“Les manifestations contre le passe sanitaire: un non-mouvement ?” ~ par Temps critiques

INTERVENTIONS

 Août 2021 – no 18

Comme pour le mouvement des Gilets jaunes le choix du samedi n’est pas anodin ; il est en rupture avec la tradition syndicale et ouvrière des manifestations sur le temps de travail. Mais ce qui est en jeu cette fois ce n’est pas la « question sociale », mais pas non plus une question sociétale. On est bien obligé de reconnaître dans cette protestation une sorte d’objet non identifié. Partons de cela.

Relevons d’abord la forte diversité géographique et sociologique des manifestants. Des urbains en provenance des grandes villes, des «rurbains» des périphéries et aussi des habitants de petites villes et alentours, comme le montrent les dizaines et dizaines de manifestations dans toute la France. Diversité d’âge, de sexe et de milieu social malgré la tendance des médias à prouver que les manifestations se recrutent plutôt dans les milieux les moins éduqués si ce n’est les plus défavorisés. Cette diversité s’exprime concrètement dans le fait que, parmi les manifestants on ne trouve pas seulement et principalement des non-vaccinés hostiles au vaccin contre le Covid et a fortiori contre les vaccins en général, mais des personnes vaccinées hostiles au passe sanitaire y compris quand, pour des raisons pragmatiques, elles en sont pourvues.

Cette diversité de composantes et de motivations fait que l’opposition frontale au passe sanitaire constitue la seule dimension unitaire de ces manifestants, dont une bonne partie a réagi individuellement vis-à-vis des mesures gouvernementales de gestion de la crise sanitaire et n’a pas de tradition de lutte sociale. À ce propos, on pourrait parler de l’agrégation d’une colère individuelle sans potentialité politique évidente ou immédiate même si l’opposition à Macron la cristallise.

Tandis que la majorité de la population semble avoir renoncé à l’idée de comprendre quelque chose face au cours chaotique de la gestion étatique de la crise sanitaire et ses nombreuses injonctions contradictoires, émergent contre cet abandon des attitudes de refus qui sont passées progressivement d’un mécontentement en privé à l’expression publique d’un refus. Mais les oppositions pas plus que les syndicats ou les associations n’ayant de plan de remplacement, ces manifestations de colère restent très minoritaires. Et ce même à l’aune d’une comparaison avec le nombre de manifestants pendant le mouvement des Gilets jaunes alors que les mesures prises aujourd’hui concernent beaucoup plus de monde et à des niveaux divers. La différence n’est pas ici quantitative. Les Gilets jaunes avaient bien le sentiment de former le « peuple », même si c’était une illusion, quand ils entonnaient le « Tous Gilets jaunes » parce qu’ils se sentaient victimes de la politique des puissants et cette position victimaire originelle, ils l’ont dépassée partiellement dans le mouvement et la communauté de lutte. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure avec aujourd’hui des manifestants qui se savent très minoritaires, mais nullement «victimes» si ce n’est d’une politique ressentie comme incohérente et autoritaire. À tort ou à raison, la plupart en déduisent que cette première caractéristique rend illégitime l’application de la seconde.

En effet, le gouvernement s’était fait remarquer par sa première prescription la plus simple en direction des personnes âgées: «N’allez pas chez le médecin, restez chez vous et prenez un Doliprane ; si vos symptômes s’aggravent, consultez votre médecin ou appelez le SAMU». Résultats, peu de monde chez les médecins dans un premier temps et des hospitalisations et soins intensifs à suivre qui auraient, peut être, pu être évités. À ce niveau d’incohérence, on peut comprendre que certains aient pu faire entendre que, peut-être… la chloroquine… Par la suite, ce qui importera pour le pouvoir c’est d’imposer le seul protocole de la vaccination, celui en provenance d’un conseil scientifique et non pas un choix de soins large éventuellement compatibles avec la vaccination qui aurait tenu compte de l’action de soins au quotidien des médecins traitants. L’ARS et la Sécurité sociale les ont en effet rappelés à l’ordre afin qu’ils participent à l’effort d’une vaccination[1] pourtant toujours pas obligatoire.

Jusque-là, il y avait comme un doute d’une partie non négligeable de la population si on en croit les sondages. La défiance vis-à-vis du vaccin ou l’opposition au passe sanitaire ne se manifestait que dans la sphère privée. À l’intérieur des familles d’abord où elle créait des clivages que le premier confinement n’avait pas révélés ; sur les réseaux sociaux ensuite où se développaient les critiques les plus diverses, puisque c’est aussi l’endroit où les gens «se lâchent», jusqu’aux dérives complotistes. Le contrôle de ces réseaux par les États s’avère ici un enjeu d’importance dans la mesure où leurs contenus n’émergent pas véritablement à la sphère publique, mais alimentent une scène underground d’un nouveau type. Ce qui s’y dit échappe souvent à toute procédure de modération et à une censure difficile à mettre en place en dehors des régimes «illibéraux» pour parler dans la novlangue politico-médiatique. Un problème qui couvait depuis bientôt 20 ans, mais laissé dans l’ombre par le caractère apparemment inoffensif, car marginal, des discours qui s’y développaient. Si le mouvement des Gilets jaunes avait déjà montré que les réseaux sociaux pouvaient être à la base d’autre chose que des insultes et des fake news – parce que ce mouvement a peu à peu supplanté le refoulé des discours en se manifestant au grand jour –, la pandémie et son mystère ont gelés, pendant presque deux ans, tout mouvement ou pratique quelle qu’elle soit et ce sont les discours qui se sont donnés libre cours jusqu’à constituer, sur ce sujet, une sorte de contre discours anti-système plus que critique.

Pourtant le pouvoir en place avait enregistré un niveau satisfaisant d’acceptation des mesures de confinement de la part d’une population qui faisait sienne l’idée d’une efficacité des mesures de confinement et les gestes barrières imposés, doublés des mesures sociales de chômage partiel indemnisé à un haut niveau. L’arrivée sur le marché de vaccins censés tout résoudre aurait dû renforcer ce degré de satisfaction. Or, pour ce même pouvoir, la surprise est grande de voir apparaître, certes à la marge mais renforcée par le fait que la pandémie perdure, une opposition, une irritation ou même une révolte contre des mesures contraignantes qui ont perdu de leur pouvoir de convaincre au gré d’une pandémie maintenant jugée interminable.

