NE DITES PAS À MON PÈRE QUE JE SUIS UN REPENTI CONTUMAX, IL ME CROIT COMMUNISTE LIBERTAIRE…

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Dans un texte intitulé «Claude Guillon gagne son procès contre Jean-Marc Rouillan» [ça c’est du scoop, coco!], de courageux (geuses ?) anonymes me qualifient d’«ex-libertaire repenti» et prétendent que la justice « a suivi point par point [mes] instructions » dans le récent procès de Rouillan.

Si l’appareil judiciaire se souciait un tant soit peu de mon opinion, il y a longtemps qu’il « foutrait la paix à Jean-Marc Rouillan », comme je le suggérais en 2006. Et déjà en 2005 avec «Maintenant !», sous-titré «En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité».

Passons!

La réaction très énervée, et aussi très sotte, de mes courageux insulteurs — lesquels se flattent de m’avoir connu «quand [je] jouais les trublions de la mouvance libertaire» — à mon texte critique «Jean-Marc Rouillan doit se taire…», s’inscrit dans un débat « moral » vieux comme le mouvement révolutionnaire : peut-on critiquer un(e) militant(e) en délicatesse avec la justice.

Dans le cas de Jean-Marc Rouillan et des autres membres de l’ex-organisation Action directe, répondre « non » à cette question entraîne la conséquence suivante :

On ne pouvait pas critiquer Rouillan — et AD — avant qu’il ne se fasse arrêter.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan après son arrestation et pendant son procès.

On ne pouvait pas critiquer Rouillan quand il était en prison, soit pendant plus de vingt ans.

On ne peut pas critiquer Rouillan aujourd’hui, attendu qu’il se met régulièrement par ses déclarations en danger d’y retourner.

Moralité : Impossible de critiquer Rouillan et Action directe. Hier, aujourd’hui et demain.

J’ai toujours considéré ce pseudo-ukase moraliste comme une plaisanterie grotesque dont il n’était et n’est pas question de tenir le moindre compte.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en même temps que je protestais contre le traitement imposé aux détenu(e)s d’Action directe durant leur procès (attitude alors peu répandue, y compris chez les anarchistes), je publiais un texte violemment critique «Contre AD et contre l’État», que mes courageux insulteurs font mine de ne pas connaître.

C’est pourtant l’une des occasions demeurées dans les mémoires où j’ai «joué les trublions de la mouvance libertaire».

Si, comme mes insulteurs le prétendent ridiculement, j’étais « en procès » avec Jean-Marc Rouillan, alors on pourrait dire que je l’ai gagné depuis plus de trente ans.

En 2016, comme au début des années 1980, je m’arroge le droit — droit que je reconnais à tout militant révolutionnaire — de critiquer un autre militant pour ses positions publiques.

Il est vrai que mes anonymes contempteurs informent le monde, et moi à l’occasion, que je suis un «ex-libertaire repenti».

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Innocent — au sens « débile » — que je suis ! Je viens à peine de publier un recueil de textes intitulé Comment peut-on être anarchiste ? et je continue à me présenter comme un « écrivain anarchiste de langue française »…

Le malheur sur moi ! Ces anonymes collègues — et concurrents — en réquisitoires m’avaient donc jugé et condamné en mon absence.

Décidément, si l’anarchisme semble s’être beaucoup bureaucratisé depuis ma jeunesse, le secrétariat est toujours aussi mal tenu…

Pour quel(s) crime(s) ai-je été ainsi puni de bannissement par le conclave secret des anarchistes « hard » ? Eh bien, vous allez rire ! l’un de mes crimes est de me « retrouver aux côtés […] des héritiers de Daeninckx, auprès desquels [j’ai fait] repentance au point de les dépasser dans la chasse aux sorcières ».

Il n’y a pas une semaine, le pauv’ DD de Montreuil (André Dréan de son pseudo officiel), me reprochait lui, comme des anonymes sur Twitter, d’avoir critiqué Daeninckx en même temps que je revenais sur une phrase de Suicide, mode d’emploi.

Donc, suivez-moi bien: Pour les un(e)s, mon ralliement — où ? comment ? — au « Daeninckxisme » est un signe de mon repentir de trublion anarchiste ; pour les autres mon allergie persistante (je signe !) au même « Daeninckxisme » est le signe d’un négationnisme inavoué (et pour cause !).

On conviendra que ce « Code pénal libertaire », de surcroît imprimé nulle part, donne plutôt envie de sécher les audiences !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve bêtement condamné par défaut, sans avocat, et sans le savoir…

Alors, oui, c’est un peu tiré par la calvitie, mais ça sert à mes procureurs à « justifier » que n’étant plus l’anarchiste que j’ai été — ah! jeunesse! — je n’ai plus aucune légitimité pour critiquer un militant révolutionnaire… Or si je n’ai plus de légitimité libertaire, c’est donc que je suis un auxiliaire de la justice bourgeoise. CQFD !

