12 ans de prison pour deux coups de pied (mortels) à l’homme qui l’importunait ~ Plaidoyer pour Kessy

Le Figaro (11 juin 2021)

Un soir de décembre 2016, place de la Victoire à Bordeaux, la jeune femme, 18 ans à l’époque, avait été importunée à plusieurs reprises par un jeune trentenaire visiblement en état d’ivresse. Elle – qui n’était pas alcoolisée – l’avait repoussé, et alors qu’il était au sol, lui avait donné deux coups de pied dans la tête «comme on frappe dans un ballon de football», selon ses propos aux enquêteurs, cités à l’audience. Transporté dans un état critique au CHU de Bordeaux, l’homme était décédé des suites de ses blessures quelques jours plus tard.

L’accusée «a fait exprès d’asséner deux coups à la tête de la victime. Ce choix délibéré caractérise une intention de tuer», a insisté l’avocat général Benjamin Alla, relevant que «sur le moment, elle n’a rien regretté, si ce n’est d’avoir sali ses chaussures avec le sang de la victime», et est partie sans se soucier de l’état de l’homme au sol ni appeler les secours. «Il l’a bien cherché», a-t-elle déclaré selon des témoins.

Kessy, au passé adolescent toxicomane, «a vécu des violences de la part de ses parents. Elle a vu ses parents être violents entre eux (…) a aussi été violée. Ce passé de misère n’est pas anecdotique», a expliqué Dominique Laplagne, avocat de la défense, plaidant la clémence en raison de l’âge de l’accusée, du «doute» sur l’intention de tuer, et de son comportement sans accroc depuis sa remise en liberté il y a deux ans. L’accusée, sans emploi, dit aujourd’hui «avoir des remords mais elle a toute la vie pour se reconstruire. Pour Vincent Cazeaux, c’est terminé. Il ne reste qu’un sentiment d’anéantissement pour sa famille», avait pour sa part plaidé Me Julien Plouton, avocat de la partie civile.

L’histoire est aussi sordide que navrante. Je veux dire: l’histoire de départ. Dont je ne sais que ce que cet article en dit, c’est-à-dire bien peu de choses.

Je comprends très bien que l’on puisse souhaiter effacer dans la minute un mec agressif ou importun. M’est-il déjà arrivé qu’une femme ivre engage la conversation avec moi sur un banc, sans avoir recueilli mon consentement? Oui, en effet, mais ma situation n’avait strictement rien à voir avec celle de Kessy, qui elle a – par expérience – une idée assez précise de ce dont est capable un mec agressif et·ou importun.

Le jeune homme qui est mort à la suite des coups portés par Kessy était peut-être un brave garçon, qui n’avait jamais violé personne et ne l’aurait pas fait, même si c’était Kessy qui avait été ivre. Peut-être était-il tout le contraire. C’est plutôt une bonne chose que nous l’ignorions, finalement, parce que c’est sans importance pour le sujet qui m’occupe ici.

Je ne dis pas que sa mort est sans importance : c’est sa mort qui me fait user de l’adjectif «navrant».

Cela dit, Kessy n’a pas signé un manifeste exigeant la peine de mort pour tous les mâles susceptibles de lui bouffer son oxygène: elle s’est bornée à latter ce garçon précis. C’était peut-être le premier qu’elle frappait; peut-être pas. Peut-être s’était-elle promis, au bout de la énième humiliation subie, de s’en «payer un» un jour. Je ne le sais pas (et je m’en moque).

Si Kessy avait été saoule, on retiendrait ce fait contre elle. — Qu’allait-elle faire, saoule, sur un banc, le soir? Je vous le demande, Monsieur le Président. Mais elle n’était pas saoule. On retient donc ce fait contre elle. Elle était lucide, donc elle a voulu tuer. Il semble que ni les magistrats ni les jurés ne connaissent l’expression «rage froide». C’est bien dommage.

Kessy était, nous dit-on, parfaitement maîtresse d’elle-même. L’est-on quand on est habité·e par une rage froide? Cela mériterait discussion.

Elle est demeurée maîtresse d’elle-même. On retient ce fait contre elle. Elle était censée pleurer, s’arracher les cheveux, en hurlant quelque chose du genre: «Mon dieu, qu’ai-je fait?» Or elle parle d’un ballon de foot (la tête du jeune homme) et regrette d’avoir salopé ses chaussures.

