NE DITES PAS À MON PÈRE QUE JE SUIS UN REPENTI CONTUMAX, IL ME CROIT COMMUNISTE LIBERTAIRE…

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Dans un texte intitulé «Claude Guillon gagne son procès contre Jean-Marc Rouillan» [ça c’est du scoop, coco!], de courageux (geuses ?) anonymes me qualifient d’«ex-libertaire repenti» et prétendent que la justice « a suivi point par point [mes] instructions » dans le récent procès de Rouillan.

Si l’appareil judiciaire se souciait un tant soit peu de mon opinion, il y a longtemps qu’il « foutrait la paix à Jean-Marc Rouillan », comme je le suggérais en 2006. Et déjà en 2005 avec «Maintenant !», sous-titré «En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité».

Passons!

La réaction très énervée, et aussi très sotte, de mes courageux insulteurs — lesquels se flattent de m’avoir connu «quand [je] jouais les trublions de la mouvance libertaire» — à mon texte critique «Jean-Marc Rouillan doit se taire…», s’inscrit dans un débat « moral » vieux comme le mouvement révolutionnaire : peut-on critiquer un(e) militant(e) en délicatesse avec la justice.

Dans le cas de Jean-Marc Rouillan et des autres membres de l’ex-organisation Action directe, répondre « non » à cette question entraîne la conséquence suivante :

On ne pouvait pas critiquer Rouillan — et AD — avant qu’il ne se fasse arrêter.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan après son arrestation et pendant son procès.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan quand il était en prison, soit pendant plus de vingt ans.

On ne peut pas critiquer Rouillan aujourd’hui, attendu qu’il se met régulièrement par ses déclarations en danger d’y retourner.

Moralité : Impossible de critiquer Rouillan et Action directe. Hier, aujourd’hui et demain.

J’ai toujours considéré ce pseudo-ukase moraliste comme une plaisanterie grotesque dont il n’était et n’est pas question de tenir le moindre compte.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en même temps que je protestais contre le traitement imposé aux détenu(e)s d’Action directe durant leur procès (attitude alors peu répandue, y compris chez les anarchistes), je publiais un texte violemment critique «Contre AD et contre l’État», que mes courageux insulteurs font mine de ne pas connaître.

C’est pourtant l’une des occasions demeurées dans les mémoires où j’ai «joué les trublions de la mouvance libertaire».

Si, comme mes insulteurs le prétendent ridiculement, j’étais « en procès » avec Jean-Marc Rouillan, alors on pourrait dire que je l’ai gagné depuis plus de trente ans.

En 2016, comme au début des années 1980, je m’arroge le droit — droit que je reconnais à tout militant révolutionnaire — de critiquer un autre militant pour ses positions publiques.

Il est vrai que mes anonymes contempteurs informent le monde, et moi à l’occasion, que je suis un «ex-libertaire repenti».

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Innocent — au sens « débile » — que je suis ! Je viens à peine de publier un recueil de textes intitulé Comment peut-on être anarchiste ? et je continue à me présenter comme un « écrivain anarchiste de langue française »…

Le malheur sur moi ! Ces anonymes collègues — et concurrents — en réquisitoires m’avaient donc jugé et condamné en mon absence.

Décidément, si l’anarchisme semble s’être beaucoup bureaucratisé depuis ma jeunesse, le secrétariat est toujours aussi mal tenu…

Pour quel(s) crime(s) ai-je été ainsi puni de bannissement par le conclave secret des anarchistes « hard » ? Eh bien, vous allez rire ! l’un de mes crimes est de me « retrouver aux côtés […] des héritiers de Daeninckx, auprès desquels [j’ai fait] repentance au point de les dépasser dans la chasse aux sorcières ».

Il n’y a pas une semaine, le pauv’ DD de Montreuil (André Dréan de son pseudo officiel), me reprochait lui, comme des anonymes sur Twitter, d’avoir critiqué Daeninckx en même temps que je revenais sur une phrase de Suicide, mode d’emploi.