Histoire de filer la métaphore, ils insistent beaucoup, et très maladroitement les pauvres, sur le fait qu’au vu des critiques que j’adresse à Rouillan, non seulement j’aurais dû assister à son procès mais encore me porter partie civile contre lui… Ne pas l’avoir fait est selon eux une preuve de lâcheté !…

Franchement, je me demande ce que ces gens peuvent boire ou fumer avant de délirer de la sorte sur leurs claviers…

Je m’attends à lire bientôt que je suis la reine des poules mouillées pour n’avoir pas moi-même exécuté Rouillan d’une balle dans la tête…

Je me dois de révéler maintenant une information, dont je crains — tant pis! — qu’elle dépasse un peu l’entendement, format aquarium, de mes procureurs d’eau douce :

J’ai fait savoir à qui de droit et en temps utile, par l’intermédiaire de mon amie Hellyette Bess, que j’étais disposé à venir témoigner EN FAVEUR de Jean-Marc Rouillan, sur la base de mes positions rendues publiques au préalable, pour dire que sa condamnation et surtout sa remise sous les verrous serait absurde et d’aucune utilité, même symbolique, pour je ne sais quelle lutte «antiterroriste».

Certes, je n’ai pas été trop surpris qu’il ne soit pas donné suite à cette proposition.

Cependant et à tout hasard, j’affirme ici publiquement qu’elle demeure valide pour le procès en appel.

Je m’attarderai avant d’en terminer sur un point qui a particulièrement fâché mes accusateurs publics. Il s’agit de mon reproche à Rouillan de ne pas avoir consulté ses (ex)camarades d’AD avant de déclarer sur une radio, à propos de la tuerie du Bataclan, entre autres : « C’est technique. Nous aurions pu faire ça, nous aussi ; nous aurions pu faire les mêmes opérations ; c’est le but ; mais nous ne pouvions pas le faire parce que nous avions d’autres principes, une autre stratégie, une autre tactique. ».

Mes accusateurs commentent :

Ce crétin [coucou, c’est moi !], qui prétend tout savoir sur AD et son fonctionnement interne, et même si Jean-Marc a ou n’a pas « consulté ses camarades », n’a pas encore compris qu’AD n’existe plus depuis longtemps, ce qui prouve encore une fois que sa haine des non-repentis est le seul motif de ses saloperies.

Ainsi AD n’existerait plus ? En voilà une révélation, les gars !

Mais les gens dont vous parlez, et dont vous prétendez gratuitement (et à rebours de ce que j’ai écris ici-même : «Régis Schleicher, un homme libre !» ) que je les « hais », ils existent eux.

Et même, ils ont des problèmes de boulot, des problèmes de logement, des problèmes avec la justice, avec les flics… Et non, ils n’ont vraiment pas besoin qu’un ancien camarade, de surcroît désigné par la presse et la justice bourgeoises comme le chef de la bande, viennent vomir d’aussi ahurissants étrons sur eux et leur action passée.

Et si vous ne pouvez pas comprendre ça, camarades procureurs, vous aussi feriez bien de fermer vos gueules !

Au passage, touchez-en donc un mot à celles et ceux que vous pouvez croiser (je ne sais pas où vous habitez). Trouvez-en un ou une qui approuve la déclaration ci-dessus citée de Rouillan.

Un(e) seul(e) !

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Revenons à Rouillan et à votre curieuse manière de l’aider.

Jean-Marc Rouillan est donc passé en procès. Il a adopté comme ligne de défense, en gros : « Cette émission de radio, c’était n’importe quoi ; j’étais fatigué ; j’aurais dû partir ; je n’ai pas osé le faire ; d’ailleurs y’a pas une phrase une français. ».

Bref. La position actuelle de Jean-Marc Rouillan est que les propos que tout le monde a pu et peut écouter dans l’enregistrement de cette émission ne reflètent pas son point de vue.

Dont acte !

Cette ligne de défense n’a malheureusement pas dissuadé la dite « Justice » de le condamner à 8 mois de prison ferme. Il a fait appel et j’espère qu’il sera relaxé ou dispensé de peine (voir plus haut).

La pétition, dont je crois comprendre que mes accusateurs étaient signataires, relevait à mon sens d’une très mauvaise stratégie, précisément parce qu’elle s’abstenait de toute distance critique par rapport aux déclarations de Rouillan, ce qui était d’abord inadmissible moralement et politiquement, et surtout ce qui réduisait la défense à la thèse du complot des médias, irrecevable pour n’importe quel auditeur de bonne foi — militant ou non, magistrat ou non.

Autrement dit, au prétexte de ne pas avoir l’air de critiquer Rouillan (impératif pseudo-moral), je pense que cette pétition ne pouvait que l’enfoncer un peu plus.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Au lieu de se contenter de s’aligner sur l’actuelle position de Rouillan — aucun de ses propos radiodiffusés ne reflète son opinion réelle —, et de croiser les doigts, mes anonymes procureurs reviennent — certes pour le plaisir gamin de polémiquer avec moi — sur des propos de Rouillan que j’ai épinglés, en réaffirmant qu’ils ont été déformés par les médias.

Il est bien possible que ces farouches anhardchistes espèrent vraiment rendre service à Jean-Marc Rouillan.

N’empêche, je serais lui, non seulement à l’avenir je refuserais les interviews, mais aussi les pétitions et les textes de soutien…

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Post scriptum

Pour les lectrices et lecteurs intéressé(e)s par la question de la violence révolutionnaire, et que l’on aurait convaincu(e)s que je dois être un non-violent par principe, je renvoie, sur ce même blogue à «Si vis pacem kalachnikov».

Jean-Marc ROUILLAN doit se taire, non parce que l’État le lui impose, mais parce que les énormités qui sortent de sa bouche nuisent à la cause qu’il prétend défendre, et à lui-même accessoirement [ce titre est long parce qu’il est mesuré !]

