Le dimanche 24 avril…

…je resterai chez moi.

Pourtant, deux jours après ma troisième série de chimiothérapie[1], je devrais être dans l’état idéal pour voter Macron : avec l’envie de gerber toutes les cinq minutes.

Mais précisément : point trop n’en faut.

J’ai été absent des listes électorales pendant cinquante-et-un ans. Je ne m’y suis inscrit que par peur de voir le nazi Zemmour déborder Le Pen sur son extrême droite.

Il était extrêmement simple, une fois le spectre Zemmour dissipé, de « faire barrage » contre Marine Le Pen : il suffisait de voter Jean-Luc Mélenchon (ce que j’ai fait).

Cette situation est derrière nous. Il faut se déterminer en fonction de la situation présente.

Didier Eribon explique bien que la détestation suscitée par la personne de Mélenchon (ou on ne sait quel autre motif) a poussé des gens censés être « de-gauche » à annoncer qu’ils s’abstiendraient ou voteraient Le Pen en cas de second tour opposant Le Pen à Mélenchon.

Cette attitude a eu son slogan jadis : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! ».

La même racaille qui se flatte de sa jeunesse sociale-démocrate s’apprête aujourd’hui à « faire barrage » en votant pour un gestionnaire zélé du système capitaliste, dont au fond elle s’accommode très bien.

C’est tout bénéfice : ils se donnent des allures antifascistes et ils votent pour leurs dividendes.

Ces vaillants castors ne votent ni avec leur tête ni avec leur queue : ils votent avec leur carnet de chèque.

Je suis pourtant convaincu que « Marine Le Pen présidente » n’est pas exactement la même chose que « Emmanuel Macron président ». Blanc bonnet et bonnet blanc, comme disait l’inénarrable stalinien Duclos.

Mais Macron a sur les mains le sang des éborgné·e·s et des mutilé·e·s.

On n’élit pas un boucher par crainte du rémouleur !

Cela dit, Macron a raison sur un point – même s’il ne s’est pas privé d’instrumentaliser l’extrême droite, stratégie inaugurée par un autre grand progressiste : François Mitterrand. Quand il dit, à propos d’un argumentaire idéal anti-Le Pen, « la morale ne suffit plus » (c’est l’esprit ; je ne garantis pas la lettre de la citation).

En effet : il ne suffit plus de désigner Marine Le Pen comme « fasciste » pour en écarter une partie des travailleurs et des précaires. Que les gens qui ont cessé d’être sensible à ce répulsif soient dans l’erreur est une chose… qui ne nous dit pas comment les r·amener vers des positions de classe.

Peut-être la seule amorce de solution est-elle que Le Pen – je trouve l’image navrante, mais aucune autre ne me vient à l’esprit – « perde sa virginité » ?

Je ne partage en aucune manière le point de vue selon lequel « il faut essayer le RN parce que ce sont les seuls qui n’ont pas été au pouvoir »… Je crains plutôt que celles et ceux qui partagent ce point de vue ne se laissent pas convaincre autrement que par l’expérience.

Enfin, vous ferez bien comme vous voudrez, hein !

D’ailleurs, je ne suis pas chien, je tiens à disposition de celles et ceux qui n’arriveraient plus à s’arrêter de dégobiller après avoir glissé le bulletin «Macron» dans l’urne des recommandations de traitement.

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[1] J’en profite pour m’inscrire en faux contre une chansonnette appréciée des anarchistes : « Sache que ta meilleure amie, prolétaire, c’est la chimiothérapie »…

Je voterai dès le premier tour de l’élection présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon – que par ailleurs je déteste

Et voici pourquoi…

Je commence par écarter, j’ai déjà pas mal écrit sur ce thème ici-même il y a quelques années, les malédictions moralistes identitaires des camarades anarchistes.

Il est faux de dire que les anarchistes n’ont jamais voté. La Confederación Nacional del Trabajo (CNT), syndicat anarcho-syndicaliste espagnol et principale organisation ouvrière d’Espagne dans les années 1930 a utilisé le vote (massif) dans le but concret de faciliter la libération de plusieurs milliers de militant·e·s emprisonné·e·s.

Un ami de longue date me dit — Mais moi je ne vote pas ! Exactement comme il me dirait — Mais moi j’ai les pieds plats !

