La Barbarie française au Soudan, par Émile Pouget

Ce texte de Pouget (1860-1931) a été publié dans Le Père peinard, du 21 avril 1900. Nous le dédions ici aux crétins qui feignent d’inventer, au début du XXIe siècle, la dénonciation du colonialisme.

Vigné d’Octon, dont Pouget cite de larges extraits des textes, était un ancien médecin militaire, député de l’Hérault. Les éditions Les Nuits rouges ont publié de lui : La Sueur du burnous. Les crimes coloniaux de la IIIe République.

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Vigné d’Octon continue à négliger de grimper à l’égrugeoir de l’Aquarium pour dévoiler les crimes commis au Soudan par la gradaille française. Il n’y a pas mèche de mieux prouver l’impuissance parlementaire !

Voilà un député qui a les mains pleines de documents narrant les atrocités commises aux colonies par les galonnards ; il a à sa disposition le fameux dégueuloir de l’Aquarium d’où, paraît-il, la parole retentit jusqu’aux fins fonds des campluches. Eh bien, au lieu de jaspiner du haut de cette tribune, il écrit dans des journaux et des revues ; au lieu de demander aux ministres compétents s’ils sont enfin décidés à museler les monstres qui dévastent le continent noir, il se borne à les flétrir en imprimant leurs horreurs ; au lieu de faire appel aux gouvernements, il fait appel à l’opinion publique. C’est une sacrée mornifle que ce député fiche sur la tronche de l’Autorité !

En agissant ainsi, Vigné d’Octon proclame qu’il n’a pas deux liards de confiance dans le bon vouloir des dirigeants, puisqu’il cherche d’abord à émouvoir le populo, afin d’arriver ensuite, par ricochet, à faire pression sur les gouvernants. Et Vigné d’Octon en raconte des horreurs, des crimes et des vilenies sans nom ! Il en raconte tant que les monstres devenus légendaires — les Néron, les Gengis Kahn, les Bonaparte et autres bandits — paraissent des petits saints, à côté des Voulet, des Chanoine, des Marchand et des Archinard[1].

Depuis que ces galonnards sont lâchés sur le Soudan, le grand centre africain n’est qu’un immense charnier : ces scélérats zigzaguent dans le pays noir, au gré de leurs caprices, suivis de troubades qu’ils lâchent sur les moricauds paisibles. Il y a deux sortes de soudards dans les colonnes de dévastation ; les tirailleurs indigènes et les fantassins de la marine :

« Les tirailleurs indigènes, écrit Vigné dans la Revue des Revues, sont flanqués de leurs captifs et de leurs captives, auxquels incombe souvent le soin de porter leurs armes. Ils sont fiers, heureux à la pensée qu’ils vont, dans quelques jours ou quelques heures, augmenter le nombre de ces bêtes de somme.

« Abrutis par l’alcool et la vie de poste, ayant perdu la dose de sens moral dévolue à leur race, ils s’avancent allègrement, et leurs narines se dilatent comme si déjà elles humaient la bonne odeur de sang giclant vermeil des artères, le sang de leurs frères, le sang des femmes et des enfants de leur couleur !

« Ils rient du rire bruyant des brutes lâchés pour une œuvre de carnage et de dévastation, poussent à coup de pied dans les reins les esclaves-porteurs qui s’attardent sous leur fardeau, brutalisent les captives courbées en deux sous le poids de leur nourrisson.

« Derrière, viennent les fantassins de marine, la poitrine émaciée sous la vareuse trop large, les joues blêmes et les prunelles jaunies par la bile. Moins fringuants que leurs camarades indigènes, sur lesquels ni la fièvre ni la nostalgie n’ont de prise, ils n’en sont pas moins contents de rompre enfin la monotonie désespérante de leur existence.

« Aussi déprimés au moral qu’au physique, un peu de joie rosit leurs pommettes maigres, un sourire voltige sur leurs lèvres exsangues à la pensée de mitrailler cette sale négraille que, dans leur simplisme, ils rendent responsable de toutes les misères de leur exil.

« Oui ! ces braves gars, plus doux que les moutons dont naguère encore ils avaient la garde dans la lande bretonne ou la garrigue cévenole, ces bons “marsouins” qui jamais ne maltraitèrent ni leur chien, ni leur mule, ni leur vache, vont dans quelques heures, dès que retentira le clairon, se muer en êtres féroces qui tueront, massacreront aveuglément et faucheront autour d’eux des vies humaines avec autant d’ardeur que les épis de leurs moissons.