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À l’heure où je publie ce texte, environ 750 personnes ont signé en ligne une pétition de soutien à Jean-Marc Rouillan, à la suite des poursuites engagées contre lui pour « apologie du terrorisme », après la diffusion d’une émission sur Radio Grenouille (Marseille), enregistrée le 23 février dernier.

On peut réécouter l’intégralité (58 mn) de l’émission ici.

Les animateurs s’expliquent sur les raisons de leur invitation ici

La lecture des commentaires est éclairantes. Certain(e)s signent pour la « liberté d’expression », d’autres pour s’opposer à une éventuelle réincarcération de Rouillan.

Que dit ce texte et de quoi parle-t-il ?

C’est donc une liste sans fin [on vient de donner des extraits de presse] de dénaturation des positions de notre courant politique qui Oui ! est farouchement opposé à l’islamophobie, Oui ! est convaincu que les guerres néocoloniales ne sont pas une solution, Oui ! Condamne fermement l’état d’urgence et la perte de libertés qui en découle…

Aujourd’hui, c’est au tour de notre camarade Jean Marc Rouillan de faire les frais de cette campagne qui n’a pas de nom… Propos déformés, sortis de leur contexte, ministres se pressant devant les caméras pour exiger qu’on renferme l’animal… Pathétique spectacle de détournement d’attention à la veille d’une mobilisation puissante contre la destruction du code du travail, au sein de laquelle l’extrême gauche porte les arguments les plus dévastateurs…

J’ai dit ici quelles sont les critiques que j’ai à opposer au concept d’« islamophobie » et à son usage confus et confusionniste. Admettons pour l’instant, et pour faciliter la discussion, qu’il désigne des formes de racisme anti-arabe, nouvelles ou anciennes. Je puis donc, quoique sans illusion, partager les trois « oui ! » du texte de pétition.

Cependant, demeure un inconvénient majeur : la pétition ne cite aucun des propos reprochés à Rouillan, dont on nous dit simplement qu’ils sont « déformés, sortis de leur contexte ».

Passons sur le fait que je suis favorable, et depuis plus longtemps que beaucoup de ces pétitionnaires, à ce que l’on « foute la paix à Jean-Marc Rouillan[1] ». Ce qui signifie que je m’oppose à toute poursuite à son encontre, sur la base des âneries qu’il a proférées, et évidemment à sa réincarcération.

Cela ne signifie nullement que je me sente, moi qui ne suis ni journaliste ni ministre, tenu de « foutre la paix à Jean-Marc Rouillan », au sens où je devrais — et pour quelle raison ? son âge ? nous avons le même ; ses années de prison ? ça n’est pas une excuse pour déconner — m’abstenir de critiquer des propos politiques publiquement tenus par lui.

Je vais donc expliquer ici, en quoi j’estime que certains propos de Rouillan — sans les déformer ni les sortir de leur contexte — sont inacceptables et doivent être politiquement condamnés avec la plus grande clarté et la plus grande fermeté.

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Première salve.

Dans une longue discussion à bâtons rompus, en direct, riche en phrases banales — mais aussi en propos pertinents — où il est question en vrac des tueries de 2015 à Charlie Hebdo, à l’Hyper cacher, au Bataclan et aux terrasses de bistros, Rouillan refuse de condamner les assassins. Pourquoi ? On croit (on espère !) comprendre dans la discussion que c’est parce qu’il condamne aussi l’État français et ses actions militaires.

Autrement dit — et l’on espère, je le répète, ne pas se tromper — la position de Rouillan pourrait se résumer à peu près dans une phrase, assez simple, du genre :

« Je pense [moi, Rouillan] que l’on ne peut valablement [légitimement] condamner les tueries évoquées, que si l’on condamne aussi celles que provoquent les bombardements des avions militaires français, en Syrie par exemple. »

Ce type de phrase, Rouillan est malheureusement incapable, non pas de la prononcer, mais même de la concevoir, de la penser. Au lieu de cela, il dit : « Moi, je suis neutre. Ça ne me concerne pas. » Il le répète plusieurs fois durant l’émission (9 mn 50 ; 11 mn 39 ; 12 mn 16 ; 17 mn 32).

« Neutre » ! Évoque la Croix rouge (mais sans trousse de secours) et le chocolat suisse. Le tout au milieu des cadavres de Charlie et des trottoirs parisiens… Au minimum, je dis bien au minimum, c’est une colossale maladresse. Le genre d’énorme connerie qui te fait chasser de ton organisation politique et interdire de tribune jusqu’au siècle suivant. Mais Rouillan, quoique stalinien, n’est plus membre d’aucune organisation, depuis qu’il a fait la grâce au NPA de le quitter.

Donc Rouillan refuse de choisir entre les assassins. Comme l’écrit à propos de Jean Genet Houria Bouteldja, il y a là « comme une esthétique ». Ou peut-être une éthique.

Seulement voilà… Rouillan choisit bel et bien. Contrairement à ce qu’il veut nous faire croire (et à ce que veulent, peut-être, croire les pétitionnaires).

Il choisit, Rouillan. Parce qu’il trouve très lâche (et en effet !) de bombarder depuis un avion, mais, en revanche (et c’est bien de ça qu’il s’agit), les islamistes assassins de caricaturistes, de juifs, de juives, de buveurs et de buveuses de bière en terrasse, il les trouve « très courageux ».

 Moi, je les ai trouvé très courageux en fait, ils se sont battus très courageusement ; il se battent dans les rues de Paris, ils savent qu’il y a deux ou trois mille flics autour d’eux […]. Souvent ils ne préparent même pas leur sortie.[…]. Les frères Kouachi, quand ils étaient dans l’imprimerie, ils se sont battus jusqu’à la dernière cartouche. On peut dire qu’on est contre leurs idées […] on peut dire que c’était idiot de faire ça… (49 mn 30)

Ici, trois remarques.

La première, déjà formulée à plusieurs reprises ici-même, mais je continuerai tant qu’il se trouvera des ahuri(e)s pour prétendre le contraire : le courage physique n’est pas, n’a jamais été, ne sera jamais suffisant pour me faire trouver admirable, un crétin, un salaud ou un assassin quelconque. Les nazis français qui allaient combattre le « bolchevisme » sur le front de l’Est pendant la deuxième guerre mondiale faisaient indiscutablement preuve de courage physique. Et alors ? Et alors, rien.

Malheureusement, certain(e)s ahuri(e)s ci-dessus évoqué(e)s trouvent, et même disent que « c’est pas pareil ! »

Or, ce « c’est pas pareil ! » ouvre sur des abîmes de crétinerie politique et de saloperie morale[2]. À cet instant précis, je ne parle plus de Rouillan (pas de ces déclarations à Radio Grenouille, au moins). Au fond de ces abîmes, on distingue des lambeaux de « discrimination positive » ; autrement dit, pense le crétin, un jeune arabe de nos banlieues est moins coupable de tuer des filles en minijupe à la terrasse d’un café que le tireur du bombardier d’écraser des filles en tchador. Le crétin ne sait pas (c’est à ça aussi qu’on le reconnaît) que l’armée emploie même des assassins « issus de la diversité », comme on dit sottement. Les flics noirs et arabes, il ne les voit pas. Il pense que les jeunes arabes ont un destin de révoltés — pour venger les guerres coloniales — et que bon, c’est un peu ballot d’avoir flingué n’importe qui, mais bon… Et d’ailleurs (je ne parle toujours pas de Rouillan), étaient-ils/elles bien des « n’importe qui » ces clients du Bataclan ?

On a quand même beaucoup entendu dire, dans « notre courant politique » (je reprends de confiance l’expression de la pétition) que, quand même ! fréquenter un établissement où avaient été donnés des galas en faveur de l’armée israélienne, c’est sinon un crime, au moins une imprudence. Si ! si ! Ça c’est beaucoup dit, chez les inorganisés, mais pas seulement. C’est une « opinion » qui a du être combattue dans des organisations d’extrême gauche, et non sans mal.

Et d’ailleurs, moi, qu’est-ce que j’ai à dire pour réfuter cette « opinion » — je veux dire : à part qu’elle me donne une immédiate et violente envie de gerber sur qui l’exprime. Eh bien je dirai que le pourcentage du public du concert visé au Bataclan, qui connaissait le fait évoqué plus haut, doit être encore inférieur au pourcentage des pétitionnaires qui se manifestent pour Rouillan en ayant pris la peine et la précaution d’écouter l’intégralité de l’émission de radio en cause.

D’ailleurs, la notion de responsabilité collective est parfaitement répugnante. Et précisément, sous une forme ou une autre, elle est commune aux assassins du Bataclan et aux largueurs de bombes des avions français.

Quant à l’étendre, cette pseudo-responsabilité, aux consommateurs et consommatrices des terrasses, le plus crétin des tarés n’a aucun moyen (lui-même alcoolique qu’il est, le plus souvent) de la rendre légitime. Il essaye seulement de mégoter « moralement », si j’ose dire, sur le nombre des cadavres.

Seconde remarque. Elle est également navrante cette admiration automatique et virile (à moins que…) pour qui brandit une arme de guerre, même alors que des milliers de flics quadrillent Paris. Rouillan dissocie les gestes et les responsabilités des assassins : celui qui est retranché face à des forces de police, n’est plus celui qui vient de tuer un dessinateur désarmé, dans le bureau d’un journal satirique. Ça n’est pas une analyse politique, nécessairement globale, ce sont des érections idéologiques, des bouffées d’identification narcissique.

Vous pensez que j’exagère ? Hélas, pas le moins du monde. Rouillan lui-même va s’en expliquer. Laissez-moi formuler d’abord ma troisième remarque.

Elle concerne les « idées » des assassins islamistes.

Je ne sais pas si je dirais que ces gens ont des « idées ». Une idéologie, certainement. Toute neuve, à base de morceaux de Coran mal digérés, mal ou pas appris, façon Reader digest. Et certainement aussi de la révolte devant les humiliations subies, par eux et par leurs parents, du ressentiment, et de la frustration (sexuelle, oui, mais pas seulement : sociale aussi). Mais des idées, des opinions en somme, aussi respectables que d’autres, mais que l’on « pourrait » ne pas partager… Non ! Le djihadisme n’est pas une idée, pas plus que le racisme n’est une opinion.

Je reviens à la déclaration qui établit, hélas ! qu’il n’y a dans mon analyse aucune « exagération ». Quand on demande à Rouillan pourquoi il semble si réticent à « condamner » les tueries et leurs auteurs, ils se réfère à son expérience de pratiquant de la lutte armée. Soulignons qu’il se réfère ici à Action directe sans avoir évidemment consulté ses camarades, ce qui donne une idée, pour les naïfs et les naïves qui ne se s’en seraient pas fait une, de la manière « démocratique » dont se prenaient les décisions à AD. C’est-à-dire sans se préoccuper du tort que cela pouvait causer aux autres (en liberté ou en taule).

Comme l’animateur (bien bon, l’animateur !) lui fait remarquer que tout de même, AD c’était autre chose, avec un idéal émancipateur, etc. Rouillan répond sur la différence entre les actions d’AD et celles des tueurs de Daech :

C’est technique. Nous aurions pu faire ça, nous aussi ; nous aurions pu faire les mêmes opérations ; c’est le but ; mais nous ne pouvions pas le faire parce que nous avions d’autres principes, une autre stratégie, une autre tactique.

Jean-Luc Godard explique quelque part que sur le tournage d’un film, un travelling est une question de morale. Jean-Marc Rouillan nous explique qu’éliminer un général ou le public d’un concert, c’est une question de technique.

Je ne suis pas assez compétent pour décider si la remarque de Godard est pertinente. Je vois bien en quoi celle de Rouillan est d’une toxicité catastrophique pour le camp révolutionnaire.

Notez bien que Rouillan ne s’abstient pas de toute critique à l’égard des tueurs de Daech, qu’il refuse néanmoins de condamner moralement et politiquement : il les traite d’ « impies », parce qu’ils auraient outrepassé je ne sais plus quelle prescription coranique (il y a des moments où l’accablement m’a un peu distrait, je dois dire).

En somme, comme il refuse (ce que j’approuve) de se placer du même point de vue que l’État, et qu’il est par ailleurs incapable d’élaborer un point de vue moral et politique propre, Rouillan tente de se situer à l’intérieur du raisonnement (?), de la stratégie (?), du camp (?) de Daech. …Même si « toute théocratie est un régime ennemi » et qu’il considère Daech comme État. Dommage que dans cette phrase, le premier exemple qui lui vienne à l’esprit soit, non pas Daech, dont on parle, mais Israël… (« Que ce soit Israël ou un autre »).

Rouillan espère, semble-t-il, que le dialogue est encore possible avec Daech ou bien des gens qui veulent le rejoindre, on ne sait pas… Du coup, il se met en avant comme intermédiaire possible : quelques minutes après son « aveu » qu’au hasard de la vie, il aurait aussi bien pu flinguer des buveurs d’apéritif, il affirme

Il y a des mouvements, comme le Hezbollah, qui pensent que je suis quelqu’un de bien intentionné.

Rouillan se propose là — je ne sais pas si l’on a bien pris bien la mesure de son dévouement — rien moins que de nous sauver. En effet, comme il le souligne justement, il ne manque pas de fanatiques (le mot est de moi), armés de mitraillettes, qui pensent que nous ne sommes pas beaucoup à mériter de l’être, sauvé(e)s, en occident. Rouillan se propose, si je comprends bien, de leur dire quelques mots entre notre faveur.

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Par pitié, Jean-Marc, au nom de tout ce qui ne nous est pas sacré ! Au nom de notre vieille inimitié — politique ; nous ne nous connaissons pas —, ne te crois l’avocat de personne ! Ne plaide aucune cause ! Laisse tomber la diplomatie, tu n’as aucune disposition !

Cela dit, qui devait l’être, voilà ce que je veux ajouter :

Jean-Marc Rouillan, tu as besoin de murir longuement chaque phrase : allons tant mieux ! Tu es meilleur à l’écrit qu’à l’oral : ça tombe à merveille : tu écris des livres. Tu ne voudrais pas être contre-ténor à l’opéra, aussi ? Tu sais parfaitement ce qu’il faut penser des journalistes bourgeois : tiens t’en éloigné ! Tes problèmes identitaires — qui n’en a pas ! — fais-en des romans, ou réserve-les à un(e) psy : il n’y a pas de honte !

Bref, par pitié, pour toi et pour les autres : FER-ME-LA !

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[1] Voir sur ce blogue le texte portant ce titre.

[2] Et inversement : de crétinerie morale et de saloperie politique.

Cartographie de l’anarchisme expliquée à mon père (mars 2014)

La maison d’édition canadienne et francophone LUX a entrepris la publication de petits livres de vulgarisation sur l’anarchisme, ce qui est une heureuse initiative qui mérite d’être saluée (pardon pour le cliché).

J’en ai lu deux que je vais évoquer en commençant par le dernier consulté. Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent que je suis un piètre chroniqueur de livres, au sens où le plus souvent — sauf quand il s’agit de signaler une petite merveille comme Dernier chapitre de Gérard Lambert-Ullmann — j’ai tendance à prendre prétexte de la recension de tel livre pour aborder l’un des thèmes dont il traite, voire pour chicaner l’auteur sur un détail qui occupe un trois cent soixante-douzième de l’ouvrage. Autant vous le dire tout de suite, ça n’est pas moi qui vais changer…

J’ai pourtant fait un effort en rendant compte sur mon blog La Révolution et nous d’un autre livre publié par LUX, précisément écrit par l’un des auteurs du livre dont je vais parler, Francis Dupuis-Déri, à propos du concept de démocratie. Là je sens que mon effort se relâche ; l’âge, sans doute…

anarchie-explique-siteOr donc, Dupuis-Déri publie avec son père Thomas Déri, un livre intitulé L’Anarchie expliquée à mon père. Voilà qui nous change agréablement des sempiternels « …expliqué à ma fille », même si l’effet aurait été mieux ajusté avec une petite présentation pleine d’esprit. Là non, ça commence sec et rêche : « Comme disait déjà Bernard de Chartres au XIIe siècle ».