Ce que le pouvoir a, semble-t-il, mal perçu c’est la différence entre des mesures de confinement inédites et à ce titre exceptionnelles – d’autant plus acceptées qu’elles étaient analogues dans les autres pays européens – et des mesures comme l’obligation du passe sanitaire qui elles, sont référées à des dispositifs qui impactent la vie de tous les jours sans que le rapport à la pandémie soit pour tous évident[2]. De ce constat-là, il est alors facile de passer à l’idée que ces mesures sont liberticides. Comme pour la température, c’est ici le poids du « ressenti » qui importe plus qu’une conscience réflexive de la chose et tout à coup ce poids pèse et il faut que ça sorte. Défiler dans la rue devient alors une façon de rompre avec cette invisibilité cultivée sur les réseaux parce qu’elle est autant désirée que subie. Désirée parce qu’elle donne l’illusion de remédier à l’atomisation/particularisation des individus dans le capital; subie parce que les politiciens et les médias méprisent tout ce qui n’est pas les réseaux de pouvoir en déniant toute qualité d’intervention à des « réseaux sociaux » qui seraient dans l’infra-politique. Mais cette nouvelle visibilité acquise dans la manifestation n’a qu’une force relative, car les nouvelles mesures ne visent plus à ce que les gens se terrent chez eux comme dans le premier confinement ou précédemment quand les violences policières visaient à dissuader les Gilets jaunes de manifester. Le contrôle de l’espace public et professionnel qui se met en place au cours de cette gestion de la crise sanitaire ne vise pas un ennemi concret, incarné et à combattre puisque c’est le virus qui a été déclaré tel, mais l’ensemble d’une population. Il n’empêche qu’il n’y a pas ici de volonté première de la part de l’État d’un traçage des individus comme il peut y avoir en Chine. Ce n’est pas une fin mais un moyen pour obliger à la vaccination dans le cadre de la crise sanitaire.

Le pouvoir essaie de faire sortir de leur retrait passif ou actif les récalcitrants aux mesures actuelles en les « marquant » dès qu’ils se livrent à des activités quotidiennes ou non à l’extérieur de chez eux. Dans le cas de la France – pays dans lequel les manifestations n’ont pas été les plus précoces, mais semblent parmi les plus fournies et les plus fréquentes –, une batterie de mesures à la fois plus contraignantes et plus attentatoires à la législation en vigueur que dans la plupart des autres pays démocratiques «libéraux» est à l’origine de la contestation. Alors que le pouvoir se sent majoritaire, il s’agit que tout le monde marche du même pas, d’où la stigmatisation de ceux qui «ont un niveau d’étude plutôt inférieur à la moyenne» comme le disent par euphémisme sondeurs et sociologues vis-à-vis de ce qui ne serait même plus la plèbe et encore moins une classe ouvrière. Il ne serait pourtant venu à l’idée de personne (politiciens ou journalistes) au moins depuis la Troisième république, de lui reprocher à cette dernière son manque d’instruction quand elle faisait grève ou était prise d’une montée de fièvre ou manifestait son insubordination comme en 1968. On est revenu au temps du mépris de classe… en l’absence de classes au sens historique et marxien du terme.  

Les manifestations actuelles n’ont pas pour base des conditions objectives dégradées engendrant des difficultés à vivre et sur lesquelles une mesure gouvernementale vient se greffer qui fait sauter le bouchon de la cocotte-minute, comme pour les Gilets jaunes. Certes, comme ont essayé de le faire remarquer certains journalistes ou spécialistes de sciences sociales si le virus peut toucher riches et pauvres et maintenant jeunes et vieux, urbains comme ruraux, les conditions de sa réceptivité et de l’accès aux soins ne sont pas les mêmes pour tous[3] ; mais ce n’est pas ce qui ressort de ces manifestations et pour nous ce n’est pas cela qui est remarquable. Ce qui l’est, c’est finalement l’appréciation subjective qui est faite de l’épidémie. Hormis les «extrémistes», d’un côté scientistes[4] à tout crin et certains matérialistes marxistes qui sont tout d’un coup (avec la pandémie) passés de la haine contre les grands laboratoires pharmaceutiques et leurs profits dus à l’exploitation capitaliste de notre « capital-santé », à la révérence devant les progrès de la science (elle serait du même coup devenue neutre) qui ont permis en un temps record une vaccination miracle ; et de l’autre ceux qui ont été dans le déni plus ou moins total, des individus «moyens  qui se sont surtout posé des questions devant les atermoiements et revirements, éventuellement mensonges des politiques et sommités académiques (le masque pas le masque, à l’intérieur pas à l’extérieur puis à l’extérieur, le vaccin c’est la liberté non le vaccin protège mais il faut garder les gestes barrières, le vaccin empêche de… non il n’empêche pas, etc.). Qui n’est pas allé écouter Raoult ou Fouché quand ils ont soutenu, dès l’origine, qu’il fallait avant tout soigner les malades avant de se lasser de leurs affirmations aussi péremptoires que celles des comités scientifiques officiels? Les journalistes faisaient contre-feu en nous parlant d’une « communauté scientifique » qui pourtant n’existe pas. Il n’y avait donc rien à voir, juste à acquiescer. Mais même les soignants – qui ont eu un « comportement approprié » (comme disent ceux qui ont le pouvoir) pendant le premier confinement et la phase la plus intense de lutte contre le virus – se trouvent aujourd’hui montrés du doigt s’ils émettent le moindre doute sur la nécessité de leur propre vaccination et menacés de suspension en cas de refus.

Face à la multiplication des mesures sanitaires et leurs incohérences apparentes[5], il ne faut donc pas s’étonner que les protestations varient parfois au gré des desiderata de chacun selon le contexte (travail, vie quotidienne, loisirs) ou le moment. Elles traduisent surtout une disparité d’appréhension qui va d’une approche complotiste des mesures gouvernementales au rejet de la vaccination jusqu’au refus d’un traçage des personnes par l’État. Toutes ces réactions ne sont pas équivalentes, mais leur point commun, c’est d’être des positions marquées par un isolement par rapport à des Français qui se font vacciner en masse, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons[6].

Comme pendant le mouvement des Gilets jaunes, la lutte pour la visibilité semble l’emporter jusqu’à se détacher d’un contenu précis. Ici par exemple même le refus du passe sanitaire (de la part de personnes qui l’ont) manifeste une opposition en soi à Macron et à ce qu’il représente. Le risque c’est que le but ne soit plus que d’élargir cette visibilité et donc de ne pas pouvoir se confronter à la diversité voire à l’incompatibilité des contenus exprimés par les manifestants. En ce sens, ceux-ci s’illusionnent sur leur consensus oppositionnel, en grande partie fictif. Plus fictif, en tout cas pour le moment, que celui des Gilets jaunes dont le mouvement a suivi un processus de transcroissance[7] relative des motivations de départ vers une prise de distance par rapport aux impératifs et normes de la société capitalisée, pour le moment absente ici.

C’est bien cette possibilité que scrute actuellement le gouvernement, même s’il a une bonne marge de manœuvre en s’appuyant sur la réelle division qui oppose les «pro» aux «anti». Mais que cette division existe n’est pas une raison pour prendre pour argent comptant l’argumentaire du pouvoir comme quoi les vaccinés seraient les altruistes et les non-vaccinés les égoïstes. Stigmatiser, culpabiliser, diviser, est une méthode qui a fait ses preuves en politique et même les néophytes macroniens peuvent se l’approprier. Ainsi, les « soignants » (infirmières, ASH et aides-soignantes principalement) qui sont sans aucun doute les plus représentés comme profession dans les manifestations et qui ont fait preuve de leur « altruisme » pendant le premier confinement peuvent-ils contribuer à donner sens commun à ce qui semble partir dans tous les sens. Les syndicats CGT et SUD-Santé quant à eux donnent l’impression de tirer dans la même direction quand ils essaient de faire le lien entre lutte contre vaccination obligatoire et passe sanitaire d’un côté, casse de l’hôpital public de l’autre. Certes quand on connaît la division syndicale et les corporatismes de la profession on n’est pas absolument certain qu’il n’y a pas là-dessous un coup fourré du même type que celui de la prétendue convergence Hospitaliers-Gilets jaunes il y a deux ans. Mais quand même ; alors qu’aucune nouvelle mesure depuis deux ans n’est venue inverser cette tendance à la désagrégation de l’hôpital public en France et de l’hôpital en général dans des pays comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie, les pouvoirs publics en sont à accuser ceux qui ne répondent pas aux injonctions d’être à l’origine des futurs reports d’opérations graves à l’hôpital. On comprend que des soignants et pas que leurs syndicats, l’aient mauvaises.