« J’insiste sur cette observation qu’il m’a été souvent donné de faire ; ce qui les guide, eux, les pousse et ainsi les affole, ce n’est ni l’espoir d’un galon nouveau ni le désir immodéré de ce morceau de ruban rouge comme le sang dans lequel on le ramasse en ce pays — il savent bien que, malgré toute la bravoure dont ils pourraient faire preuve ces hochets ne sont pas pour eux — ce n’est pas non plus, comme pour les tirailleurs, la perspective de razzier des captifs et des captives — ceux ou celles de leurs camarades indigènes leur suffisent la plupart du temps — non ce n’est rien de tout cela. Leur but unique, leur pensée est, encore une fois, de se venger de ces “nègres infects”, selon l’expression de leurs officiers, de ces “sacrés mal-lavés” à cause desquels, persistent-ils à s’imaginer, on les a pris à leur village, à leur atelier ou à la glèbes maternelle pour les envoyer mourir de la fièvre en ces pays de malédiction. Aussi avec quel entrain tout à l’heure ils se proposent de les mitrailler… »

Cette stupide haine pour les moricauds que Vigné d’Octon a constatée chez les marsouins ne leur est pas particulière ; on la retrouve aussi intense chez les troubades casernés en France, chaque fois qu’ils sont mobilisés contre des grévistes ou des manifestants.

Ces inconscients pousse-cailloux oublient qu’hier ils étaient prolos et qu’ils le seront encore demain ; ils oublient que, parmi ces pékins qu’ils ont pour besogne de mater s’agitent des amis, des proches — peut-être des frères, un père ?… Une seule chose les tourneboule : « Ces cochons-là sont cause qu’on nous fait membrer ; ils nous le paieront… », groument-ils à mi-voix.

Au lieu de rejeter la responsabilité des chieries qu’ils endurent sur les chefs et les grosses légumes, ils s’en prennent aux petits — aux victimes ! C’est plus commode, et surtout, moins dangereux.

Le soldat éreinté qui, furibond, s’en prendrait à un galonné, passerait au conseil de guerre. Au contraire, celui qui, pour assouvir sa colère, déquille un moricaud, piétine un manifestant ou assomme un prolo, est félicité. La brute militaire est alors félicitée, parce que sa vengeance a porté à faux, est tombé sur un innocent.

Donc, entre les soldats massacreurs de moricauds et les truffards qui mitraillent les manifestants à Fourmies ou opèrent en temps de grève contre les prolos, il n’y a de différence que du plus au moins. Tous deux, grâce au militarisme, sont des bêtes fauves.

Mais revenons au Soudan : les galonnés classent en deux groupes les villages de noirs — les amis et les ennemis. Cette classification est tout ce qu’il y a de plus arbitraire — la loufoquerie d’un grade en décide presque toujours. En 1835, les commandants des avisos « L’Ardent » et « Le Goëland » jouèrent à pile ou face le sort du roi Bokay et de ses villages Kontchoucou et Katinou dans le Rio-Nunez : il fut classé ennemi et les villages furent rasés, après que les habitants eurent été massacrés. Le sort d’un village « ami » n’est guère plus enviable :

« Perdues pour eux, razziées, dévorées en un clin d’œil, seront les petites provisions familiales de sorgho, de maïs, ou de farine de manioc… Volés aussi, les poules, les petits cochons hirsutes, les maigres brebis. De tout cela, la colonne ne fera qu’une bouchée.

« Bien qu’énorme, la perte serait réparable, mais hélas ! les hommes valides du village, ceux qui pourraient travailler aux lougans (les champs), sont impitoyablement réquisitionnés comme porteurs, et de ces lougans eux-mêmes, il ne reste plus grand-chose quand la colonne les a traversés. Il n’y a plus dans le village que des vieillards, des enfants et celles de leurs filles ou de leurs mères dont la soldatesque n’a pas voulu. Tel est le sort du village ami. »

Voici maintenant comment on opère pour détruire un village ennemi :

« La plupart du temps, dit Vigné, on part pour surprendre le tata (village) à la pointe du jour ou à la tombée de la nuit, alors que les habitants sortent à peine du sommeil ou vont s’y plonger. Les premières balles de nos Lebels clouent d’ordinaire les indigènes sur leurs taras (lits en osier) ; deux ou trois obus suffisent pour incendier le village dont les toits de palmes desséchées par le soleil flambent comme de l’amadou.