Ici, je me permettrais de mettre en doute ses déclarations. Je ne crois pas tout à fait qu’elle pense à la tête du garçon comme à un ballon de foot et que son seul regret ait été d’avoir à reblanchir ses godasses de sport. Ça, c’est ce qu’on dit quand on mesure l’étendue de ce qui va vous tomber sur la tête (en forme de ballon, elle-aussi?) et qu’on crâne. Pourquoi crâne-t-on ? Pour insulter à la douleur (compréhensible) de la famille? Évidemment non. On crâne parce qu’on a fait ce que l’on avait envie de faire depuis longtemps; parce que l’on sait pertinemment que le jeune-homme-à-la-tête-en-ballon-de-foot a payé pour les autres, alors que ça n’était probablement pas le pire. Sûrement pas le pire qu’elle a rencontré, elle, Kessy. Mais, est-ce que c’est un truc de planètes ou quoi: ce soir-là, elle était à la fois incapable d’en supporter davantage et capable de prendre le dessus sur l’agresseur. Et c’est fait, on n’y peut plus rien : alors, crâner!

Mauvais endroit, mauvais moment. Et surtout système dégueulasse, sordide, pitoyable (la domination masculine) dont la tête cassée du jeune homme est une victime collatérale.

Collatérale et masculine. Là ça coince pour Kessy. Dans cette histoire, elle s’est comportée à peu près comme un supporteur de foot (alcoolisé en général) qui latte à mort un crétin du camp adverse, pour un regard; ou pour rien.

Or Kessy fait partie de la majorité opprimée. Elle est dans le camp des victimes. En tant que femme, en tant que cas social, que vie brisée. Autant dire qu’elle n’a absolument pas le droit à l’autodéfense violente (par parenthèse, adepte des arts martiaux, elle aurait pu doser, casser un bras par exemple…).

— Mais où irait-on, je vous le demande Monsieur le Président, si toutes les femmes importunées dans la rue, toutes les filles harcelées sur les réseaux sociaux, tous les enfants violentés par leurs parents, toutes les femmes violées, toutes les femmes victimes de discriminations sexistes – autant dire toutes les femmes Monsieur le Président ! – se faisaient justice comme ça, une manchette dans la glotte par ici, un coup de latte dans la tronche par là…? Je n’hésite pas à le dire, Monsieur le Président, nous aurions un régime de domination féministe, que dis-je un régime de Terreur féminine!

Aucun tribunal, aucun jury semble-t-il n’est en faveur d’une telle inversion du monde.

C’est le sens du verdict qui frappe Kessy – exact symétrique des coups qu’elle a portés. Il s’agit de lui casser un peu plus la vie, de lui casser la tête pour la montrer au peuple !

Pour une mort imprévisible, dans une relation qu’elle n’a pas souhaitée, dans un système où elle n’a jamais eu de place.

Les 12 ans de prison infligés à Kessy visent en réalité toutes les femmes.

C’est un avertissement. Et bien sûr, ça n’est pas un hasard s’il atteint une jeune femme issue d’un milieu pauvre. On aura pensé que le message passerait d’autant mieux que Kessy n’a rien pour faire une héroïne féministe (pas de relation dans la presse, pas de slogan sur les seins).

Les femmes l’entendront-elles, cet avertissement? Et sauront-elles y répondre?

On peut l’espérer – et des féministes les premières – pour leur honneur d’abord, pour Kessy ensuite; et même pour Vincent Cazeaux, dont nous n’avons pas de raison de penser qu’il aurait apprécié que sa dépouille soit brandie comme épouvantail contre la révolte des filles.

Malgré leur statut, les enfants, les mineur·e·s sont des sujets de droit. ~ Il serait bon de le (leur) rappeler.

 

«Qui ne dit mot consent». De cet adage discutable, qui systématise et durcit parait-il une maxime du pape Boniface VIII (1235-1303) – qui tacet consentire videtur, celui qui se tait paraît consentir – la pédocriminalité a pu faire un usage cynique, puisque les enfants (infans) sont précisément ceux-là qui ne parlent pas. Un·e mineur·e, un·e enfant n’était-il  pas consentant·e par nature ? Tout au contraire ! objecte la vulgate protectrice, un enfant ne saurait consentir (sous-entendu : à un rapport érotique avec un adulte). Une telle affirmation n’est pas elle-même dépourvue d’une certaine ambiguïté puisque ce qui caractérise la condition de mineur·e est précisément que son consentement n’a pas – dans la plupart des actes de la vie – à être recueilli ! Je vais m’intéresser aux exceptions.

En effet, y compris dans le domaine de la dite «sexualité», la prise en considération d’une «majorité sexuelle» à 15 ans est un coin enfoncé – sous la forme d’une tranche d’âge – dans cette incapacité des mineur·e·s. Passons ici sur le fait que cette « ristourne » de trois ans (mais jadis elle était plus longue) est prioritairement consentie aux filles (priorité non exprimée), dont on veut prendre en compte la formation physique précoce, comprenez la capacité d’engendrer, et auxquelles on souhaite ouvrir la possibilité d’un mariage réparateur.

