LE TRAVAIL NE FERA PAS SA LOI!

Devoir trimer et en plus sourire

Si aujourd’hui pour la grande majorité d’entre nous travail ne rime pas avec usine et chaîne de montage, ce n’est pas pour autant qu’il est devenu une activité émancipatrice à laquelle on se rend gaiement. Les conditions de travail aliénantes n’ont pas disparu. Au contraire, elles se sont largement étendues aux métiers dit « de service » : passer des articles 8 heures d’affilée sur une caisse de supermarché, servir des assiettes brûlantes à des clients avec le sourire, assembler toutes ses soirées des plats préparés pour la livraison rapide, trier des papiers pour des grandes entreprises des journées entières dans des open-space de 100 personnes… Bref, le travail répétitif, abrutissant et mal payé a un bel avenir devant lui, toujours au bénéfice de la classe dominante. Le statut d’ouvriers des services se précarise toujours plus. Refuser de faire des heures sup’ en CDD ou en intérim est vite synonyme de non-renouvellement de contrat. Alors, faire grève relève d’un petit exploit. Le léger sentiment de dignité qu’on y gagne est rapidement contrebalancé par le risque de perdre son taf.

Pour d’autres, le quotidien ressemble à de l’auto-exploitation permanente : conducteur VTC toujours disponible pour récupérer des clients, auto-entrepreneur pour vendre des journaux, travailleuse semi-bénévole dans une association… Ce faux choix est bien plus décidé sous la contrainte matérielle que derrière une quelconque « liberté de travailler quand je veux où je veux ». On assiste tout simplement au retour du travail à la tâche. Si on ne travaille pas toujours beaucoup, on n’est jamais vraiment au repos. La frontière entre le temps de travail et de non-travail se floute complètement, le tout pour des revenus souvent incertains et sans aucunes garanties sur l’avenir.

Ces boulots de service absurdes et cette idéologie de l’auto-entrepreneur qui gère et maîtrise sa vie ont en commun de ne plus seulement nous demander de travailler, de faire le job pour avoir de quoi survivre, mais exigent aussi de nous d’adhérer pleinement au projet de l’entreprise et de la société du travail. L’apparence, la motivation, le bon feeling dans la relation avec le client ou entre collègues deviennent aussi importants que le travail fourni en soi. Il faut être dynamique, présentable, sociable, et si possible plus que le collègue. L’évaluation est permanente et intégrée, que ce soit à travers les brimades des petits chefs ou les notes d’appréciation des sites internets et des réseaux sociaux. C’est parfois difficile de ne pas associer un échec professionnel au sentiment d’être trop faible, trop moche ou trop con pour cette société. C’est la mise en concurrence de tous contre tous pour quelques places qui n’ont d’ailleurs pas grand chose d’enviables. L’avenir du capitalisme ne sera radieux que pour une classe de privilégiés et d’exploiteurs. Pour nous, ce sont des conditions d’existences toujours plus précaires.

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Place occupée, mais où sommes-nous ?

Alors, la loi travail n’est qu’une étape parmi d’autres dans ce processus. Mais, pour le moment, tout ne se passe pas comme prévu et c’est très enthousiasmant. Le contexte d’une forte mobilisation n’était pourtant pas favorable entre état d’urgence, appel à l’union nationale et gauche au pouvoir disposant de ses habituels relais pour maintenir un semblant de paix sociale. On pourrait même dire que c’est original un mouvement contre une réforme liée au travail avec le Parti Socialiste aux affaires. Nous, ça fait longtemps qu’on y croit pas mais au moins maintenant les choses sont claires pour tout le monde. Finie la croyance dans l’alternance qui devait enfin défendre les aspirations des travailleurs, chômeurs et précaires. Plus question d’esprit de responsabilité aux prochaines élections : la gauche au pouvoir depuis 35 ans n’a fait que poursuivre une gestion capitaliste, raciste et autoritaire de l’État français.