Là encore les médias ont tendance à mettre en avant que l’ordre d’acceptation des mesures sanitaires chez le personnel soignant est corrélé au niveau de diplôme. Le pouvoir macronien a quand même une spécificité de ce point de vue là par rapport à ces prédécesseurs gaullistes ou mitterrandiens. Ce n’est pas un gouvernement politique ou même politicien auquel on a affaire ici, mais à une exposition de supposées « têtes » nées quasiment toutes hors sol[8]. Il ne faut donc pas s’étonner que la spontanéité des nouvelles « masses » soit essentiellement dégagiste si ce n’est coupeuse de têtes.

Les médias tirent quand même parfois la sonnette d’alarme. La voix de son maître, le journal Le Monde, s’inquiète dans un récent éditorial de la méthode du gouvernement, car pour les médias mainstream tout est toujours une question de communication. Celle du gouvernement ne serait pas assez pédagogique et il vaudrait mieux faire de la prévention que de la répression, car les décisions autoritaires en matière de santé ne sauraient rencontrer d’obstacles si leur nécessité s’impose à une très grande majorité, parce qu’est reconnue une véritable situation d’urgence. C’est ce qui a fonctionné pendant la gestion pourtant improvisée du premier confinement, mais qui ne peut perdurer car ce qui se prolonge ne peut plus se réfugier derrière l’argumentation autour d’une urgence qui devient toute relative comme nous le montre la une de la presse des 10 et 11 août où il est davantage question d’une « urgence climatique absolue ».

Derrière cette rhétorique qui essaie de trouver la bonne alternance entre pédagogie et autorité, perce la peur d’un nouveau mouvement des Gilets jaunes puisque ceux-ci semblent désormais remplacer Mai-68 comme aune d’évaluation des menaces pour la continuité de l’État. Pourtant, il n’y a pas de nouveau mouvement Gilets jaunes parce que, pour le moment, il ne semble y avoir qu’une protestation immédiate qui peine à faire mouvement. Pour la plupart pas de signe distinctif, quelques pancartes individuelles plus que des banderoles collectives, pas de Gilets jaunes en grand nombre, même si on a parfois l’impression que ces derniers (mais sans leurs gilets) structurent les manifestations contre le pouvoir en général et Macron en particulier. Si ce dernier point était souvent plus implicite qu’explicite, le peuple en fusion qu’ils représentaient est loin de se retrouver dans les manifestations contre le passe sanitaire. En effet, l’idée du «tous Gilets jaunes» est, aujourd’hui en tout cas, encore impensable pour des individus dont la démarche de protestation est fondamentalement individuelle. Elle n’a pas trouvé un relais tel que les ronds-points, à la fois en phase avec le lieu (périphérie) et la revendication d’origine (le prix du carburant, les transports) et la nécessité pour un mouvement de trouver une base de socialisation de la lutte qui soit lieu d’échange, de convivialité et de camaraderie et puisse éventuellement aussi servir de base arrière de résistance et fixation pendant un moment.

Devant ce manque ou ce vide que représente l’absence de collectif (alors qu’il y avait des groupes de Gilets jaunes), les anciens Gilets jaunes deviennent une sorte de socle militant et de mémoire constituant une passerelle pour de nouveaux manifestants qui soutiennent ou disent soutenir à retardement des Gilets jaunes, dont beaucoup étaient eux-mêmes des nouveaux manifestants à l’époque, regrettant parfois de ne pas avoir manifesté contre le projet de loi-travail. L’enchaînement oppositionnel de ces dernières années depuis le mouvements des places et malgré les critiques qui ont pu lui être adressées pour son formalisme, la lutte contre le projet de loi-travail, le mouvement des Gilets jaunes, certaines actions ou initiatives au moment du conflit des retraites, montrent à quel point la manifestation ouvrière et syndicale «de gauche» est devenue un archaïsme ritualisé, à peine secoué par le côté postmoderne d’un cortège de tête lui-même vite ritualisé en deux ou trois ans. Si les manifestations d’aujourd’hui ne font pas mouvement, en elles résonnent un peu de la puissance des luttes de ces dernières années, ne serait-ce que par la reprise de certains slogans ou par le fait d’imposer des manifestations, déclarées ou non dans un contexte d’état d’urgence.

La manière de vivre l’opposition au passe sanitaire est de l’ordre d’un rapport entre soumission et colère, sans continuité autre que celle de la récurrence de la colère, puisque la prédominance actuelle de la forme réseau de l’État tend à supprimer toute médiation et donc toute perspective de négociation qui permettait, dans la phase précédente, de ne pas procéder par à coups, mais par un processus de lutte duquel se dégageait un rapport de forces. Ici, cette colère s’accumule certes, mais elle n’a pas les caractères de « l’expérience prolétarienne » qui objectivait la lutte des classes et l’inscrivait dans des cycles de lutte et donc des continuités et des discontinuités avec des périodes de haute ou basse intensité qui se succédaient dans le temps. Elle n’a pas non plus le caractère de processus du mouvement des Gilets jaunes qui, une fois atteinte puis passée l’incandescence de novembre-décembre 2018, a maintenu un temps les échanges et les liens nés sur les ronds-points et a développé d’autres actions, par exemple de blocage ou de sensibilisation en dehors des samedis de manifestation ; d’autres formes telles les assemblées générales, bref des pratiques qu’on pourrait dire militantes. Tout un ensemble qui dégageait une conscience d’avoir participé plus encore qu’à une lutte collective, à une aventure commune. C’est d’ailleurs, en plus d’un large soutien de la population, ce qui a fait tenir si longtemps les Gilets jaunes contre toutes les attaques (médiatiques et politiques) qu’ils subissaient semaine après semaine.

