«COMMUNISATION»: deux textes de 2012

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La publication récente du texte d’André Dréan à propos de certains « communisateurs », et de la théorie de la « communisation » en général, a suscité des réactions agacées de la part de camarades qui le jugent inutilement et « réductivement » polémique.

D’autres lectrices et lecteurs se sont plaints d’être contraint(e)s de prendre en marche une polémique théorique dont on ne leur fournit pas les tenants et aboutissants. Sans prétendre pouvoir atteindre cet objectif (il faut pour cela, entre autres, suivre les liens indiqués dans les textes[1]), il m’a semblé utile de publier ici deux textes qui datent de 2012 — ce que j’avais négligé de faire à l’époque : le premier est celui d’une brochure du même André Dréan, le second une réponse que Lola lui avait adressée. Elle y a ajouté un court commentaire introductif.

Les allusions faites — par l’un et l’autre — à l’un de mes textes renvoient à «“Communisation” : l’impensable projet » (sur ce blogue).

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“DISSIDENCES”, un numéro de la revue (papier) sur «Les Anarchismes»

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La revue Dissidences a publié en janvier dernier son n° 14, intitulé Anarchismes, nouvelles approches, nouveaux débats (139 p., 20 €).

J’en reproduis le sommaire complet en bas de page ; je vais signaler ici ceux des articles qui ont plus particulièrement retenu mon attention.

Manuel Cervera-Marzal s’interroge sur le rapport inavoué à l’anarchisme de plusieurs philosophes contemporains — Lefort, Castoriadis, Rancière, Abensour — dans « L’anarchie contre l’anarchisme ? l’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine ». On comprendra que la conclusion, que je donne ci-dessous, m’a paru faire écho à ma propre démarche, même si mon point de vue est celui d’un non-universitaire (cf. l’introduction à Comment peut-on être anarchiste ?).

Si l’on partage ce constat, que semble d’ailleurs illustrer le renoncement au militantisme de Lefort et Castoriadis à partir de la fin des années 1960, on peut en tirer la conséquence que ce qui vaut pour l’ensemble des pensées critiques vaut pour les quatre philosophies de l’anarchie étudiées dans cet article. Ce qui signifie que s’est progressivement opéré un éloignement entre, d’une part, l’anarchisme politique des militants et organisations politiques libertaires (comme la CNT, la Fédération anarchiste, Alternative libertaire, etc.) et, d’autre part, les approches académiques et philosophiques de l’anar­chisme, retraduit en termes d’« anarchie », prenant différentes formes chez chacun des philosophes (« ontologie du chaos » chez Castoriadis, « absence de titre à gouverner » chez Rancière, « démocratie sauvage » chez Lefort et « démocratie insurgeante » chez Abensour). Autrement dit, l’incapacité des philosophies de l’anarchie à assumer leur proximité avec l’anarchisme résulterait d’un phénomène sociologique plus large qui affecte l’ensemble des sociétés occidentales : l’autonomisation croissante du champ des orga­nisations politiques de la gauche radicale et du champ des intellectuels-uni­versitaires critiques. Sans porter de jugement de valeur sur ce phénomène, nous pouvons néanmoins en déduire qu’une compréhension renouvelée des rapports entre anarchie et anarchisme passera probablement par un « retour au militantisme » de la part des intellectuels critiques.

Óscar Freán Hernández tente ensuite un « bilan historiographie » de l’anarchisme espagnol, en même temps qu’il indique de « nouvelles perspectives de recherche ». L’amateur mal éclairé que je suis y a trouvé des pistes bibliographiques, notamment sur le rôle des femmes dans le mouvement anarchiste espagnol.

Benjamin Jung aborde un sujet mal connu, me semble-t-il, et pourtant d’une actualité brûlante[1] : les tentatives de politisation et d’organisation des chômeurs : « Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) ».

La troisième partie du volume est consacrée à l’anarchisme en Amérique latine, d’un point de vue historique en Argentine, pour la période 1932-1943 [2] et dans les lutte actuelles, au Chili. L’auteur de ce dernier article, Angelo Montoni, constate une influence grandissante de l’anarchisme dans les luttes de la jeunesse populaire.

Enfin, Guillaume Davranche, auteur du récent et remarqué Trop jeunes pour mourir (coédition Libertalia/L’Insomniaque) sur les résistances à la guerre de 14, présente le « Maitron des anarchistes », à la réalisation duquel il a participé.

Considérée dans son ensemble (y compris les contributions que j’ai omises ici), cette livraison de Dissidences offre un bon exemple d’équilibre entre intérêt militant et travail scientifique, équilibre que peinent parfois à trouver des publications ou des universitaires se réclamant plus ou moins directement de l’anarchisme.

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 SOMMAIRE

Introduction

Partie 1

L’Anarchisme en débat

« Anarchismes et libertaires. Les difficultés conceptuelles de la délimitation d’un objet d’étude », par Irène Pereira.

« L’anarchie contre l’anarchisme ? L’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine », par Manuel Cervera-Marzal.

« L’anarchisme en Espagne : bilan historiographique et nouvelles perspectives de recherche », par Óscar Freán Hernández.

Partie 2

L’Agir anarchiste

« Les jeunes hégéliens et l’anarchisme », par Paulin Clochec.

« Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) », par Benjamin Jung.

« De l’anarchisme marseillais à Pio Turroni. De l’approche collective à l’approche individuelle », par Françoise Morel Fontanelli.

« L’entreprise anarchiste. L’exemple de la scène anarchopunk », par Fabien Hein.

Partie 3

Perspectives sud-américaines

« L’anarchisme argentin lors de la “décade infâme” (1932-1943) : les cas de la Federación anarco-comunista argentina (FACA) et de l’Alianza obrera Spartacus (AOS) », par Guillaume de Gracia.

« La renaissance de la pensée libertaire au sein de la jeunesse populaire chilienne », par Angelo Montoni.

Conclusion

« Le “Maitron des anarchistes” est paru », par Guillaume Davranche.

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[1] Voir les travaux de la sociologue Valérie Cohen sur AC ! et les mobilisations de chômeurs.

[2] Problème de traduction dans le titre de l’article, il ne peut s’agir de la « décade infâme » mais de la décennie.

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite