n’a choisi... Ce que les dictionnaires nomment sans timidité ségrégation. Mais on voit aussi que de plus en plus de camarades s’aperçoivent de ces dangers et prennent position. Malheureusement, trop peu nombreuses sont les prises de position publiques. Cela permet à quelques illuminés de la dernière averse, qui se croient avant-garde de quelque courant identitaire pseudo-subversif, de penser que La Discordia est seule à critiquer l’idée de « race » et à porter le refus de la religion, drôle d’idée. Pour le dire franchement : on s’en prend aussi à nous à cause du silence de trop d’autres sur ces sujets.

Pourquoi cela arrive-t-il en ce moment, alors que nous sommes tous concentrés ailleurs, sur ce qui se passe dans la rue (et pas que) ? Parce que, visiblement, pour ceux qui portent les idées de race et la théophilie, celles-ci sont plus importantes que le conflit contre l’État et le Capital. Encore une fois, aucun autre signe d’attaque n’a été relevé dans le quartier cette nuit là, ni banques ni églises ni permanences politiques, juste une bibliothèque anarchiste.

Comme nous l’avions déjà souligné, c’est par la faiblesse du rapport de force que les révolutionnaires se retrouvent à attaquer l’ennemi avec des moyens comme ceux employés contre La Discordia. Parce qu’au corps à corps avec l’État, personne ne peut gagner (à moins de devenir soi-même un État ou un État en puissance). Employer des pratiques « asymétriques » contre une bibliothèque anarchiste au fonctionnement autonome est bien la plus imbécile et lâche des pratiques. Rappelons également que les révolutionnaires, lorsqu’ils ne sont pas d’accord, prennent des chemins différents, ou bien ils s’expliquent et/ou se critiquent, ils ne se mettent pas anonymement du caca dans la boite au lettre. Mais dans la décomposition actuelle des mouvances « radicales », plus rien n’étonne. Les gens qui font vivre La Discordia sont présents dans les luttes sociales, les assemblées, les moments collectifs, et n’ont jamais masqué leurs idées, au contraire. Aucune opposition ne leur a été offerte. Aucun texte, aucune accusation, pas même une insulte avec un visage et un corps pour les assumer. Cette accusation grave de racisme, qui pour la troisième fois s’exprime sur des murs et depuis un moment dans des commentaires anonymes dans le monde virtuel n’a jamais été assumée par aucun individu, groupe ou collectif dans la vraie vie, ni par la parole ni par l’écrit. La brutalité exercée contre nos locaux n’est donc que le signe d’une faiblesse et d’une lâcheté patente, et d’une absence totale de capacité à argumenter.

Pourtant, l’honnêteté est la distance la plus courte entre deux individus.

Capture d’écran 2016-02-28 à 18.33.59

Mais comment défendre l’idée de race ou de dieu auprès d’anti-autoritaires, d’autonomes, de communistes, d’anarchistes qui, depuis des siècles, travaillent à se libérer eux-mêmes et le monde de leur joug ? Ou auprès de tout autre courant de pensée fondé sur la critique de dieu, de l’État, et des identités imaginaires. De Marx et Bakounine à Malatesta ou Fanon. Il s’agit pour ces quelques pathologies politiques sur patte, d’éradiquer cet héritage révolutionnaire qu’ils méconnaissent, qui les dérange profondément, et qu’ils associent fallacieusement à la pseudo « race blanche » (dont ils feraient partie pour l’immense majorité, si toutefois elle existait vraiment). Alors pour contrer cet héritage, il faudrait mobiliser l’islamisme politique, les milieux associatifs communautaires et identitaires sous perfusion étatique, les filières du carriérisme universitaire et autres formes de la réaction bourgeoise et/ou conservatrice. Il s’agit pour eux de rejeter en bloc tout ce qui ressemble de prés ou de loin à une hypothèse universaliste qui remettrait en cause les petites identités en kit préfabriqués, et derrière lesquelles il faudrait que nous abolissions toute singularité et toute altérité. Quitte à s’organiser avec des partisans de feu la « manif pour tous ». La responsabilité collective est l’arme favorite de l’extrême droite et des racistes, mais encore faudrait-il s’intéresser à ses propres « idées » pour s’en rendre compte. Parce que c’est seulement à la séparation des exploités que mènent les logiques identitaires et particularistes.

Nous ne doutons pas de la sincérité de ces énergumènes sous pavillon « anti-raciste », comme nous ne doutons pas de la sincérité de leurs faux-ennemis, qui avec les mêmes mots, les mêmes méthodes, les mêmes concepts et les mêmes aspirations cherchent à atteindre les mêmes buts : la division, l’éclatement des solidarités entre des exploités qu’ils s’acharnent à délimiter, démarquer, diviser et compartimenter dans des frontières étroites, qu’elles soient physiques ou mentales, pour que jamais leurs révoltes ne se rencontrent, ou bien le cas échéant, pour qu’elles se séparent. Au profit, toujours, du pouvoir. En changeant quelques mots-clés on s’aperçoit aisément que les discours et les valeurs de cette extrême gauche du Capital qui ne cherche qu’à gratter des miettes sont les mêmes que ceux de l’extrême droite, ils sont façonnés par la même absence d’imaginaire émancipateur, ils visent tous, par le biais notamment de la religion, de l’ethno-differentialisme, de l’homophobie ou du virilisme, à l’encasernement normatif et prescriptif de l’identité et de la communauté. C’est le Zarathoustra de Nietzsche qui conseillait : « Veux-tu avoir la vie facile? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui ».

