À propos du viol ~ Carte postale ouverte aux camarades de la CNT

Lors du concert de clôture du festival de la Confédération nationale du travail (CNT), le 1er juillet dernier à Montreuil, le chanteur du groupe Sidi Wacho a fait une déclaration en scène, probablement mal comprise par beaucoup des personnes présentes, et mal accueillie par d’autres. En substance : « Alors la CNT, il va falloir régler vos problèmes entre vous, parce que sinon on ne pourra plus venir jouer pour vous ! »

Des débats, souvent vifs, s’engagèrent entre militant·e·s pour savoir si l’attitude du groupe – accepter de venir et d’être payé pour ça – puis faire une déclaration critique et publique était moralement acceptable ou au contraire condamnable… Une vraie fausse question !

À quoi faisait donc allusion le chanteur de Sidi Wacho ?

À une histoire sordide, que la CNT (en tant qu’organisation nationale au moins) a laissé pourrir deux ans durant, prétendant aujourd’hui – à tort – qu’elle est « réglée ».

En août 2016, un militant connu de la CNT de la région de Metz, également membre d’Alternative libertaire (AL), Fouad Harjane[1] viole une camarade lors d’un camping organisé par AL.

En novembre de la même année, la camarade dénonce son violeur auprès des deux organisations libertaires auxquelles le violeur appartient, notamment auprès de la Commission antisexiste de la CNT, laquelle rend l’affaire publique lors du congrès confédéral qui se tient à Montreuil à la même époque.

Les statuts de la CNT sont conçus de telle manière que – en principe – seul le syndicat du militant mis en cause est habilité à l’exclure et non un congrès. En l’espèce, Fouad Harjane jouissant d’une réputation militante flatteuse dans son syndicat (Santé social Lorraine) et dans la région, cela revient à proposer à ses proches de statuer sur son sort. Lorsque cette protection « naturelle » ne suffira plus, Harjane recourra aux menaces.

Le problème posé par les statuts actuels du syndicat semble bien réel. Cependant, tout indique qu’au lieu de rechercher une solution politique et publique au problème, certain·e·s instances et camarades de la CNT se sont abritées derrière les statuts pour protéger un violeur.

En effet, si des sanctions sont bien demandées (par un syndicat parisien de la CNT), elles visent des camarades de la Commission antisexiste, auxquelles il est reproché « d’instrumentaliser la question de la lutte contre le sexisme dans [une] action destructrice et délétère ».

Je dois dire ici que j’ignore s’il existe, dans l’esprit des demandeurs, d’autres griefs que la publicité donnée à la dénonciation de Fouad Harjane.

À supposer même que ce soit le cas, on mesure l’effet catastrophique que peut provoquer sur les militant·e·s de base une action exigée contre celles et ceux qui dénoncent un violeur plutôt que contre le violeur lui-même…

On se demande ce que les « sanctionneurs » peuvent avoir dans la tête, non seulement quant à la prévention du sexisme dans les rapports sociaux de sexe, dans la société et dans les organisations révolutionnaires, et – plus bêtement, pourrait-on dire – quant à la possibilité matérielle de glisser les ordures sous le tapis en espérant en masquer l’odeur, à l’ère de #BalanceTonPorc et du planétaire Me Too Movement ?

Début décembre 2016, huit personnes sont exclues de la CNT – sans passage par leur propre syndicat ! Comme quoi, quand on veut, on peut ! – au motif qu’elles se sont réunies sans autorisation, s’« auto-excluant » de fait.

En janvier 2017, Alternative libertaire, dont les militant·e·s avaient transmis un dossier de témoignages sur le viol à la CNT, exclue Fouad Harjane.

En mars de la même année, la CNT Santé social de Metz rend un rapport concluant… à l’impossibilité pour elle de statuer sur le cas de Fouad Harjane. On lira avec intérêt le communiqué en date du 5 mars 2017 par lequel les cénétistes messins encouragent vivement les victimes de viol… à porter plainte devant la justice bourgeoise et s’engagent à fournir – à propos du viol dénoncé – à fournir à ladite institution tous les documents en sa possession !

Lorsque l’on sait comment sont traitées le plus souvent les victimes de viol, et sans même parler d’une méfiance de principe envers les institutions comme la police et la justice que l’on attend de militants anarcho-syndicalistes, le niveau de réflexion antisexiste et libertaire des auteur du communiqué est du niveau « démocrate de comptoir ».