« Les quelques guerriers qui possèdent des fusils à pierre les déchargent, affolés, au hasard, dans la direction d’où vient la mitraille et s’enfuient, précédés et suivis de tous ceux, femmes, enfants, vieillards, que les premières décharges ont épargnés. Mais en un clin d’œil, la colonne a cerné le village et, de quelque côté qu’ils se dirigent, les malheureux trouvent devant eux un cercle de fer et de feu…

« Des femmes nues et dont la chevelure grésille sous les tisons courent, leur nourrisson dans les bras, en jetant des cris de terreur ; des enfants les suivent épouvantés, s’accrochent à leurs cuisses, à leur seins qui ballottent ; nus aussi, les hommes vont plus vite, tous avec l’espoir de se sauver.

« Mais devant eux se dressent les canon s des fusils Lebel. Les uns, d’ordinaire les femmes et les enfants, s’arrêtent, regardent, désespérés, l’arme terrible et, résignés, reçoivent la balle, tournoient sur leurs pieds brûlés et tombent, rendant leur âme innocente dans la douce clarté du matin.

« Les hommes, semblables au taureau devant la pique du toréador, rebroussent chemin et, redoublant de vitesse, essaient un autre côté. Et alors, on leur fait ce qu’en argot colonial on appelle la “chasse aux lapins”. Il s’agit de pincer nos fuyards au demi-cercle, de leur couper la tangente en leur logeant un pruneau au bon endroit. »

 

La prise de Sikasso[2]

 

Sur la prise de Sikasso qui est la plus abominable boucherie dont la conquête du Soudan français a été souillée, Vigné d’Octon publie des notes prises au jour le jour par un témoin oculaire :

« Après le siège, l’assaut. On donne l’ordre du pillage. Tout est pris ou tué. Tous les captifs, 4 000 environ, rassemblés en troupeau. Le colonel commence la distribution. Il écrivait lui-même sur un calepin, puis y a renoncé en disant : “Partagez-vous cela !” Le partage a lieu avec disputes et coups. Puis, en route !

« Chaque Européen a reçu une femme à son choix. Le capitaine M**, n’en voulant pas, en a amené une qu’il a donnée à son planton, Moussa Taraoré, tirailleur de première classe. Tous les tirailleurs en ont eu au moins trois. Un nommé Mendony en a reçu neuf.

« On fait au retour des étapes de 40 kilomètres, avec ces captifs. Les enfants et tous ceux qui sont fatigués sont tués à coups de crosse et de baïonnette. Les cadavres étaient laissés au bord des routes. Une femme est trouvée accroupie. Elle est enceinte. On la pousse à coups de crosse. Elle accouche debout, en marchant, coupe le cordon et abandonne l’enfant sans se retourner pour voir si c’était garçon ou fille.

« Dans ces mêmes étapes, les hommes réquisitionnés en route pour porter le mil restent cinq jours sans ration ; ils reçoivent cinquante coups de corde s’ils prennent une poignée du mil qu’ils portent.

« Les tirailleurs ont eu tellement de captifs qu’ils leur était impossible de les loger et de les nourrir. Arrivés à Raz-el-Ma, où le mil est rare, et à Tombouctou, ils ont demandé pour eux du mil et des cases. Le chef leur a répondu : “Vendez-les”. Au cours de ces distributions, d’étranges erreurs ont été commises. On a donné ou vendu des parents des tirailleurs, ou des gens dévoués à notre cause… »

Et il paraît que la soldatesque française n’a d’autre but que de « civiliser » les Noirs.

Cochonne de civilisation !

On réduit en esclavage ceux qu’on n’égorge pas… Seulement on y met des formes et de l’hypocrisie : au lieu d’appeler « esclaves » les malheureux captifs, on les baptise « non libres ». C’est à ce changement d’étiquette que se borne en Afrique la suppression de l’esclavage !

Turellement, quand on a des esclaves, on en fait ce que bon vous semble : chair à plaisir, chair à profit !… Vigné d’Octon raconte à ce propos le fait suivant — il n’a malheureusement pas cité les noms des monstres qui ont fait le coup :

« Une nuit, des Européens se postèrent à l’affût des bêtes féroces ; l’appât ne fut ni une chèvre bêlante ni un agneau mais une fillette de dix ans que l’on plaça sur un nid de fourmis noires. La pauvre enfant ne cessa de crier jusqu’au moment où elle fut tuée par les terribles insectes. Hein, les bons bougres, que dites-vous du tableau ? Appâter des tigres avec une gosseline de dix ans, ligotée sur une fourmilière ! Ça c’est des inventions dont sont seulement capables des galonnards : des Marchand ou des Gallifet !