Donc, suivez-moi bien: Pour les un(e)s, mon ralliement — où ? comment ? — au « Daeninckxisme » est un signe de mon repentir de trublion anarchiste ; pour les autres mon allergie persistante (je signe !) au même « Daeninckxisme » est le signe d’un négationnisme inavoué (et pour cause !).

On conviendra que ce « Code pénal libertaire », de surcroît imprimé nulle part, donne plutôt envie de sécher les audiences !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve bêtement condamné par défaut, sans avocat, et sans le savoir…

Alors, oui, c’est un peu tiré par la calvitie, mais ça sert à mes procureurs à « justifier » que n’étant plus l’anarchiste que j’ai été — ah! jeunesse! — je n’ai plus aucune légitimité pour critiquer un militant révolutionnaire… Or si je n’ai plus de légitimité libertaire, c’est donc que je suis un auxiliaire de la justice bourgeoise. CQFD !

Histoire de filer la métaphore, ils insistent beaucoup, et très maladroitement les pauvres, sur le fait qu’au vu des critiques que j’adresse à Rouillan, non seulement j’aurais dû assister à son procès mais encore me porter partie civile contre lui… Ne pas l’avoir fait est selon eux une preuve de lâcheté !…

Franchement, je me demande ce que ces gens peuvent boire ou fumer avant de délirer de la sorte sur leurs claviers…

Je m’attends à lire bientôt que je suis la reine des poules mouillées pour n’avoir pas moi-même exécuté Rouillan d’une balle dans la tête…

Je me dois de révéler maintenant une information, dont je crains — tant pis! — qu’elle dépasse un peu l’entendement, format aquarium, de mes procureurs d’eau douce :

J’ai fait savoir à qui de droit et en temps utile, par l’intermédiaire de mon amie Hellyette Bess, que j’étais disposé à venir témoigner EN FAVEUR de Jean-Marc Rouillan, sur la base de mes positions rendues publiques au préalable, pour dire que sa condamnation et surtout sa remise sous les verrous serait absurde et d’aucune utilité, même symbolique, pour je ne sais quelle lutte «antiterroriste».

Certes, je n’ai pas été trop surpris qu’il ne soit pas donné suite à cette proposition.

Cependant et à tout hasard, j’affirme ici publiquement qu’elle demeure valide pour le procès en appel.

Je m’attarderai avant d’en terminer sur un point qui a particulièrement fâché mes accusateurs publics. Il s’agit de mon reproche à Rouillan de ne pas avoir consulté ses (ex)camarades d’AD avant de déclarer sur une radio, à propos de la tuerie du Bataclan, entre autres : « C’est technique. Nous aurions pu faire ça, nous aussi ; nous aurions pu faire les mêmes opérations ; c’est le but ; mais nous ne pouvions pas le faire parce que nous avions d’autres principes, une autre stratégie, une autre tactique. ».

Mes accusateurs commentent :

Ce crétin [coucou, c’est moi !], qui prétend tout savoir sur AD et son fonctionnement interne, et même si Jean-Marc a ou n’a pas « consulté ses camarades », n’a pas encore compris qu’AD n’existe plus depuis longtemps, ce qui prouve encore une fois que sa haine des non-repentis est le seul motif de ses saloperies.

Ainsi AD n’existerait plus ? En voilà une révélation, les gars !

Mais les gens dont vous parlez, et dont vous prétendez gratuitement (et à rebours de ce que j’ai écris ici-même : «Régis Schleicher, un homme libre !» ) que je les « hais », ils existent eux.

Et même, ils ont des problèmes de boulot, des problèmes de logement, des problèmes avec la justice, avec les flics… Et non, ils n’ont vraiment pas besoin qu’un ancien camarade, de surcroît désigné par la presse et la justice bourgeoises comme le chef de la bande, viennent vomir d’aussi ahurissants étrons sur eux et leur action passée.

Et si vous ne pouvez pas comprendre ça, camarades procureurs, vous aussi feriez bien de fermer vos gueules !

Au passage, touchez-en donc un mot à celles et ceux que vous pouvez croiser (je ne sais pas où vous habitez). Trouvez-en un ou une qui approuve la déclaration ci-dessus citée de Rouillan.

Un(e) seul(e) !

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Revenons à Rouillan et à votre curieuse manière de l’aider.

Jean-Marc Rouillan est donc passé en procès. Il a adopté comme ligne de défense, en gros : « Cette émission de radio, c’était n’importe quoi ; j’étais fatigué ; j’aurais dû partir ; je n’ai pas osé le faire ; d’ailleurs y’a pas une phrase une français. ».

Bref. La position actuelle de Jean-Marc Rouillan est que les propos que tout le monde a pu et peut écouter dans l’enregistrement de cette émission ne reflètent pas son point de vue.

Dont acte !

Cette ligne de défense n’a malheureusement pas dissuadé la dite « Justice » de le condamner à 8 mois de prison ferme. Il a fait appel et j’espère qu’il sera relaxé ou dispensé de peine (voir plus haut).

La pétition, dont je crois comprendre que mes accusateurs étaient signataires, relevait à mon sens d’une très mauvaise stratégie, précisément parce qu’elle s’abstenait de toute distance critique par rapport aux déclarations de Rouillan, ce qui était d’abord inadmissible moralement et politiquement, et surtout ce qui réduisait la défense à la thèse du complot des médias, irrecevable pour n’importe quel auditeur de bonne foi — militant ou non, magistrat ou non.

Autrement dit, au prétexte de ne pas avoir l’air de critiquer Rouillan (impératif pseudo-moral), je pense que cette pétition ne pouvait que l’enfoncer un peu plus.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Au lieu de se contenter de s’aligner sur l’actuelle position de Rouillan — aucun de ses propos radiodiffusés ne reflète son opinion réelle —, et de croiser les doigts, mes anonymes procureurs reviennent — certes pour le plaisir gamin de polémiquer avec moi — sur des propos de Rouillan que j’ai épinglés, en réaffirmant qu’ils ont été déformés par les médias.

Il est bien possible que ces farouches anhardchistes espèrent vraiment rendre service à Jean-Marc Rouillan.

N’empêche, je serais lui, non seulement à l’avenir je refuserais les interviews, mais aussi les pétitions et les textes de soutien…

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Post scriptum

Pour les lectrices et lecteurs intéressé(e)s par la question de la violence révolutionnaire, et que l’on aurait convaincu(e)s que je dois être un non-violent par principe, je renvoie, sur ce même blogue à «Si vis pacem kalachnikov».

“Les Anarchistes contre le mur”

Anars ctre le mur

 

Les Anarchistes contre le mur, textes présentés par Uri Gordon & Ohal Grietzer, Éditions libertaires, 38 pages, 13 euros.

Porter témoignage. C’est la modeste ambition de ce livre et, en publiant cette version française, nous témoignons quant à nous de notre solidarité avec les compagnons israéliens.

Dans un combat où l’espoir le cède ces temps-ci à la désespérance, des femmes et des hommes d’Israël, des jeunes filles et de jeunes hommes passent la ligne de démarcation, franchissent le mur dressé par les autorités de leur pays et cela pour dire qu’un autre recours que la séparation est possible. Dans un assidu recommencement, ils vont semaine après semaine, vendredi après vendredi, vers ce mur ; ils vont marcher, manifester avec ceux qu’on leur désigne comme des ennemis et affirmer, sans violence, leur détermination sans faille.

