«Chers compatriotes…» L’éradication du féminin par Emmanuel Macron

 

La première chose qui m’a frappé à l’écoute du discours d’Emmanuel Macron, comme je l’ai immédiatement noté sur Twitter, c’est l’absence sidérale du féminin dans ses propos. Il se peut qu’une occurrence m’ait échappé, bien sûr, mais en l’état je n’ai repéré aucun appellatif féminin (Mesdames par exemple) ni aucun nom féminin (infirmières, soignantes). Aucune mention des femmes, soit je le rappelle aux étourdis, la majorité de l’espèce humaine. En 25 minutes, c’est une vraie performance !

La deuxième chose qui me frappe, c’est que personne ne semble l’avoir relevé (je suis preneur de contre-exemples dont vous auriez connaissance).

La troisième, c’est que la chose soulignée semble laisser largement indifférent. Mon message sur Twitter a été lu 358 fois, mais « aimé » seulement trois fois et retwitté par personne. La chose paraît donc dépourvue de pertinence, ou autrement dit : tout le monde s’en moque[1] !

Je veux bien comprendre – et je l’ai d’ailleurs constaté chez des proches – que le discours présidentiel a d’abord réactivé et amplifié le sentiment d’angoisse impuissante devant la situation sanitaire. Je veux bien admettre que l’on considère dérisoire l’exercice télévisuel du politicien et par voie de conséquence toute analyse critique superfétatoire. C’est uniquement à titre d’hypothèse, car je parierai que les mêmes qui approuvent d’enthousiasme cette proposition consacreront au moins deux heures (morcelées, sans doute) de leur vie à vilipender Macron et sa piteuse prestation.

Première question : pourquoi Macron a-t-il éradiqué le féminin de son discours ?

La question se pose également, qu’il s’agisse d’une stratégie pensée ou d’un acte manqué dont ni le président lui-même ni l’un de ses conseillers (y a-t-il une femme dans l’équipe ?) ne se sont avisés à la relecture. Dans l’un et l’autre cas, je pense que l’on peut formuler l’hypothèse d’une « urgence sanitaire » qui s’est muée en « urgence politique ». Macron a bien fait allusion aux « soignants », hier applaudis et auxquels il réclame sans vergogne « un nouvel effort », mais la dimension – surexploitée dans la communication de crise il y a un an, et depuis dans les publicités télévisées pour des banques – du « care », du dévouement voire du sacrifice au féminin a totalement disparu du paysage. L’époque des marraines de guerre et des infirmières est passé ; on ne pense plus qu’aux poilus ; le monde s’est remis au masculin avec l’heure d’été. Car, comme l’indique le titre d’un beau livre, la guerre n’a pas un visage de femme. Et qu’importe si réellement, elle tue autant de femmes (et d’enfants) que d’hommes, ou même que des femmes la fassent les armes à la main.

On parle aujourd’hui de retrousser ses manches, on parle d’efforts, on serre les dents : on est entre hommes.

Deuxième question : pourquoi cette éradication a-t-elle été aussi peu perçue et·ou jugée sans importance ?

Bien sûr, des formules traditionnelles comme le classique « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs » sont de la politesse de pure forme et ne portent nullement un message réellement respectueux envers le genre féminin. Mais au moins les femmes sont-elles nommées ! Elles apparaissent ! Et moi, qui suis un homme, j’entends que l’homme qui prend la parole devant moi s’adresse à toutes et à tous.

Or, ce personnage, qui prétend exercer la responsabilité suprême dans un système social et politique se présente devant « nous », sans rappeler ne serait-ce que d’un mot que ce « nous » comprend des femmes. À force de l’emporter (mais où ? questionnait Miss.Tic) sur le féminin, le masculin l’efface. Aux rares obstiné·e·s qui jugeraient encore cette règle innocente, le discours macroniste apporte un parfait démenti.

En sera-t-il tenu compte ? On peut en douter, tant il est probable que la surdité qui a oblitéré cette éradication du féminin participe   d’un vaste « retour de bâton », encore stimulé par les récentes dénonciations de violeurs et harceleurs dans le monde du spectacle (toutes variétés confondues, y compris sport et politique) et les polémiques sur l’écriture dite « inclusive ».

