Comment la «distanciation sociale» sauva le capitalisme…

…en tuant la vie sociale.

Nous en sommes là.

Remisés (quoique de validité permanente) les violences d’État, les gazages, les éborgnements: il s’agit de la survie biologique du «capital humain», sans lequel il n’est ni extraction de plus-value ni démocratie représentative.

On décrète «dispensables» à la vie sociale les lieux de socialité (cafés, restaurants, discothèques) et les lieux de culture (musées, librairies) et l’on ouvre les bureaux de vote et laisse ouverts temples et églises. Toute illusion demeure bonne à prendre et à diffuser.

[Sérieusement! Vous approuvez les mesures de confinement mais vous êtes assez con·ne·s pour aller voter?!!].

Les habitant·e·s de la vieille Europe sont prié·e·s d’adopter un nouveau principe – relativement nouveau en fait, puisque Toqueville le dénonçait jadis comme conséquence probable des «démocraties»: la «distanciation sociale».

Cet oxymore, moins poétique que l’obscure clarté qui tombe des étoiles signifie que la survie biologique dépend désormais de la destruction de la société.

On croyait nos sociétés déjà gangrenées par l’indifférence et la hantise du contact sensuel: point du tout. Nos compatriotes continuaient sottement d’aller boire un coup vite fait sur le zinc, d’organiser des repas de famille et de prendre le métro pour aller niquer leur chaire et tendre.

Là au moins les choses sont claires. Ou plutôt presque claires.

De braves gens ont jugé de mauvais goût mon précédent billet, intitulé «Éros confiné?». En réalité, il était à peine en avance sur l’événement.

La fermeture des cafés, restaurants et commerces (autre que de bouche) est un signal. Ce que le Premier ministre français vient de rappeler c’est qu’il est désormais mortel de se fréquenter et de se parler à moins d’un mètre, ce qui – braves gens – inclut évidemment le fait de baiser entre vous.

Ah bien sûr, on pourrait rêver d’un système où l’on pourrait se faire dépister (voyer le VIH) du corona avant de s’envoyer en l’air sans «masque canard». Hélas, ça coûterait beaucoup trop cher. Embrasser avec la langue devient donc un équivalent de la roulette russe.

Vous êtes ainsi prié·e·s de ne pas sortir, de ne pas communiquer en chair et en os et de ne pas baiser. Sous peine de mort.

Reconnaissez qu’à côté de ça, le 49.3 a des allures de blague de Toto!

Et comme l’histoire aime l’ironie, c’est maintenant que nous aurions le plus besoin d’un système de santé publique sur lequel les gestionnaires s’acharnent depuis des années pour le démanteler et en éradiquer l’esprit.

Nous savons donc que tous les malades ne seront pas soignés et qu’un pourcentage inestimable (dans les deux sens du terme) sera abandonné à une sale mort, parce que nous ne disposons ni d’assez de lits ni d’assez de matériels (assistance respiratoire, notamment).

C’est l’occasion pour le bouffon qui «préside» à nos destinées de nous confier avoir découvert l’intérêt de la sécurité sociale… D’ici qu’il meuble ses loisirs en lisant le programme du Conseil national de la Résistance, il n’y a qu’un pas. En vérité, en vérité je vous le dis, celui-là n’a pas fini de nous filer la gerbe.

Jusqu’à ce point de mon discours, vous étiez plutôt en accord avec moi. Tant mieux. C’est ici que ça se gâte.

Avez-vous remarqué à quel point le récent mouvement social apparaît comme une pâle répétition de la catastrophe qui se joue maintenant? Non? Et pourtant…

Limitation des déplacements, coup mortel porté à certains lieux de rencontres (cafés) et de diffusion de la culture (librairies) [Aujourd’hui, c’est le coup de grâce.]. «Grève» de lieux de pensée et d’échange (séminaires). Ce que le mouvement social a tenté à petite échelle pour manifester sa force et sa détermination, le système le réussit en (très) grand. Et chers amis, compagnons et camarades, cerise sur le gâteau: c’est pour notre bien!

On ne peut pas jouer petit bras avec un tel système, ou alors c’est lui qui garde la main et nous la balance dans la gueule. Il faut l’abattre, comme une bête malfaisante. Les banderilles, ça l’excite.

La bourgeoisie avait, avec la guerre de 1914, réussi le «Grand Soir» que le syndicalisme révolutionnaire avait manqué.

Le capitalisme nous tient aujourd’hui à sa merci: réellement contraint·e·s de renoncer à vivre, nous sommes acculés à mendier notre survie. Il ne s’agit plus d’une métaphore de la conscience révoltée, mais d’une sèche statistique de décès hospitaliers.

Voici prononcé le fin mot de la terrorisation démocratique: la décimation civile.

Et nous n’aurons pas même la (très maigre) consolation d’être demain «un mot d’or sur les places»; elles ont été détruites.

Éros confiné?

Il semble que la nouvelle selon laquelle le gouvernement s’apprêterait à rendre public une série de mesures pénales afin de limiter, je cite, «drastiquement les occasions de promiscuité sexuelle, y compris dans un cadre privé», ceci dans un but de prévention de l’épidémie de coronavirus est sinon dénuée de tout fondement, au moins prématurée.

Ce qui avait donné une certaine crédibilité à cette information était la précision que des mesures de «prévention comportementale» pourraient s’inspirer de celles qui visent les personnes ayant sciemment transmis une maladie sexuelle à un·e ou des partenaire·s.

La formule justificative qui a circulé sur certains réseaux sociaux – «Le pansexualisme favorise la pandémie» – n’a pas été, jusqu’ici, revendiquée par les autorités. On peut considérer comme rassurant (ou pas) le fait que, telle, cette formule n’a guère de sens puisque le «pansexualisme» désigne davantage une diversité de genre dans les partenaires érotiques qu’une multiplicité de ceux-ci.

“Notre corps, nous-mêmes” ~ un classique de la contre-information féministe réactualisé

Les jeunes éditions Hors d’atteinte, sises 19 rue du Musée à Marseille (13001), ont pris l’heureuse initiative de rééditer, dans une version entièrement réactualisée, le classique de la contre-information féministe Notre corps, nous-mêmes (303 p., 24,50 €).

CONCOURS DU PIRE CRÉTIN: Le vainqueur est…

Les concurrents se pressent en rangs serrés.

Il y a le candidat macroniste à la mairie de Paris qui se conduit comme un garçon de bureau, et couine qu’on «s’en prend à sa famille» (sic) parce que la photo de sa bite atterrit sur les «réseaux sociaux».

Il y a le performeur russe en transit, manipulé ou mal conseillé, ou spontanément assez niais pour penser que ce qui serait «très grave», c’est qu’un homme qui trompe sa femme soit élu maire de Paris. (D’accord il arrive du dix-neuvième siècle, à peine sorti des glaces, mais tout de même!)

Il y a la grande cohorte des crétins de base qui échangent leurs estimations sur la taille et la circonférence de la teub du garçon de bureau.

Et puis il y a les éditorialistes qui affirment sans rire que la sottise du performeur russe ajoutée à l’imprudence du crétin macroniste «mettent en danger la démocratie». (Ben alors, qu’elle crève le plus vite possible, hein!)

Impossibles de les départager.

Tous ex aequo.

 

“Fille à pédés” ~ par Lola Miesseroff

J’avais prévenu Lola Miesseroff qu’elle ne s’en tiendrait pas au Voyage en outre-gauche, publié chez le même éditeur. Je suis heureux d’avoir eu raison (comme si souvent, soit dit en passant) puisque nous avons l’occasion de découvrir dans ce nouveau livre sa jeunesse de «fille à pédés». On sent qu’elle a pris plaisir à l’écriture, et ce plaisir est communicatif. Depuis la fin des années 60, Mai 68 et le FHAR, jusqu’aux sombres années du Sida, Lola entraîne ses lectrices et lecteurs dans une joyeuse virée libertaire et pansexuelle. Les stratégies identitaires voient leurs origines dévoilées (hi! hi!) et leur étroitesse (de cul et d’esprit) rudoyée. On s’amuse et c’est pour la bonne cause: celle de la liberté.

Hormis la condamnation de principe de la non-mixité – pas mieux venue dans la bouche d’une femme que d’un homme – je n’ai qu’un regret, tout personnel: l’adoption sans combat du fort laid nouveau mot désignant l’amour libre, le «polyamour». Quelque part entre la polyarthrite rhumatoïde de la hanche et un rénovateur de peinture automobile…

Statut de l’ouvrage: Offert par l’autrice.

Le 25 septembre, au Lieu-Dit, à 19h, présentation de mon nouvel opus: “ABÉCÉDAIRE DE LA SODOMIE”

Abécédaire de la sodomie, IMHO, 14 euros.

PRÉSENTATION

La culture, au sens le plus respectable du terme, a souvent servi de cache-sexe à l’érotisme et à la pornographie. Que l’on songe aux « nus artistiques » reproduits sur les cartes postales des XIXe et XXe siècles, et à ce que l’on a nommé dans les années 1970 « le cul avec alibi culturel ». Le pamphlétaire anarchisant Zo d’Axa raillait les écrivains et les dessinateurs qui ne poursuivent qu’un « but chatouilleur », tout en « affirmant sans rire qu’ils font de l’art, pur de toute arrière-préoccupation, en reproduisant éternellement la femme nue en bas noirs[1]. » On sait que l’invention du cinématographe n’a rien arrangé.