Le parti pris du dialogue fils-père est plutôt astucieux, même s’il aurait mérité un peu plus de légèreté dans l’exécution. Il s’agit de faire « passer » le maximum de références, de noms et de citations sans avoir l’air de les asséner aux lectrices et lecteurs.

Certes, mais c’est la loi du genre, chaque lectrice ou lecteur un tant soit peu féru(e) d’anarchisme aurait souhaité tel exemple plutôt que tel autre, omis tel penseur, pour mieux mettre tel autre en valeur, etc.

Tel quel, je ne doute pas que le bouquin, d’ailleurs d’une modestie sympathique, puisse éclairer et fournir en pistes de réflexions et de lectures un lectorat curieux.

Ça se gâte !

Page 34, Dupuis-Déri évoque l’anarchisme « officiel », celui qui se revendique comme tel (si j’ai bien compris). À propos de la France, il écrit :

« En France, il est porté par la Fédération anarchiste (FA), dont la première mouture a été fondée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Elle dispose d’un journal, Le Monde libertaire, d’une librairie à Paris et d’une radio. D’autres organisations existent, comme Alternative libertaire (AL), sans compter les dizaines de collectifs autonomes ou le réseau des squats. »

La première affirmation — selon laquelle l’anarchisme serait en France « porté » par la FA — est ridicule. Il ne suffit pas de mentionner les « dizaines de collectifs autonomes », il faudrait préciser que le total de leurs membres est supérieur au 500 adhérent(e)s — et non pas nécessairement militant(e)s — de la FA. Accessoirement, tant qu’à citer AL, l’auteur pourrait aussi citer l’Organisation communiste libertaire (ou bien ça se sait jusqu’à Québec qu’ils acceptent des patrons lock-outers ?).

Mais l’essentiel n’est pas là. C’est dans une omission monumentale que réside la malhonnêteté de cette description. Pour Dupuis-Déri, littéralement, la Confédération nationale du travail (CNT) n’existe pas ! Or si une organisation a « porté » et pour mieux dire incarné le renouveau de l’anarchisme depuis l’an 2000, c’est évidemment la CNT (et pas du tout la FA, souvent incapable, lors des mouvements sociaux d’importance ces quinze dernières années de trouver un(e) vendeur/deuse pour diffuser le ML dans des manifs de 100 000 personnes). Dupuis-Déri ne peut évidemment ignorer l’existence de la CNT, même s’il peut en sous-estimer l’importance (signalons au passage que le nombre des adhérents de la CNT est entre 4 et 7 fois supérieur à celui des adhérents FA). Il a donc choisi de mentir par omission. Certes, on peut arguer du fait que la CNT est un syndicat anarcho-syndicaliste et non une organisation « spécifique », on peut même défendre un point de vue anti-syndicaliste, ce qui ne me choque nullement. On ne peut juste pas faire ce que Dupuis-Déri a choisi de faire. Le prenant en aussi flagrant délit de mensonge sur un point précis, je me demande ce qu’il en est du reste, sur des faits et des auteurs dont j’ignore tout. C’est l’inconvénient d’être malhonnête… Ça n’incite pas à la confiance.

Une remarque sur le fond, et avant de revenir sur les merveilleux jouets dont « dispose » la FA parisienne : le livre donne, une fois mis de côté l’omission scandaleuse sus-citée, une idée absolument bordélique de l’anarchisme. En partie justifiée, hélas. Ce serait un travail de longue haleine d’examiner la question de savoir si c’est bien cela le « mouvement anarchiste ». L’Auberge espagnole (sans la CNT ! ce qui est un peu fort). Ainsi rencontre-t-on à la page 188 la notation suivante :

« D’autres anarchistes, mais c’est plus rare, proposent l’asexualité, c’est-à-dire l’abstinence, pour ne pas dominer (pour un homme) ni être dominée (pour une femme). »

Vous imaginez la même phrase à propos de n’importe quelle autre tendance du mouvement ouvrier révolutionnaire ?

« D’autres trotskistes, certes minoritaires, ont carrément arrêté de niquer. “Je ne leur propose plus rien, nous déclare l’un d’eux, et elle me foutent la paix !” »

Non, hein ! Eh bien avec les anarchistes, ça passe. On les voit, ces malheureux(ses) « proposer » l’abstinence, c’est-à-dire notez le bien proposer une abstention, un non-agir (des anarcho-boudhistes ?).

Une tendance, rare d’accord, mais tout le monde a le droit de ne pas vivre, et l’addition de tous ces fêlé(e)s… eh bien papa, c’est l’anarchie !

Ayons une pensée émue pour le pauvre Sébastien Faure, partisan de la « synthèse » (dont s’inspire en principe la FA) entre individualistes, anarcho-syndicalistes et communistes libertaires (la « synthèse » étant en réalité une pénible cohabitation). Les anarchaféministes, on comprend ! Quelques chrétiens tolstoïens, passe encore ! Des naturistes vegan, OK ! Mais les j’nique-plus-j’m’en-vante, où voulez-vous les mettre ? (Euh, non chèr(e)s camarades, c’est un malentendu, personne n’avait l’intention…).

Ah ! une coquille à corriger si le livre connaît un retirage : p. 75, la DCRI n’est pas obsédée par une mouvance « anarcho-autonomiste » façon bretonnante, mais « anarcho-autonome ». Il y a sur ce blogue quelques bons textes à lire sur cette chimère.