Admettons qu’il s’agit d’un cas intéressant d’imprégnation physique d’une donnée idéologique, laissons le malheureux à son infirmité, et voyons ce que « risque » un anarchiste à voter.

Évidemment rien. À moins de considérer que les anarchistes ont une âme et qu’ils·elles la perdraient en acceptant de glisser une enveloppe dans une boîte carrée. Franchement, les gens, si vous en êtes là, je vous conseille de laisser tomber au plus vite la réflexion politique et de vous tourner vers la théologie. Pour les plus anxieus·e·s, pesez-vous la veille du scrutin et au retour du bureau de vote : vous constaterez qu’aucune perte de poids ne témoigne de l’évaporation de votre âme.

Mais objecteront, de bonne foi (hélas ! il s’agit bien de cela), mes contradicteurs, n’est-ce pas se plier au système, faire le jeu du capitalisme ?

Eh bien je ne vois pas – en dehors du gloubi-glouba psycho-moralisateur qui tient lieu de « ligne de force » à beaucoup de militant·e·s  – le début de l’ombre d’un argument pour étayer cette hypothèse.

Récapitulons

Je ne crois pas que les élections sont un moyen d’émancipation.

Mais je ne crois pas non plus que les élections ne sont «rien». C’est bel et bien un moment concret du fonctionnement du système sur lequel il peut être légitime, voire possible, de peser. Je ne pense pas que l’on puisse faire comme si ce «rien» ne nous concernait pas. Il nous concerne oh combien!

Je ne crois pas que voter à l’extrême-gauche fera avancer d’un millimètre la cause révolutionnaire.

Je ne crois (surtout) pas que c’est un bon moyen d’« apparaître » entre une pub de lessive et le dernier édito néo-nazi. C’est en effet – et là réellement ! – se plier intégralement à l’injonction trompeuse du système : « Je vote pour celui-qui-est-le-plus-proche-de-mes-idées. » Ça, c’est la vaseline-type du système démocratique, soit le système de régulation sociale de l’exploitation capitaliste. Que ce soient des pseudos-révolutionnaires, comme Poutou et Arthaud, qui continuent à jouer à ça, me donne envie de pleurer.

Quelques mots sur Mélenchon

Sa physionomie m’a toujours été profondément antipathique : je ne peux pas croire un mot de ce que ce type raconte. Dans les années 1980, il a réclamé la censure du livre Suicide, mode d’emploi, dont je suis coauteur. C’est un vieil admirateur de Poutine (par « anti-impérialisme », un comble !) dont le récent rétropédalage ne peut convaincre que des niais. En gros, je le considère plutôt comme un ennemi.

Mais, jeune lectrice, jeune lecteur, tu n’as pas été sans noter – et retenir – que voter pour un guignol que l’on trouve plus sympathique (ou plus honnête ou plus n’importe quoi) que les autres et le comble de la sottise « démocratique ».

Peu importe donc ici que Mélenchon apparaisse, sous bien des aspects, comme un sale type. La seule question qui se pose à un·e matérialiste est de savoir si sa présence au deuxième tour présente un avantage quelconque.

Voilà pourquoi je pense que oui.

Contrairement à ce que suggérait fielleusement un vieil ami pour me taquiner, je ne me soucie guère de « l’image de la France à l’étranger ». M’intéresse davantage – comme quoi tout le monde peut avoir ses soucis identitaires – ma propre image dans le miroir de la salle de bains, au lendemain du premier tour.

Et je ne veux à aucun prix faire partie des crétins des deux sexes qui, n’ayant pas participé au scrutin, vont se lamenter (et ça va durer des semaines !) sur le pourcentage formidable obtenu par la candidate d’extrême-droite, sans même parler du score total incluant les voix nazies de Zemmour.

Or, dans ce scrutin, les personnes qui voteront au premier tour pour Jadot, Hidalgo, Roussel, Poutou, Arthaud, etc. voteront réellement pour Marine Le Pen.

Si Mélenchon est au second tour, ce sera une occasion offerte – soyons miséricordieux mes sœurs et mes frères – à ces pantins de se désister pour un candidat de gauche. Sinon, ils regagneront leurs niches pour ronger l’os minuscule qu’on leur aura remis.