Il est temps de tourner la page – c’est un des euphémismes qui désignent la sodomie – pour faire en sorte que le cul serve d’alibi à la culture. Toutes les entrées de cet abécédaire sont des moyens de pénétrer le savoir humain, de se ménager un regard sur lui, en regardant par l’œillet, l’œil de bronze, l’œilleton, bref : le petit trou de la lorgnette. Dissipons dès l’abord une ambiguïté : nous parlons bien ici de la sodomie, sous toutes ses formes, et non de la seule homosexualité, laquelle a désormais ses propres dictionnaires. Certes il en sera aussi question, puisqu’il sera question – sinon de tout – au moins d’une grande variété de matières, pour peu que s’ouvre sur elles la « porte de derrière ».

Puissent lectrices et lecteurs se divertir à la découverte du présent ouvrage, à défaut d’y apprendre à lire, ce qui est la fonction exacte d’un abécédaire. À celui-ci, nous avons fréquemment donné l’allure d’un bêtisier ; d’abord parce que nous n’imaginons pas meilleure méthode d’apprentissage que le rire, le gai savoir, ensuite parce que la littérature moralisatrice – religieuse ou médicale – à propos de la sodomie est prodigue en réjouissantes âneries.

Ce n’est pas simple modestie si nous avons écarté la forme dictionnaire. Même s’il est vrai que les plus arides volumes peuvent se prêter au vagabondage, nous avons préféré ménager ici quelques surprises. Ainsi, par exemple, les figures attendues d’un André Gide ou d’un Jean Cocteau apparaissent – et à plusieurs reprises – mais c’est au détour d’un article et non à l’appel de leur nom. Il est vrai par ailleurs que nous n’avons aucune prétention à l’exhaustivité encyclopédique et que nous entraînons qui veut bien nous suivre sur les chemins de notre fantaisie et de notre curiosité, un joli défaut, dont nous ne souhaitons pas nous corriger mais plutôt l’encourager chez autrui.

 Nous ne manquons pas de devanciers prestigieux. Dans Le Moyen de parvenir, maître-livre rédigé par Béroalde de Verville au milieu du XVIIe siècle[2], un Nostradamus de fantaisie affirme : « Ce serait belle chose de parler du cul ». N’allons point conclure hâtivement que son souhait se trouve exaucé par la logorrhée moderne sur le sexe. Béroalde aime trop l’équivoque ; son personnage dit « parler du cul » comme l’on « parle du nez ». À ce compte, objectera-t-on, bien des gens font du prose sans le savoir, puisqu’aussi bien le cul se dénomme le prose, en argot, depuis huit siècles.

Béroalde établit d’autres correspondances entre le cul, « gouvernail de tout le corps et mignon de l’âme », et les autres organes. Il note au passage le paradoxe d’un trou que l’on peut boucher en se bornant à ne plus rien faire entrer par son symétrique : l’orifice buccal. Mais comme le remarque un autre personnage du Moyen, parler du cul, ce peut être – à la lettre – parler du « q », et jouer sur les mots, c’est aussi jouer de l’alphabet[3]. Ayant demandé à une dame de lui prêter le con pour son vit, il ajoute : « Puis nous remuerons la lettre qui s’ensuit après le p ». Lequel remuement se disait, au temps de Béroalde, culeter.

 Les œuvres érotiques publiées sous le manteau au XIXe siècle s’orneront parfois de lettrines érotiques, premières lettres d’un paragraphe composées de corps dénudés et copulant[4]. Les lettres seules, habilement juxtaposées, peuvent délivrer un message licencieux. On connaît le fameux allographe qui sert de titre à la « Joconde », affublée d’une moustache et d’un bouc par Marcel Duchamp, en 1930 : « l. h. o. o. q. » À quoi l’on eut pu ajouter « o. p. c. f. », puisque, malice inattendue de sa part, Louis Aragon, qui l’avait reçu de Duchamp, en fit don à Georges Marchais en 1979 [5].

Enfin, les corps dénudés peuvent se faire vivantes lettrines pour composer sur le sol des slogans politiques. Depuis les spectacles du Living Theatre, à la fin des années 1960, jusqu’aux récents épisodes de la guerre mondiale tournante, lorsque des centaines d’hommes et de femmes nu·e·s écrivaient no bush ou no war avec leurs corps étendus, la nudité humaine, fragile et sociale, se fait alphabet et langage. C’est ce que nous avons appelé « le nu graphique[6] ».