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J’ai annoncé que j’allais revenir sur l’un des merveilleux outils dont « dispose » la FA, on va voir pour quoi faire, je veux parler du Monde libertaire. Un correspondant m’envoie un supplément gratuit (n° 48) au numéro 1732 de ce quinzomadaire, daté du 27 février 2014. Au milieu de contributions plus ou moins anodines ou même sympathiques, je relève les prestations remarquables de deux crétins. Le premier signe à la une un articulet qui cherche laborieusement à moquer J.-L. Mélenchon pour avoir viré un candidat de son parti, coupable d’avoir publiquement trinqué avec Yves Guéna. Le personnage sévit jadis au cabinet du premier ministre Michel Debré, fut plusieurs fois ministre du général de Gaulle, notamment de l’Information, puis des Postes et Télécommunications, chargé par Pompidou de mettre au pas les radios périphériques trop indépendantes du pouvoir en mai 1968. Bref une belle carrière d’ordure d’État. Sa description dans le Monde libertaire, quinzomadaire de la Fédération anarchiste :

« Yves Guéna, une personnalité respectée par tous à Périgueux, gaulliste, résistant, ancien président du Conseil Constitutionnel, nonagénaire. »

Page 5, maintenant, un galimatias[1] sans titre possible à distinguer, à propos de la censure d’un spectacle du triste Dieudonné, dont il nous est dit, sans rire semble-t-il, qu’il est « accusé d’antisémitisme ». « Accusé », tandis que M. Valls est « spécialiste du racisme anti-immigrés en général et anti-Roms en particulier ». Si M. Valls est tout cela, c’est donc, sous-entend le crétin, que Dieudonné est innocent. Le galimatias se clôt sur un clin d’œil complice à l’intention des ahuris qui croient défier un « système » en reproduisant le signe de ralliement des dieudonnistes, la « quenelle ».

Tout ça est minable, à gerber. Ça n’est pas la première fois, et ça n’est pas la dernière (vive la « synthèse » !).

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Ajout 1. (11 mars [mon papier a été mis en ligne le 9 mars 2014]). Un certain nombre de militant(e)s de la FA ayant refusé de diffuser le « gratuit » évoqué ci-dessus, en raison semble-t-il du seul article signé « Michel », les exemplaires ont été pilonnés. Les deux crétins, non.

Ajout 2. (15 mars). La FA a officialisé sa position par un communiqué dont je tire cet extrait : « Il s’agit bien évidemment d’une erreur, la personne ayant écrit cet article ne fait pas partie de notre organisation et ne représente pas davantage notre position politique. Nous allons rechercher collectivement la source de ce dysfonctionnement. »

Bonne chance !

Pas un mot sur l’éloge de Guéna. Il est vrai que son auteur est bien membre de la FA, lui.

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[1] Dont on peut lire une critique méritoire sur le blogue de Floréal.

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En voilà assez, changeons-nous les idées avec le second livre de cette chronique : Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, de Michael Schmidt.

couv-cartographie-siteL’auteur tient une gageure de même dimension que celle des Déri, résumer en moins de deux cent pages l’histoire d’un mouvement. Cependant, notez l’adjectif « révolutionnaire » dans le titre ! Si les anarchistes dont il est ici question sont abstinents, du cul ou de la bouteille, ils n’en font pas le ressort de leur action. C’est reposant.

Schmidt adopte, pour réécrire l’histoire de l’anarchisme la métaphore des « vagues » successives, la première vague de 1868 à 1894, la cinquième de 1990 à nos jours. Je ne suis pas complètement convaincu de la pertinence de cette métaphore, devenue un lieu commun à propos du féminisme par exemple, mais reconnaissons qu’elle permet de situer des périodes historiques sans être obligé de s’en justifier de manière trop rigoureuse.

On peut faire la même remarque à propos de ce livre qu’à propos du précédent : la nécessité de la concision entraîne des choix, par nature discutables. Mais l’ensemble est tenu et cohérent.

De plus, le choix de déplacer le regard, depuis l’Europe occidentale vers d’autres régions de la planète, Amérique latine, Antilles, Asie, Afrique, etc. est assez rare pour être signalé. Les pistes vers des documents en ligne sont nombreuses et permettent de prolonger utilement la lecture.

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Thomas Déri & Francis Dupuis-Déri, L’Anarchie expliquée à mon père, 240 p., 10 €.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Michael Schmidt, Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, 187 p., 14 €.

Foutez la paix à Jean-Marc Rouillan ! (2006)

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Comment peut-on être assez niais pour se prétendre militant révolutionnaire et accorder un entretien politique au journal L’Express ? Comment peut-on être Rouillan ?

Si encore le pauvre garçon avait cru, je ne sais pas moi, que Philippe Val est toujours un chanteur anarchisant et Charlie hebdo une feuille contestataire… on se serait dit, en hochant la tête tristement : « Sûr qu’il a pas mal de choses à remettre à jour après vingt années d’incarcération !… » Mais L’Express ! Un journal de droite pour cadres, qui a toujours été un journal de droite pour cadres…

En quoi l’opinion des lecteurs de L’Express sur ses idées politiques peut-elle paraître présenter un intérêt aux yeux de Rouillan ? Mystère insondable de l’âme humaine.

