Florence Henri, la photographie et le Bauhaus

Je reproduis ci-après le début d’une notice sur Florence Henri, dont une vente à Londres va disperser une grande quantité d’œuvres. L’intégralité du texte et d’autres clichés sont à consulter sur L’Œil de la photographie.

Avec les photos de Florence Henri, la pratique photographique entre dans une nouvelle phase, dont la portée aurait été inimaginable avant aujourd’hui.László Moholy-Nagy.

L’œuvre de Florence Henri a fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde, mais c’est la première fois depuis de nombreuses années qu’une aussi vaste quantité d’œuvres de l’artiste est disponible à la vente. L’exposition de l’œuvre d’Henri arrive à point nommé avec la célébration du centenaire du Bauhaus, qui rappelle les principaux mouvements et personnalités associés à l’école.

Henri se forme d’abord comme pianiste à Rome puis comme peintre avec Fernand Léger, dont elle adopte le langage visuel du cubisme. Au Bauhaus de Weimar en 1924, Paul Klee et Wassily Kandinsky ont été ses professeurs. Après s’être inscrite à l’école d’art, de design et d’architecture Bauhaus à Dessau en 1927, elle se consacre uniquement à la photographie. Avec les encouragements de l’artiste constructiviste hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946) et de sa femme, Lucia Moholy (1894-1989), elle a exploré les derniers mouvements artistiques – le constructivisme, le surréalisme, le dadaïsme et De Stjil et a expérimenté la ‘New Vision’. la photographie telle que pratiquée par Moholy-Nagy, Man Ray et Aleksander Rodchenko. L’influence de son association avec El Lissitzky et Piet Mondrian était également significative et se reflète dans ses compositions en forme de grille de cette période (1928-1929). […]

“Être une jeune fille aujourd’hui” ~ par la photographe Rania Matar

Je ne le saurai jamais, pas plus que je ne rencontrerai cette jeune femme.

Tient-elle une photo de la ville (Beyrouth, probablement) contre ce mur tagué ou bien est-elle penchée à cette improbable fenêtre?

Peut-être s’agit-il d’un bâtiment en ruines, ce qui expliquerait que la même lumière, venant de gauche, baigne la ville et la chevelure.

À côté de ce mystère flamboyant, Magritte semble pataud, appliqué.

Beyrouth, «la ville des puits». La vérité ne s’y dénude pas.

En tant que femme et mère américaine née au Liban, mon parcours et mes expériences interculturelles façonnent mon art. J’ai consacré mon travail à l’exploration des questions d’identité personnelle et collective à travers des photographies de l’adolescence et de la féminité – à la fois aux États-Unis où je vis et au Moyen-Orient d’où je viens.

Je suis intéressée par ce que signifie être une jeune femme aujourd’hui, dans un monde qui pose d’innombrables questions aux filles et aux femmes. Dans ELLE, je me concentre sur les jeunes femmes – l’âge de mes filles – à l’âge adulte. Je veux décrire la beauté brute de leur âge, leur individualité, leur caractère physique, leur mystère et la relation organique qu’ils créent avec leur environnement plus vaste. Je veux les photographier comme je les vois, moi femme et mère: belles, vivantes. Le processus concerne la collaboration et l’autonomisation, et la séance photo évolue toujours de manière organique, à mesure que les jeunes femmes deviennent des participantes actives dans le processus de création d’image.

Mon travail traite les états de «devenir» – la beauté et la vulnérabilité de la croissance – dans le contexte des relations viscérales avec notre environnement physique et l’humanité universelle. En collaborant avec des femmes aux États-Unis et au Moyen-Orient – et tout en cherchant à révéler l’individualité de chaque jeune femme – je me concentre sur notre essence, notre physicalité et les points communs qui nous rendent humains, soulignant en définitive comment la subjectivité féminine se développe, parallèlement au delà des frontières culturelles.

Le travail de Rania Matar est à découvrir sur le site L’Œil de la photographie.

L’INCARNATION DU MYSTÈRE ~ [Le sentiment de la beauté 3.]

L’expression « terre de contrastes » est un lieu commun des guides touristiques. C’est elle qui me vient à l’esprit, les yeux saisis par le regard de la modèle d’Océane Feld sur Twitter.

J’ai d’abord songé aux vers de Baudelaire : « La très chère était nue et connaissant mon cœur/ elle n’avait gardé que ses bijoux sonores/ dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur/ qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des maures ».

Contraste, déjà : « l’air vainqueur » d’une esclave.

Le regard. Avec ce que l’on appelle curieusement une « coquetterie », mot qui évoque au moins le trouble que la chose suscite. Or cette dissymétrie oculaire contraste précisément avec la régularité parfaite du visage. Si beau qu’il supporte le crâne ras (test sévère) et trouve même dans cette audace un surcroît de puissance.

À la chevelure absente répondent les touffes – rousses, si l’éclairage n’altère pas les couleurs – des aisselles, quelques fines mèches collées par la sueur.

Corps marqué, encré, percé.

Écarteurs d’oreille. Piercings au nez (d’une arête pure), aux lèvres (dont l’entrouverture accentue la sensualité), au téton gauche. Lesquels tétons me semblent tatoués, encrés plutôt, comme le bras gauche. Faut-il chercher un sens à ce foisonnement noir qui forme un berceau au verbe « jouir » ?

Pas de fleurettes (à compter) ou d’animaux : des abstractions, des signes. Le nid du bras gauche, les formes ovales de l’épaule droite et de la saignée du bras droit, la forme et les chiffres du flanc gauche.

Et les messages : « Jouir » (une injonction ? un pense-bête ?) ; et à l’emplacement du plexus solaire [1] : « closer », « plus proche » (une autre injonction ? « Viens plus près » ? « Brûle toi à mon feu » ? ou un constat ? « Tu brûles! »).

Tel qu’offert par la photographe, dans une pose commune aux tableaux de nues (oui, le plus souvent les nus sont des nues) – Modigliani, Courbet, Delacroix – c’est un corps énigmatique, dont la gravité du visage n’invite pas à la devination badine.

Beauté fascinante qui décourage la « prise » (de guerre) et suscite l’emprise.

Corps initié aux mystères qu’il affiche, corps ésotérique autant qu’érotique.

Ce que je lis dans les yeux – peut-être bleus – est encore une énigme – à la manière de la Sphinge : « Que crois-tu être capable de vouloir de moi ? »

[1] Pourquoi ce terme m’a-t-il échappé pendant deux heures, avant de ressurgir à la conscience ? Il est vrai que la beauté de la modèle est plus sombre, tellurique que lumineuse et solaire.

Parlant de beauté, je veux rendre hommage à Marielle Franco, récemment assassinée par des escadrons de la mort brésiliens, ici photographiée (à dr.) avec son amante – à laquelle la presse ne s’est pas empressée de présenter des condoléances.

Tant de vie·s anéantie·s par des flics corrompus…