Pascal Quignard cite un mot d’un auteur latin qu’il juge « énigmatique et terrible » : Amat qui scribet, paedicatur qui leget, ce qu’il traduit – un peu sèchement à notre goût – par « celui qui écrit sodomise. Celui qui lit est sodomisé[7] ». Que l’auteur ait l’initiative et que sa démarche soit de nature érotique, nous en conviendrons. Cependant, lui-même et son texte se vendent, s’offrent, se tendent, s’ouvrent : de bien curieuses manières pour un « enculeur » sûr de sa domination ! Gageons que lectrices et lecteurs conservent, jusque dans les positions les plus périlleuses, une marge de manœuvre telle que les rôles ne sont point si figés. Le lecteur ne se borne pas à consentir, il participe à la co-errance du texte, qui sans lui reste lettre morte. Ce coït met en jeu tout le corps, et non seulement les yeux ou le « troisième œil », aveugle mais ô combien sensible, qu’est l’anus. D’ailleurs, ce par quoi l’écrivain pénètre l’oreille et l’œil du lecteur, n’est-ce pas sa langue ? Ce dispositif, par lequel l’auteur cherche à provoquer le plaisir et le désir d’inconnu·e·s en même temps qu’il éprouve le sien propre, s’appelle littérature. Peu nous importe que les mots y soient gros, gras, « de gueule », ou obscènes – « cette sodomie de la langue », disait Daniel Defoe[8] – pourvu qu’ils servent à nos plaisirs.

Nous avons pris le parti d’indiquer les sources à la fin de chaque notice plutôt que de les grouper en une indigeste bibliographie de fin de volume (où nous rappelons néanmoins quelques ouvrages de références). Ce sont à la fois des repères scientifiques et des pistes de lecture.

[1] Zo d’Axa, « Patriotisme et pornographie », article repris dans le volume L’Endehors, Chamuel éditeur, 1896, pp. 24-31.

[2] Le Moyen de parvenir, texte établi par Georges Bourgeuil, Éditions Passage du Nord/Ouest (2002), pp. 136-137. De Béroalde, chez le même éditeur : Le Voyage des princes fortunés. Mentionnons l’édition en poche du Moyen : Folio, 2006.

[3] Alphabet est d’ailleurs, comme abécédaire, un « jeu de lettres » à partir des deux premières lettres grecques : alpha et bêta.

[4] Notons qu’en grammaire la copule est l’élément verbal qui relie le prédicat au sujet. « Être est le verbe copule par excellence. Il est un pur lien, sans contenu sémantique. » ; Grévisse, Le Bon usage, Duculot, 1988. pp. 347-350.

[5] Aragon aurait assorti le cadeau d’un compliment : « Ce tableau représente toute une partie de ma vie. C’est de cela que j’ai voulu te faire cadeau pour le Parti » (L’Humanité, 25 janvier 2002). Le parti s’en débarrassa par un dépôt, en 2005, au centre Georges Pompidou, lequel s’empressa de « ready mader » la chose : il existe des mugs et des assiettes à pizza (sic) siglés « l. h. o. o. q. ». Voir toute une partie de sa vie passer au lave-vaisselle est une punition juste, mais sévère, pour le poète stalinien.

[6] Sur l’usage du corps dénudé comme outil de protestation publique, voir Guillon Claude, Je chante le corps critique. Les usages politiqus du corps, H & O, 2008.

[7] Quignard Pascal, Le Sexe et l’effroi, Folio Gallimard, 1994, p. 262. Peut-être faut-il voir dans cette idée l’origine du titre d’une revue littéraire rennaise : Enculer.

[8] Cité in Baruch Daniel, Au commencement était l’inceste, Petit essai d’ethnologie littéraire, Zulma, 2002, p. 84.

 

Handicap et éros technicien

Peut-être cet «habit de plaisir» (je déforme poétiquement son appellation) pourra-t-il rendre service à certaines personnes handicapées et c’est tant mieux, mais quelle triste adaptation technique des utopies érotiques!

Notons, même si les concepteurs n’y sont pour rien, que cette machinerie sophistiquée n’amoindrit nullement le contrôle des proches ou des soignants, seuls à décider combien de fois (par jour? par semaine? par mois?) il est raisonnable d’en user…

Nul doute que des valides souhaiteront étendre le champ de leurs expériences sensorielles grâce à son usage. On voudra bien prendre au pied de la lettre l’expression suivante: Grand bien leur fasse!