Juin 2017. À l’occasion du festival de la CNT, à Montreuil, des militant·e·s viennent manifester devant l’entrée de La Parole errante en soutien à la camarade violée. Certaines d’entre elles ont été tout simplement déclarées persona non grata et interdites d’entrée. Bien entendu, les militant·e·s et les badauds ne sont pas informé·e·s.

À cette époque, pour le public non averti et qui n’a pas cherché à s’informer – soit la très grande majorité des gens qui viennent assister à un festival de la CNT – il s’agit d’une histoire, peut-être de ces histoires complexes entre personnes se connaissant intimement, sur laquelle on ne dispose, de manière publique, d’aucune source fiable. On comprend simplement qu’AL a préféré exclure le violeur présumé, et la CNT non.

Février 2018 : le syndicat auquel appartient Fouad Harjane fusionne avec le syndicat de l’Éducation de la Moselle.

Et là : tour de passe-passe !

Le SSCT Lorraine comptait, jusqu’à peu, un adhérent ayant été accusé d’agression sexuelle de la part de plusieurs personnes au sein de la Confédération et en dehors. Ces accusations sont des faits très graves. Nous rappelons la décision prise par notre syndicat qui a été de ne pas pouvoir se positionner quand à l’exclusion ou non de cet adhérent. Suite à la fusion du SSCT Lorraine et du STE 57, l’adhérent en question a annoncé qu’il quittait notre syndicat, ce que nous avons acté et avons décidé d’en informer l’ensemble de la Confédération.

Plus de Fouad Harjane, plus de problème ! C’est manifestement le pauvre raisonnement des cénétistes messins qui confondent débattre politiquement et jouer à chat perché.

Cette affaire sera « réglée », du point de vue de la victime, lorsqu’elle aura obtenu reconnaissance et/ou dédommagement du crime subi, et de la part du violeur, et de la part du syndicat qui l’a délibérément couvert jusqu’à ce qu’il quitte l’organisation.

D’ici là, « la CNT » – appellation inexacte et injuste puisque nombre de militant·e·s et de syndicats de la CNT désapprouvent les positions messine et confédérale – peut à juste titre être accusée d’avoir protégé un violeur, de plus prédateur multirécidiviste.

Tant que cette affaire n’aura pas fait l’objet d’une analyse en interne et d’un communiqué public d’autocritique, l’accusation demeure valide, quelles que soient les suites judiciaires des « affaires Fouad Harjane ».

On ne saurait trop conseiller aux camarades de la CNT de saisir cette occasion, qui commence certes par un loupé lamentable ! pour mettre en place un nouveau protocole qui servira dans les affaires à venir.

Ne nous voilons pas la face : le sexisme, le viol et les violences sexuelles sont aussi répandues dans les organisations syndicales et révolutionnaires que partout ailleurs dans la société ; des scandales récents en témoignent à ciel ouvert (Unef, Jeunesses socialistes, etc.).

Autrement dit, la CNT et bien d’autres auront, ont peut-être déjà sans que nous en soyons informé·e·s, à régler des cas similaires – en pire ou en moins grave – à celui de Fouad Harjane.

Espérer que Harjane tombe dans l’oubli et que les choses s’arrangent mieux la prochaine fois, sans rien faire d’ici là – à commencer par une autocritique publique – est une illusion.

Du fait de son caractère syndical, la CNT aura d’autres cas de militants ayant la double appartenance (avec une organisation libertaire) à traiter. J’en profite pour dire que Alternative libertaire, organisation dont nul n’ignore que je suis loin de partager toutes les positions, me semble s’être comportée en l’espèce avec un sang-froid et une intelligence dont les camarades de la CNT devraient s’inspirer au lieu de fustiger une prétendue manie de donner de leçons.

Dans l’immédiat, il convient que les syndiqué·e·s et syndicats de la CNT exigent une réflexion collective débouchant sur une communication autocritique et publique. Dans cette attente, et dans le flou persistant, je comprends que des camarades souhaitent refuser de s’afficher dans des initiatives cénétistes, et a fortiori de s’affilier au syndicat.

