JE NE VEUX PAS D’ENFANT. Témoignage féminin (2012)

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’ai 32 ans et je ne veux pas d’enfant. J’en suis sûre, si je regrette j’y penserai quelques jours, mais je ne pourrai rien y faire, alors je ferai autre chose. C’est exactement ce que je veux, je veux faire autre chose, je ne veux pas d’enfant.

Depuis quatre ans j’arpente le pays de gynéco en gynéco, avec la brochure « stérilisation à visée contraceptive » à la main. Cette brochure est publiée (mais presque pas diffusée) par l’État depuis la loi n°2001-588 du 4 juillet 2001, date de la prétendue autorisation pour toutes personnes majeures de faire une « stérilisation à visée contraceptive ».

Je ne veux pas de contraception, je ne veux pas être une machine à produire des enfants, il existe des moyens pour arrêter cette fonction, je veux une stérilisation.

Il y a quatre mois de ça, un chirurgien gynécologue de l’hôpital Arnaud de Villeneuve à Montpellier a accepté de me faire cette opération. J’ai suivi tout le protocole, quatre mois de délai de réflexion, un nouveau rendez-vous, la date d’opération est fixée. Je m’y prépare, je suis contente. 48 h avant l’opération, coup de fil du chirurgien, l’opération est annulée, ordre de sa hiérarchie. Son service s’occupe de la « fécondité de la femme ». Il n’y a pas, même au niveau national, de service pour la stérilisation des femmes et c’est bien ça le problème. Enfin, il y a plusieurs problèmes.

Un des problèmes c’est de ne pas avoir le contrôle sur son corps, le tout pouvoir que s’octroie le corps médical sur le corps des femmes, en particulier, mais finalement, le corps de tout le monde. L’aide demandée à l’hôpital dans ce cas était purement technique. Le choix je l’ai déjà fait, la décision je l’ai déjà prise.

L’hôpital, la hiérarchie du chirurgien décide de donner son avis, comme des dizaines d’autres gynécologues. Pourtant des femmes stérilisées en France sous décisions ou pressions du corps médical, il y en a beaucoup : après quatre enfants et (d’origine) non françaises, folles, transgenres, handicapées, toxicomanes… Elles n’ont pas décidé. Des copains se sont faits stérilisés, ils ont cherché, parfois longtemps, puis ils ont trouvé, aujourd’hui, ils sont stérilisés.

Alors que faut-il comprendre ?

Le corps médical (et l’État) croit-il que les femmes sont d’éternelles mineures qui ne savent pas ce qu’elles veulent ?

La médecine qui aime toujours utiliser les corps des femmes comme point de départ pour le contrôle des populations, aurait-elle maintenant scientifiquement prouvé que les femmes ne peuvent pas vivre sans enfant ? Qu’il y a de bons modes de vies ?

Le choix de stérilisation pour des femmes en âge de procréer et sans enfant n’existe pas puisque, même s’il est possible légalement, le corps médical use de son pouvoir supra-légal (droit de réserve, code de déontologie) pour empêcher les femmes d’accéder aux techniques de stérilisation.

La société en général ne laisse de place à personne, et encore moins aux femmes, pour se construire des imaginaires et des vies sans enfant (« il ne faut pas se fermer de portes, vous risquez de le regretter, qui vous dit qu’un jour vous n’allez pas rencontrer le prince charmant et avoir envie de lui faire des enfants… »).

Alors même si les médias se font les vecteurs d’une prétendue liberté sexuelle occidentale, de prétendus droits des femmes à disposer de leurs corps et de leurs vies. Les marges de manœuvre sont faibles et les garde-fous sont hauts.

Est-ce que les couples réfléchissent quatre mois avant de faire des enfants et ne le regrettent jamais ? Est-ce que la hiérarchie de cet hôpital mettrait autant de fougue à inséminer des couples de lesbiennes ? Est-ce que l’hôpital reconnaitrait la multi-paternité d’un enfant ? Qu’en est-il des jeunes filles mineures qui font/veulent des enfants ? Qu’en est-il des femmes qui demandent une insémination après 40 ans ? Qu’en est-il des familles qui sont décomposées, recomposées et/ou bizarrement composées ? … la blague n’est pas drôle. Vos normes sont trop étroites pour imaginer nos réalités.

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 Une traduction anglaise de ce texte a été publiée sur le site Proudly Negative.