Inutile de rien ajouter ! Toutes les palabres d’indignation ne pourraient jamais égaler la haine qu’on devrait avoir de pareils monstres.

Il n’y a qu’une épithète qui les qualifie : ce sont des militaires, des galonnés !

Et ce qu’il y a de gondolant, c’est que les monstres qui ont appâté les fauves avec la gosseline en question sont peut-être bien de retour en France et ils font les farauds et posent à l’héroïsme.

Émile Pouget

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[1] Officiers français qui se distinguèrent dans la colonisation. Les deux premiers furent liquidés par leurs propres soldats.

[2] J’ajoute cet intertitre. C. G.

La traite des jaunes en Indochine française, par Zo d’Axa (1905)

Le 23 août 1905, La Vie illustrée publie un article de son « envoyé spécial » autour du monde, l’anarchiste en-dehors Zo d’Axa.

 

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La revue Plein Chant a consacré à Zo d’Axa un beau numéro spécial, dans lequel on trouvera un reportage au Canada, chez les Doukhobors, tiré de La Vie illustrée (Plein Chant, printemps 2006, 20 euros, à Bessac, 16120 Châteauneuf-sur-Charente). Je reproduis ci-dessous un reportage consacré aux conditions faites aux immigrants chinois en Indochine[1].

 

Colonie française, l’Indochine s’est constituée à partir de la Cochinchine (au sud de la péninsule), de l’Annam (le long de la côte de la mer de Chine), du Tonkin (ville principale : Hanoï) et du Cambodge. À partir de 1900, c’est-à-dire à l’époque où Zo d’Axa visite la région, s’ajoute aux possessions françaises le territoire chinois du Kuang-chou wan.

 

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LA TRAITE DES JAUNES

 

Récemment la Vie Illustrée a conté l’âpre existence des émigrants qui, de la vieille Europe, allaient vers les Amériques chercher à conquérir une vie qu’ils ne pouvaient plus gagner dans leur mère patrie ! Et c’était l’exode tragique de pauvres diables, qui, ayant fait argent de leurs dernières hardes ou de leur ultime lopin de terre, trouvaient au débarqué la misère après la malchance.

Encore ceux-là, arrivant dans des villes où la civilisation a su atténuer dans une certaine mesure le « malheur aux vaincus ! » avaient-ils la consolation d’obtenir leur rapatriement.

Mais il est d’autres émigrants, plus nombreux encore sur le calvaire de la détresse sociale, pour qui l’accueil mauvais sera la fin de tout. Ce sont les Chinois, qu’engagent des compagnies, cachant, sous prétexte de « placement » ou sous couleur de philanthropie, leur caractère négrier.

Avec telles combinaisons qui leur assurent un tant par tête, ces compagnies, bon an mal an, expédient des marchés de Hong-Kong ou de l’île de Haïnan pour Saïgon, Singapour ou la presqu’île de Malacca, des centaines de milliers de Chinois.

Ils sont naturellement condamnés aux travaux d’assèchement, de défrichement, de déboisement, qu’à cause de l’insalubrité des lieux et de l’effort à déployer, on a renoncé à obtenir des indigènes. Abandonnant, un pays bouleversé par de expéditions européennes et des dissensions politiques, travaillé par des sociétés secrètes et ravagé par des bandes de pirates, les Chinois tranquilles et laborieux acceptent les offres des traitants.

 

On les embarque

De la cale jusqu’au pont d’un des navires frêtés pour ce service spécial, des hommes, des femmes, des enfants sont entassés dans une promiscuité repoussante. À peine nourris, rationnés d’eau, croupissant dans l’ordure, ils sont voués à toutes les lèpres. Ils vivent ainsi, raclant leurs croûtes, détruisant leur vermine au mieux et se contagionnant. Qu’importe ! à l’arrivée on les vaccinera !