Là, on a plutôt l’impression d’une disparition de la temporalité dans l’absence d’amorce d’un processus. Les manifestations contre le passe sanitaire, même si elles sont immédiatement contre des mesures prises par l’État et la gestion aléatoire de l’épidémie, ne s’affrontent pas à l’État. Cela explique la différence de traitement des manifestants par les forces de l’ordre. À la tension violente qui régnait dans les manifestations d’hier succède aujourd’hui la confrontation à fleuret moucheté. La situation est paradoxale parce que l’État est encore plus dans l’état d’exception qu’hier, mais ses opposants ne sont pas des ennemis de l’État; ils ne sont simplement pas sur la même longueur d’onde. Dans cette mesure, la répétition des manifestations sans gain notable d’une semaine sur l’autre est pour le moment parfaitement maîtrisée par l’État qui y trouve son compte: les protestataires s’expriment, mais on les donne en contre exemple de «l’attitude appropriée» qui dans la novlangue de la société a déjà replacé l’ancienne « attitude citoyenne». Dans cette mesure et nous l’avons vu précédemment, si nous sommes bien dans une situation d’exception depuis la lutte contre le terrorisme, la mise en place controversée de la loi de « sécurité globale » et enfin l’état d’urgence sanitaire, nous ne sommes pas dans un État d’exception au sens de Carl Schmitt ou de Giorgio Agamben.

Les premières manifestations contre le masque ont été spontanées ou sur la base de contacts sur les réseaux sociaux, mais celles contre le passe sanitaire ont été plus organisées au sens où elles ont été appelées, si ce n’est diligentées, par des fractions politiques comme «Les Patriotes» qui ont compris ne pas avoir affaire à un ou des collectifs coordonnés[9] et il cherche donc à en tirer le bénéfice politique rapidement avant les élections présidentielles en proposant des parcours de manifestation qu’il est à même de déposer officiellement. Par delà la tentative d’infiltration politique d’un groupe politique[10], ce qui a triomphé ici c’est le pragmatisme avec la déclaration des manifestations et l’assurance qu’elles puissent se dérouler sans trop de heurts au nom de la liberté mais dans le respect de l’ordre. La stratégie de manifestation est donc différente de celle des Gilets jaunes qui tenaient à une unité de la lutte autour de l’idée que la manifestation n’est pas un droit acquis comme le pensent les syndicats et les divers tenants de la liberté, mais une sorte de droit naturel à l’insubordination en droite ligne de la constitution de 1793. Il ne se négocie pas. Ce précepte/principe n’empêchait pas qu’au fur et à mesure du déroulé de la lutte des Gilets jaunes, faire preuve de pragmatisme soit exclu, comme dans les manifestations parisiennes où très rapidement dès le printemps 2019 il n’était plus possible de constituer une manifestation «sauvage». C’est ainsi qu’à l’intérieur du mouvement des Gilets jaunes, si l’on met de côté Paris, les discussions sur le fait de déposer ou non faisaient l’objet d’âpres discussions et la tactique sur ce point s’évaluait de semaine en semaine. Là il n’en est rien. Il n’y a pas de lieux occupés, peu de temps de réunion et ce n’est qu’à la marge que des actions ont lieu durant la semaine. Des greffes d’AG sont tentées par des militants de gauche mais déjà au moment des Gilets jaunes on pouvait noter la caducité de la forme-assemblée ; là elles semblent encore plus découplées des manifestations.

Il s’ensuit que plusieurs manifestations peuvent coexister les samedis puisque les Gilets jaunes ayant marqué les esprits, l’habitude de manifester sans déclarer est prise et ouvre une possibilité pour diverses initiatives cherchant à essaimer plutôt qu’à concentrer les forces. C’est la coexistence de tous les mécontentements et révoltes. Ainsi, à Paris, le samedi 21 août on ne dénombrait pas moins de quatre appels à manifestation dans Paris, dont certaines appelées par des Gilets jaunes. Cette combinaison d’individus plus hétéroclites qu’associés s’en trouve incapable de dégager une ligne directrice, le mélange des positions les plus improbables engendrant une unité à minima. C’est cette absence de ligne directrice qui permet aux manifestations de perdurer au-delà des clivages politiques et des positions de chacun.

Cette répétition de la manifestation en soi sur le modèle des samedis des Gilets jaunes semble parachever la fin de toute référence à la lutte des classes que l’on pouvait déjà noter lors du mouvement des Gilets jaunes. Ce fil rouge est bien coupé, même si ce ne sont pas les manifestants qui le coupent. En conséquence, les références aux mouvements prolétariens ne sont pas rejetées, comme cela a pu l’être à l’origine du mouvement des Gilets jaunes, elles sont méconnues pour ne pas dire inconnues, en dehors des quelques militants politiques ou syndicaux qui participent à ces manifestations. L’imaginaire convoqué est moins présent puisque c’est l’immédiatisme du refus qui l’emporte. La référence à la Révolution française affleure encore, mais ce serait plus à celle de 1792 que de 1793 dont il s’agit. Le premier couplet de La Marseillaise est entonné ou le plus souvent un simple drapeau tricolore est agité, mais il ne s’agit plus « d’aller les chercher ».

Si le mouvement des Gilets jaunes, nous l’avons déjà dit, a tenté une transcroissance de ses motivations d’origine, nous sommes aujourd’hui dans une tout autre situation, bien significative de ce qu’est la société capitalisée. Les manifestations ne manifestent aucun après et pire que cela ce sont les pouvoirs en place et surtout les médias qui ont osé poser la question du «monde d’après» parce qu’effectivement l’arrêt du premier confinement strict ouvrait la possibilité de poser autre chose ce qui est même venu à l’esprit de ceux qui gouvernent. Dans les manifestations d’aujourd’hui, qu’on y soit favorable ou pas, il ne s’agit pas de ça, mais seulement, éventuellement, de résister à ce qui pourrait advenir de pire.

Ce que l’on trouve à la place et platement, c’est l’accélération de la virtualisation du monde avec le rôle accru des Gafam via le télétravail, les contrôles par QR code, etc. De la même façon que «le mort saisit le vif» (Marx) dans le monde du travail, avec la prédominance de la technoscience dans le procès du capital, les technologies de l’information ont dans un premier temps suppléé les relations sociales empêchées par les confinements pour ensuite les accompagner comme on peut le constater avec le passe sanitaire actuel.

Temps critiques, le 26 août 2021

[1] – Ils servent encore aujourd’hui à liquider les doses d’AstraZeneca dont, pour de bonnes ou mauvaises raisons personne ne veut.

[2] – Il ne faut pas oublier que tout cela se situe dans un contexte d’état d’urgence initié contre le terrorisme et toujours maintenu ou actualisé et élargi avec le projet de loi sur la «sécurité globale».

[3] – Dans Le Monde du 24-25 juillet, une enquête du géographe de la santé E. Vigneron constate une fracture vaccinale (indépendante du facteur âge) entre d’un côté Ouest et Nord, territoires les moins touchés par la pandémie mais les plus vaccinés, et de l’autre, Sud-Est et Est, plus touchés, mais pourtant les moins vaccinés (constat paradoxal mais sujet à de multiples interprétations) ; mais surtout fracture vaccinale suivant grosso modo la «fracture sociale»: communes les plus aisées et les centres-villes où on trouve le plus de vaccinés et communes les moins aisées des périphéries et banlieues où on en trouve le moins.