Surgi de l’inconscient présidentiel ou mitonné en réunion de cabinet, le message s’adresse à ceux (et quelques celles, hélas !) que l’éradication du féminin rassure, apaise, et déculpabilise. Qu’il puisse être envoyé – de manière subliminale – sans être repéré et dénoncé est un motif d’inquiétude au moins aussi terrifiant à mes yeux que la pandémie mortelle qui nous frappe.

[1] Je ne fais que mentionner par souci d’exhaustivité la réplique, d’abord agressive, d’un garçon qui a saisi l’occasion pour me faire part (hors-sujet me semble-t-il) de son trouble devant la dilution/fragmentation des fondamentaux du mouvement révolutionnaire.

L’angoisse du gardien des buts radicaux au moment de l’épidémie

Je considère tout ce qui ressemble à un « journal de confinement » comme un dégât collatéral de l’actuelle épidémie ; je me suis donc tenu soigneusement à l’écart de telles publications. Si j’ai fait une exception pour Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération, c’est que j’ai croisé – il y a fort longtemps – son auteur, Patrick Drevet, avec lequel je partage un intérêt pour l’Enragé Jean-François Varlet.

Moi qu’une sidération bien réelle, au moins durant les premières semaines de confinement a rendu incapable de tout travail intellectuel, je ne peux que juger admirable le travail de Drevet. Il est de surcroît courageux, dans la mesure où l’auteur a résisté à la tentation de rectifier après coup ses impressions quotidiennes. Il a encore effectué un travail considérable de veille sur Internet, et reproduit communiqués, statistiques et déclarations, en France et à l’étranger (hélas sans sourcer les informations, sans doute pour conserver une fluidité littéraire à son texte).

Outre les remarques de bon sens qu’un auteur, que je qualifierai d’« outre-gauche » pour utiliser l’expression de Lola Miesseroff, peut faire sur le renforcement croisé du sécuritaire et du sanitaire à l’occasion de la crise épidémique sans précédent que nous traversons, on apprend donc beaucoup de choses.

J’ajoute encore que le texte est exempt d’hypothèses complotistes. Cependant, s’il se dispense à la fois de nier l’existence du virus Covid-19 et de l’attribuer à je ne sais quelle manipulation de la CIA, Drevet ne peut se défendre de ce que j’appellerai le « surplomb du non-dupe ». Or, comme le disait Lacan, honnête calembourier du XXe siècle, « les non-dupes errent ». J’en veux pour exemple le passage où il se plaint du refus de quelques amis de venir prendre un verre chez lui :

J’invite des amis à prendre un verre chez nous. Refus catégorique. Obéissance. Confinement. Pas même dehors et à distance ! Par des gens plutôt généreux. Se rendent-ils compte que leur regard est ostracisant dès lors qu’en temps de crise ils traitent leur non-hôte en pestiféré potentiel, et brisent tout lien. [24 mars, p. 19]

Au moins au moment où l’auteur rédige les lignes qui précèdent, il est manifestement incapable d’envisage l’hypothèse qu’il peut être aussi « généreux » que prudent de décliner une invitation à prendre l’apéro quand on ignore les modes de contagion et que l’on ne dispose pas de tests…

Pourquoi ? Sans doute parce qu’apparaît comme un piège par essence toute mesure imposée ou recommandée par un gouvernement. On ne saurait partager l’avis du gouvernement en quelque matière n’est-ce pas ? Même sur la propagation d’un virus. Ne risquerait-on pas – et je m’empresse de préciser que j’ignore tout du point de vue de Drevet sur la question – de considérer comme « ostracisant » l’emploi systématique du préservatif comme moyen de prévention des maladies vénériennes (y compris mortelles).

On m’objectera que l’usage du préservatif n’est pas obligatoire. J’en conviens, et j’en profite pour formuler une remarque. Le confinement, même contourné, a contrarié beaucoup de relations affectives et·ou érotiques, dont bon nombre n’avaient rien de clandestines. C’est à ma connaissance la première fois que – certes indirectement – l’État moderne s’immisce de manière aussi invasive dans la vie relationnelle d’un aussi grand nombre de personnes. Je crains que ce précédent serve dans l’avenir de modèle à d’autres « mesures de santé publique » qui visent directement les « comportements sexuels ».