Plaçons ici une incise. Certain·e·s, qui se piquent de stratégie autant que moi, sont persuadé·e·s ou simplement espèrent vaguement que la politique du pire finira par pousser les masses vers la Révolution. Plus le pseudo « débat démocratique », raisonnent-ils, se réduira visiblement à des échanges à fleurets mouchetés entre un représentant du grand Capital et une figurante d’extrême-droite, et plus les gens comprendront la nature du système. Plus les gens manifesteront, par l’abstention, leur mépris du système, et plus celui-ci sera proche de son effondrement.

Voilà qui semble au moins logique… Hélas ! nous savons qu’il n’en est rien. Les États-Unis fonctionnent, pas si mal du point de vue de celles et ceux qui profitent du système, avec un taux d’abstention bien supérieur au taux français. Ça ne change absolument rien.

Quant au cas français, vous verrez le nombre important de « Gilets jaunes » (et pas toujours les plus bêtes) qui transformeront leur pulsion émeutière en bulletin d’extrême-droite.

Il faut cesser, quand on se prétend révolutionnaire, de prendre les gens comme variable d’ajustement ou souris de laboratoire.

Une fois Mélenchon au second tour, rien n’est gagné bien sûr. Mais rien n’est perdu.

Il faut cesser de croire que c’est sur la décomposition de la gauche parlementaire que va éclore un nouveau mouvement révolutionnaire. Ça ne fonctionne pas comme ça. Ça serait même plutôt l’inverse. Un mouvement révolutionnaire de classe, né de sa propre dynamique et des contradictions du système, pourra, lui, entraîner et radicaliser les franges de la « gauche » reconstituée autour de Mélenchon.

Mais Mélenchon nous fera tirer dessus !

C’est à craindre, en effet. Et alors ? Vous préférez le rythme tranquille des mutilations macroniennes ; vous vous êtes habitué·e·s ?

À moins que vous soyez impatient·e·s de connaître les innovations du maintien de l’ordre façon Le Pen ?…

— Mais enfin quel sens peut avoir de faire élire Mélenchon s’il faut le combattre par les armes ensuite ?!

Eh bien, niquedouille, entretemps, nous nous serons servis de sa (sale) gueule comme d’un marchepied.

Résumons-nous

Si vous êtes masochistes ou parfaitement crétins et que vous préférez pleurnicher entre ami·e·s, en buvant force bières, une fois le duel Macron-Le Pen confirmé, surtout de changez rien : abstenez-vous ou votez pour un·e des nains de jardin proposés à vos suffrages.

Si vous êtes matérialistes et que vous pensez qu’il faut tenter de modifier concrètement chaque situation concrète dans la perspective, même lointaine, de l’émancipation collective : votez Mélenchon !

Ni avec une pince à linge sur le nez ni avec des gants Mapa, ce sont là gamineries de carnaval.

Comme des grandes personnes. Avec la conscience simple et claire de faire quelque chose qui peut se révéler utile. Aussi peu que ce soit.

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PS. Au cas où, à la lecture de ce billet, l’évidence que je suis une «soupape de sûreté du Capital» (le Grand!), ne vous aurait pas convenablement aveuglé·e·s, j’indique à votre attention et à la postérité un de ces salmigondis de ressentiment et de contresens que seule la technique moderne a fait quitter le zinc des bistrots. C’est juste au cas où hein!

Réfugié en Helvétie, “Lignes de forces” donne le résultat de l’éviction pestilentielle dès 18h36!

Il était temps que ça finisse nom de dieu!… qui n’existe pas davantage que le pouvoir du peuple en démocratie représentative (du Capital).

20 h. Données corrigées des variations saisonnières :

Caca: 65,1% ~ Boudin: 34,9%.

ÉLECTION PESTILENTIELLE : MOINS “CHARLIE” QUE JAMAIS !

Dans le style mi-sabre mi-goupillon qui se porte dans la presse respectueuse cette fin de saison électorale, Riss a chié dans Charlie Hebdo un éditorial finement titré « Ni abstentionniste ni abstentionniste ».