Comment, de surcroît, devant tant de mensonges, d’évitements et de manipulations, ne pas dissuader des jeunes femmes, par ailleurs engagées dans des luttes féministes, de rejoindre une organisation dont elle savent désormais qu’elle refusera de les soutenir en cas d’agression sexuelle de la part d’un militant soi-disant révolutionnaire – ce qui mérite d’être également qualifié de trahison morale et politique et de la part du militant et de la part de l’organisation.

Je ne doute pas, hélas! que cette « carte postale ouverte » à mes camarades de la CNT en offusquera plus d’un·e. La mentalité de parti, même quand le parti est minuscule, rend sottes et aigries les personnes les plus ordinairement aimables… Il existe aussi à la CNT (comme ailleurs) de tristes sires qui considèrent le combat féministe comme un boulet à trainer ou un fanion à agiter les jours de fête : rien qui doive conduire à s’interroger collectivement. Ce sont ceux-là qui devraient prendre leur retraite de l’anarcho-syndicalisme et de l’anarchisme ! Ils ne manqueront à personne.

Afin de terminer sur une note constructive, pourquoi ne pas envisager la création d’une instance collective mixte entre organisations libertaires – CNT, FA, AL, OCL, CGA etc. – chargée de recevoir et d’« instruire » les plaintes de victimes de violences sexuelles. Cette commission serait composée par exemple de trois membres (deux femmes, un homme) de chaque organisation.

Elle devrait être indépendante desdites organisations pour le temps d’un mandat, ses membres à l’abri de toute sanction pour leur activité dans la commission.

Elle pourrait aussi s’adjoindre, de manière ponctuelle ou permanente, des personnalités féministes « extérieures », militantes du Planning familial et/ou d’autres collectifs anti-viol.

Elle aurait pour première tache d’élaborer un protocole à suivre lorsqu’une victime se signale à elle ; ce protocole, assorti de conseils et de principes de base sur le consentement serait rendu publique dans et hors des organisations, notamment lors des adhésions et dans les événements (meetings, fêtes, etc.).

Ce protocole aurait, en interne et vis-à-vis des sympathisant·e·s, une fonction programmatique et symbolique. Il indiquerait l’importance que les organisations libertaires attribuent à la lutte contre les agressions sexistes et du même coup à la sécurité et à la tranquillité de ses militant·e·s.

Ce serait un élément fondateur (parmi d’autres à inventer) d’un intense et indispensable travail de réflexion et d’autocritique à venir si les organisations libertaires veulent conserver un attrait pour les franges les plus engagées de la jeunesse et donner une image enviable de la société libertaire à construire.

En l’absence d’un tel travail – dans l’espoir vain de protéger tel petit chef ou l’équilibre des forces dans tel syndicat ou tel groupe local –, les organisations libertaires apparaitraient en retard sur les mouvements d’opinion qui traversent la société et les luttes féministes, dont elles s’« auto-excluraient » de ce fait, pour reprendre l’expression de certains.

[1] Le cv militant du personnage est tel que son nom et sa photo se trouvent aisément sur le Net.

Messages et commentaires reçus

J’ai reçu plusieurs messages de sympathie, le témoignage d’une ancienne militante non-soutenue par son organisation révolutionnaire (pas libertaire) et deux textes de militants de la CNT. Je reproduis ci-dessous celui dont l’auteur a accepté le principe de la publication. Je suis disposé à en publier d’autres.

Message de Didier

Je suis Didier, adhérent de la CNT depuis pas mal de temps et depuis quelques années en région parisienne. J’ai pu lire ton texte.

Premièrement, tu dis que la CNT se pose en donneuse de leçon. À ma connaissance, personne dans les syndicats n’a pu être dans cette attitude mais au contraire, c’est plutôt l’ensemble des personnes qui ne sont pas adhérentes à la CNT qui nous explique depuis bientôt 2 ans comment nous devrions faire. Toi tu es le dernier en date. Et comme beaucoup de personnes qui voient ça d’une façon extérieur, il y a beaucoup de mensonges et d’erreurs. La CNT laisserait pourrir une histoire sordide ? Non, cela fait deux ans que notre organisation est secouée par cette histoire et que nous essayons de comprendre, de discuter (souvent de façon houleuse), d’aller de l’avant, de faire du syndicalisme… malgré la pression qui s’exerce sur nous et qui est caractéristique de notre époque. La toile est devenue le café du commerce et tout le monde donne son avis sur tout, et surtout sur ce qu’il ne connait pas ou connait mal. Devrions-nous communiquer chaque jour de l’avancée de nos débats sur le sujet. Je pense que nous avons autre chose à faire et notre congrès approchant nous allons pouvoir en débattre avec l’ensemble des syndicats qui constitue la confédération. Malgré la technologie de pointe des réseaux sociaux, nous sommes attachés à certains principes autogestionnaires où chaque syndicat peut et doit s’exprimer sur tous les sujets qui nous passent par la tête qu’il soit sensible ou pas et, même si cette lenteur pour prendre une décision nous est souvent critiqué, elle fait partie des socles de l’identité même de la CNT et nous n’en dérogerons pas.

