Que le masculin les emporte au Diable !

Les discours électoraux commençaient en général par la formule «Françaises, Français».

La dernière affiche de Marine Le Pen efface paisiblement la majorité du genre humain, alors que la précédente – «Femme d’État» – jouait précisément sur la contradiction apportée à un cliché masculiniste. Trop subtil ! ont dû penser les conseillers en communications fachos. Cette fois, les choses sont classiquement claires: Le Pen sera la femme d’État de tous les mecs. Libre aux femmes de se sentir visées ou non.

Emmanuel Macron va plus loin – dans le culot. Le Pen peut s’abriter derrière la règle qui «veut» que «le masculin l’emporte» et englobe les femmes. Les conseillers de communication du locataire (grassement payé!) de l’Élysée et lui-même sont beaucoup plus subtils et au fait de la production militante. Souvenons-nous qu’il n’a pas hésité à endosser tranquillement en meeting le slogan «Nos vies valent plus que leurs profits!».

Dans le cas d’espèce, le slogan «Nous tous» s’affirme comme un démarquage et un pied de nez délibérés au slogan et nom de collectif féministes «Nous toutes».

Sœurs, ne lui pardonnez rien: il sait très bien ce qu’il fait!

« Ben voyons ! » ou « De quelle pâte à tartiner Zemmour est-il le nom ? »

Je n’ai pas suivi jusqu’ici la carrière de M. Éric Zemmour, sauf quand elle a croisé celle du crétin Michel Onfray – obligé ces dernières semaines de rétropédaler à propos des éloges décernés à Zemmour sur ses qualités d’historien (— Mais là, Éric, décréter le capitaine Dreyfus coupable, c’est quand même pousser le bouchon un peu loin…). Tout cela pour dire que j’ignore si la formule « Ben voyons ! » avait déjà été utilisée par lui, et dans quelles circonstances. Cela importe peu ; je m’attache à l’usage – tout sauf spontané – qui en a été fait lors du meeting de Villepinte.

Ladite formule sert de joker pour écarter les critiques les plus infamantes adressées au désormais candidat nazi à la présidence de la République. Le fonctionnement est très simple : Zemmour prend un air offusqué (modèle « petit juif d’Algérie ») pour dire

— Moi, un fasciste ?

Et la salle de scander : « Ben voyons ! » « Ben voyons ! » « Ben voyons ! »

Et l’orateur de feindre découvrir la formule : — Oui, vous avez raison de dire “Ben voyons” !

Or l’orateur ne découvre rien, pas plus que la salle n’improvise, puisque des affichettes ont été imprimées, qui portent la formule « Ben voyons ! », que les assistants brandissent aux moments opportuns (ou pas, d’ailleurs).

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La formule-joker vaudra pour écarter les « étiquettes » «extrême droite» (je dis nazi, et persiste), «misogyne», et «raciste».

Passons sur l’ironie, dont on voit sur son visage qu’il en jouit pleinement, de se défendre d’être d’extrême droite devant une salle qui réunit le ban et l’arrière-ban des néo-nazis français, et des catholiques d’extrême droite (qui lui fournissent leurs réseaux via la « Manif pour tous »).

L’accusation de « misogynie » est écartée par l’invocation de la mère du candidat. Émotionnellement, cela peut fonctionner ; idéologiquement, cela épuise la définition de la misogynie satisfaite : « Toutes des salopes, sauf ma mère et ma sœur [la sœur est en option] ». Notez que Zemmour ne dit pas : — Plusieurs femmes m’ont accusé de harcèlement ! Appeler sa mère fonctionnerait moins bien… Et notez encore ceci : interrogé, depuis Villepinte, sur les plaintes de ces femmes, Zemmour déclare : — Je ne réponds pas sur ma vie privée ! La vie publique, c’est la photo avec maman ; la vie privée, ce sont les salopes. Misogyne ? « Ben voyons ! »

Lorsqu’il en vient à l’accusation de racisme, Zemmour s’évade également de la réalité. Il ne dit pas — On m’accuse d’avoir été condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale ! Il ne peut pas dire cela, parce que c’est un fait. Il dit : — On m’accuse d’être raciste ! « On » passe bien mieux. D’ailleurs, il s’agit souvent de femmes juges, des salopes donc. Doublement : comme juges et comme femmes, auxquelles le qualificatif « rouges » s’applique donc politiquement et biologiquement.