La chose qui frappe d’abord le spectateur qui regarde débarquer ces immigrants à Saïgon, c’est le moyen qu’on emploie pour les mettre à terre. Des navires qui les amènent, on les verse dans de grands sampans où ils s’empilent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un pouce carré de place. Ils sont parfois jusqu’à deux cents dans une embarcation mue à l’aviron, gouvernant mal et qui doit quelquefois parcourir plusieurs kilomètres avec un courant contraire qui va jusqu’à 2 nœuds 1/2. On songe naturellement, en voyant opérer ainsi, à ce qu’il adviendrait en cas de collision : noyade générale de la cargaison. Il serait pourtant si simple d’avoir une chaloupe pour remorquer au moins ces sampans.

J’ai vu des immigrants rester en route pendant trois heures pour arriver du magasin à pétrole, où le navire était mouillé, au mât de signaux, où ils devaient prendre terre, soit un parcours de quatre kilomètres, maximum.

Une autre remarque, qui n’est pas à la louange de l’Administration, c’est la manière dont les arrivants sont vaccinés.

Ceux qui, tempéraments robustes, ont résisté à toutes les infections, vont subir un nouvel assaut. La lancette passe d’un bras à un autre, jusqu’à épuisement de sa charge de vaccin sans être jamais aseptisée.

Ils n’auront peut-être pas, grâce à ce procédé, la variole, mais quels germes la lancette n’a-t-elle pas inoculés avec le fameux vaccin préservatif ! Le travail est fait, fait vite et bien fait… Ce sont des Chinois.

Les coloniaux sont désireux d’avoir des Asiatiques étrangers, parce que ceux-ci sont nécessaires à l’exploitation de la colonie et au service domestique, l’indigène n’ayant ni la force ni le courage d’exécuter de durs travaux, ni la fidélité et l’honnêteté du bon serviteur. Le Chinois vaut mieux pour ça ; mais les travaux terminés, au lieu de repartir, il cherche d’autres entreprises qui l’emploieront, fait du négoce…

Il s’installe.

C’est là le point délicat.

Certains de ces Chinois, intelligents, tenaces, très commerçants, se créent rapidement des situations ; n’ayant pas à lutter avec la concurrence européenne, emploient à leur tour des compatriotes, forment des agglomérations très denses tendant. à s’augmenter de jour en jour, et conquièrent ainsi peu à peu la colonie.

On crie au péril jaune. On promulgue des règlements arbitraires qui, malgré leur brutalité, ne changent rien. Impôts, prohibitions, mauvaise administration, tout est fait, semble-t-il, pour arrêter le développement d’un pays éminemment riche par lui-même, où il ne manque que la main-d’œuvre nécessaire pour le mettre en valeur.

Le Chinois immigré doit, sous peine d’expulsion, subir l’organisation administrative adoptée par le gouvernement de l’Indo-Chine : payer un impôt très lourd, se soumettre, au service de l’identification.

Les Asiatiques étrangers paient en Cochinchine une taxe personnelle de capitation que, pour ne pas être en désaccord avec les traités, l’Administration a qualifiée « taxe d’immatriculation». C’est une cote variable proportionnellement au chiffre de la patente ou de l’impôt foncier payé par l’étranger ; ceux qui ne sont ni commerçants, ni propriétaires, les coolies, les ouvriers, les compradores, la masse, en un mot paient annuellement treize piastres 50 environ, à peu près trente-deux francs en monnaie française.

Si l’on considère que, d’autre part, tous les produits de consommation chinoise sont frappés très fortement de droits de douane ou de régie, on arrive à constater qu’un manœuvre verse pour le moins vingt-cinq piastres par an au Trésor, environ soixante francs pour un salaire moyen de douze piastres par mois.

On reste stupéfait d’un pareil régime fiscal appliqué à une main-d’œuvre qui fait défaut dans le pays. L’indigène ne paie guère que quatre piastres par an d’impôt personnel, trois fois moins que le Chinois.

L’impôt personnel des étrangers, qui est, ainsi que nous venons de le dire, de treize piastres 50 en moyenne en Cochinchine, n’est au Cambodge que de neuf piastres 50, et encore est-ce parce qu’il a été augmenté récemment de deux piastres 50. Il était de sept piastres jusqu’en 1902.

Cette situation favorise singulièrement le Cambodge au préjudice de sa voisine, ce qui prouve bien que si la taxe était moins élevée, l’affluence chinoise serait bien plus considérable. On m’a à expliqué que ce sont des considérations d’ordre budgétaire qui s’opposent à l’unification de cette taxe dans les deux pays, ceux-ci ayant chacun leur autonomie financière.

