LA GRÈVE EN FEU !

À l’heure où le salariat perd sa centralité – au moins dans les sociétés occidentales – et tout en récusant le concept (le mythe?) de la «grève générale», Adrien Brault et Simon Le Roulley proposent dans Pour la grève de généraliser le concept de grève à l’ensemble des luttes anticapitalistes. De ce paradoxe, les auteurs entendent – de manière plutôt convaincante – faire un accélérateur de combustion, mentale et insurrectionnelle.

Il s’agit, contre les syndicats et les journalistes, de travailler à empêcher la réduction de la signification de la grève, laquelle est affirmation de soi. Dans un même mouvement, l’individu y énonce son irréductibilité à ce qui l’asservit et découvre la communauté qui va le transformer. Faire grève, comme on fait corps.

Les auteurs égrènent leurs critiques et leurs propositions au long d’un inventaire bien venu des mouvements des dernières années (mouvements étudiants ou grèves ouvrières) jusqu’au récent mouvement des Gilets jaunes.

Si la grève est une vacance, elle n’est pas une affaire de fainéant. École buissonnière elle est aussi tout sauf un arrêt de l’apprentissage. Et si elle a un air d’enfance, le sens que donnent les grévistes à leur temps commun est cette fois-ci beaucoup moins influencé. Ainsi ce rapport à la jeunesse qui parcourt l’imaginaire révolutionnaire comme le langage des montreurs d’ordre, puisqu’il oppose des gens raisonnables à des idéalistes, des jeunes inconscients des réalités du monde à des spécialistes encravatés, ce rapport manque pourtant son objet. La jeunesse n’est pas sujette à la révolution parce qu’elle est «jeune». Nous savons bien que certains n’ont pas attendu d’avoir 40 ans pour enfiler un costard et parler en comptable. On peut être révolutionnaire quand on est jeune parce qu’on nous demande de quitter un temps que l’on a dans les mains pour la mutiler dans l’emploi du temps. On nous demande de nous défaire de cette idée que les choses dépendent de nous pour nous conformer à un ordre. De cette injonction, il faut être fou ou y avoir intérêt pour s’y conformer. La transition, l’encagement, ne se fait pas sans heurts. C’est pourquoi les militants de l’économie ont intérêt à agir sur nos perceptions dès l’enfance.

Pour la grève, 208 p., 10 €. Éditions grévis.

Statut de l’ouvrage: acheté à l’éditeur.

Du danger des croisades médiatiques, même conduites par une enfant

On dit que la vérité sort de la bouche des enfants… Peut-être.

Mais jamais elle n’entrera dans l’oreille d’un député!

Greta Thunberg, une collégienne suédoise âgée de 15 ans est devenue la coqueluche des médias et des politiciens après avoir organisé une grève hebdomadaire des élèves pour inciter les politiciens à prendre des mesures écologiques pour prévenir les effets du changement climatique.

Une grève est toujours, comme je l’avais rappelé dans le tract «En sortant de l’école…» une excellente occasion pour filles et garçons de se retrouver dans un collectif volontaire et d’expérimenter – en dehors de la contrainte scolaire et adulte – ce qu’il peut y avoir de plus passionnant dans les rapports humains. On voit d’ailleurs que Greta Thunberg, jeune mais bonne «communicante» se défend vigoureusement de vouloir déserter l’école qu’elle aime tellement, persuadée de renforcer ainsi aux yeux de tous le «sérieux» de ses revendications.

Autre chose est de se retrouver propulsé sur le devant de la scène, adulé des journalistes et manipulé par les politiciens. Je n’ai aucune raison de douter de la sincérité de Greta Thunberg, mais la sincérité – transformée en produit duty free – perd tout espèce d’intérêt collectif et opératoire.

Les politiciens de toutes les «démocraties» ne s’y sont pas trompés, qui invitent à qui mieux mieux l’enfant prodige à venir les fustiger délicieusement dans leurs parlements (en France, le 23 juillet). Ils estiment, sans doute à juste titre (ces gens-là salarient des conseillers en communication avec votre argent), que l’effet publicitaire sera plus important que la culpabilisation (éventuelle) qui pourrait retomber sur eux.