On leur a collé l’étiquette d’anarchistes sur le dos en voulant les discréditer ; maintenant, ils la revendiquent. Et, plutôt que d’ériger des murs, ils lancent des passerelles. Il y a là un anarchisme vivant, un anarchisme en actes, un anarchisme vivace comme une mauvaise herbe qui pousse spontanément entre les pierres. […]

Un barrage contre le pacifisme, par Aurélien Berlan

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22De ce texte, j’ai d’abord apprécié le titre, tout comme celui du petit « journal [électronique] de la forêt de Sivens » dont il est tiré (des n° 3 & 4 ; voir les pdf des 7 numéros à télécharger, en fin d’article). Le journal s’intitule Sans aucune retenue, ce qui n’est pas mal non plus. Il porte la mention : « Publié par Victoria Xardel & Aurélien Berlan, L’Essai de Peyralade, 81140 Roussayrolles ». Il est arrivé dans ma boîte aux lettres électronique.

Je le republie ici — sans consultation des deux auteures, dont je n’ai pas l’adresse mail — pour alimenter le débat toujours renaissant sur l’usage de la violence. J’ai donné mon point de vue à plusieurs reprises sur cette question ; je serai peut-être amené à récidiver. En attendant, je soumets ce texte à votre jugement, sans le commenter.

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Un barrage contre le pacifisme Dialogue (Première partie)

 

Un soir dans la forêt de Sivens, une femme diaphane fait son entrée À la Maison des druides. Le jeune homme qui s’y repose sursaute. C’est en ces termes qu’elle s’adresse à lui.

Je ne te veux pas de mal. Il y a soixante-dix ans, il y avait ici un maquis. J’ai tardé avant de le rejoindre, je ne supportais plus de rester passive – car rester passif, c’est collaborer, c’est faire le jeu des autorités qui ont la force de leur côté. Finalement, je me suis lancée dans la Résistance, et je suis tombée ici – les arbres m’ont accueillie parmi eux.

Sois la bienvenue. Moi aussi, j’ai fait le choix de la résistance. Je combats un système qui menace la vie et donc la possibilité, pour nous et les générations futures, de vivre une vie non mutilée. Ici, ils déracinent des arbres pour faire un barrage.

Oui, j’ai vu des arbres que je fréquente depuis des années être abattus par les machines de mort, j’ai vu les gens y grimper à l’aube pour les protéger, j’ai vu les tentatives de ralentir les robocops avec des barricades et des cocktails Molotov – quelle naïveté, vu comment ils sont équipés.

Tu penses que nous ne sommes pas assez « équipés » ? Moi, je suis pour la résistance active, mais sans moyens violents. Je suis pacifiste.

Pourquoi te sens-tu obligé de me dire cela, et d’un ton si supérieur ? Aurais-tu du mépris pour celles et ceux qui, comme moi, ne se définissent pas comme «pacifistes» ?

Non, aucun mépris, excuse-moi. Je pense même qu’il s’agit d’une composante indispensable de la lutte. Tu me confonds peut-être avec d’autres gens, ceux qui se disent « légalistes », cherchent à négocier avec les autorités et se démarquent des « occupants » et des « violents ». En ce qui me concerne, je n’hésite pas à violer la loi pour défendre mes idées. Mais si je combats la violence de ce système, c’est parce que je m’oppose à toute forme de violence. Je suis donc pacifiste.

Je trouve bizarre la manière dont tu te définis et dont tu parles des autres composantes de ta lutte. Nous, dans la Résistance, nous ne nous divisions pas en légalistes, pacifistes et violents. Il y avait les maquisards qui vivaient armés dans la clandestinité, la population qui nous soutenait matériellement et les gens qui, au sein de l’administration, faisaient les faux papiers et transmettaient certaines informations – c’est grâce à l’union de ces trois composantes qu’il y a eu de la résistance en France, et il aurait été désastreux de se dissocier de l’une. Votre distinction – car tu n’es pas le seul à parler en ces termes – a forcément pour effet de stigmatiser ce qu’il faudrait soutenir en priorité : celles et ceux qui prennent le risque de menacer le bon déroulement du programme de destruction concocté par les autorités.

