“Chroniques Noir & Rouge” ~ nouvelle revue de bibliographie libertaire

Les éditions Noir & Rouge viennent de lancer une revue de critique bibliographique intitulée Chroniques Noir & Rouge.

J’en profite pour poursuivre le débat autour du livre L’homme sans horizon, de Joël Gayraud (Libertalia) en publiant ci-après la recension faite par mon ami Guy Girard.

Par ailleurs, vous pouvez télécharger ICI l’intégralité du numéro au format pdf.

 

«L’HOMME SANS HORIZON»

Recension par Guy Girard

Il est loisible d’affirmer que le degré de liberté dont dispose un individu quelconque à une époque donnée se mesure à sa capacité à voir, par –delà ses préoccupations coutumières, un horizon, lointain ou non, mais vers lequel vont ses pensées les plus audacieuses et ses désirs les moins faciles à satisfaire. Cet horizon, ouverture vers le possible, qui après avoir été occultée par bien des écrans métaphysiques imposés par les religions toujours obscurantistes, a pu être désignée, à la suite de Thomas More, comme une utopie. Sous le voile de la fable, il s’est ainsi agi de dessiner les contours d’une société plus juste, de façon à interroger les consciences et à exalter les énergies collectives pour qu’elles fassent brèche dans l’accablante continuité historique. La fin du dix-huitième siècle et surtout les premières décades du dix-neuvième siècle, avec Saint-Simon, Owen, Cabet et surtout Fourier ont diversement offert matière à rêver comment refonder une communauté humaine délivrée de ses habituels fléaux, à rêver certes, mais hélas sans clairement concevoir comment réaliser des projets parfois splendides. Aussi enchantées furent-elles, les fins manquèrent de moyens tout aussi enchanteurs pour déchirer le voile d’illusions autrement plus aliénantes dont disposent l’Etat et le capitalisme. La saisie et l’exercice d’autres moyens de mettre bas tout régime d’exploitation et de domination ont fait, on le sait, la force du mouvement ouvrier, tandis que la théorie et la critique de ces moyens oscillant entre la conquête du pouvoir politique et le bouleversement des conditions socio-économiques permettaient à ceux-ci de se réfléchir et de s’affiner dans une conscience de classe s’invitant dans le jeu dialectique entre sujet et objet : et de là les infortunes diverses depuis les désaccords entre Marx et Proudhon puis entre celui-là et Bakounine, qui n’ont pu que se figer en idéologies aussi pauvres en raison qu’en imagination, et parmi celles relevant du marxisme, un marxisme-léninisme de sinistre mémoire.

L’Histoire n’a d’intérêt que considérée en tant qu’histoire des révolutions. Moments de grand chambardement où lorsque tout (ou presque) déraille hors des voies admises ; le temps vécu bondit hors de sa morose quotidienneté sous l’impulsion de la fête révolutionnaire et se reconnait dans la reviviscence du mythe de l’âge d’or. L’image archaïque du paradis, trace immémoriale sans doute des sociétés antérieures à la division du travail, à l’invention de la propriété et des pouvoirs  hiérarchisés, se renoue dans celle du « temps des cerises » qui assigne au devenir la jouissance d’un printemps enfin maître de sa lumière. Cela qui alimente l’imaginaire utopique est certes ce dont se nourrit la vieille taupe qui sape en de moins heureuses époques les fondations de l’édifice social. Bel animal que cet emblème de la négativité, mais auquel fut abusivement prêté par les tenants du matérialisme dialectique le charme quasi-diabolique de représenter à la fois l’œuvre d’émancipation du prolétariat et son agent incarné par un parti s’auto-instituant porte-parole de la conscience de classe. C’est que l’imagination d’un autre futur, d’une communauté humaine réalisant sa liberté, déborde heureusement toute conception téléologique de l’histoire, toute idée d’une progression, qu’elle se fasse par bonds ou par glissades, tout fantasme d’un inéluctable progrès historique. Forte de ses propres excès, l’imagination, qui seule sait conjuguer le temps du mythe et la projection utopique, n’a de cesse d’interroger et de bousculer les outils conceptuels de la raison, même aiguisés au service des luttes révolutionnaires. Et c’est elle, cette imagination créatrice,  qui, tandis que les fenêtres de l’espérance utopique ont été brutalement refermées l’une après l’autre au cours des deux derniers siècles, garde trace des nouveaux paysages toujours trop brièvement entrevus pour, comme dans le travail du rêve et l’expression artistique du merveilleux, en décrypter, lire et enluminer les perspectives inabouties, de façon à ce que d’autres mouvements de révolte en poursuivent le tracé, pourvu seulement qu’il traverse et enflamme jusqu’au cœur les sensibilités collectives jusque dans leur quotidienneté.