Écoute petit homme (1974)

Placé en regard d’un article favorable à la procréation, ce texte est publié dans Tankonala Santé, TK pour les intimes (n° 12, novembre 1974), journal qui se propose « de briser le cercle vicieux où les malades fabriquent des médecins et les médecins des malades ». Ces derniers doivent reprendre le pouvoir sur leur maladie et sur leurs corps, et remettre en cause « tout ce qui les rend malades dans la vie quotidienne : l’école, l’usine, le pavillon à crédit, le couple, etc. »

L’article, dont le titre reprend celui d’un livre de W. Reich, a été reproduit dans l’anthologie publié dans la petite collection Maspero (Tankonalasanté, 1975), sous le titre « Des enfants : en avoir ou pas ». Il s’inscrit dans une tradition anarchiste de refus de la procréation comme reproduction du monde, dont on trouvera une autre illustration dans la lutte pour la légalisation de la vasectomie.

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Révolutionnaire ou marginal, on t’accuse de fouler aux pieds les traditions. Il en est au moins une que tu perpétues vigoureusement : la procréation. Tout au plus, femelle, tu revendiques dans le meilleur des cas le libre choix du lieu et de l’heure.

Tu parles d’octroyer à tes enfants la direction de leur existence, mais c’est le projet même de leur conception qui leur est irrémédiablement extérieur. Tu ne peux donner la vie, tu l’imposes.

Tu vis et à peine né, on t’emporte pour t’apprendre à vivre.

Tu t’es persuadé peu à peu que c’est ton droit de choisir quand tu veux avoir des enfants ; maintenant demande-toi si tes enfants ont choisi de se faire avoir.

Tout ça n’aurait guère d’importance bien sûr si nous vivions au paradis. Mais le paradis n’existe pas. Que tes motivations pour faire des enfants soient « naturelles » ou non importe peu ; « naturel », notre monde ne l’est pas. Tes enfants te le vomiront à la gueule ; et s’ils l’acceptaient…!

Tu continues à procréer au nom de la révolution ou de l’espoir comme d’autres le font au nom de la race ou de la religion. Occupé à remettre péniblement en cause ton misérable confort sexuel, tu ne peux supporter de réfléchir à la signification actuelle de ce que tu considères toujours au fond comme son aboutissement, sa justification.

L’enfant te sert de panacée. Il cimente ton couple qui s’effondre. Il remplit le vide de ton existence. Il est le remède à ta solitude. Il est le futur où tu projettes tes projets avortés, tes espoirs déçus. Il est ta propriété exclusive. Tu en obtiens facilement admiration et reconnaissance.

Il est temps de t’habituer à jouir pour le plaisir. Femelle, il est temps d’assumer ta sexualité sans sublimer tes désirs atrophiés dans la ponte de petits pantins chauds et braillards. Tu n’es pas chargé(e) de l’avenir de l’espèce.

Si ton combat ne mène nulle part, ne t’en prends qu’à toi même. Si ta soif de donner l’amour est véritable, prends avec toi les enfants que les autres ont fait par hasard.

Tu parles de pessimisme, mais le pessimisme comme l’espoir sont deux masques de la foi. Cesse de te mentir ; tu ne sais rien, sinon que tu existes. Tu as le choix : crève ou continue. Tu ne dois plus croire en rien.

Tu confonds la procréation et la course aux armements ; tu veux continuer à faire des petits révolutionnaires (!) parce que les autres font des petits conformistes. Tu dis (Margaret Mead[1]) que c’est une grande aventure du temps présent de faire des enfants pour un monde inconnu. Mais tu fais courir l’aventure aux autres.

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[1] Anthropologue (1901-1978), auteur de L’Adolescence à Samoa (en français dans Mœurs et sexualité en Océanie, Plon). Ses thèses concernant une grande liberté sexuelle laissée aux adolescentes de Samoa sont remises en cause. Cf. Tcherkézoff Serge, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, PUF, 2001.

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Le dessin ci-dessus est de Richard Martens. Je l’ai retrouvé dans les papiers que j’ai conservés de Tankonala Santé. A-t-il été publié dans TK, ou plutôt dans une autre revue des éditions Solin ? Je n’ai pu vérifier.

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Bibliographie 2014

Pour une approche sociologique, on se reportera au livre de Charlotte Debest : Le Choix d’une vie sans enfant, Presses universitaires de Rennes, 2014, 215 p., 17 €.

 

Ce texte a été republié dans  rubon5