L’autre chose, c’est que même si elles n’ont bien sûr pas disparues, ce mouvement arrive dans une période de décomposition des organisations politiques traditionnelles. Et ça fait du bien de se débarrasser un peu de la puissance des bureaucraties syndicales et politiques, de leurs manœuvres pour tout encadrer et récupérer la contestation, de leurs chefs providentiels et de leurs services d’ordre qui n’hésitent pas à donner du coup de poing en manif si on ne suit pas leurs ordres.

L’enjeu est d’éviter que cette désagrégation ne débouche sur davantage d’isolement et d’individualisme dans les luttes. Les changements que nous pourrons obtenir ne viendront que d’un rapport de force avec le pouvoir. Ce qui ne découle pas de l’addition d’individus mais de notre capacité à s’organiser collectivement. Avoir des lieux publics, ouverts, où se réunir, se rencontrer, s’organiser et même s’embrouiller est l’une des premières nécessités d’un mouvement. Face aux fermetures administratives des universités et aux difficultés de tenir un lieu grand et accessible à Paris, l’occupation de la Place de la République apparaît de fait comme une réponse à cette nécessité. Évidemment hétéroclite, confuse et chaotique, il n’en demeure pas moins que cette initiative réunit des milliers de personnes chaque jour et tient en dépit des opérations de police (et de la pluie).

Espérons juste que cette occupation ne centralisera pas toutes les énergies et que d’autres initiatives participeront à la dynamique du mouvement. Espérons surtout que cette occupation ne s’enfermera pas dans une idéologie qui, en se prétendant en permanence citoyenne et démocrate, annihile de fait toute analyse de la conflictualité sociale et toute possibilité de s’organiser concrètement. Voter frénétiquement en AG toutes les propositions (le plus souvent sans réalisation effective derrière) ne garantit en rien l’implication du plus grand nombre et la transparence de la décision. Cela avalise bien davantage un rapport individuel et abstrait à la lutte : tu peux voter pour les cahiers de doléances à la sortie du métro, contre le déménagement de la cantine, t’abstenir sur le vandalisme sans jamais ni t’impliquer ni t’organiser collectivement.

Le risque également de cette idéologie citoyenno-démocrate est une dépolitisation, une simplification à l’extrême et un déni de la conflictualité sociale derrière des slogans comme « les 99 % face au 1 % » ou « la police avec nous ». La police tue dans les quartiers, tabasse en manifs, mutile à coup de flashballs. Ils sont et seront toujours du côté de l’État et des dominants. Alors, non, nous ne construirons rien avec eux. Pour nous, la lutte des classes n’a pas disparu avec le déclin de la société industrielle. Ce système capitaliste continue plus que jamais de profiter à une classe dominante qui ne cèdera que sous la pression d’un rapport de force et pas d’un bulletin de vote ni de 80 000 smiley sur Périscope.

Alors, essayons de profiter du joyeux bordel pour être moins isolés, se retrouver dans une assemblée générale, une occupation d’un Subway, un blocage d’un magasin H&M, un saccage de boîte d’intérim, une manifestation sauvage… Et la liste est encore bien longue !

LES PATRONS ET LE GOUVERNEMENT NE COMPRENNENT QU’UN LANGAGE : GRÈVE, BLOCAGE, SABOTAGE !

Des exploité-e-s pas si atomisé-e-s

Dédicace à tous les chômeuses et chômeurs, précaires, rsastes, autoexploité-e-s, ouvriers et ouvrières de la société de services

Paris-banlieue, avril 2016

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[Tract à moi remis, hier, place de la République. L’illustration est ajoutée par moi.]

LA SALE GUEULE DU TRAVAIL (1998)

Texte diffusé sous forme de tract et d’affichettes pendant le mouvement des Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41chômeurs et précaires de l’hiver 1997-1998.

 

 

 

Quand le travailleur s’endort il est bercé par l’insomnie

et quand son réveil le réveille

il trouve chaque jour devant son lit

la sale gueule du travail

qui ricane qui se fout de lui

Prévert « Le paysage changeur », Paroles

 

La dignité humaine n’est pas dans le travail salarié, parce que la dignité ne peut s’accommoder ni de l’exploitation ni de l’exécution de tâches ineptes, et pas davantage de la soumission à une hiérarchie.