[4] – Contrairement à ce que prétend le scientisme qui n’est qu’idéologie, la science ne recherche pas une Vérité absolue, laquelle n’existe pas, tout au plus des vérités partielles et souvent provisoires, qui ne sont qu’autant d’«erreurs rectifiées» (cf. Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1983, p. 10 et 239). Ce qui est incontestable, ce n’est pas telle ou telle vérité actuelle, fruit d’une démarche scientifique, mais cette démarche elle-même, précisément en mesure de remettre sans cesse en cause ses propres résultats antérieurs. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les différents conseils scientifiques ou conseils de défense n’ont pas fait preuve d’une telle démarche en n’exposant finalement que leur propre « expertise » bien limitée d’ailleurs par le cloisonnement des spécialités. Néanmoins, aujourd’hui, dans la société capitalisée, le « scientisme » est loin d’avoir l’influence qu’il avait, bien sûr dans la société bourgeoise, mais aussi pendant les Trente glorieuses. Il est désormais concurrencé par les critiques de la science venant de l’écologisme généralisé, des courants religieux, des courants ésotériques, du naturalisme, etc. D’où la faveur que recueillent des scientifiques dissidents ou des biologistes déviants ou des médecins antivax.

[5] – Pas seulement qu’apparentes puisque le projet de passe sanitaire adopté le 1er juillet par les pays de l’Union européenne, n’est accordé qu’aux citoyens qui ont reçu les quelques vaccins approuvés par l’Agence européenne des médicaments, AstraZeneca, Janssen, Moderna et Pfizer. Et encore, pour le premier, seuls ceux sortis d’usines européennes sont reconnus. Or, huit vaccins sont déjà autorisés par l’OMS et largement diffusés sur la planète. Ces produits demeurent pourtant exclus du passeport. Ainsi, des centaines de millions de personnes qui ont bénéficié d’autres vaccins antiCovid demeurent interdites d’Europe. Alors qu’on oppose aux manifestants anti-passe d’Europe la détresse des Tunisiens sans vaccins et victimes de l’épidémie, aucune mesure sérieuse et d’urgence n’est prise pour une libération des brevets. L’Afrique n’a pour le moment droit qu’au mécanisme Covax qui s’appuie sur la distribution de onze vaccins dont huit ne sont pas reconnus internationalement. Or selon une étude de l’Imperial College London le coût de production d’une dose du vaccin Pfizer serait de 0,60 $ (0,51 €) ; les coûts additionnels de conditionnement, packaging et contrôle qualité en porteraient le prix à 0,88 $ (0,75 €). Cf. https://www.lemonde.fr/les-deco­deurs/article/2021/06/09/covid-19-de-la-recherche-au-flacon-comprendre-le-prix-d-un-vaccin_6083481_4355770.html. Or Pfizer a vendu sa dose de vaccin à l’Union européenne au prix unitaire de 15,5 € avant de décider récemment de son augmentation à 19,5 €. À ce tarif, les Tunisiens ne seraient pas près d’être vaccinés.

[6] – Cet isolement semble d’ailleurs bien partagé puisque souvent ceux qui parlent d’isolement des manifestants, ou des anti-passe en général, du point de vue de leur propre position politique, le font en se drapant dans leur intégrité politique pour masquer le fait qu’ils tiennent le discours du pouvoir en place et de l’État. Pathétique de ce point de vue là apparaît la prise de position de Lorenzo Battisti de la CGT Banque-Assurance dont il vaut la peine de signaler les arguties de fin de texte: «Ces manifestations devraient être axées sur la lutte contre la liberté de licenciement en l’absence d’un passe sanitaire, et non contre le passe sanitaire en soi» avant l’appel habituel à la lutte de classes: «Je demande à chacun de faire attention à sa participation à ces manifestations, car cela pourrait nuire aux futurs mouvements de classe auxquels la CGT doit participer (disponible entre autres sur le site Entre les lignes entre les mots).

[7] – Par transcroissance nous entendons le fait qu’un événement puisse dépasser son caractère spécifique et limité d’origine. Nous pensons l’avoir explicité pour le mouvement des Gilets jaunes. C’est une perspective qui manque aux manifestations d’aujourd’hui. En effet, la lutte contre le passe sanitaire en elle-même ne peut déboucher sur rien (surtout qu’il y a et aura de plus en plus de vaccinés par rapport à la première manifestation du 14 juillet) si elle ne rencontre pas une lutte contre la loi de sécurité globale initiée il y a quelques mois, mais qui elle-même avait eu du mal à faire mouvement en ne regroupant que les organisations militantes et les restes du mouvement des Gilets jaunes.

[8] – Instituts de sondage et médias le reconnaissent à leur façon en signalant comme explication des échecs des représentants LREM dans les élections municipales ou régionales, leur manque d’ancrage.

[9] – Il existe bien quelques collectifs, par exemple en région parisienne: le collectif «Laissons les médecins prescrire» ou «Paris pour la liberté» créé par Sophie Tissier, coordinatrice de Force jaune un groupe parisien se caractérisant, entre autres à l’époque, par sa volonté minoritaire au sein des Gilets jaunes de déclarer les manifestations; «Réaction 19» des avocats Carlo Brusa, Di Vizio ou Virginie Araujo qui ont débouché d’une part sur une action contre les procès verbaux (non-respect des masques et du couvre-feu) et d’autre part une opposition au port du masque dans les écoles, mais ils restent disparates. Notons quand même que Brusa est un ancien de Forza Italia.

[10] – Cet entrisme de Philippot eut d’ailleurs été impossible à l’intérieur du mouvement des Gilets jaunes dans lequel, certes, des éléments d’extrême droite intervinrent, surtout à Paris et à Lyon, mais en tant que fascistes anticapitalistes et non en tant que politicards de droite pratiquant le clientélisme.

Une tenue jaune qui fait communauté ~ par “Temps critiques”

Le mouvement des Gilets jaunes semble confirmer une rupture du fil historique des luttes de classes. Elle avait déjà été amorcée mondialement par les printemps arabes, le mouvement «Occupy» et les mouvements des Places qui tous avaient placé en tête des mobilisations des revendications ou des demandes touchant les libertés, l’égalité, les conditions de vie en général; l’emploi plus que les conditions de travail. C’est aussi pour cela que ces mouvements s’adressaient bien plus à l’État qu’au patronat, dans la mesure où le processus de globalisation/totalisation du capital conduit les États à gérer la reproduction du rapport social au niveau territorial, mais en restant dépendant des exigences de la globalisation.

En France, la force de résilience du mouvement ouvrier traditionnel avait encore maintenu cette idée de lutte de la classe du travail contre le capital. Au printemps 2016, la lutte contre la réforme du droit du travail et des statuts poursuivait encore sur la voie «la classe ouvrière avant tout» sans obtenir de résultats tangibles. Quelques années auparavant, les regains de mobilisation engendrés par le mouvement des Places n’avaient pas permis un rebond effectif, car ce dernier avait vite privilégié le formalisme des assemblées au détriment des contenus de la lutte.

Une lutte qui semblait avoir trouvé un alliage plus prometteur au sein du mouvement espagnol, avec le débordement du mouvement des Places vers les solidarités de quartier en lien avec les problèmes de logement.

Dans toutes ces luttes, y compris dans le cas de la lutte contre la loi-travail, la question de la grève générale ou celle du blocage de la production à partir des usines n’a pas été posée, de même qu’elle n’est pas posée au sein du mouvement des Gilets jaunes. Dans ces conditions, conjuguer la poursuite des occupations de ronds-points avec des appels à la grève des salariés relève d’une fiction de «convergence des luttes» ou alors de l’idée dépassée que le blocage des flux de marchandises serait secondaire par rapport au blocage de la production des marchandises elles-mêmes.