« Les périodes de crise sont cruelles, note justement l’auteur, car elles dévoilent la vraie nature des individus, et ce n’est pas joli à voir. » Pour qui douterait encore de la « vraie nature » de Riss, voici le contenu de ce qui est non pas un plaidoyer pour le « vote utile Macron », mais un réquisitoire contre celles et ceux qui s’en dispenseront.

« La gauche française, écrit Riss, est écartelée entre son dégoût du libéralisme et son combat contre la xénophobie. »

Certes, l’auteur ne parle ni de l’extrême ni de la dite « ultra » gauche. Il pose néanmoins comme une évidence ce qui est une grossière sottise : le dégoût du « libéralisme » – moi je dis capitalisme – et le dégoût de la xénophobie et du racisme seraient, sinon contradictoires, au moins impossibles à caser dans les mêmes cervelles.

Pouh ! c’est vrai que ça fait beaucoup, hein ! Pour peu qu’on déteste aussi le machisme, il faut carrément se faire greffer un exocerveau pour faire tenir le tout !

A-t-on jamais lu pareilles niaiseries ?

Le combat contre un excès de liberté dans l’économie est-il plus vital que celui contre les ennemis des libertés individuelles ? Le simple fait d’être obligé de se poser cette question en dit long sur l’état de la gauche.

S’imaginer – ou faire semblant de – qu’on est « obligé » de se poser une « question » aussi cruche en dit long sur l’état des hémisphères cérébraux (d’origine) de notre éditorialiste.

Tout est stupide et pipé dans cette prétendue question « obligée ».

Il n’y a pas d’excès de liberté dans l’économie. L’économie est la vision bourgeoise et capitaliste du monde et de la vie humaine qui vaut autorisation pour les capitalistes d’exploiter le travail humain et « liberté » pour personne de refuser cette exploitation.

Par ailleurs, laisser entendre que Macron, lui, est un « ami » des libertés individuelles est tellement platement mensonger que ça ne mérite aucun commentaire.

Beaucoup d’électeurs de gauche […] se comportent comme des consommateurs.

Sans blague ! Je ne crois pourtant pas pouvoir tomber sous le reproche d’admirer ou d’encourager les « électeurs de gauche », mais je vois mal comment on pourrait leur reprocher de se conduire en « consommateurs ».

C’est quoi un électeur, mon pauvre Riss, sinon un « consommateur » appelé de temps à autre à placer tel produit plutôt que tel autre en tête de gondole ?

C’est ça la « démocratie représentative ». Démocratie, de dêmos, le peuple et kratos le pouvoir…

Le mensonge constitutif de ce mode de régulation capitaliste est connu de toute la planète. On l’a maladroitement éventé en proposant il y a peu une « démocratie participative », ce qui revient à reconnaître que jusqu’ici le peuple exerçait le pouvoir sans y participer.

Tout le monde a compris ça, des campagnes chinoises aux faubourgs d’Atlanta. Tout le monde sauf Charlie Hebdo qui se flatte néanmoins, et sans vergogne, d’incarner imperturbablement une tradition « libertaire ».

Donc, l’électeur-consommateur devrait – c’est Riss qui le dit – accepter de bouffer de la merde, même s’il n’aime ni le goût ni l’odeur et que ses perversions le portent ailleurs…

Lénine rappelait (pour excuser quelques exécutions sommaires) que la révolution n’est pas un dîner de gala. Riss ajoute qu’une élection présidentielle n’est pas un restaurant trois étoiles. Avale et tais-toi !

Ben mon colon, on peut préférer la gastrosophie fouriériste à cette morale de cantine (et de caserne)…!

Cerise sur le pudding (vous savez, ce gâteau marronnasse fait avec tous les résidus de gâteaux invendus) électoral, l’éditorialiste traite paisiblement les abstentionnistes (de gauche) de racistes.

Je rappelle au passage que les crétins de Charlie Hebdo se sont vus adresser ce même reproche, ainsi que désormais les anarchistes qui osent répondre au vieux slogan Ni dieu ni maître !

Racistes donc, selon Riss. Cachés, certes. Peut-être même inconscients. Mais racistes.

Ainsi donc, exactement de la même manière que se moquer d’Allah-là-m’en-parlez-pas ! est considéré comme « raciste » par certains gauchistes, les abstentionnistes sont stigmatisés comme racistes par les ralliés démocrates de Charlie.