Comme j’émettais l’opinion que si cette taxe personnelle était réduite dans de fortes proportions, on aurait bien plus de Chinois dans le pays qui paieraient des impôts indirects plus importants, il m’a été répondu également que des raisons budgétaires ne permettent pas d’admettre ce principe de compensation, les impôts directs allant aux budgets locaux, tandis que les impôts indirects alimentent le budget du gouvernement général.

Cette question de boutique est évidemment prépondérante pour un monsieur versé dans les choses administratives ; pour un simple profane, un commerçant, voire un journaliste, l’argument ne parait pas irréfutable.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul non-sens qu’on puisse relever contre l’organisation de la main-d’œuvre dans la colonie et notamment de la main-d’œuvre étrangère.

Alors, par exemple, que les Anglais à Singapour, et les Hollandais à Java, ont édicté des règlements pratiques en cette matière ; qu’ils ont méticuleusement précisé les droits et les devoirs des étrangers ; qu’ils ont même créé un fonctionnaire spécialement chargé de veiller au bon traitement des Chinois et Indiens employés sur les plantations ou dans les exploitations, tant agricoles qu’industrielles ; rien de pareil n’existe en Cochinchine.

Il s’ensuit qu’on assiste au spectacle désolant d’un pays dont la moitié des terres reste à mettre en valeur et qui voit annuellement passer à sa portée 80 000 Chinois se rendant à Singapour, alors qu’il en arrive péniblement 20 ou 25 000 à Saigon.

Tout le monde semble être d’accord pour attribuer ce résultat non seulement à l’élévation exagérée de la taxe, mais à l’absence d’une législation pratique de la main-d’œuvre.

Cependant, rien n’est fait pour améliorer la situation, et nous avons entendu plusieurs hauts fonctionnaires déclarer qu’il y a bien assez de Chinois comme ça dans le pays ; qu’il faut réserver la Cochinchine aux Cochinchinois ; que ces derniers se développent et que tout est pour le mieux dans la meilleure de nos colonies.

Or, le dernier recensement révèle qu’il n’y a pas trois millions d’habitants dans un pays de cette surface, où toute la terre peut être mise en culture !

On compte environ 400 000 Chinois dans la presqu’île de Malacca, il y en a à peine 100 000 en Cochinchine, où la superficie est quintuple au moins.

L’organisation administrative des Chinois résidant dans notre colonie n’est pas moins intéressante à étudier.

Ils sont groupés par dialecte, (on sait qu’en Chine, si l’écriture est la même partout, elle n’est pas phonétique mais seulement idéographique et que, d’une province à l’autre, les Célestes n’ont pas le même langage) ; ils sont groupés par dialecte c’est-à-dire par origine, et, par conséquent, parenté d’usage, de coutumes et de façon de voir.

Au premier abord, cette conception semble parfaite. Dans chaque circonscription administrative, il existe un groupe à la tête duquel est un individu élu par les autres membres et chargé par l’administration de percevoir l’impôt et de faire la police de ses mandants. Ces groupes s’appellent congrégations, les têtes sont les chefs de congrégations et les individus des congréganistes.

D’autre part, il est un point de fait aussi indiscutable que possible, c’est que pas un autre peuple au monde n’a, comme le Chinois, l’aptitude à l’association ; c’est la caractéristique de sa race et aussi le secret de sa puissance d’extension.

Or, ce sont ces gens à que nous obligeons à s’agglomérer, comme s’ils n’avaient pas déjà une tendance trop marquée à le faire spontanément.

Et il n’y a pas à dire, nous les obligeons à ce point que lorsqu’une congrégation refuse d’accepter un sujet, on ne le laisse pas débarquer.

Naturellement, chaque congrégation est devenue, avec ce système un véritable syndicat d’intérêts étrangers, et ce n’est pas toujours l’administration qui l’emporte lorsque toutes les congrégations sont d’accord pour faire échouer une mesure qui ne leur convient pas.

Il va de soi également que ce rouage congréganiste régente à peu près toute la main-d’œuvre de la colonie, et c’est ainsi qu’un coolie chinois travaille chez ses compatriotes pour cinquante, soixante, quatre-vingts piastres par an, plus la nourriture, le logement, un vêtement ou deux quelquefois et parfois aussi le tabac, le tout représentant une valeur totale maximum de cent quarante piastres, tandis qu’un Européen ne le paiera pas moins de quatre-vingt piastres.