Soit, mais nos situations n’ont rien à voir – et il faut s’y adapter. On ne peut comparer le nazisme et ce que je combats : Carcenac est un escroc, mais ce n’est pas un Hitler qui assassine à tour de bras. Les gendarmes mobiles commettent des exactions, mais ils ne tirent pas à balles réelles.

C’est vrai, mais tu m’as dit toi-même que les logiques économiques et politiques qui poussent à faire ce barrage, elles menacent la vie et donc l’humanité. Et tu vois bien que ce barrage, il est fait contre vous. Contre votre monde, vos idéaux et vos pratiques pacifistes. Si vous n’arrêtez pas le chantier, vous allez sortir de cette lutte affaiblis, collectivement et individuellement. Il faut donc résister, tous ensemble. A chacun de faire ce qu’il peut en fonction de ce qu’il sait et se sent capable. Pour gagner un combat, de toute façon il faut de tout et ne pas reculer devant l’épreuve de force. L’essentiel, c’est de ne pas se dissocier des autres – çà, c’est faire le boulot du pouvoir : « diviser pour mieux régner ».

Il faut de tout, certes, mais tout n’est pas toujours possible ensemble – quand des gens lancent de loin des cailloux sur les flics qui encerclent les militants pacifistes enterrés, c’est stupide et dangereux. De toute façon, je ne pense pas qu’il soit possible de battre l’État sur son propre terrain. Je ne pense même pas qu’il soit souhaitable d’entrer dans ce jeu-là, nous n’avons rien à y gagner.

Vu le rapport de force, tu as peut-être raison. Mais je crois tu ne m’as pas bien comprise : pour moi, le problème n’est pas de savoir si on est prêt ou pas à recourir à la violence – ça, c’est une question personnelle, qui dépend de notre histoire, de l’Histoire aussi, des circonstances, etc. Mon propos n’a jamais été de dire que seuls les maquisards avaient fait le bon choix. Le problème à mes yeux, c’est que tu te définisses d’une manière qui donne le mauvais rôle à certains de tes camarades ; c’est que les adjectifs définissant les différentes branches de la lutte sont des catégories policières qui aboutissent, en te posant comme innocent, à montrer implicitement du doigt les autres comme criminels. Là, tu fais le jeu du pouvoir, qui cherche toujours à discréditer ses opposants comme « violents », voire « terroristes ». Dis moi seulement, d’où vient cette question de la « violence » ?

Deuxième partie

 

Dis moi seulement, d’où vient cette question de la « violence » ?

Cette question, les journalistes nous la posent toujours d’une manière telle qu’on comprend vite qu’on n’a pas le choix de la réponse : dans les interviews, on est sans cesse sommé de se dire non violent, pour rester crédible. Elle est aussi au cœur du discours des autorités qui martèlent que le mouvement est « violent » pour le stigmatiser et le discréditer aux yeux des gens. D’où l’importance de prendre le contre-pied de ce discours et de rappeler que, dans ce mouvement, nous sommes en immense majorité pacifistes dans l’âme, nous préférons le dialogue qui nous est refusé à la violence qui nous est imposée.

Mais dire cela, ce n’est pas prendre le contre-pied des autorités, c’est faire leur jeu. La question des moyens posée indépendamment de la situation qui vous est faite – on vous fait quand même la guerre, à vous et à la nature – est un piège que vous tendent vos ennemis. Ils font ça afin que vous ne puissiez même pas avoir l’idée de constituer un « rapport de force ». Ils font ça pour vous cantonner à un rôle inoffensif de négociation, qui vous oblige à déléguer le pouvoir à un représentant – et la farce de la représentation peut recommencer. Ne jamais oublier : il ne peut y avoir de négociation réelle qu’entre puissances de force (à peu près) égale. Toute autre « négociation » ne peut être qu’une mascarade, ne peut être que la doléance que présente le sujet faible au souverain tout-puissant – à moins que ce que votre porte-parole négocie, ce soit moins la fin des travaux que le début de sa carrière politique. Pour négocier, il faut d’abord constituer une force, une force politique. Plus vous vous direz pacifistes, plus cela vous sera difficile. En plus, vous préparez le terrain au prochain coup des autorités : diviser le mouvement en « bons citoyens pacifistes » et en « méchants occupants violents », ce qui tuera la lutte.