Drevet a, semble-t-il, pratiqué l’objection de conscience vis-à-vis des autorisations dérogatoires de sortie. Je ne trouve cela ni dérisoire ni admirable. Mais lui présume l’état d’esprit des « obéissants » :

Ceux qui se promènent avec leur petit papier ont l’air satisfait, incapables d’imaginer qu’une énorme machine s’est déclenchée, qui va broyer ce qui les faisait vivre. [5 mai, p. 66]

Pourquoi prendre les gens pour des imbéciles ? Et ont-ils vraiment – sous le masque – « l’air satisfait » ? Ne pourrait-on pas dauber pareillement sur qui se plie à l’obligation, permanente celle-là, de porter sur soi (ou de pouvoir produire) des papiers d’identité en règle ?

Ce léger mépris a bien un caractère politique puisque Drevet fait montre par ailleurs d’une belle sensibilité à propos du sort réservé aux personnes âgées confinées dans des établissements « spécialisés ».

Du coup, semble considéré comme un signe encourageant le fait que « la plupart des passants le baissent [le masque] puis le quittent hors de la gare et des transports publics où c’est pointilleusement surveillé. » [23 mai, p. 89] Pour ma part, je veux croire que c’est le bon sens le plus ordinaire qui fait conserver un masque dans un espace réduit et mal ventilé, tandis que l’on peut sans risque s’affranchir de l’obligation légale de le porter quand on est en plein air.

Même amertume dans la postface, signée de Julien Coupat « et autres », et intitulée « Choses vues ». C’est une longue énumération des phénomènes observés durant l’épidémie, énumération qui n’est pas sans rappeler la déploration ordinaire des ménagères de plus de cinquante ans dépassées (et comme on les comprend !) par leur époque : « Avec tout ce qu’on voit ma pauv’ dame ! » Sans vouloir me pousser du col, je ne considère pas impossible que l’une des notations me vise (au moins pour partie) :

Nous avons vu les grands libertaires faire l’apologie du confinement et promouvoir le port citoyen du masque et les plus gros fachos en dénoncer la tyrannie.

Car voyez-vous bien, ni le confinement ni le masque ne peuvent présenter la moindre légitimité médicale, puisqu’ils sont imposés par l’État… Et voilà pourquoi votre fille de 30 ans est muette de fatigue, trois mois après avoir été guérie de son infection au Covid !

Je citerai cependant, pour clore ce billet, une formule (Agambienne, d’origine Benjaminienne) de la litanie des « Nous avons vu… » qui me paraît juste et belle, même si nous n’en tirons manifestement pas toujours des conséquences identiques, les auteurs et moi :

Nous avons vu dans toute sa nudité le réseau des dépendances à quoi nos existences sont suspendues. Nous avons vu à quoi tiennent nos vies et par quoi nous sommes tenus.

  Drevet Patrick, Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération mars– juin 2020, Éditions Pli (Nantes), 2020, 118 p., 10 €.

Statut de l’ouvrage : acheté à la librairie La Galerie de la Sorbonne (mais les éditions Pli sont diffusées par Les Presses du Réel ; vous ne devriez pas avoir trop de mal à le trouver). 

 

“Vivre… ça, je crois qu’on a arrêté” ~ Hommage à Mathieu Bablet

Je découvre – après tout le monde semble-t-il, mais qu’importe! – le travail de Mathieu Bablet. Histoires, dessins, couleurs, c’est un enchantement. Je ne connais personne qui sache dessiner de grands immeubles comme il le fait, en restituant tout à la fois la poésie, la nostalgie, voire le malaise qu’ils suscitent. Et voici qu’au détour d’un album intitulé La belle mort, où se trouve décrit la situation d’une planète où les insectes gigantesques ont pris le pas sur l’humain (ou plutôt sur les rares spécimens survivants), je tombe sur cette case; je n’ai pas besoin de souligner le rapport évident entre le sentiment décrit par le personnage et celui que la plupart d’entre nous éprouvons depuis quelques mois.

Du même auteur.

INOUÏ ! INFORMÉS QU’ILS RISQUENT DE MOURIR, DES GENS S’OBSTINENT À VIVRE !

ASSEZ DE DEMI-MESURES !

INSTAURATION SANS TARDER D’UN COUVRE-FEU À 13h [Sauf pour les escl…., les travailleurs] SUR L’ENSEMBLE DU TERRITOIRE [la matinée est largement suffisante pour se ravitailler]

PORT DE LA CAGOULE OBLIGATOIRE [par-dessus le masque]

INTERDICTION DE: FUMER, MANGER, BOIRE, PARLER, TOUSSER, CRACHER, DANS LA RUE ET LES LIEUX PUBLICS, AINSI QUE DANS LES PARTIES COMMUNES DES IMMEUBLES.