Que dit Rouillan à L’Express ? Rien, évidemment. Rien qui présente le moindre intérêt. Si L’Express publiait des articles lisibles, ça se saurait, et si on se souciait de l’opinion de Rouillan sur la marche du monde, on aurait pris des dispositions depuis vingt ans pour lui permettre de l’exprimer. Lire la suite

Régis Schleicher, un homme libre ! (2005)

Régis Schleicher, militant de l’organisation Action directe passait en jugement en novembre et décembre 2005 pour une tentative d’évasion de la centrale de Moulins en 2003, c’est ce que rappellait le quotidien Libération (22-23 octobre 2005) qui publiait un entretien avec lui dont sont extraits les passages suivants [Schleicher obtenait, fin août 2009, un régime de semi-liberté] : Lire la suite

MAINTENANT ! (2005)

En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité

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La chambre d’application des peines de Douai a refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la libération conditionnelle de Nathalie Ménigon[1].

On sait que l’état de santé de cette militante, qui a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très précaire, notamment du fait de sa détention. On sait que la prison détruit et qu’elle ne soigne pas celles et ceux dont elle a détruit la santé. De ce point de vue, la prison est un mensonge obscène sur la possibilité d’un « châtiment » qui se « limiterait » à la privation de liberté.

Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe pas pour tâche de ressasser les motifs d’ordre humanitaire ou idéologiques qui justifieraient la libération des ancien(ne)s militant(e)s d’Action directe. Ces motifs sont bien connus et d’ailleurs reconnus par un nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun des objectifs d’Action directe ou qui partagent certains d’entre eux (« révolution », « communisme ») en désapprouvant l’assassinat politique comme moyen d’action, soit pour des raisons philosophiques, soit pour des raisons tactiques, soit les deux à la fois.

Au-delà d’une élémentaire opposition au traitement que l’on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société », le présent texte veut attirer l’attention sur le fait que leur libération ne présenterait que des avantages, y compris — à rebours des « inquiétudes » gouvernementales —celui de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait pas de susciter le décès en prison de l’un(e) d’entre eux. Lire la suite

LE TEMPS DE VIVRE (2004)

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Par l’aigri, par l’amer, par le sucré,

L’expérience, le fruit présent, l’espoir

Me menacent, m’affligent, m’apaisent

 Giordano Bruno

Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers. C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts.

Un jour ils viennent vous chercher ; ils vous entravent les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une machine à remonter le temps. Ils font comme s’ils pouvaient vous transporter tel[le] que vous êtes aujourd’hui dans un temps de vingt-cinq ans en arrière ; comme si vous étiez pareil[le], inchangé[e], transposable, décalquable, démontable et remontable…

Il n’existe pas de mots pour dire ce qu’ils croient qu’ils peuvent faire de vous.

À chaque fois qu’ils se servent du mot « espace », c’est pour réduire l’espace réel. Ils disent « espace de Shengen » et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre expression » pour annoncer que l’expression sera réglementée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un hall d’aéroport ; zone duty-free pour les riches, zone de rétention pour les pauvres.

Et la même « justice », partout. Pas pour tous ! Non ! Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce sont eux qui ont construit les instruments de mesure : codes, chronomètres, sondages.

Ça n’est pas difficile à comprendre. L’Europe par exemple ; c’est un espace qu’ils construisent (qu’ils réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments (ceux qu’ils ont construits). Donc, plus il y a de pays en Europe et moins il y a d’étrangers dans le monde qui peuvent demander l’asile, par exemple à la France. Donc, plus l’Europe est grande, moins il y a d’asile possible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les militants et les artistes, cela s’appelle une harmonisation.

Ils ont décidé le « mandat d’arrêt européen ». C’est un instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et réduire l’espace des pauvres, des militants et des artistes sans asile partout dans l’espace qu’ils calculent. C’est une machine nouvelle qui demande quelques réglages. On y procède en usant d’exilé[e]s qu’on avait mis de côté dans un coin de l’espace. Comme un vieux chiffon ; ça n’est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans anicroche, un Paolo Persichetti ; ils essaieraient bien un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques autres. À chaque fois, ils améliorent le système. Quand tout sera au point, ils n’auront plus qu’à faxer : « Machin Chose », et hop ! le lendemain, Machin remontera le temps jusqu’à une prison, plus loin en Europe. Quelle harmonie ! Quelle paix sociale ! Quelle démocratie ! Ils en ont les larmes aux yeux…

Pas la larme facile pourtant, ou alors se retiennent, par pudeur. Mais immense grandeur d’âme, ça oui, du côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui, bientôt, partout. Libèrent un Papon par ci, un Patron par là.

Mais les quatre d’Action directe ? Non, pas ceux-là ! Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N’a qu’à se passer de jogging ! » dit le magistrat d’une Nathalie Ménigon diminuée par deux accidents vasculaires-cérébraux. Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour remonter jusqu’où ?

Vous entendez ce qu’ils nous disent ?

Ils disent que Ménigon, Cypriani, Rouillan et Aubron doivent d’ores et déjà être considéré[e]s comme des cadavres !

Critiquant (en 1985) l’absurdité de la stratégie armée d’AD, j’avais qualifié ses militants de « bouffons sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître approuver des actes commis il y a vingt ans.

Qui, aujourd’hui, sont les bouffons sanglants ? qui sont les assassins ? Sinon ceux qui condamnent des exilés politiques à l’extradition après vingt-cinq ans de vie en France, et à une mort en cage — longue et douloureuse — quatre personnes gravement malades. Un aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable tableau de chasse pour une loi du talion qui n’ose pas dire son nom !

Rien n’est donné ou acquis dans le monde du « droit ». Il n’est rien que nous ne devions arracher ; y compris l’espace et le temps de vivre.

Paris, le 9 avril 2004

* Cf. « Contre AD et contre l’État », sur ce blog.