Ces fenêtres que bien sûr le décervelage contemporain s’est acharné à occulter derrière rideaux et volets de ferraille et de vermine, Joël Gayraud, posté comme théoriquement sous leurs ombres  portées, a dans son nouveau livre « L’Homme sans horizon » voulu sur le plan philosophique en quelque sorte faire pièce au mauvais vitrier de Baudelaire. « La vie en beau ! la vie en beau ! » La fureur du poète l’accompagne secrètement dans sa dénonciation de la disparition de l’horizon utopique émancipateur organisée systématiquement (si tant est que tel esprit de système soit source de profit pour la déraison capitaliste) depuis quelques décennies. La tyrannie du Spectacle n’a pas été ébranlée par Mai 68. Et depuis 1945, le monstrueux développement du complexe militaro-industriel s’appuyant sur l’énergie nucléaire a quelque peu oblitéré la possibilité d’une révolution commençant de façon traditionnelle par une grève générale et des insurrections. L’incessant développement technologique permettant un contrôle des populations, ridiculisant les tragiques prouesses de la Gestapo ou du Guépéou, s’aggrave du fait que les individus participent librement à leur propre surveillance en achetant eux-mêmes leurs propres chaînes et en s’enfermant dans leurs réseaux virtuels. De ce constat amer, que faire sinon désespérer du désespoir lui-même?

S’aidant de la théorie critique de l’école de Francfort, des travaux d’Ernst Bloch aussi bien que de Guy Debord mais également impulsé par la rageuse sensibilité surréaliste, Joël Gayraud en appelle à l’imagination, reine des facultés, pour qu’en ces jours – où tout de même ce pays traverse quelques belles agitations !  – les mécanismes dystopiques mis en place n’aliènent pas tout à fait l’expérience du réel. C’est en s’aventurant au-delà du Politique et en mettant fin au despotisme de l’Économie, en renouant avec la nature un accord rétablissant l’antique analogie entre le macrocosme et le microcosme qui est notre corps et notre subjectivité, que les révoltés d’aujourd’hui et de demain auront à inventer, en toute urgence, « l’éclair de l’utopie (qui) déchire le voile noir qui s’est abattu sur l’horizon ».

“L’Homme sans horizon” ~ un livre de Joël Gayraud

Il en va des livres comme des gens, on rate certaines rencontres. Il s’en est fallu de peu, ça a failli, ça aurait pu se faire, et puis…

La déception est d’autant plus grande que toutes les conditions semblaient réunies : affinités, circonstances, planètes en alignement, que sais-je…

Bref, je suis aujourd’hui dans l’inconfortable position de parler d’un livre que j’ai manqué, sur un sujet qui me passionne, dont l’auteur m’est sympathique, et dont je reconnais à chaque page les préoccupations qui nous rapprochent, les références que nous partageons. Auquel, par surcroît, je n’ai que peu de critiques à adresser. Il n’est jusqu’à la construction du texte incluant des « apartés » (procédé que j’ai utilisé dans Je chante corps critique) qui ne me le rende familier. Pour ne rien dire de tel écho de nos discussions communes (sur la Révolution française).