Je n’ai jamais pensé qu’être sous le feu de rafales de Kalachs pouvait suffire à rendre malins ou malines. Mais ne rien comprendre à ce point à ce qui vous est arrivé à vous-mêmes, c’est pitoyable !

Pour en finir avec la nauséabonde conclusion de Riss, je me fous joyeusement que la gauche social-démocrate se « reconstruise » ou non. Ce qui est certain, c’est que Charlie Hebdo s’est «reconstruit» comme torchon bourgeois, ayant perdu tout droit à se réclamer de la presse libertaire et satirique.

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NICKEL NI CHROME

Non, ça ne va pas du tout !

À l’occasion de chaque élection, surtout depuis trente ans, tout se passe comme si les positions que j’affirme le reste du temps étaient de pittoresques fantaisies personnelles, auxquelles il serait opportun et pour tout dire obligatoire de renoncer.

Non seulement c’est une sommation morale qui m’agace infiniment, mais c’est surtout l’occasion d’une disqualification de ce que je fais et de ce que je suis, ce qui m’encolère davantage encore.

Oh bien sûr ! je pourrai « redevenir » anarchiste, et même révolutionnaire – la République est bonne fille ! – une fois la présidentielle et/ou les législatives passées.

Les élections, c’est un peu la guerre de 14-18 en temps de paix.

Ça tombe comme à Gravelotte (Moselle) et il faut choisir son camp contre la barbarie (Heil Kropotkine !).

Mon camp est choisi depuis longtemps : je suis révolutionnaire communiste libertaire.

Cela signifie – je résume ! – que j’analyse le système qui s’est étendu à l’ensemble de la planète comme capitaliste, c’est-à-dire reposant sur l’extraction de la plus-value par l’exploitation du travail humain, la domination d’une classe sociale (bourgeoise), d’un genre (masculin) et d’une classe d’âge (adulte).

Ce système ne recule devant rien : il tue – dans la répression des émeutes et chaque jour, dans les familles et sur les chantiers et dans les usines –, affame, pollue et gaspille les richesses, humaines et naturelles. Ces richesses, je veux les voir produites et préservées autrement. Je veux les voir partagées.

Je n’admets aucune raison de considérer que l’espèce humaine serait parvenue, dans sa courte histoire, au bout de son évolution avec la dite « démocratie représentative », dans laquelle le peuple n’a que le pouvoir de voir le système se représenter lui-même indéfiniment.

Nous avons inventé le roman, le télescope et la greffe du cœur.

Nous pouvons (ré)inventer le partage des décisions, et – pourquoi pas ? – le bonheur. Disons davantage de bonheur, si vous préférez. De toute manière, étant donné le point de départ, notre marge de manœuvre créatrice est considérable.

Cette proposition n’est pas une « opinion », pas non plus une « idée » en laquelle je vous inviterais à « croire ».

C’est un parti pris social, politique et existentiel. Si je ne suis pas toujours en mesure de me montrer à la hauteur de ce parti pris, et des circonstances (ce qui s’appelle le courage), il n’est pas en mon pouvoir d’y renoncer. Je suis fait de la même étoffe que mes rêves. Me les arracher, c’est m’écorcher vif. Je préfère mourir avec mes taches, comme le léopard.

Revenons à l’épisode qui constitue l’actualité nationale.

Un représentant (de commerce) du capitalisme, dans sa forme la plus « moderne » et décomplexée risque d’être élu au second tour, après être arrivé en tête au premier.

Il semble qu’un certain nombre de personnes aient voté pour lui en croyant voter Kennedy, finalement rassurées par son « absence de programme », par ailleurs moquée par ses concurrents.

Son programme étant la continuation du système présent, il n’était pas absurde de sa part de se contenter de faire du bruit avec sa bouche et de montrer ses dents (blanches). J’espère que ses admirateurs et admiratrices se cotiseront pour lui offrir une voiture décapotable… (Je plaisante !)

Sauf vocation politicienne tardive (et toujours possible), ce VRP pratiquera une rénovation capitaliste agressive et pressée, avant de retourner aux affaires (les vraies !). C’est la probabilité, ou au moins la possibilité de mouvements sociaux d’envergure, peut-être dès l’automne prochain.