La dignité des humains est dans leur capacité et leur obstination à rêver leur vie, à se raconter leurs rêves, à vouloir construire ensemble un monde sans argent où seul compte l’humain.

Il est absurde, et faux historiquement, de dire comme certains intellectuels que « le travail est le premier des droits de l’homme ». Le travail ne figure nulle part dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et les émeutiers révolutionnaires n’en réclamaient pas. Ils posaient la question des « subsistances » et exigeaient « Le Pain et la Liberté ». Aujourd’hui comme hier, tout être humain, dès lors qu’il n’exploite pas ses semblables, a droit à la subsistance (logement, nourriture, transport, culture, etc.). C’est ça le minimum social !

Il ne s’agit pas de « partager le travail », comme on se met à plusieurs pour porter un fardeau, ni même de travailler « tous, moins, autrement ». En vertu de quelle morale masochiste faudrait-il réclamer et partager la misère et l’ennui salarié, au service des patrons ou de l’Etat ?

La satisfaction du travail bien fait, la fierté de l’artisan, conscient de l’utilité sociale de son travail, ne sont plus de mise sous le capitalisme industriel où la majorité des gens sont employés à des tâches stupides et ne produisent que des nuisances.

Si le capitalisme se contente désormais pour prospérer d’un nombre plus réduit de travailleurs (dans les pays occidentaux), de notre côté nous n’avons que faire de la plus grande partie de ce qu’il nous impose et nous vend. Aussi est-il absurde de réclamer « la création d’emplois » ; les richesses existent pour assurer la subsistance à toutes et à tous. Nous n’avons qu’à les partager. Quant au reste, une révolution sociale fermerait davantage d’usines et supprimerait plus d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans. Pas question de continuer à fabriquer des colorants alimentaires, des porte-avions ou des contrats d’assurance…

 

Pas de « plein emploi », une vie bien remplie !

Martine Aubry, qui a privé les moins de 25 ans de l’allocation d’insertion (1 500 F), refuse de leur donner un revenu sous prétexte que ce serait un « aveu d’échec pour la société » (Le Monde, 23-1-1998). Georges Jollès, vice-président du CNPF renchérit : « Si l’écart entre SMIC et minima est trop faible, l’incitation à la recherche d’emploi s’affaiblit. » (Le Monde, 20-1-1998).

Patrons et socialistes, pour ces gens l’échec ça n’est pas que des gens soient privés de tout, ce qui compte c’est de les plier à l’idée et à la morale du travail, même s’il n’y en a plus…

La « société du travail » de Jospin a deux slogans : Travailleurs, craignez le chômage et fermez vos gueules ! Chômeurs, humiliez-vous pour mendier un emploi que vous ne n’aurez pas !

Cette « horreur économique » n’est pas une fatalité imposée à l’humanité pécheresse par un « dieu », et pas non plus une loi incontournable des sociétés soi-disant développées. L’économie est la vision du monde de la bourgeoisie, le mode d’organisation particulier au système capitaliste que nous voulons justement détruire.

Impossible de faire l’économie d’une révolution pour détruire un monde où l’horreur est monnaie courante.

Des chômeurs/meuses actifs/ves

 

 

Ce texte a été republié dansrubon5

Qu’est c’est c’travail? (1998)

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Dans l’élan du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, la mouvance parisienne radicale (libertaires sans cartes, ultra-gauche, squatters, autonomes…) a conservé quelque temps l’habitude de se réunir en assemblée générale quotidienne à la faculté de Jussieu, organisant actions et débats. Le tract ci-dessous a notamment été diffusé lors de ces réunions quotidiennes, au début de 1998.

On trouvera dans le recueil Le lundi au soleil (L’Insomniaque, 1998) des détails sur les activités de l’Assemblée de Jussieu, et un autre texte de la même époque, intitulé « La sale gueule du travail » (p. 38) que j’ai diffusé dans les manifestations de chômeurs. Il est signé « Des chômeurs/meuses actifs/ves ».