L’Homme sans horizon est un essai de Joël Gayraud, dont le sous-titre « Matériaux sur l’utopie » éclaire le propos. L’horizon – que l’auteur entend non au sens originel de limite de la vision mais au contraire de ce qui permet la vision d’un avenir autre – c’est donc l’utopie.

Je cite la quatrième de couverture :

Questionnant les grandes théories critiques (Marx, Ernst Bloch, Guy Debord), s’appuyant sur l’anthropologie, poussant des incursions du côté de la philosophie (Aristote, Agamben, Simondon), invoquant après les romantiques et les surréalistes la fonction vitale de l’imagination créatrice, L’Homme sans horizon dessine les lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique. Au-delà de l’utopie libérale, aujourd’hui épuisée, de l’utopie sociale qui a été défigurée par les régimes totalitaires, la seule issue possible est de reprendre et faire triompher le rêve ancestral de société sans classe ni État, constituée d’individus égaux, librement associés, jouant enfin leur propre histoire. Aujourd’hui où la survie de l’espèce est en jeu, c’est cette espérance qu’il s’agit de réaliser sous peine de voir l’humanité s’effondrer dans la barbarie. L’Homme sans horizon se propose de montrer l’urgence de ce qui est désormais la seule utopie humaine, et de lui apporter les fondements de sa légitimité historique.

D’où vient donc que ce projet, que je cosigne d’enthousiasme, m’est resté étranger ? Il se peut que cela tienne, de manière triviale, au fait que je me suis arrêté au baccalauréat. En effet, Joël Gayraud, s’il croit peut-être de bonne foi écrire (aussi) pour les gens comme moi, projette son écriture truffée de références savantes à mille milles au-dessus de ma (pauvre) tête.

Ajoutez à cela des alinéas compacts et une mise en page qui, pour élégante qu’elle soit, a privilégié l’économie par rapport à la lisibilité[1], et vous pouvez m’imaginer « dévissant » régulièrement, sans pouvoir m’accrocher aux notes de bas de page, presque absentes. S’il s’agit d’une volonté de « faire simple », c’est une lourde erreur tactique, tant le texte en lui-même est pesant (au sens d’impressionnant) de savoir concentré. Du coup, lorsque le lecteur découvre une référence qu’il ignorait (p. 207 pour moi), il est abandonné à ses propres googeulisations pour en apprendre davantage.

Dans mon esprit – je reconnais qu’il s’agit d’un préjugé – le terme « matériaux » évoque un texte militant. Peut-être aurais-du me méfier (je n’ai pas à me plaindre : l’auteur m’a amicalement offert et dédicacé son livre) de la mention « sur » dans l’expression « Matériaux sur l’utopie ». Il n’est pas dit « pour l’utopie ». En tout cas, s’il s’agit certainement d’un texte engagé, il n’est pas militant, au sens où je l’entends quand je rédige moi-même un texte d’intervention. Je sais bien que l’on est toujours l’« intello » de quelqu’un, et je n’ai pas oublié certaine jeune fille (oh pardon camarades curés !) me confiant, en manière de reproche, qu’il fallait lire le livre que je lui avais offert « avec un crayon » (c’était De la Révolution).

Mais suffit-il d’un crayon – je ne m’en sépare pas ; pas davantage que de mes lunettes ! – pour lire (et entendre) ceci :

«La conscience optative et l’essor des possibles.