Sans vouloir m’acharner sur Greta Thunberg, pour laquelle je n’éprouve ni sympathie ni antipathie particulière, force est de constater que son «message» est d’avance – dès lors qu’il quitte la rue – absorbé et digéré par le système. Un système qu’elle se refuse d’ailleurs à qualifier de «capitaliste», comme si cette qualification allait faire récupérer son combat par quelque force obscure… Alors que c’est exactement l’inverse qui se produit.

Le phénomène de «récupération» des contestations par le capitalisme est bien connu. C’est le signe de son extraordinaire faculté d’adaptation et le secret de sa (relative) longévité. Le fait que la parole contestataire soit ici portée par une jeune fille n’est évidemment pas pour rien dans la facilité avec laquelle la récupération s’opère. Greta Thunberg, parfaite icône de l’enfance, avec sa bouille ronde, ses tresses et son air réfléchi s’est transformée, à son cœur défendant, en préservatif mondial contre la révolte qu’elle éprouve.

La jeune fille est résolument moderne: elle utilise Internet et les «réseaux sociaux» et se méfie des «idéologies». De plus, elle est sincèrement persuadée que des hommes (et des femmes) de bonne volonté ne peuvent que se rendre à l’évidence de l’urgence d’une action écologique. Refusant de se revendiquer «anticapitalistes», elle s’adresse aux politiciens bourgeois, aux industriels, aux militaires et à leur équipes de propagande comme s’il s’agissait de braves gens ordinaires, seulement retenus d’agir dans le bon sens par un défaut d’information. Un autre jeune homme a obtenu un succès d’estime en demandant aux parlementaires luxembourgeois s’ils ont lu le rapport du GIEC sur le dérèglement climatique. On devine la réponse: c’est non bien sûr! On ne saurait en inférer que l’ingestion de quelques milliers de pages (de ce rapport ou de tant d’autres qu’ils n’ont pas lu non plus) leur rendrait la vue! Leur prétendue «cécité» est cohérente avec le système marchand dont ils ont pour fonction réelle d’assurer la maintenance.

Ce type de dénonciation de maux bien réels débouche sur un appel de type «Si tous les gars du monde voulaient se donner la main!», excellent pour animer les séances parlementaires d’après déjeuner et les pages «débat» des quotidiens, mais d’une capacité opératoire nulle.

On l’a vérifié récemment – et ça n’est pas fini! – avec les campagnes d’agitation électronique comme «Me Too» et «Balance ton porc». Pareillement fondées sur la notion d’«urgence», pareillement incapables de proposer ou de reprendre l’analyse d’un système, même déconstruit pour les besoins de la démonstration – la domination masculine n’est jamais mentionnée, encore moins comme partie du système capitaliste – elles semblent postuler un défaut d’information, de «prise de conscience» de la société devant les comportements dangereux et·ou délictuels de certains de ses membres.

Le fait que certains hommes particuliers ont, à la suite de ces campagnes, perdu leur travail, leur réputation ou au moins un peu de leur superbe a donné – outre une satisfaction légitime à leurs victimes – l’illusion que lesdites campagnes font «avancer les choses». C’est hélas tout le contraire. Elles entretiennent l’illusion démocratique selon laquelle l’opinion, exprimée par les «réseaux sociaux» (forme démocratisée, brouillonne et sophistiquée à la fois, des réseaux d’influence) et relayée par la presse puis par les «décideurs» peut réformer le système [*].

Cela revient à penser que l’on peut introduire de la rationalité dans le système capitaliste. Or, on ne le répètera jamais assez: quoique visant un but «rationnel» qui est l’exploitation du travail par l’extraction de la plus-value, le capitalisme est profondément irrationnel. Il se soucie aussi peu de la préservation de la planète et de la pérennité de l’espèce que la domination masculine se préoccupe du bien-être des femmes (voir mes réflexions sur la tentation gynécidaire dans Je chante le corps critique). Je l’ai déjà dit ici, le système de domination masculine est moins soucieux des femmes et de leur bien-être qu’un éleveur de son bétail.

Greta Thunberg tombe naïvement, mais très sincèrement aussi, n’en doutons pas, dans le piège des «gestes individuels». Ceux-ci autorisent des «campagnes de prévention» officielles coûteuses et culpabilisantes, présentent l’avantage de faire retomber une responsabilité éparpillée sur les épaules des dominé·e·s et les font patienter dans une ascèse quotidienne, certes stérile mais gratifiante. On trie religieusement les piles électriques… qui seront abandonnées en pleine nature par des entreprises en faillite.