Pour revenir sur le problème au sein du syndicat santé-social de la CNT-RP, c’est un problème bien antérieur puisque moi-même j’ai pu faire partie d’une médiation afin de clarifier la situation au sein de ce syndicat à partir d’avril 2016. Le conflit n’étant pas réglé, une décision de mise sous tutelle du syndicat a été prise en juin 2016. Donc, toujours avant l’histoire de Fouad. Ce qui explique pourquoi les personnes soi-disant «exclues» ne l’ont été par leur propre syndicat. Ces personnes ont été invitées en UR spécial pour régler cette histoire et ne sont pas venues d’où notre décision de dire qu’elles avaient choisies une autre voie militante. Mais ce fut l’aubaine pour eux d’instrumentaliser le conflit pour se victimiser et rapprocher les deux histoires.

Didier Hominal

PUISQUE C’EST POUR LA BONNE CAUSE… À propos du Salon du livre libertaire (2006)

Des camarades m’ont fait part de leur surprise de ne pas voir mon nom figurer sur la liste des auteurs invités au Salon du livre libertaire de juin 2006…

Ni oubli ni censure ; j’ai été aimablement invité par les organisateurs et je leur ai fait part de ma décision de ne plus voir mon nom associé à la FA.

On se souvient peut-être que j’avais déjà pris la décision, après le Forum social libertaire et le refus d’un mien article critiquant l’attitude du service d’ordre des organisations libertaires, de ne plus publier dans Le Monde libertaire.

Précisons ici que le Salon du livre libertaire est bien organisé par la FA, via sa librairie et sa radio, même si elle préfère mettre en avant – et quoi d’autre d’ailleurs ? – ses infrastructures « culturelles ».

J’en viens au motif de mon présent refus : à l’automne dernier, la signature de la FA est apparue au bas d’un manifeste rédigé par des organisations de gauche et d’extrême-gauche (PC, LO, LCR, MJS, etc.), intitulé « BANLIEUES : LES VRAIES URGENCES ».

Ce manifeste comporte par exemple l’affirmation que « l’action des forces de l’ordre […] ne saurait être la seule réponse » aux émeutiers !

Ce texte (que l’on peut lire ci-dessous) est toujours disponible sur Internet, et sur pas moins d’une cinquantaine de sites ! (la vérification est aisée via n’importe quel moteur de recherches).

Pourquoi ?

D’abord parce qu’il s’est trouvé à la FA un crétin pour le juger excellent (pour une fois que la FA pouvait mêler sa voix à celle des « grands » !) et y apposer la signature de son organisation. J’ignore si cette démarche a fait l’objet d’un débat préalable ; le récit officieux des événements donne à penser que non.

Ensuite parce que la FA Paris s’est refusé à désavouer ce militant et à publier un démenti.

Lorsque j’ai signalé, à plusieurs reprises, à des militants de la FA que des libertaires s’étonnaient de cette étrange signature, il m’a été répondu :

-   que personne ne lit les textes sur Internet (je jure que je n’invente rien !)

-   que ce n’est jamais qu’un texte parmi d’autres…

-   que les autres communiqués de la FA sur les émeutes de banlieue (et qui exprimaient heureusement un autre point de vue) suffisaient à rétablir la vérité.

Autrement dit : Qu’importe que j’ai dit « noir », puisque j’ai aussi dit « blanc » ! Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi, du moment que c’est pour la bonne cause…

Je ne veux rien avoir à faire avec une organisation qui juge sans importance d’être associée aux staliniens dans l’éloge de la police de proximité. On notera que même la LCR, signataire, a pris ses distances avec un passage du texte.