I. L’aporie de l’être-là.

En désignant l’homme comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, Heidegger l’a réduit à un étant saisis dans son . Même si l’on prend le mot être en un sens transitif, et que l’on voit dans le Dasein celui qui fait être le là, qui amène le là à l’être, l’horizon de cet être transitif n’est autre que ce là. [etc. p. 179]»

J’avais il y a peu, vanté ici-même un ouvrage dont je reconnaissais n’avoir « pas tout compris ». Il s’agissait précisément d’un texte magistralement traduit par le même Joël Gayraud : Feux croisés de Sylwia Chrostowska (Klincksieck). J’ai même choisi ce livre comme sujet du premier des « Rendez-vous de Claude » que j’organise désormais mensuellement au Lieu-Dit, à Ménilmontant. Mais le livre de Sylwia Chrostowska, s’il lui arrive, dans le bon sens du terme, de « défier l’entendement » produit dans le même mouvement un effet poétique qui m’a paru à la fois séduisant et stimulant. La poésie est très présente dans ce livre de Joël Gayraud mais comme référence savante, elle n’imprègne pas le texte ni n’en surgit[2].

Reste à savoir qui saura se montrer plus compréhensif (ou accueillant ?) que je ne l’ai été moi-même pour cet Homme sans horizon. Des enseignants peut-être, et sans doute des étudiants, en philosophie et en littérature, déjà plus cultivés que je ne le suis (ce qui n’est guère difficile), soucieux de découvrir une synthèse récente – que Daniel Guérin ou Maximilien Rubel auraient pu qualifier de marxiste et libertaire – sur l’utopie comme programme politique. En ce sens, ces « matériaux » pourront nourrir mémoires de master et lectures savantes (ou non), à défaut d’armer le bras d’émeutières et de barricadiers. C’est le sort que je souhaite à ce livre, fruit d’un imposant travail, devant lequel je n’ai pu me défaire de ma timidité d’autodidacte.

[1] Le corps dans lequel le texte est composé est fluet ; celui des notes étique.

[2] À ce propos, est-ce une faute d’inattention de ma part ou bien l’auteur omet-il de mentionner sa participation au Groupe surréaliste de Paris, que j’ai accueilli dans un autre de mes « Rendez-vous » pour la présentation de sa nouvelle revue ?

Gayraud Joël, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, Libertalia, 297 p., 18 €

(Index précieux, mais bibliographie décevante, qui ne reprend pas les ouvrages cités dans le livre, et ajoute quelques copinages superflus).

Statut de l’ouvrage :

Offert par l’auteur.

Premier «RENDEZ-VOUS DE CLAUDE» au LIEU-DIT, mercredi 29 mai à 19h, avec Sylwia Chrostowska

J’inaugure mercredi 29 mai prochain au «Lieu-dit», 6 rue Sorbier à Ménilmontant (Paris XXe) une série de «rendez-vous» à l’occasion desquels j’inviterai des personnes aux talents variés à présenter leur travail, leurs livres, leurs tableaux, leurs films, leurs idées… On parlera de tout.

Vous pouvez lire une présentation du livre de Sylwia Chrostowska ici-même, sur Lignes de force.

J’espère vous voir nombreuses et nombreux le 29 mai, à partir de 19h.

On pourra boire (toute la soirée), manger (après la rencontre), et acquérir le livre de l’invitée.

“Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie” (Éd. Klincksieck) ~ Par Sylwia Chrostowska

Je ne sais pas depuis combien de temps il ne m’était pas arrivé de lire un texte qui manifeste une telle liberté de ton et de fond, liberté de penser joueuse, nourrie par une culture philosophique et d’observation de la vie quotidienne[1] qui signale une personnalité rare.

Ne serait-ce pas un peu intimidant, le plaisir pris ? Si fait ! Quoique, pour passer de l’érotisme à l’œnologie – c’est à dire pour ne pas nous fatiguer par une trop longue route – les textes de Sylwia Chrostowska sont longs en bouche et en esprit. Je gage que certains continueront longtemps de solliciter vos neurones et vos souvenirs. Et puis, comme c’est agréable de ne pas voir son partenaire – je lis au lit ! – vous tourner le dos derechef et s’endormir…

— Mais, as-tu tout compris ?