ENREGISTREMENT ADMINISTRATIF DE L’IDENTITÉ DE DEUX PERSONNES AVEC LESQUELLES LES RELATIONS PRÉSENTIELLES SONT TOLÉRÉES [mais non encouragées, cela va sans dire]

POUR LES CONCUBINS NON-COHABITANTS: UNE RENCONTRE HEBDOMADAIRE SERA AUTORISÉE SUR DEMANDE ÉCRITE [mesure conforme aux statistiques sur la fréquence des rapports sexuels]

POUR LES FAMILLES DITES «RECOMPOSÉES», PARENTS ET ENFANTS [leur consentement éclairé sera recueilli à partir de 15 ans] CHOISIRONT UN DOMICILE LÉGAL, VALABLE POUR LA DURÉE DE LA PANDÉMIE. AUCUNE VISITE OU PERMUTATION NE SERA AUTORISÉE [le domicile légal peut cependant être celui des grands-parents; l’interdiction des visites s’applique également dans ce cas]

LES CONTREVENANTS SERONT INTERPELLÉS ET CONFINÉS DANS LES LOCAUX RÉQUISITIONNÉS DES THÉÂTRES, CINÉMAS, SALLES DE CONCERT Etc. [ils y seront vaccinés s’ils ne le sont déjà]

LES RÉCIDIVISTES SERONT DÉCHUS DE LA NATIONALITÉ FRANÇAISE ET PROVISOIREMENT DÉTENUS DANS DES CENTRES DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE (CRA).

DANS UN SECOND TEMPS, CES APATRIDES SERONT SOIT ACHEMINÉS EN GUYANE, SOIT CONFINÉS À BORD DE PAQUEBOTS, S’ILS PEUVENT FAIRE LA PREUVE QU’ILS ONT LES MOYENS DE SUPPORTER LES FRAIS OCCASIONNÉS [paiement d’une provision équivalente à six mois de croisière]

JUSQU’À EXTINCTION [éventuelle] DE LA PANDÉMIE, ILS NE POURRONT NI DÉBARQUER SUR LE TERRITOIRE NATIONAL NI ENTRER DANS LES EAUX TERRITORIALES FRANÇAISES.

LES CONTREVENANTS, IDENTIFIÉS PAR LE BORNAGE DE LA PUCE QUI LEUR AURA ÉTÉ IMPLANTÉE AVANT EMBARQUEMENT, SERONT CONSIDÉRÉS COMME COUPABLES D’ASSOCIATION DE MALFAITEURS À CARACTÈRE TERRORISTE ANTISANITAIRE ET POURRONT ÊTRE ABATTUS À VUE PAR LES DOUANIERS, LES FORCES DE POLICE [y compris municipale], ET DE GENDARMERIE, AINSI QUE LES FORCES ARMÉES.

LEURS BIENS SERONT CONFISQUÉS AU PROFIT DE LA RECHERCHE MÉDICALE.

DANS LES CAS OÙ CES PERSONNES LAISSENT POUR ORPHELINS DES ENFANTS MINEURS, CEUX-CI SONT PROPOSÉS À L’ADOPTION [après période de quarantaine et bilan de santé]

[La préservation de la vie exige des sacrifices. Il n’y a pas, dans une société saine, place pour les égoïstes et les inconscients.]

Le crève-cœur

Il est des mots, des expressions, qui se forgent dans la rue et dans les cours de récréation. Personne ne les a vu venir ; personne n’imagine comment s’en passer désormais. D’autres gagnent leur statut dans l’écume de l’idéologie dominante, dans la bouche des prétendus « dirigeants » et de leur valetaille médiatique.

Ainsi en va-t-il du mot crève-cœur, parfois écrit sans tiret en novlangue. D’emploi très limité dans la langue quotidienne, il frappe par sa tournure désuète. Emmanuel Macron l’utilise, à ma connaissance, pour la première fois dans son discours du 12 mars 2020, qui annonce le Premier Confinement : « Ne pas rendre visite à nos aînés est – j’en ai bien conscience – un crève-cœur. »

Personnes âgées, chagrin, crève-cœur : l’association d’idées prétend mobiliser une forte charge émotionnelle. À strictement parler, il s’agit d’un contresens. Le dictionnaire de Littré (1837) donne comme signification : « Grand déplaisir, déboire mêlé de dépit ». On voit que le sens tend davantage vers l’amour-propre et le dépit, autrement dit la mesquinerie, que vers la générosité… du cœur. Mais il est probable que l’incongruité du terme rattrape avantageusement ledit contresens. Stratégiquement, la trouvaille n’est pas mauvaise. Elle permet au chef de l’État de s’afficher comme un être sensible, dont le cœur saigne (référence religieuse subsidiaire au cœur de Jésus) à l’idée d’imposer à ses concitoyens une réduction drastique de leur liberté (déplacements et rapports humains).