Je n’ai, comme on a pu s’en apercevoir, nullement « mené campagne » contre le Salon du livre libertaire, par ailleurs utile occasion de rencontres avec des gens ou des textes.

Les organisateurs ne me demandaient pas si j’y passerais faire un tour, mais si je voulais figurer parmi les auteurs qui s’associaient à l’initiative de la FA. C’est non.

À défaut d’une force militante révolutionnaire, la FA offre à Paris un « multiservice culturel » (radio, hebdo, librairie) qui n’a pas fini de pousser bien des libertaires à de petits « arrangements ». Qui n’a pas un texte en attente, qu’il verrait bien publié dans un hebdomadaire en quadrichromie ? Qui n’a pas une petite brochure ou une revue qui serait utilement diffusée à Publico ? Qui n’a pas de belles choses à dire sur tel sujet qui passionnerait certainement les auditeurs de Radio libertaire ?

C’est ainsi que la FA s’est constitué à Paris un sorte de clientèle politico-culturelle qui lui permet d’exister. Ce clientélisme a l’avantage d’atténuer voire de suspendre les critiques qui pourraient viser son confusionnisme théorique. Ainsi ces libertaires appliquent-ils sans y penser la « doctrine FA » : qu’importe que je publie dans une revue qui publie n’importe quoi, puisque c’est pour faire de la publicité à un livre (une revue…) qui, lui, se soucie de cohérence. Et qu’importe que la FA fasse n’importe quoi, puisque nous ne la fréquentons que comme on emprunte le métropolitain.

Fâcheuse habitude de la confusion et du double (triple, quadruple…) langage dont je souhaite me désolidariser.

PS. Je connais et j’apprécie certain(e)s militant(e)s de la FA, surtout en province et en banlieue parisienne, (je pense notamment à celles et ceux qui participent à l’Assemblée de Montreuil, laquelle a immédiatement affirmé son soutien politique aux émeutes). Ils/elles se désespèrent en vain d’épisodes tel que celui que j’évoque ici. Sans doute la difficulté de repartir de zéro pour construire une organisation qui serait, elle, révolutionnaire et anarchiste les retient-elle de quitter une FA incapable de reconnaître et de corriger ses bévues, même quand cinq lignes y suffiraient.

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BANLIEUES : LES VRAIES URGENCES (Déclaration unitaire)

mise en ligne le 14 novembre 2005 [C’est moi qui souligne deux passages C. G.]

On ne répond pas à une crise sociale par un régime d’exception. La responsabilité fondamentale de cette crise pèse, en effet, sur les gouvernements qui n’ont pas su ou voulu combattre efficacement les inégalités et discriminations qui se cumulent dans les quartiers de relégation sociale, emprisonnant leurs habitants dans des logiques de ghettoïsation. Elle pèse aussi sur ces gouvernements qui ont mené et sans cesse aggravé des politiques sécuritaires stigmatisant ces mêmes populations comme de nouvelles « classes dangereuses », tout particulièrement en ce qui concerne la jeunesse des « quartiers ».

Ce sont des années de politique centrée sur le tout sécuritaire qui sont en cause. Le sabotage des actions de prévention, l’asphyxie du monde associatif, la démolition de la police de proximité, la tolérance à l’égard des discriminations quotidiennes, notamment à l’égard des personnes étrangères ou supposées telles en raison de leur faciès, l’état d’une école qui ne peut réduire la ségrégation nous font mesurer aujourd’hui non seulement l’échec mais la redoutable nocivité de cette politique. Ce n’est pas seulement le langage du ministre de l’Intérieur, ce sont les actes de l’ensemble du gouvernement qui relèvent d’une logique d’apprenti sorcier.

Au-delà, c’est aussi l’incapacité des gouvernements successifs depuis des décennies à faire reculer le chômage massif, l’explosion de la précarité, la systématisation des discriminations racistes et territoriales, comme la politique d’affaiblissement des services publics et le recul des droits sociaux qui apparaissent en pleine lumière aujourd’hui.