En voilà une question! Bien sûr que non! Il est même probable que – comme dans tous les autres livres « lus » – j’ai glissé sans m’en apercevoir à la surface de quelques passages, comme on surfe sur une vague. Quant à ceux que j’ai lus sans les comprendre, je leur ai appliqué l’article 3 – je ne suis plus certain du numéro – des droits du lecteur (ce sont les mêmes pour les lectrices, mais la rédaction est un peu ancienne). Comprenez que je les ai relus, quand j’en ai ressenti l’envie ; si la deuxième lecture ne m’a pas rapproché du texte, c’est peut-être que son sujet m’est par trop étranger ou qu’il n’a pas été écrit pour moi. Au moins ne me suis-je jamais senti tenu à l’écart ou méprisé par l’autrice – même sous l’austère couverture de la collection «Critique de la politique» – comme c’est trop souvent le cas dans certains textes « intellectuels » qui fonctionnent sur un mécanisme de bizutage non formulé.

Le paradoxe est que les formes courtes – il y a des correspondances entre elles, mais c’est comme si vous commenciez la lecture d’un nouveau livre toutes les deux pages – vous font ressentir les « blocages » plus vivement que s’il s’agissait de fragments inaperçus dans des blocs de texte.

Formes courtes disais-je. On pense aux aphorismes de Nietzsche, souvent cité, mais l’autrice développe une critique méfiante de cette forme littéraire (ou intellectuelle ?). Et comme on la comprend ! En effet, à s’en tenir à l’étymologie, quand la métaphore promet de vous porter plus loin, l’aphorisme est une définition statique. On serait même tenté de lui controuver une étymologie de circonstance : « a-phorisme », non pas sans portée intellectuelle, mais sans porteur. La métaphore vous emporte, l’aphorisme vous plante là ! (Avec vos bagages, si vous êtes assez stupide pour vous en être encombré·e.)

On essayera donc de surprendre l’autrice dans une version télépathique du jeu de plein air « 1, 2, 3, Soleil ! » Quand le lecteur dit « Soleil ! » et se retourne, l’autrice doit s’immobiliser. Si elle bougeait ou perdait l’équilibre le lecteur pourrait l’obliger à revenir à sa ligne de départ. [À noter que dans le jeu enfantin d’origine, les joueurs – à l’exception du meneur – tentent d’atteindre un mur… ce qui ne constitue pas à proprement parler un objectif intellectuel exaltant. Nous ne sommes que trop souvent amené·e·s à nous y cogner la tête ; inutile d’en faire un objectif ludique.]

« Soleil », donc ! La première fois, voici l’autrice en archéologue, penchée sur un ruban de terre, à l’abri d’une mauvaise bâche, dégageant patiemment un os ou une pièce de monnaie à petits coups appliqués de pinceau. Au second essai, la voilà horlogère, penchée sur les minuscules mécanismes d’une montre à réparer, à la lumière d’une lampe d’atelier. Au troisième, c’est un scalpel qu’elle tient dans sa main gantée de latex dans la lumière aveuglante d’un scialytique. À chaque interpellation, elle relève la tête, son masque et ses lunettes, nous dissuadant d’un sourire (un peu narquois) de chercher autour d’elle le marteau-piqueur dont nous étions persuadé·e·s, qu’en épigone résolument moderne de Nietzsche elle usait pour philosopher.

On notera l’élégante traduction de Joël Gayraud, à la hauteur du texte et de sa malice.

 

À noter encore, pour la compréhension des extraits qui suivent – davantage que pour celle du titre retenu en français : le titre original de l’ouvrage, publié chez Punctum, est Matches, allumettes.