D’une manière générale, la formule « Ben voyons ! » marque le doute ironique par rapport à une information ou une opinion qui vient d’être émise par l’interlocuteur. Ici, elle sert à Zemmour et à ses partisans à brouiller les critiques de fait – et non des reproches « d’opinion » – qui lui sont adressées en les maquillant en manœuvres idéologiques de l’adversaire.

« Ben voyons ! » veut signifier : Puisque Zemmour est le véritable candidat « antisystème » et qu’il dit la vérité (sur le prétendu « grand remplacement », par exemple), alors bien sûr on va user pour le discréditer des accusations « à la mode » : extrême droite, misogyne, raciste.

Ce dispositif est purement théâtral : les partisans de Zemmour n’ignorent pas qu’il est nazi (eux-aussi), qu’il est raciste (eux-aussi) et misogyne (ils et elles approuvent la domination masculine comme colonne de la société).

Un dispositif proche (mais plus drôle) avait été utilisé par la pâte à tartiner Milka, d’abord en 1998, puis décliné en 2019 :

En 1998, un spot de publicité va rapidement faire parler de lui dans les cours de collège. Un randonneur, certainement en Suisse, va par hasard se retrouver collé nez à nez à la vitre d’un chalet. Dans celui-ci, les animaux aident la montagnarde à faire du chocolat. Tandis que la vache pédale pour faire avancer la chaîne de fabrication, la marmotte, quant à elle, met le chocolat dans le papier d’aluminium. Retour dans une grande surface, à la caisse. Le randonneur explique ce qu’il a vu et la cliente en face de lui, le regard incrédule, lance un « mais bien sûr ! » qui restera dans les annales de la publicité, mais également dans le langage de tous les jours. 

Nous spectateurs télévisés « savons » que, dans l’une et l’autre version, le promeneur, puis la marmotte ont réellement vu ce qu’il·elle racontent (nous l’avons vu aussi). L’ironie de la réplique qui marque le doute devant une trop belle histoire, « Mais bien sûr ! » est donc risible parce que hors sujet. Le locuteur est ridicule de se méfier d’un récit que nous savons « véridique » (même s’il s’agit d’une fable merveilleuse).

Dans un cas (Milka), nous sommes invités à communier dans la moquerie de celui·celle qui n’y croit pas. Dans l’autre, quand la marmotte Zemmour lance ses cris de haine, le ridicule est censé frapper celles et ceux qui croient aux qualificatifs du vocabulaire historique (nazi), analytique (misogyne), et pénal (raciste). Mais les spectateurs directs – et nous aussi – savent à quoi s’en tenir. Il est nazi, misogyne et raciste. C’est sa fable à lui, celle qu’il partage avec ses sympathisants, et espère vendre aux électeurs.

Dans cette fable, flotte une odeur désagréable de brûlé. Le chaudron serait-il déjà allumé où l’on fera de la pâte à tartiner avec des Musulmans ? Car on expérimenta naguère – « de manière limitée », rassurez-vous ! – le savon à base de Juifs.

« Mais bien sûr ! »

Tentative militante de retournement du procédé.

«Chers compatriotes…» L’éradication du féminin par Emmanuel Macron

 

La première chose qui m’a frappé à l’écoute du discours d’Emmanuel Macron, comme je l’ai immédiatement noté sur Twitter, c’est l’absence sidérale du féminin dans ses propos. Il se peut qu’une occurrence m’ait échappé, bien sûr, mais en l’état je n’ai repéré aucun appellatif féminin (Mesdames par exemple) ni aucun nom féminin (infirmières, soignantes). Aucune mention des femmes, soit je le rappelle aux étourdis, la majorité de l’espèce humaine. En 25 minutes, c’est une vraie performance !

La deuxième chose qui me frappe, c’est que personne ne semble l’avoir relevé (je suis preneur de contre-exemples dont vous auriez connaissance).