Mais, nous dit-on, dans une configuration improbable mais non impossible, une héritière d’extrême droite pourrait coiffer le bellâtre sur le poteau…

Version rance et nationaliste du capital. (D’ailleurs impraticable à moyen terme, ce qui n’empêchera pas les dégâts dans l’immédiat.)

Épiciers en folie, flicaille et miliciens sans retenue, répression politique et raciste (encore !) augmentée…

Voilà qui devrait, par raison raisonnante, amener l’électorat de gauche et d’extrême gauche, et moi, et moi, et moi (si j’étais inscrit sur les listes…) à voter pour Dents blanches. Ça ne risque pas de m’arriver, vous l’avez compris, mais je pense aux autres. Et voilà ce que j’ai à leur dire : si la seule chose que vous avez à opposer au néofascisme est un bulletin de vote, soyez gentils de rester chez vous entre les deux tours, et après aussi : vous risqueriez de vous trouver dans ma ligne de mire par accident (Je ne plaisante plus.)

Il ne s’agit nullement dans mon esprit de prôner une « politique du pire » que j’ai toujours condamnée (pas parce qu’elle est indigne moralement, mais parce que l’histoire nous enseigne qu’elle n’a jamais rien apporté). Il s’agit de comprendre que le score de l’extrême droite ne dépend pas des reports de voix ou du taux d’abstention, mais de l’état des rapports et des luttes de classes.

Je ne pense pas non plus que les nombreux et nombreuses parmi vous qui iront voter « contre le FN », en se bouchant le nez avec ou sans pince à linge, laisseront leur âme dans l’isoloir.

Je pense simplement qu’il y a mieux à dire et à faire.

Et, contre les urnes, d’autres armes à fourbir.

Je préfère l’odeur de la poudre au goût de la cendre.

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Ce texte a été repris sur Le Pressoir (voir liste des liens dans la colonne droite) et ici aussi, et chez Les Déserteurs actifs.

“TU N’IRAS PAS TE PROMENER”, par Armand Robin

Ce manifeste poétique et abstentionniste fait partie du recueil Les Poèmes indésirables qu’Armand Robin édite lui-même à la Noël 1945.

Il sera repris l’année suivante dans Le Prolétaire, journal communiste révolutionnaire (voir illustration ci-après).

 

Le dimanche

Le citoyen

mécanisé – machinisé – robotisé – capitalifié – fascistifié défascitifié – stalinisé – hitlérisé – nazifié – démocratisé socialisé – communisé – réactionnarisé – révolutionnarisé taylorisé – stakhanovisé – militarisé – collectivisé – étatisé usinifié – unifié – progressivisé – pasteurisé – molotovisé fordisé

Se réveille un peu moins bêtifié :

«Çà, mais nom de Dieu, mais j’ai des yeux!

«Et même j’ai des yeux qui sont MES yeux;

«Ces yeux, si j’essayais

«De m’en servir pour REGARDER!»

 

Le dimanche

Le citoyen

Reste un danger.

 

Il se souvient d’avoir entendu dire quelque part :

«Le dimanche, c’est le jour du seigneur.»

Et chaque dimanche il fait le seigneur.

Il menace d’aller

Dans les bois, dans les prés;

Et là, TERREUR, TERREUR, ce qu’il regarderait

Existerait.

Il menace d’aller prendre

Des leçons chez les plantes!

Et même il peut lui venir l’idée

D’aimer un cheval, un oiseau,

D’écouter

Un ruisseau.

Le dimanche

Il pense

Qu’il peut prendre un peu de vie pour s’en endimancher

Et même il pense

Qu’il peut penser.

Un tel crime contre le crime ne peut plus être toléré:

Vite affichez :

TU N’IRAS PAS TE PROMENER,

AUX CHAMPS TU N’IRAS PAS RÊVER.

TU IRAS VOTER.

TF1 : La soirée des dupes

De la prochaine élection présidentielle, nous ne pouvons raisonnablement attendre, dans le meilleur des cas, qu’une absence de changement de rythme dans le mouvement profond de libéralisation du capitalisme, et dans le pire, qu’une aggravation des systèmes législatifs répressifs déjà en place sous état d’urgence.