Peut-être as-tu raison, mais il y a une donnée nouvelle que tu ne connais pas. Aujourd’hui, les gens sont extrêmement sensibles à la violence. Elle a pris une place centrale dans l’imaginaire, elle fascine et terrifie, c’est le sacré de notre génération. Plein de militants cèdent à son charme, et moi aussi, quelque part, je rêve de voir ces machines brûler. Mais compte tenu de cette hypersensibilité à la violence, ce serait désastreux pour notre image dans l’opinion publique.

Mais tu confonds tout ! La violence, ça s’exerce contre des personnes ou des êtres sensibles, pas contre des machines. Détruire des machines, ce n’est pas de la violence, c’est du sabotage pour mettre les forces de destruction hors d’état de nuire. Oui à toutes les offensives, qu’elles soient, dans le langage de la police, « violentes » ou « non violentes ». Car ce n’est pas de cette manière qu’il faut se définir, et il ne faut pas se laisser définir ainsi. Cette question est un piège pour diviser et paralyser. Ce qui compte, c’est de se définir d’abord comme résistant, se définir par les fins que l’on vise et l’analyse de la situation que l’on fait, plus que par les moyens qu’on est prêt à utiliser. Quant à celles et ceux qui soulignent être « légalistes », tu as raison de te méfier : ils risquent fort de se révéler vite être des « passifistes », des partisans de la passivité (ce qui se combine très bien avec une intense agitation dans la négociation). Ou des opportunistes qui préparent leur dissociation, leur passage à l’ennemi. En tout cas, insister sans cesse là-dessus quand tous les recours sont épuisés et que toutes les négociations politiques ont été vaines, c’est se préparer à assister passivement au désastre.

Tu as raison, mais il me faut souligner une dernière chose : moi aussi, je suis pour l’offensive et l’audace – c’est ce qui nous manque le plus. Mais je ne pense pas qu’on ait besoin d’être « violent ». Celles et ceux qui ont le plus ralenti les travaux et la police, ce sont les enterrés et les grimpeurs, pas les barricadiers, même s’ils ont un rôle à jouer. Tu as raison de nous mettre en garde sur un mot qui, aujourd’hui, met finalement tous les illégalismes dans un même sac, pour les condamner en bloc, sans plus distinguer entre le bris de machine et la violence sur personne. Mais tu me sembles céder, comme tant de jeunes d’une époque nourrie aux scènes de bataille, à la fascination pour la violence. N’oublies pas : on peut être offensif sans être agressif, on peut arrêter les machines sans les détruire, on peut renverser le pouvoir sans le prendre – et c’est ce dont je rêve.

Laisse moi clore ce débat en te parlant d’une autre lutte encore, qui m’a semblé exemplaire. J’ai rencontré une italienne la semaine dernière. Elle venait d’une vallée qui s’oppose depuis des années à un projet de ligne TGV, le Val de Suze. Là-bas, la lutte s’enracine notamment parce que, face à la violence de l’État, tout le monde est conscient qu’il faut revenir au droit de légitime défense et au devoir de résistance à l’oppression. Toutes les composantes de la lutte participent à des actions offensives communes, chacune avec ses moyens. Et tous les inculpés y jouissent d’un soutien inconditionnel.

Un spectre hante la forêt de Sivens, c’est le spectre de la résistance.

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