La troisième, c’est que la chose soulignée semble laisser largement indifférent. Mon message sur Twitter a été lu 358 fois, mais « aimé » seulement trois fois et retwitté par personne. La chose paraît donc dépourvue de pertinence, ou autrement dit : tout le monde s’en moque[1] !

Je veux bien comprendre – et je l’ai d’ailleurs constaté chez des proches – que le discours présidentiel a d’abord réactivé et amplifié le sentiment d’angoisse impuissante devant la situation sanitaire. Je veux bien admettre que l’on considère dérisoire l’exercice télévisuel du politicien et par voie de conséquence toute analyse critique superfétatoire. C’est uniquement à titre d’hypothèse, car je parierai que les mêmes qui approuvent d’enthousiasme cette proposition consacreront au moins deux heures (morcelées, sans doute) de leur vie à vilipender Macron et sa piteuse prestation.

Première question : pourquoi Macron a-t-il éradiqué le féminin de son discours ?

La question se pose également, qu’il s’agisse d’une stratégie pensée ou d’un acte manqué dont ni le président lui-même ni l’un de ses conseillers (y a-t-il une femme dans l’équipe ?) ne se sont avisés à la relecture. Dans l’un et l’autre cas, je pense que l’on peut formuler l’hypothèse d’une « urgence sanitaire » qui s’est muée en « urgence politique ». Macron a bien fait allusion aux « soignants », hier applaudis et auxquels il réclame sans vergogne « un nouvel effort », mais la dimension – surexploitée dans la communication de crise il y a un an, et depuis dans les publicités télévisées pour des banques – du « care », du dévouement voire du sacrifice au féminin a totalement disparu du paysage. L’époque des marraines de guerre et des infirmières est passé ; on ne pense plus qu’aux poilus ; le monde s’est remis au masculin avec l’heure d’été. Car, comme l’indique le titre d’un beau livre, la guerre n’a pas un visage de femme. Et qu’importe si réellement, elle tue autant de femmes (et d’enfants) que d’hommes, ou même que des femmes la fassent les armes à la main.

On parle aujourd’hui de retrousser ses manches, on parle d’efforts, on serre les dents : on est entre hommes.

Deuxième question : pourquoi cette éradication a-t-elle été aussi peu perçue et·ou jugée sans importance ?

Bien sûr, des formules traditionnelles comme le classique « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs » sont de la politesse de pure forme et ne portent nullement un message réellement respectueux envers le genre féminin. Mais au moins les femmes sont-elles nommées ! Elles apparaissent ! Et moi, qui suis un homme, j’entends que l’homme qui prend la parole devant moi s’adresse à toutes et à tous.

Or, ce personnage, qui prétend exercer la responsabilité suprême dans un système social et politique se présente devant « nous », sans rappeler ne serait-ce que d’un mot que ce « nous » comprend des femmes. À force de l’emporter (mais où ? questionnait Miss.Tic) sur le féminin, le masculin l’efface. Aux rares obstiné·e·s qui jugeraient encore cette règle innocente, le discours macroniste apporte un parfait démenti.

En sera-t-il tenu compte ? On peut en douter, tant il est probable que la surdité qui a oblitéré cette éradication du féminin participe   d’un vaste « retour de bâton », encore stimulé par les récentes dénonciations de violeurs et harceleurs dans le monde du spectacle (toutes variétés confondues, y compris sport et politique) et les polémiques sur l’écriture dite « inclusive ».

Surgi de l’inconscient présidentiel ou mitonné en réunion de cabinet, le message s’adresse à ceux (et quelques celles, hélas !) que l’éradication du féminin rassure, apaise, et déculpabilise. Qu’il puisse être envoyé – de manière subliminale – sans être repéré et dénoncé est un motif d’inquiétude au moins aussi terrifiant à mes yeux que la pandémie mortelle qui nous frappe.

[1] Je ne fais que mentionner par souci d’exhaustivité la réplique, d’abord agressive, d’un garçon qui a saisi l’occasion pour me faire part (hors-sujet me semble-t-il) de son trouble devant la dilution/fragmentation des fondamentaux du mouvement révolutionnaire.