Ce type de recommandations ressortit à la même idéologie «scout» que l’appel «Si tous les gars, etc.». De surcroît il appartient à l’arsenal de la propagande de guerre qui vise à mobiliser les civil·e·s derrière les États, comme en témoigne l’affiche ci-dessous.

À propos de ces campagnes idéologiques et médiatiques, on entendra prononcer la fameuse sentence «c’est toujours mieux que rien!», qui égaye la résignation démocratique.

Peu importent les confusions engendrées et entretenues ou l’éternel ajournement des bouleversements espérés, puisque ce qui compte est d’avoir la satisfaction narcissique compensatoire de voir évoquer ses préoccupations au journal télévisé ou sur Twitter…!

Au mieux, un ministre démissionne, un cinéaste voit sa carrière compromise, une victime est indemnisée. Le système de dilapidation des ressources naturelles, d’exploitation du travail et de domination masculine – c’est le même! – en sort sinon grandi au moins renforcé, conforté par des colères qu’il a su transformer en adhésion.

[*] Nancy Fraser, Cinzia Arruzza et Tithi Bhattacharya ont rédigé un manifeste féministe et anticapitaliste convaincant Féminisme pour les 99% (La Découverte) dans lequel Me Too est juste évoqué. J’ai entendu (sur France Culture si je ne me trompe) Nancy Fraser en faire une critique lucide et beaucoup plus vive.

Nota. Les réponses de Greta Thunberg sont tirées d’un entretien avec L’Obs.

QUAND FRANCE-CULTURE LANCE UNE FAUSSE NOUVELLE, C’EST DE LA PÉDAGOGIE ! Le reste du temps, les journalistes font juste leur boulot (2010)

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Samedi 9 janvier 2010, 14 h 30. Je viens de finir de manger. La radio est calée, comme souvent, sur France-Culture. Une émission va commencer, « Mégahertz », présentée par un M. Joseph Favreux. Je n’ai pas l’intention d’écouter. Je débarrasse la table. À ce moment, l’animateur annonce que l’émission commencera avec un peu de retard en raison d’un flash spécial d’information. Je tends l’oreille.

Des journalistes de la rédaction de France-Culture, dont les noms me sont familiers, annoncent que Bercy vient d’échouer dans une opération de refinancement des marchés. L’État français ne peut plus honorer ses dettes. La France n’ayant pas trouvé preneur pour ses bons du Trésor, elle est en faillite. La cavalerie financière s’achève en monumental gadin.

Un soi-disant consultant d’un cabinet financier brode un commentaire sur le thème « l’impossible devient possible, comme l’ont montré les récents scandales, faillites et crise économiques ». Il prédit une augmentation probable de la TVA.

Seule fausse note du flash : le journaliste Renaud Candelier est injoignable à Bercy. On nous fait entendre une sonnerie de téléphone dans le vide.

Voilà qui se produit très fréquemment dans les directs, surtout improvisés à la dernière minute.

Le correspondant à Bruxelles explique que l’État français en appelle au FMI et à l’Union européenne.

Le flash a duré un peu plus de 5 minutes, ce qui est exceptionnellement long. L’animateur et les journalistes donnent rendez-vous aux auditeurs dans le bulletin d’information de 18 h. L’indicatif de l’émission est diffusé. Je quitte France-Culture et passe quelques minutes sur France-Info. La chaîne de l’intox officielle est muette sur le communiqué de Bercy. Je coupe la radio. Mon ordinateur m’attend. Avant de me mettre au travail, je fais un tour sur les sites d’informations (grands journaux, etc.) : Rien.

Comme j’ai autre chose à faire, je me dis que je reprendrai des nouvelles de Bercy en fin d’après-midi. À ce stade, l’idée que France-Culture s’est foutu de ma gueule un peu plus cyniquement que d’habitude ne me traverse pas l’esprit. Certes, mes tentatives de vérification et de recoupement ont échoué, mais l’idée la plus plausible est plutôt que les journalistes de France-Culture ont pu être intoxiqués eux-mêmes par un faux scoop. Je le répète, j’ai autre chose à faire et l’idée de revenir à l’émission en cours ne me vient pas. Lire la suite