Casser les vitres d’une bibliothèque anarchiste comme un enfant casse un Rubik’s Cube qu’il ne parvient pas à résoudre, par inconséquence, par défaut d’intelligence et de maturité, et dans ce cas précis, on pourra parler de débilité légère, est bien l’attaque la plus glorieuse de l’année, même pas foutue d’être revendiquée, et donc expliquée, argumentée, assumée politiquement. On préfère racler les fonds de poubelles. Aujourd’hui, les idiots du village alternatif ont encore « frappés ». Leur lâcheté n’égale que leur impuissance chronique à développer la moindre analyse sérieuse pour contrer les perspectives de révolution internationaliste qu’ils craignent en gigotant bruyamment. La lâcheté de ne pas savoir défendre ses idées face à des visages qui peuvent répondre, plutôt que des vitres, qui ne feront que coûter des centaines d’euros à quelques galériens pour qui la lutte est toujours passée avant la subsistance. Était-ce le but ? Attaquer un projet anarchiste au portefeuille ? Pomper des centaines d’euros à des chômeurs et RSAstes déjà en plein dans le viseur de la répression ? Nos ennemis communs raffolent de vos envolées, et vous confirmez que, parfois, les ennemis de nos ennemis sont aussi nos ennemis (en effet, qu’est ce que des révolutionnaires auraient encore en commun avec des philo-religieux qui pensent que l’humanité se divise en « races » ? ).

En tant que révolutionnaires, nous ne pensons pas que la violence soit une arme qui se substitue à la critique et à la parole, mais qui les accompagne habilement, avec une idée claire de qui sont les ennemis, et de quel rapports sociaux ils sont les défenseurs. Des individus qui identifient leurs ennemis de la sorte, et considèrent, en plein mouvement social qui n’arrête pas de commencer, alors que de nombreux camarades et compagnons défilent devant la justice, que l’urgence est à s’acharner sur les vitres de La Discordia, sont a minima, des ennemis absolus de l’intelligence.

Capture d’écran 2016-04-19 à 14.11.47

L’attaque ne doit pas être employée pour combler la vacuité théorique de quelques hooligans qui ne connaissent que les fonctions reptiliennes de leurs cerveaux. Maintenant que le roitelet est nu, tout le monde peut apprécier le spectacle racialiste et philo-religieux dans toute sa superbe, la politique du marteau pour masquer la faiblesse et l’entrain déjà mort de cette mode identitaire, passagère et déjà sur le déclin. Il serait temps de réfléchir à cette montée de l’identitarisme dans nos milieux, qu’est-ce qui a permis cela, qui et comment ? A celles et ceux qui, déconstruits parmi les déconstruits, s’échinent à répéter « check your privileges », nous leur répondons, « check your responsability ». De même, pour celles et ceux qui sur les « réseaux sociaux » ont parlé de nous casser la gueule, d’attaquer La Discordia au Molotov, et autres bravades virtuelles, un travail est en cours pour régler des additions salées et donner toute leurs conséquences aux mots qui planent jusque-là sur des écrans sécurisants.

La sécurité des personnes qui, toujours plus, viennent aux débats et aux permanences de La Discordia sera bien sûr assurée de façon adaptée. Tout soutien matériel et physique est le bienvenu, et nous tenons à remercier tous les compagnons et camarades qui nous ont déjà apporté leur soutien, de différentes manières (toujours appréciées), de Paris aux quatre coins du globe, en passant par nos voisins. Mais c’est surtout à la solidarité dans l’élaboration théorique, le fond de l’affaire, que nous appelons aujourd’hui. Le projet révolutionnaire que nous portons aux cotés de nombreux autres nécessite des prises de position claires et fortes, parfois inconfortables, parfois clivantes, et souvent minoritaires. Que chacun et chacune, donc, de la manière qui lui semblera la plus appropriée, s’attaque aux idées de races et de Dieu partout où elles se trouvent, pour paraphraser Joseph Déjacque, « par le bras et le cœur, par la parole et la plume, par le poignard et le fusil, par l’ironie et l’imprécation, par le pillage et l’adultère, par l’empoisonnement et l’incendie ». Souvenons-nous qu’une attaque contre des révolutionnaires parce qu’ils sont révolutionnaires, est une attaque contre tous les révolutionnaires.

Quant à nous, nous ne sommes pas de ceux qui se rendent. Ni dieu ni maître, ni race ni prophète.

On ne fait pas la contre-révolution en cassant des vitrines.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Les discordistes

 

Capture d’écran 2015-07-15 à 16.59.06