Brèves réflexions sur la misandrie, et sur un bout de trottoir…

«La misandrie [exécration des hommes] n’est pas la solution à la misogynie [exécration des femmes]» peut-on lire sur ce trottoir de Montmartre.

Mais la misandrie prétend-elle remédier à la misogynie? Voilà de quoi l’on peut douter. L’exécration des femmes s’explique (confusément) par un mélange d’angoisses archaïques (vagin denté et puissance tellurique du sexe féminin) et d’évolution du système patriarcal·pitaliste.

Que la domination masculine produise de la misandrie n’a pas de quoi étonner. On s’étonnera bien davantage que tant de femmes non seulement n’en viennent pas à détester les hommes, mais ferment les yeux sur leurs excès de pouvoir ou sur le principe même de leur pouvoir.

Certes, la domination masculine est un système, qui doit être combattu en tant que tel, avant tout pour des raisons d’efficacité. Cependant, ledit système s’incarne hélas en des hommes de chair et de sang: des pères, des frères, des maris, et moi, et moi, et moi [1]… Nous n’ignorons pas non plus que la police est un rouage de la domination bourgeoise ; cela ne nous distrait pas toujours de mauvaises pensées à l’égard de tel représentant particulier des dites « forces de l’ordre », qui vient par exemple d’éborgner notre voisin d’émeute.

La haine des flics ne saurait tenir lieu d’analyse de l’oppression capitaliste, mais la haine de l’oppression capitaliste englobe la haine de toutes ses manifestations, y compris les plus caricaturales, y compris les plus immédiatement sensibles.

En dehors des émeutes, que peut-il y avoir de plus immédiatement sensible pour une femme que les manifestations physiques de la domination masculines (harcèlements, violences sexuelles), l’angoisse chronique et la rage impuissante qu’elles engendrent.

De ce point de vue, la misandrie peut être considérée non seulement comme une conséquence logique de la misogynie, mais aussi – dans certains cas, et pour certaines femmes – comme une « combinaison de survie » en milieu machiste. Bel et bien une solution donc, même si imparfaite et provisoire – ces deux qualificatifs pouvant hélas s’appliquer à la totalité des autres propositions de solution, qu’ils contiennent éventuellement de la misandrie ou la récusent (séparatisme lesbien, lutte révolutionnaire mixte, etc.)  


[1] Sur l’air de la chanson de Lanzmann et Dutronc.

Prendre en compte la «prostitution heureuse»… Mais certainement!

Une chroniqueuse du Journal officiel de tous les pouvoirs l’affirme : « Il faudrait écouter sans se draper dans une position morale les travailleuses sexuelles se disant libres et heureuses ». « Peut-on être prostituée et contente de l’être ? » interroge dans un style plus direct le titre de l’article. Si le style est direct, la question est purement rhétorique, puisque le chapeau du texte a déjà donné la réponse. C’est oui.

Évitons, comme on nous le recommande, de nous « draper » dans quelque posture que ce soit et voyons de quoi on nous parle. Il existerait des femmes (des hommes aussi probablement, je n’ai pas eu accès au texte) qui, se prostituant, s’estiment « libres et heureuses ». Cette réalité, très plausible, ne risque de choquer qu’en raison du tabou paradoxal qui pèse toujours sur la mal nommée « sexualité[1] », considérée comme activité séparée, indispensable à l’équilibre des mâles, vaguement répugnante chez les femelles ; un ressort des comportements humains et de l’économie, soit de manière directe (industrie de la pornographie, prostitution), soit de manière indirecte (messages publicitaires conçus comme des excitants érotiques).

Rappelons-nous que nous avons dédaigné tout « drapé », et que nous nous montrons dans la rude nudité d’une pensée critique qui affronte la réalité.

Ce que les expressions « travailleuses sexuelles » ou « travail du sexe » veulent induire dans notre esprit, c’est que la prostitution, c’est-à-dire le fait de vendre des actes sexuels et·ou de louer des orifices de son corps est un travail comme un autre. Aussi forte soit la tendance moderne du salariat à solliciter, voire à exiger des salarié·e·s un engagement total, à la fois corporel et émotionnel, je doute que la journée d’une employée de bureau puisse être considérée comme un équivalent exact de la nuit d’une escort girl. C’est sans doute dans les gestes prostitutionnels les plus frustes et les plus courants (fellation) que l’on peut trouver le rapprochement le plus convaincant avec la mécanisation tayloriste du travail[2].