Des extraits de ce dernier texte on été traduits en anglais dans un recueil dont le titre We don’t want full employment, we want full lives ! (Bureau of public secrets, Californie, avril 1998) lui est emprunté : « Pas de “plein emploi”, une vie bien remplie ! ».

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L’économie n’est pas une loi de la nature qui s’impose aux sociétés humaines, c’est un mode d’organisation particulier au système capitaliste.

Le travail salarié n’est pas une fatalité sociale, version laïque et républicaine de la malédiction divine des catholiques, c’est un moyen pour les capitalistes de produire des richesses qu’ils se partagent.

Le chômage n’est pas le contraire du travail.

Le chômage est un moment du travail.

Il a et a toujours eu deux fonctions : intimider les travailleurs en activité et {rendre le travail désirable} pour tous. La tâche principale de l’actuel mouvement dit « des chômeurs » est de dépasser ces pièges. C’est aussi la condition indispensable de sa durée et de sa réussite.

Il est juste (moralement et stratégiquement) de réclamer par exemple que les jeunes puissent toucher le RMI, parce que leur situation apparaît comme une incohérence manifeste. De même, il est important d’imposer la gratuité de tous les services publics pour les pauvres.

Mais un mouvement social ne peut se contenter, en guise d’arguments, des contradictions et des mensonges de l’adversaire ; il doit mettre en avant ses propres exigences, c’est-à-dire non seulement les raisons profondes de sa colère mais ses désirs. S’il ne le fait pas, il se borne à réclamer de la justice à ceux qui organisent l’injustice et en vivent. Ainsi il part battu.

Le fameux slogan soyons réalistes demandons l’impossible ! n’est pas une simple provocation ou un bon mot poétique, c’est réellement la voie du bon sens. En effet, un gouvernement auquel un mouvement social — surtout quand il bénéficie de la sympathie populaire — réclame des réformes, ne peut donner que ce qu’il a : des flics et des réformes (dans des proportions variables). Si le mouvement social pose des exigences plus hautes, le même gouvernement ne peut toujours donner que des réformes (et des flics).

Moralité : on a toujours intérêt à combattre sur ses propres positions, en les annonçant clairement. Ça ne signifie pas qu’il faille « se couper » d’autres tendances, moins radicales, du mouvement. Mais prendre l’air innocent pour rassurer des chômeurs qui eux-mêmes prennent l’air gentil pour plaire aux cameramen de télévision, serait un jeu de dupes.

Travailler « tous, moins, autrement », comme le réclament (à qui ?) les anarcho-syndicalistes, cela ne peut signifier qu’une chose aujourd’hui : la misère capitaliste à la bonne franquette. Et si c’est le programme d’une société libertaire à venir, pourquoi serait-il nécessaire (ou moralement préférable ?) de travailler « tous » ? Je n’imagine pas que ces camarades envisagent de continuer à produire des réacteurs nucléaires, des tickets de tiercé, et des poulets en batterie…

La révolution fermera davantage d’usines, elle supprimera davantage d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans.

Ne mentons pas aux chômeurs, le communisme libertaire ça n’est pas le plein emploi !

On entend souvent dire : de l’argent il y en a. C’est bien le problème : dans le même temps où certains en manquent pour vivre il n’y a que ça ! S’il est bon de rappeler que la société pourrait matériellement loger et nourrir sans difficultés tous ceux et toutes celles qui y vivent, il est hypocrite et pudibond de faire comme si l’argent seul nous faisait défaut. Salariées, étudiantes ou RMIstes, toutes et tous nous manquons d’abord d’espace et de temps pour nous rencontrer, échanger nos rêves, inventer nos vies.

Plutôt la débauche (de caresses et d’idées) que les embauches !

Lorsque nous aurons partagé les richesses utiles et détruit tout le reste, le goût de l’amour bien fait remplacera avantageusement celui du travail.

Paris, janvier 1998

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Inscrit au chômage par nécessité, Demandeur d’aucun emploi. Anarchiste par optimisme.

 

Ce texte a été republié dansrubon5