Le Crève-cœur est aussi le titre d’un recueil de vingt-deux poèmes d’Aragon, publié en 1941. Quoique fâcheusement teinté de patriotardisme, le livre contient quelques vers magnifiques, très adaptés au temps d’isolement sanitaire, notamment « Richard II quarante », dont le titre fait référence à Shakespeare :

Fuyez les bois et les fontaines

Taisez-vous oiseaux querelleurs

Vos chants sont mis en quarantaine

C’est le règne de l’oiseleur

Je reste roi de mes douleurs

Je ne crois nullement exagéré de supposer que M. Macron connaît ce recueil de poésies (il a la culture du bon élève de terminale qui souhaite attirer l’attention de sa professeur). Quant à sa pertinence dans le dispositif rhétorique qu’il met en place, elle est de lecture facile. En effet, dans son discours suivant du 13 avril 2020, le gestionnaire illibéral fait une référence marquée, et remarquée, à la période de l’Occupation : « Nous retrouverons les jours heureux. J’en ai la conviction. »

Les jours heureux – littéralement le titre du programme adopté par le Conseil national de la Résistance (CNR) le 15 mars 1944 – n’est-ce pas la fin du crève-cœur ?

On voit la subtilité du sous-texte historique et idéologique : à rebours de la préoccupation affirmée depuis des années de démanteler le programme du CNR et les avancées sociales de la Libération (considérée comme un fâcheux surgeon du Front populaire), il s’agit de faire naître une nouvelle aurore keynésienne (capitalisme sauvage modéré par l’intervention de l’État) qui mettra fin à la crise liée au Covid.

Après le crève-cœur (dont on comprend que M. Macron ne s’imagine pas l’oiseleur, même si c’est lui qui décrète le couvre-feu) viendront les beaux-jours. Ou autrement dit : « Ce qui vous aura tué par dizaines de milliers nous aura rendu plus forts ! »

Quoique légitimement critiqué comme une récupération, ce dispositif a rencontré la faveur servile du personnel de maintenance capitaliste : ministres et journalistes se sont empressés de moucheter de « crève-cœur » leurs litanies quotidiennes. Laisser les théâtres fermés ? Un crève-cœur pour Mme Bachelot, trop heureuse d’échapper au pénible exercice consistant à expliquer en quoi Marivaux est plus propice à la contamination que Géant Casino. « Un crève-cœur pour tout le monde ! » confirme le ministre démissionnaire François de Rugy. Laisser les remonte-pentes des stations de ski à l’arrêt ? Un crève-cœur, d’après la chaîne de désinformation LCI, etc.  

Tant de cœurs brisés et saignants servent à nous rappeler à quel point « nos » dirigeants se préoccupent de notre bien-être. On peut s’attendre à ce que tel des prochains plans de licenciements massifs habilement faufilés dans les dégâts collatéraux de la « crise du Covid » sera annoncé comme un crève-cœur par les gestionnaires des grandes firmes. Le crève-cœur est devenu un joker capitaliste. Comme tel, il est martelé quotidiennement, et d’ailleurs vidé de son sens ; le site « Yahoo.com » titre, le 20 décembre dernier, toujours à propos de Mme Bachelot : « Malgré un crève-cœur, la ministre ne lâche rien »…

Progressivement, le mot s’insinue dans les esprits. Votre attention attirée, vous ne manquerez pas de le remarquer dans les propos rapportés d’un fleuriste, d’un directeur de festival ou d’un propriétaire de restaurant. Il a fait son travail, bien joué son rôle : nous faire croire que nous communions tous et toutes, exploité·e·s et exploiteurs, dominé·e·s et dominants, dans le même chagrin devant une crise sanitaire et sociale qui relèverait de la fatalité.

Vivre n’est plus qu’un stratagème

Le vent sait mal sécher les pleurs

Il faut haïr tout ce que j’aime

Ce que je n’ai plus donnez-leur

Je reste roi de mes douleurs