Extrait de l’avant-propos

J’ai fait ce livre d’allumettes pour les transis de froid et les pauvres en lumière, ayant leur survie à cœur. Pourront-ils garder le feu sacré, en supposant qu’ils en aient allumé un ? Sans lui, ils ne passeront pas la nuit. Cependant, si mon livre d’allumettes tombe entre les mains de pyromanes au sang chaud qui, l’ayant parcouru et trouvé « léger », le jettent, vide, dans la fournaise de leur esprit, alors j’attiserai les flammes moi-même. Quel plus grand honneur que d’être dévoré par un brasier plus flamboyant, que de devenir combustible pour inspirer le génie, non sans en éliminer discrètement la mauvaise odeur ? [p. 18]

Celui dont le temps 
n’est pas encore venu

Il y a des moments où l’on ressent cruellement sa propre inactualité. On est venu trop tôt, ou on est né trop tard, et néanmoins notre position dans le temps reste incertaine. De combien d’années est-on en avance ou en retard sur son temps ? L’époque va-t-elle nous rattraper (dans notre propre vie) ou est-ce nous qui allons rattraper l’époque ? Rares sont ceux qui ont les ressources nécessaires pour se lancer seuls à la conquête de l’avenir ; il est plus probable qu’ils fassent machine arrière. A-t-on le temps de rattraper ses «contemporains» ? Être en dehors des modes attire ceux qui aiment la compagnie, même s’il n’y a rien dans les visages familiers des anciens et des classiques pour nous révéler comme l’un de leurs contemporains ; le passé est une maison de retraite où l’on se mêle à ceux qui appartiennent à des âges différents. Mais pour ceux qui croient qu’être en arrière aujourd’hui peut contribuer à les mettre en tête plus tard, une troisième relation au temps, spirituelle, est à l’ordre du jour. Leur temps ne s’écoule pas au long du continuum temporel, mais s’élève au-dessus de lui sous la forme d’un arc : du passé vers le futur, tel un arc-en-ciel sur les vertes prairies du présent. Ils ne sont ni retraités ni actifs, ni « histoire » ni « avenir », ne partageant ni la désuétude de la première ni le fardeau du second. Ils résident au-dessus et se fondent dans le décor dès qu’ils daignent entrer en communion de sentiments avec les has been, ou prendre les armes avec ceux qui se désignent comme les hommes de demain. [p. 116]

Champs de recherche saturés

Il y a des livres (surtout dans les champs de recherche saturés alimentés par le narcissisme des petites différences) à la lecture desquels notre compréhension baisse les bras et fait appel à notre imagination. Confrontés à un jargon impénétrable qui aggrave la fatigue de la tension mentale, incapables de trouver le bon rythme et manquant de patience pour aller plus loin, nous sommes incités à remplacer le sens perdu par des inventions significatives de notre cru. Emportés jusqu’à la prochaine aire de repos par la vivacité de notre imagination, nous ne faisons halte que quand les mots reprennent leur sens, généralement vers la fin d’un chapitre. Nous pouvons alors nous convaincre que nous n’avons pas du tout renoncé à saisir le texte, mais avons en fait exercé nos facultés tout au long du chemin. Nous abordons les nouvelles parties d’un bon pas comme des voyageurs aguerris. Et en vérité, c’est à peu près ce que nous sommes ! Au lieu de rester les bras ballants au bord de la route ou de prendre un raccourci, nous avons cheminé de chapitre en chapitre et on devrait nous féliciter d’être finalement arrivés jusqu’au bout. [p. 157]

Ad coelum et ad nihilum 

 Dans le droit de propriété médiéval qui survit sous forme édulcorée dans certains pays comme au Royaume-Uni, le propriétaire d’un lopin de terre possède le vide des cieux au-dessus de lui et la compacité du sous-sol jusqu’au centre de la Terre. Or, au point le plus profond, la superficie devient nulle. Suivant le même principe, un despote qui s’arrogerait la propriété de toute l’étendue terrestre et marine, au fur et à mesure qu’il descendrait pour sonder la profondeur de ses biens, les verrait s’amenuiser de plus en plus. À la limite la plus basse, il ne serait propriétaire de rien.