Mais prenons plutôt le problème par l’autre bout (de la chaîne). Peut-on supposer qu’il existe, dans l’industrie de l’armement par exemple, des personnes qui s’épanouissent dans leur travail et se jugent « libres et heureuses » ? Sauf à se draper dans une morale abolitionniste du salariat, il faut reconnaître que c’est sans doute le cas. Peu importe ici les raisons de tels sentiments (salaires décents, postes épanouissants, proximité lieu de travail/logement, que sais-je…) et le jugement politique ou psychanalytique que nous pourrions porter sur eux. Le fait est : prenons-en acte.

L’existence de ce sentiment de liberté et de bonheur devrait-il nous faire réviser notre position à propos du devenir de l’industrie de l’armement dans un monde révolutionné ? Certainement pas. Et je précise : pas davantage si ce sentiment était unanime, et non très minoritaire, comme il l’est très probablement, autant chez les personnes prostituées que chez les salarié·e·s de l’armement.

Passé la période d’affrontement violent que suppose tout bouleversement social – et durant laquelle, la production d’armes automatiques peut se révéler utile – la fabrication de matériel militaire, d’armement – classique, chimique ou nucléaire – sera interrompu et les usines démantelées.

On peut parier que la plupart des personnes qui jugeaient s’épanouir dans ce type d’activité exploitée trouveront sans mal des activités libres plus passionnantes, et ce dès le début d’un bouleversement révolutionnaire. Il en va de même des personnes prostitué·e·s.

Cependant, concernant ces dernières, si certaines d’entre elles demeuraient attachées à leur activité « sexuelle », et compte tenu de l’inéluctable abolition de l’argent, on peut imaginer que leur savoir-faire (sans doute la source partielle de leur « fierté au travail ») trouverait un nouvel emploi auprès des personnes âgées ou disgraciées, ou encore des personnes souffrant d’un handicap, mental ou physique. C’est à peu près ce que prévoyait l’utopiste Charles Fourier sous le nom d’« angélicat ». Comme dans l’utopie fouriériste, les ex-prostituées seraient regardées avec faveur et leur rôle social apprécié à sa juste valeur (morale).

On voit que, de ce point de vue, les personnes prostituées conservent, dans une société libertaire, une valeur sociale bien supérieure à celle des anciens salariés de l’armement – au moins considérés sous ce seul jour.

Il est d’ailleurs bon d’ajouter que les luttes menées par les personnes prostituées – contre les tracasseries policières, par ex. – sont aussi légitimes et justifiées que celles menées par les travailleuses et travailleurs d’autres secteurs d’activité. Cependant aucune des luttes menées, quelle que soient la radicalité des moyens employés, ne constituera un « sauf-conduit » pour telle activité considérée dans sa forme antérieure à la révolution. Cela voudrait dire, sinon, que l’humanité est condamnée à exploiter des mines de charbon (…tant qu’il en reste).

On voit que, aussi déconcertante qu’elle puisse être, la révélation d’un sentiment de liberté et de bonheur chez certaines personnes prostituées ne s’oppose en rien à une perspective abolitionniste, qui ne vise pas telle ou telle activité (l’armement, la prostitution) mais l’ensemble du salariat, c’est-à-dire l’exploitation du travail, l’abstraction de la valeur et son vecteur l’argent.

Il se trouvera sans doute, y compris après la révolution, des hommes (et quelques femmes) pour chercher à poursuivre l’exploitation sexuelle des femmes, soit pour en tirer des bénéfices sexuels soit pour re·créer des systèmes de troc où les femmes re·deviennent des marchandises. Ces tentatives artisanales de proroger le système actuel de domination masculine – constitutif du capitalisme – seront combattues comme telles.

[1] Que j’oppose à « érotisme », partie intrinsèque de la culture humaine.

[2] Godard l’a représenté dans une scène de sexe à plusieurs personnages dans Sauve qui peut (la vie) [1980].