Les violences sont auto-destructrices. Elles nuisent essentiellement à ceux dont elles dénoncent l’exclusion. Faire cesser les violences, qui pèsent sur des populations qui aspirent légitimement au calme, est évidemment nécessaire. Dans ce contexte, l’action des forces de l’ordre, qui doit s’inscrire dans un cadre strictement légal et ne pas conduire à des surenchères, ne saurait être la seule réponse. D’ores et déjà, nous devons ouvrir un autre chemin si nous ne voulons pas que se poursuivent ou se renouvellent les violences qui viennent de se produire. Seule une action collective permettra de définir les conditions d’une autre politique.

En premier lieu, nous n’acceptons pas que se poursuive l’état d’urgence. Recourir à un texte provenant de la guerre d’Algérie à l’égard, souvent, de Français descendants d’immigrés, c’est leur dire qu’ils ne sont toujours pas français. User de la symbolique de l’état d’urgence, c’est réduire des dizaines de milliers de personnes à la catégorie d’ennemis intérieurs. Au-delà, c’est faire peser sur la France toute entière et sur chacun de ses habitants, notamment les étrangers que le gouvernement désigne déjà comme des boucs émissaires, le risque d’atteintes graves aux libertés.

Nous affirmons solennellement que si ce régime d’exception devait être prolongé, nous mettrions en œuvre tous les moyens démocratiques dont nous disposons pour nous y opposer.

Nous souhaitons ouvrir une autre perspective que celle qui a conduit à l’impasse actuelle. Cela passe par la mise à l’ordre du jour de quatre exigences fondamentales : la vérité, la justice, l’égalité et le respect. Ni le recours à des procédures judiciaires expéditives, voire à une « justice d’abattage », ni le marquage de zones discriminées par une carte de l’état d’urgence ne sont conciliables avec l’objectif du rétablissement de la paix civile et du dialogue démocratique.

La République doit reconnaître, publiquement et par ses plus hautes autorités, que le sort de ces populations, les discriminations qu’elles subissent, sont de notre responsabilité collective et constituent une violation de l’égalité républicaine.

Cette exigence implique aussi que la vérité soit totalement faite sur les conditions dans lesquelles deux jeunes hommes sont morts à Clichy-Sous-Bois.

Restaurer la situation dans ces quartiers, c’est d’abord restituer la parole à leurs habitants. Des cahiers de doléance doivent être discutés, ville par ville, selon les principes de la démocratie participative entre représentants des habitants, associations, syndicats, élus locaux et représentants de l’État. Ils doivent être rendus publics.

C’est ensuite ouvrir une négociation collective, regroupant les mêmes participants, pour programmer des actions de rétablissement de l’égalité ce qui implique que la représentation nationale soit saisie d’une véritable loi de programmation et que cessent les mesures de saupoudrage ou pire encore les marques de mépris comme la transformation de l’apprentissage en mesure de relégation scolaire précoce. Une solidarité nationale authentique doit être au rendez-vous de la reconstruction du tissu social dans les banlieues.

C’est, surtout, mettre en œuvre, dans la réalité, une réelle politique nationale de lutte contre les discriminations et pour l’égalité des droits. Il doit être mis un terme sans délai à tous les discours insupportables et dévalorisants qui font des habitants de ces quartiers, des « racailles », des « barbares », des « sauvageons » ou des « fantassins d’un complot intégriste ».

Nous affirmons qu’il y a là une véritable urgence nationale : il faut substituer à l’état d’urgence policier un état d’urgence sociale, afin que les actes des gouvernants cessent de contredire la devise de la République.

Signataires :

Les Alternatifs, Alternative citoyenne, Association des Tunisiens en France, Association des citoyens originaires de Turquie (ACORT), ATTAC, ATMF, Cactus républicain/La gauche, CEDETIM-IPAM, CGT, Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Droit Solidarité, Fac Verte, FCPE , Fédération anarchiste, FIDH, FSU, FTCR, GISTI, Les Oranges, Les Verts, LDH, Lutte ouvrière (LO), Mouvement pour une alternative républicaine et sociale (MARS), Mouvement des jeunes socialistes (MJS), Mouvement National des Chômeurs et des Précaires (MNCP), MRAP, PCF, Rassemblement des associations citoyennes de Turquie (RACORT), Réseaux citoyens de Saint-Etienne, Réformistes et Solidaires (Re-So), Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature, Union démocratique bretonne (UDB), UNEF, Union nationale lycéenne (UNL), UNSA, Union Syndicale Solidaires.

La LCR se joint à la démarche de ce texte, mais est en désaccord avec son quatrième paragraphe.