Quoiqu’il en soit, et sans – pour une fois – s’évertuer à imaginer quelque utopie de cohabitation entre les générations, on considérera comme assez logique de caler sur le même âge la « majorité sexuelle » et la possibilité de consentir, comme il semble que cela doive être décidé. La loi devrait donc stipuler qu’en dessous de 15 ans, le consentement d’un·e mineur·e n’a pas à être présumé ou sa réalité recherchée : il est impossible. Et d’autant plus impossible donc pour un adulte de s’en prévaloir, ce qui est évidemment le but poursuivi par le législateur[1].

L’inconvénient de cette démarche est, à mon sens, de renforcer – sous couvert de protection – l’image du ou de la mineure comme incapable. En l’espèce, la loi cherche à punir plus sévèrement ceux (et plus rarement celles) qui lui font violence (sexuelle) et non à élargir ses droits.

Or l’idée, qui me paraît hélas très répandue, qu’un·e mineur·e de 15 ans – c’est-à-dire dans la langue juridique une personne âgée de moins de 15 ans – est absolument dépourvue de droits et plus encore de moyens de les faire valoir est inexacte. Ceci vaut y compris pour de jeunes enfants, et non seulement pour des adolescent·e·s ou pré-adolescent·e·s qui approcheraient sans l’atteindre encore l’âge heureusement fatidique de 15 ans.

Sait-on qu’un·e mineur·e peut saisir un juge pour enfants ? Bien peu d’adultes, sans doute, et de mineur·e·s encore moins ! Au moins les mineur·e·s ont-ils l’excuse de ne pouvoir inventer une information que les adultes ne leur délivrent pas. Certes il peut être plus facile pour le ou la mineur·e en question de saisir le «Défenseur des droits», possibilité que lui rappelle opportunément une campagne d’information récente.

Par ailleurs, et sans parler de protection (par exemple la loi contre les « violences éducatives » du 10 juillet 2019[2]), un·e mineur·e peut demander à être entendu dans une affaire le concernant, et être asssisté·e d’un·e avocat·e, disposition particulièrement utile en cas de «mesures éducatives» et·ou de divorce des parents. Une mineure peut se faire prescrire une contraception et recourir à l’interruption volontaire de grossesse, sans ou contre l’avis de ses parents ou tuteurs légaux.

Ces droits demeurent certes limités et insuffisants, mais ils contrastent assez avec l’idée d’un enfant totalement privé de parole et de tous moyens de défense.

Notre société peine à reconnaître la réalité des violences contre les enfants : on estime à 300 00 le nombre annuel de victimes de violences sexuelles ; un enfant mourrait tous les 5 jours des suites de maltraitance[3]. Malgré de nombreuses publications, des campagnes de presse relancées par tel ou tel scandale, la chape de plomb ne s’est guère allégée depuis que je publiais, il y a plus de quarante ans, avec Yves Le Bonniec notre guide des droits des mineur·e·s Ni vieux ni maîtres (Alain Moreau éditeur, 1980).

Dans ce contexte, il me semble que rappeler – dès l’école et dès le plus jeune âge – aux enfants, aux mineur·e·s, que la loi leur reconnaît non seulement le droit d’être « protégés » mais de réclamer eux-mêmes – en tant que sujets de droit – cette protection et des moyens d’action contre leurs agresseurs pourrait avoir un effet performatif largement aussi important que la mise au point de la énième loi répressive.

Changer l’image que les « adultes » se font des enfants est certes indispensable. Cela ne doit pas faire oublier d’aider les enfants – ces futurs adultes – à se faire une autre représentation d’eux-mêmes.

[1] La clause abusivement dite « Roméo et Juliette » (aucun des deux ne viole l’autre, que je sache !) censée protéger les amours adolescentes en exigeant un écart d’âge d’au moins 5 ans entre l’agresseur sexuel et sa victime montre la difficulté de raisonner par « tranches d’âge » et peut-être aussi la confusion d’esprit de ses promoteurs. Si l’on admet qu’une jeune fille de 14 ans et demi sera désormais mieux protégée contre les agressions sexuelles d’un majeur, pourquoi exclure les cas où le dit majeur n’a que 18 ou 19 ans ?

[2] Se reporter au site de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire.

[3] Voir l’entretien du Juge pour enfants Édouard Durand dans Télérama (n° 3715, 27 mars au 2 avril 2021) qui a publié un dossier intitulé « Violences familiales, inceste, maltraitance… Comment mieux protéger les enfants ? ».

Appel à l’aide ou signalement : compose le 119 (gratuit sur n’importe quel téléphone).