Dans le premier cas, les problèmes se poseront à nous de la même manière qu’aujourd’hui ; dans le second, les problèmes stratégiques, notamment celui de l’usage de la violence, se poseront de manière plus complexe et plus dangereuse.

Vous aurez compris que ces incidents de parcours de la domination capitaliste, sur lesquels mon pouvoir d’action est quasi nul, ne me passionnent pas.

Pourquoi, dans ce cas, consacrer une demi-heure de ma vie à traiter d’une opération de cirque électoral organisée par TF1, l’une des pires chaînes qui soit ?

Parce que c’est un symptôme (parmi tant d’autres !) de ce que le système de la démocratie représentative ne croit pas une seconde à ses propres règles. Mieux : qu’il ne cherche même pas à faire semblant d’y croire.

La loi électorale française prévoit que peuvent se présenter à l’élection présidentielle des femmes et des hommes qui réunissent un nombre jugé suffisant de parrainages d’élu(e)s. On peut penser ce que l’on veut de cette disposition, mais elle est garantie (et contrôlée) par le Conseil constitutionnel.

De ce point de vue constitutionnel, il n’existe pas de « petits » ou de « grands » candidats, même si la déplorable pratique des sondages d’opinion, eux-mêmes métaphore et non adjuvant de la démocratie représentative, a tôt fait de désigner – avec une marge d’erreur considérable – les supposés « favori(e)s ».

Personne ne pense – à commencer par lui – que Philippe Poutou a la moindre « chance » d’être élu président de la République. Il a cependant choisi de pratiquer la « candidature de témoignage » afin de faire connaître les positions de son organisation (le NPA), stratégie dont on peut penser ce que l’on veut, mais qui se trouve être parfaitement légale, et avalisée comme telle par le Conseil constitutionnel.

Les idées de Philippe Poutou ne sont pas moins légalement recevables que celles de M. Macron ; elles sont au moins aussi intéressantes que celles de M. Mélenchon, et beaucoup plus admissibles moralement que celles de Mme Le Pen.

Or, quand la chaîne TF1 prévoit d’organiser un grand débat entre les candidats à la présidence de la République, elle en sélectionne 6 et en écarte 5 autres, sur des critères d’un faux bon sens à la fois bourgeois et spectaculaire.

Je relève cette explication « juridique » :

[Il faut] que le temps de parole corresponde à la représentativité du candidat. Cette dernière prend en compte, selon le site officiel du CSA, «les résultats du candidat ou de la formation politique aux plus récentes élections» et «la capacité à manifester concrètement son implication dans la campagne».

Nos maîtres savent faire preuve d’humour ! Faire la preuve de sa capacité à manifester concrètement son implication dans la campagne quand on est précisément écarté du principal moyen de le faire, ça n’est pas simple !

Il semble qu’avant le début officiel de la campagne électoral, TF1 puisse ainsi organiser paisiblement ce déni de justice sans encourir aucune sanction…

Les partisans du faux bon sens vous diront d’un air peiné que onze candidats auraient produit une cacophonie inaudible…

C’est bien entendu un mensonge ridicule. Il suffisait de diviser le débat en deux (ou en trois) pour obtenir des plateaux digestes. Quand au mode de répartition des candidat(e)s, il suffisait de recourir au tirage au sort, dont aucun amateur de football ne se plaint pour le choix des équipes opposées les une aux autres.

TF1 a préféré illustrer et afficher le mépris du système représentatif pour ses propres lois, en n’obéissant qu’à une règle : n’écarter personne dont on serait amener à lécher les bottes demain !

Au fond, ce pourrait être, au deuxième degré, une œuvre pédagogique.

D’autant qu’elle révèle également le « respect » des « grands » candidats « de gauche » pour la démocratie dont ils ont plein la bouche. Résumons : « Pousse-toi de là que je m’y mette ! » Malheur aux recalés!

Peut-être le spectacle de ces crabes se prenant les pinces dans le goémon et feintant les jets de mayonnaise sera-t-il par moment divertissant ?

À condition de ne pas perdre de vue qu’il s’agit d’une pièce du jeu (électoral) dont nous sommes les dupes. En gros et en détails.

Nous, c’est ça qu’on veut!