Une communauté de lutte qui n’est plus la communauté du travail

Les révoltés des ronds-points sont certes pour beaucoup des salariés (ou assimilables à des salariés quand ils bénéficient d’emplois aidés ou d’aides au retour à l’emploi), mais il y a aussi bien d’autres occupants non salariés ou anciens salariés (notamment des auto-entrepreneurs pauvres et surtout des retraités qui sont loin de tous partir en avion low cost pour des destinations exotiques). Ce n’est pas à partir du rapport de travail qu’ils interviennent, mais à partir de leurs conditions de vie et de leur inexistence sociale. Une lutte, certes, mais une lutte sans classe plutôt qu’une lutte de classes. Il ne sert donc à rien d’y rechercher ce qui serait son aile prolétarienne pour lui donner une transcroissance qu’elle n’a manifestement pas l’intention de manifester.

D’ailleurs, si les Gilets jaunes sont méprisés par le pouvoir en place, ce n’est pas parce qu’ils sont des «prolétaires» au sens historique du terme (Macron ne méprise pas ouvertement les ouvriers professionnels élevés dans les règles de l’art de l’éducation syndicale et légaliste), mais plutôt parce qu’ils ne sont, pour lui, que des riens du tout («des gens qui ne sont rien» a-t-il dit), des sortes de sous-prolétaires modernes, des cas sociaux, des sauvages ayant oublié toutes les règles de civilité, des gens qui ne savent ni parler ni produire des responsables. Des «sans dents» comme disait Hollande. Un mépris lui-même méprisable tant il est chargé d’inhumanité; un mépris aveuglé puisqu’il jette sur le mouvement un jugement indifférencié alors même que nous qui nous mêlons à eux, nous savons qu’il y a des personnes très différentes au sein des collectifs de Gilets jaunes.

D’après les témoignages sur la vie collective des Gilets jaunes dans les «cabanes» qui ont fleuri sur les ronds-points on peut affirmer qu’il s’agit d’abord et surtout d’une communauté de lutte faite de partage sur les conditions difficiles de vie; d’union des énergies contre le pouvoir globaliste (Macron, les ministres, les élus, les corrompus, les maxi-fraudeurs du fisc, les confiscateurs de la parole du peuple, etc.); d’aspirations collectives afin que cesse la mauvaise vie; tout ceci avec des accents parfois utopiques comme le chante un Gilet jaune musicien amateur «Je ne veux pas vivre dans un monde où les colombes ne volent plus». Un lyrisme et des chants bien éloignés des sempiternels couplets politiques sur «l’émancipation» qui accompagnent les manifestations ouvrières ou gauchistes. C’est cette communauté de lutte qui fait que des personnes se relaient pour préparer de la nourriture sur place ou bien partager celle qui est apportée en soutien. La solidarité n’y est pas un vain mot.

Quid de l’organisation ?

Si nous sommes d’accord pour dire que les Gilets jaunes ont développé un mouvement autonome, nous n’irons pas jusqu’à dire qu’ils s’auto-organisent au sens idéologique de l’auto-organisation telle que peuvent la concevoir les conseillistes historiques ou des libertaires. Il s’agit d’une auto-organisation immédiate qui ne débouche sur rien d’autre que sa propre pratique tout aussi immédiate. Elle touche ses limites quand elle veut passer au stade d’une organisation véritable du mouve- ment, ne serait-ce que dans la prise de décision de refuser ou non les demandes d’autorisation officielle de manifestation ou d’accepter ou non des trajets préétablis, l’élection de porte-paroles ou de délégués. Il y a bien un refus de l’organisation et non auto-organisation et il correspond non seulement à la défiance vis-à-vis de toute organisation politique ou syndicale, mais aussi au fait que les conditions présentes ont épuisé toutes les formes historiques que l’on a pu connaître[2]. En effet, les Gilets jaunes ne peuvent faire des « conseils de ronds-points » comme il y a eu des conseils ouvriers ou des conseils de soldats. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas discuter ou agir à partir de ces ronds-points. Simplement, ce ne sont pas des lieux pouvant assurer la pérennité de formes politiques comme on a pu voir récemment avec leur démantèlement. Là encore le mouvement innove, car il est à la fois bloqueur et nomade. Les nœuds de blocage peuvent en effet être déplacés et renouvelés de la même façon que les lieux et les trajets de manifestation peuvent être redéfinis à tout moment.

Le risque est alors celui d’une répétition des actions précédentes. Or, cette répétition est déjà rendue précaire: 1) par le nombre décroissant de présents sur les points de mobilisation; 2) par l’intervention des gendarmes sur les ronds-points et surtout sur ces sortes de petites ZAD qui s’y étaient assez spontanément formées; 3) par les nouveaux dispositifs des forces de l’ordre au cours des manifestations du samedi qui tendent à transférer la violence réelle de la répression d’État qui lui aliène une grande partie de l’opinion publique sur une violence intrinsèque au mouvement du fait de son refus d’obtempérer aux appels gouvernementaux à cesser les manifestations. C’est le mouvement qui devient alors le fauteur de trouble et tous ceux qui y appellent sont ainsi coupables du délit d’intention, une forme de délit de plus en plus fabriquée au nom de l’urgence ou de l’exception (par exemple en ce qui concerne les entreprises terroristes), mais recyclable pour l’occasion[3].

De la négation à l’institutionnalisation ?

Est-ce que nous sommes passés à une seconde phase, plus affirmative, celle du RIC que la première qui était plus négative (Macron-démission, Nous ne lâcherons rien, etc.)? Ou alors le mouvement peut-il continuer en absorbant cette nouvelle proposition électoraliste qui semble pourtant une porte de sortie pour ceux qui, parmi les Gilets jaunes, ont pris acte que Macron ne démissionnera pas?

Si le RIC détruit la dynamique immédiate du mouvement, c’est parce que sa base actuelle, celle des ronds-points et des manifestations du samedi, ne porte pas de dynamique historique claire, d’autant que la pratique des assemblées comme l’idée de délégation trouvent peu d’écho ou alors créent des divisions au sein du mouvement. C’est parce qu’il est justement incapable de rendre historique sa dynamique sur une base assembléiste, qu’il peut se réfugier dans le RIC. Un référendum, pour certains un exemple de démocratie directe, mais pour nous le risque d’un début d’institutionnalisation du mouvement[4] ­– ou pire la naissance d’un mouvement type «Cinq étoiles» comme en Italie.