J’ai entendu soutenir énergiquement cette organisation bizarre par quelques administrateurs, prétendant que, sans elle, l’administration des Chinois serait impossible dans la colonie et qu’on ne parviendrait pas à leur faire payer l’impôt.

On peut croire toutefois que le Chinois, habitué dans son propre pays à toutes espèces de dîmes, n’essaye pas de parti pris, dans le pays où il s’établit, à se soustraire aux redevances. Il suffit d’avoir visité par exemple Cholen, qui, au lieu de n’être qu’un faubourg saïgonnais, devient de jour en jour une cité chinoise plus riche et plus industrielle, pour se rendre un compte exact de la tendance qu’ont ces hommes à se développer régulièrement et à florir dans le cadre qui leur est laissé.

Toutes les difficultés, prohibitions et maltraitements que rencontrent dès leur débarquement ces hommes de bonne volonté sont pour accentuer la tristesse de leur début.

Cette marchandise humaine, expédiée sans contrôle par des traitants que n’embarrassent pas les scrupules, trouve, hélas ! dans une colonie française, l’accueil qu’en France on réserve aux malfaiteurs pauvres.

Est-ce par méfiance ou simplement pour créer un louage nouveau dans l’administration que le service d’identification fut fondé ?

Est-ce même pour être agréable aux congrégations qui, responsables de leurs membres, ont été, parait-il, jusqu’à demander un tatouage spécial pour ceux des leurs qui se mettraient en contravention ?

Rien moins, en somme, que le rétablissement de la marque.

On a fait différemment et pire : c’est tous qui passeront sous la toise et sous l’objectif.

 

L’anthropométrie pour tous

L’emplacement occupé par les bâtiments de l’immigration a été choisi de telle façon, qu’au lieu de se trouver en bordure du quai, à proximité des points d’amarrage des navires transporteurs, il faut aller en plein cœur de la ville, derrière le marché central, pour les découvrir, de sorte que lorsqu’un convoi d’immigrants se rend du quai au bureau, on croirait voir défiler une troupe de condamnés.

Le créateur du service, M. Pottecher, après avoir étudié l’anthropométrie, selon Bertillon, ne tarda pas à s’occuper plus particulièrement des différences des dessins des empreintes digitales.

Connaissant à fond l’Extrême-Orient, il n’était pas sans savoir que, bien avant que M. Bertillon n’eût songé à mensurer ses contemporains, les Chinois avaient résolu le problème de l’identification par le procédé le plus simple : l’empreinte d’un pouce sur le passeport.

Et si, comme fonctionnaire faisant partie de l’administration française, il continua à encombrer des cartonniers de photographies ou de signalements, en homme pratique, il s’intéressa surtout aux empreintes.

Son procédé, dont nous ne sommes pas autrement surpris d’avoir vu dernièrement une tentative d’application en France même, repose sur une matérialité si formelle que toute confusion devient impossible. La méthode à pour point de départ le fait que si on peut constater des analogies entre les empreintes des doigts d’une série de sujets, il ne s’en est jamais trouvé deux dont les empreintes fussent identiques.

L’important était donc de classifier, par famille si l’on peut dire, les dessins obtenus, et c’est là où les études de M. Pottecher apparaissent comme concluantes. Quatre formes générales d’empreintes ont été constatées dont le dessin central sert à la détermination du type dans lequel il est classable.

Quelle diseuse de bonne aventure hésiterait un seul instant à lire dans les lignes de ces mains le destin, de ces misérables ? Après les formalités de l’empreinte, c’est au photographe d’opérer : on prend des faces et des profils, on tire épreuve des oreilles ; puis on mesure, on mesure encore, assis, debout, les bras en croix… Tous ces suspects porteront la leur.

Derrière le guichet de sortie, les embaucheurs les attendent.

Qu’on les emmène sur les chantiers, qu’on les conduise dans les marais, les maîtres qui les emploieront, garderont. l’impression mauvaise d’avoir acquis leur personnel dans les préaux d’une prison.

Ils les traiteront en conséquence.

Et si de fièvres en privations, de marécages en forêts, de patrons jaunes en patrons blancs, les moins forts tombent à la peine, ils pourront espérer du moins que, grâce aux sommes dépensées à prendre leurs photographies, l’Administration prévoyante sera très sûrement à même d’identifier leurs cadavres…

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[1] Remerciements à Yves Pagès, qui m’avait fourni, il y a quelques années déjà, les photocopies des reportages de d’Axa.