Notre critique du RIC ne peut donc s’inscrire essentiellement sur la base d’une erreur stratégique du mouvement qui se ferait «ricupérer[5]», comme le clame un tract paru sur le net. En effet, ce tract conserve le discours gauchiste traditionnel sur la «récupération», mais en campant finalement sur des positions «dégagistes» limitées à l’anti-macronisme. Il est tentant, pour certains, de se les approprier parce qu’elles peuvent paraître sans compromission et qu’elles ont exprimé l’unité du mouvement pendant les premières semaines, mais pour ceux qui, comme nous, pensons que le capital est un rapport social, on ne peut non plus s’en contenter. Bien sûr qu’il y a des raisons de faire valoir que l’adoption du RIC ne concernerait finalement que les «questions de société»; questions à la source de toutes les manipulations médiatiques ou populistes et qui ne portent pas sur les conditions matérielles et sociales qui sont à la source de la révolte.. D’ailleurs, comment un référendum pourrait-il imposer au patronat des augmentations de salaires et à des bailleurs de baisser les loyers?

Mais ce qui va nous être alors rétorqué, c’est «que proposez-vous?». C’est la même chose que ce qu’on nous disait en 68 et avec en plus même pas l’échappatoire, pour certains, de répondre en proposant les modèles exotiques (Cuba ou la Chine).

On ne peut pas négliger le fait que ce qui fait la force du mouvement est aussi ce qui fait sa faiblesse. Pour ne prendre qu’un exemple, le lien effectif entre Gilets jaunes et syndicalistes intervenant sur les ronds-points reste très formel dans la mesure où ces syndicalistes n’y interviennent qu’en tant qu’individus, comme nous d’ailleurs, mais sans qu’une médiation s’établisse qui rende possible et concrète le fait que de plus en plus de syndicalistes de base sont prêts à rentrer dans le mouve- ment, mais sur une autre base qui n’est pas la convergence des luttes (ça, c’est le point de vue de la CGT), mais avec le sentiment que c’est la même lutte et qu’en plus elle a pris des formes qui permettent de « gagner[6]».

C’est pourtant un sentiment partagé par de nombreux participants à la manifestation interprofessionnelle du 14 décembre qui ont aussi participé à une ou plusieurs manifestations des samedis avec les Gilets jaunes. D’ailleurs, de plus en plus de cégétistes, même si globalement ils sont très minoritaires, enfilent des gilets jaunes et gardent des sigles et autocollants CGT ou mieux se confectionnent des gilets rouges et jaunes. Mais les attentes subjectives sont limitées par des conditions objectives car le monde syndical est de plus en plus coupé de ce que l’on ne peut même plus appeler le monde du travail tellement les situations se sont particularisées. Un ensemble composite qui, d’un côté comprend que le «travailler plus pour gagner plus» est une illusion, mais de l’autre ne semble pas s’opposer à la défiscalisation des heures supplémentaires que lui propose le gouvernement. Elle a pourtant des effets négatifs reconnus sur le niveau d’emploi, lequel constitue une préoccupation des Gilets jaunes. Cette contradiction explique peut-être le fait que le mouvement ne semble faire aucune référence à la notion de revenu garanti, alors pourtant qu’il a la conscience et l’expérience que, bien souvent, travailler ne suffit plus pour vivre[7].

Le mouvement exprime, par sa diversité et son hétérogénéité, le caractère multidimensionnel des inégalités et un «ressenti» fort différent des inégalités statistiques prises une par une. Cet écart est aussi dû au fait que la France est plus performante dans la redistribution en amont de la formation des revenus (accessibilité à l’université, à la santé, salaire minimum, qualité de vie en général) qui semble un acquis «normal», qu’en aval où l’impôt direct progressif pèse peu, la CSG est pour tous comme la TVA et les taxes diverses qui pèsent particulièrement sur la propension à consommer des salariés les plus pauvres[8].

Vers une générale de tous les ronds-points ?

Une consommation que le mouvement bouleverse d’ailleurs en cette période de fête en bloquant l’approvisionnement des hypermarchés au niveau de la plateforme centrale comme celle d’Auchan près de Nîmes ou en bloquant directement l’entrée des supermarchés. Certains oiseaux de mauvais augure courant toujours au-devant de la victoire du capital, ont pu se gausser des Gilets jaunes qui croient faire du mal au capital en bloquant les hypermarchés alors que ça profiterait à Amazon et autres ventes en ligne. Or, cette affirmation est très discutable puisque les premiers chiffres laissent apparaître une baisse générale de la consommation dans les lieux traditionnels et une augmentation légère, mais normale, car anticipée sur la base d’une moyenne de progression, des ventes en ligne. Pourtant il n’est pas impensable d’envisager l’idée que «l’odeur du temps» (gazifiée) se révèle peu propice à la consommation et pas seulement parce qu’il serait plus difficile de s’approvisionner. Dans le même ordre d’idée, on a pu voir apparaître des «Débranche la télé et enfile ton gilet». Beaucoup de Gilets jaunes signalent qu’ils ne sortaient plus de chez eux en dehors de ce qui relevait de l’indispensable. Le manque de relations sociales est palpable et l’invisibilité dont il est question ici n’est pas celle de l’exclusion, mais celle d’une invisibilité sociale générale du fait de la nouvelle géopolitique de l’espace qui concerne aussi les habitants des banlieues[9]. Cette situation s’impose à un ensemble bien plus large que celui que recouvrait la lutte entre les deux grandes classes bourgeoise et ouvrière, et elle n’est pas non plus réductible à une opposition simpliste entre riches et pauvres qui s’en tiendrait à une définition quantitative/monétaire.

C’est la lutte sans classe d’une «multitude» comprise dans le sens où elle n’est pas celle des 99 % de gentils exploités contre les 1% de méchants exploiteurs et profiteurs, à l’heure où les hiérarchies de positions sociales ou au travail se sont à la fois démultipliées et affinées et sont produites et reproduites sans trop d’états d’âme par les individus, à chaque niveau qu’ils occupent. Une lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique.

Le mouvement des Gilets jaunes est souvent critiqué parce que, contrairement aux luttes ouvrières historiques il ne présenterait pas de projet d’émancipation. C’est un fait, mais nous avons déjà dit ailleurs pourquoi ces projets ont été portés, depuis 1788 et 1789 jusqu’aux années 1967-1978, par des sujets historiques justement (d’abord la classe bourgeoise puis le prolétariat). La défaite de ce dernier cycle révolutionnaire a ruiné tout projet d’émancipation, hors celui que réalisait lui-même le capital dans le cadre de l’achèvement du processus d’individualisation dans une société capitalisée. Mais dans les ronds-points et autres lieux d’expression du mouvement actuel sourd, quand même, une tension vers la communauté, non pas une tension abstraite vers la communauté humaine, mais une tension à la fois concrète (elle est dans l’affect) et générale parce que le mouvement embrasse et questionne l’ensemble des rapports sociaux. Ce n’est plus le «Tous ensemble» de 1995 contre un projet précis, mais une sorte d’indissociable mise à plat/mise en cause de la totalité capitaliste à partir de points de vue ou d’angles de tirs en soi partiels.

Cette partialité des attaques est pour le moment compensée par la totalité de «l’acte contre», celui qui se traduit dans le langage par le «Nous ne lâcherons rien» des Gilets jaunes qui répond au «vous n’êtes rien» du Pouvoir. Ce «Nous ne lâcherons rien» implique des actions collectives déterminées que la présence surdimensionnée et l’agressivité des forces de l’ordre peuvent rendre violentes. Une confrontation de forces que le pouvoir et les médias appellent des «débordements» avec toute l’orchestration intéressée qu’ils leur donnent.

Temps critiques, le 27 décembre 2018

Repris du site À contretemps.

 

 

[2] Sur ce point, cf. le blog de Temps critiques à propos des journées d’Eymoutiers.

[3] Après Julien Coupat, c’est maintenant une figure du mouvement des Gilets jaunes qui en fait les frais. On assiste ici à une criminalisation des mouvements sociaux avec la multiplication des interpellations, les gardes à vue préventives et les lourdes peines de prison ferme pour la moindre broutille. Autant de mesures anticonstitutionnelles du fait de leur disproportion flagrante avec les actes incriminés : ce qui démontre non pas la force de l’État, mais sa faiblesse. Une faiblesse rendue encore plus visible par le fait que, de l’autre côté de la barricade, les forces de l’ordre, en une demi-journée de grève, ont obtenu de 120 à 150 euros d’augmentation mensuelle.

[4] Dans le même temps, on s’aperçoit que, pour la première fois, des demandes officielles de trajets autorisés ont été déposées auprès de certaines préfectures, comme cela a été le cas le 22 décembre 2018; premier infléchissement notable du mouvement avec la mise en place concomitante de services d’ordre propres aux Gilets jaunes.

[5] Disponible ici.

[6] Alors que la CGT a signé avec six autres centrales syndicales la condamnation des méthodes de lutte des Gilets jaunes.

[7] Et paradoxalement, c’est Macron qui en fait resurgir le fantôme avec l’augmentation d’une prime d’activité qui perd de son caractère originel qui était de pousser au retour à l’emploi des personnes se contentant des minimas sociaux. Or là il s’agit de tout autre chose qui est la reconnaissance que le salaire ne rémunère plus «correctement» le travail et qu’il faut puiser dans l’argent public le complément. Le «travailler plus pour gagner plus» a épuisé ses effets, même si la défiscalisation des heures supplémentaires cherche à lui donner encore un souffle de vie… au détriment des chiffres du chômage !

[8] Cf. L’enquête de Th. Piketty et du Laboratoire sur les inégalités mondiales.

[9] En effet, si les « problèmes » des banlieues sont mis en exergue par sensationnalisme du côté des médias ou par intérêt politique par les partis, la vie courante de la majorité de ses habitants, toutes les actions associatives ou culturelles qui s’y déroulent sont invisibilisées.

 

Après les assassinats djihadistes de janvier 2015 à Paris: un numéro spécial de “Ni patrie ni frontières”

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Ni patrie ni frontières n° 48-49 (avril 2015) : Exécutions djihadistes de janvier 2015 à Paris (analyses et perspectives) – Antisémitisme et racisme antimusulmans en Europe – Autour du concept d’ islamophobie, 250 pages, 10 euros

Les réactions d’une grande partie de l’extrême gauche, de l’ultragauche, ou du mouvement anarchiste face aux dix-sept exécutions commises à Paris par un trio de meurtriers djihadistes entre le 7 et le 9 janvier 2015, réactions officielles mais aussi plus spontanées et révélatrices sur les réseaux sociaux, permettent de faire le point sur de nombreuses tares dans « nos milieux », sujets déjà traités dans trois numéros de la revue sous le titre « Nos tares politiques » et bientôt dans un quatrième.

Ce numéro commence par un article écrit en 2012 portant sur… Charlie Hebdo. Il est suivi par plusieurs contributions de la revue Temps critiques, du groupe Mouvement communiste, de Claude Guillon et de Ni patrie ni frontières sur les assassinats de Paris au début de de janvier 2015. La revue aborde ensuite la question de la montée de l’antisémitisme et du racisme antimusulmans en Europe, en essayant d’en dégager les causes et les conséquences. La dernière partie tourne autour des définitions de l’islamophobie et du racisme antimusulmans.

Pour toute commande écrire à yvescoleman@wanadoo.fr
Frais de port gratuits… pour celles et ceux qui commandent !
Catalogue disponible ici.

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Sommaire

– Quelques leçons à tirer des assassinats djihadistes des 7-8-9 janvier 2015 et de leurs conséquences, 3

Charlie Hebdo, les « musulmans » et la liberté d’expression, 5

Prêche tragique à Charlie Hebdo : douze morts. Pour qui travaillent les assassins ? (Claude Guillon), 14

L’attaque contre Charlie Hebdo impose au prolétariat de se charger directement et sans tarder de la lutte sans merci contre le fanatisme religieux violent qui renforce l’État et accroît la division au sein des exploités et des opprimés (Mouvement communiste), 17

Vous faites erreur, je ne suis pas Charlie (Claude Guillon), 25

D’une authentique émotion de masse à une manipulation politico médiatique, 27

Délation, prison, flicage. La farce antiterroriste ne fait pas rire

(Claude Guillon), 43

Camarades, votre loi du talion ne sera jamais la mienne ! 46

Les partisans du « totalitarisme » religieux ne sont ni des « victimes » ni des « camarades dans l’erreur » ! ou Du bon usage des explications « sociologiques » en milieu militant… 54

Quelques dits sur l’événement de janvier 2015 à Paris (Temps critiques) 62

A propos des discussions sur Charlie Hebdo au boulot 84

Après les 17 exécutions djihadistes des 7/8/9 janvier 2015 : dix points de clivage et sources d’interrogations, 86

– Une position claire face aux religions, 87

– Laïcité et droits démocratiques, 94

– Statut de la raison et des sciences, 96

– Ambiguïtés du terme « islamophobie », 97

– Luttes géopolitiques en cours, 101

– Méconnaissance du rôle social des religions, 105

– Sous-produits gauchistes des théories postmodernes, 107

– Affirmations identitaires et poids social des religions, 112

– Pour un antiracisme de classe, 115

– Nature de l’antisémitisme mondialisé actuel, 120

Racisme antimusulmans et antisémitisme en Europe : pourquoi il nous faut combattre ensemble ces deux fléaux – sans céder aux pressions des identitaires de gauche et de droite 127

– Un recul nécessaire, 135

– Racisme antimusulmans en Europe, 143

– Antisémitisme en Europe, 152

– France : un pays pionnier, 158

– Antisémitisme et racisme antimusulmans

vus par la gauche et l’extrême gauche, 161

– Annexe 1 : Ambiguïtés de la notion d’islamophobie, 170

– Annexe 2 : Tableau comparatif, 179

– Annexe 3 : Définition de travail de l’antisémitisme, 187

« Islamophobie » ou racisme antimusulmans ? 189

Encore et à nouveau sur l’Islamophobie 190

L’appel des libertaires contre l’islamophobie, 193

Dix questions aux libertaires sur l’islamophobie et le racisme 197

Misère du néologisme, néologisme de la misère

(Juan Pueblo, CNT-AIT), 204

La fourestophobie, nouveau gadget gauchiste, 208

Décidément, Mme Caroline Fourest ment vraiment très mal, 210

Qu’est-ce que le racisme antimusulmans ? (Sacha Ismaïl), 213

Les nouveaux rouges bruns de Jean-Loup Amselle, 220