 Tant que nul ne possède le centre de la Terre, l’absurdité suit comme leur ombre tous les propriétaires dans le monde. Celui qui aimerait tout posséder en surface n’aurait rien tout en bas où poser le pied, et encore moins de place pour y planter son drapeau. [pp. 232-233]

Histoire de la survie

L’histoire humaine est fondamentalement l’histoire de la survie. Sa fonction est de nous raconter non ce que nous vivons ou pouvons espérer vivre, mais ce que nous ne pourrions et ne devrions pas vouloir vivre, parce que nous y avons survécu. Le passé est ce qui devait être surmonté pour assurer la survie. Tout le reste, c’est le présent. [p. 341]

Recevoir, laisser aller

«Plus l’esprit reçoit, plus il s’étend[2].» Jusqu’à ce qu’à un certain moment il dépasse sa capacité, déborde et se déverse dans un livre. Une fois soulagé, il va se remplir à nouveau, se redresser et revenir à la verticale. À chaque fois, le mécanisme s’améliore. [p. 417]

Allumettes de sûreté

Quand on joue avec des allumettes, on nous dit que la sécurité est primordiale. Pour ceux qui n’ont pas d’enfant et qui n’ont pas développé les attitudes réprobatrices et protectrices des parents à l’égard de leur progéniture, l’expression «allumettes de sûreté» reste ce qu’elle est, un oxymore. Les parents de l’humanité prométhéenne l’utilisent pour maudire son droit, acquis à la naissance, d’allumer des incendies, en même temps qu’ils les éteignent. Ils conçoivent tout le danger des allumettes. Pour établir un semblant d’ordre, ils les rangent dans des pochettes[3], là où des paquets auraient suffi. Seule la boîte d’allumettes contient encore la menace du chaos originel : à chaque mouvement, son contenu est secoué et redistribué. Ce qui se passe entre elles, dans le noir, est leur affaire, peut-être incendiaire. Le grand chat noir bondissant qui orne la boîte d’une marque populaire en Europe de l’Est semble attirer la malchance autant que la conjurer. Un jouet pour enfants fabriqué d’après une telle boîte contenait, au lieu d’allumettes, deux souris en plastique. Quand on poussait le tiroir, sortait une souris blanche ou une souris noire pour tenter le chat. Ce divertissement inutile et abêtissant, qui est déjà la métaphore d’un jeu avec le feu, a été depuis lors remplacé sous l’influence du contrôle parental. [p. 437]

Notez la contrepèterie: «amulettes», pour allumettes.

[1] Je suis presque gêné de signaler à Sylvia Chrostowska un détail qu’elle aurait pu connaître et signaler, dans le passage consacré aux divers sens du mot « bouquin » et de leurs rapports avec les lièvres (p. 453). Le verbe « bouquiner » signifie en effet – pour les lièvres – copuler. Comment résister à la tentation (quasi revancharde) d’enseigner une chose aussi infime, mais savoureuse, à une autrice d’une aussi étourdissante érudition ?

[2] Sénèque, Lettres à Lucilius, XVII, 108, 2, trad. Alphonse Trognon, Paris, Garnier, 1860 (trad. mod.).

[3] En anglais, book. Le mot matchbook désigne une pochette d’allumettes. (N. d. T.)

 

Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie, Éditions Klincksieck, préface d’Alexander Kluge, traduction de Joël Gayraud, 490 pages, 25,50€. Collection «Critique de la politique», fondée par Miguel Abensour et dirigée par Michèle Cohen-Halimi.

Statut de l’ouvrage: offert par l’autrice.

(Exceptionnellement, vous êtes autorisé·e·s à manifester de l’envie).

Nota. Suite à une tentative de nettoyage indélicate, mon clavier d’ordinateur s’est mis en mode « disparition ». Il n’enregistre plus les frappes sur la touche « e ». La plupart du temps, le correcteur attire mon attention en s’étouffant d’indignation, mais il y a des occurrences traîtresses… Puissent les mânes de Pérec ne pas me reprocher ce plagiat (avec Suicide, mode d’emploi, déjà…) et lectrices et lecteurs s’armer de patience dans l’attente d’un renouvellement de matériel.

Sylwia D. Chrostowska cite “Je chante le corps critique” à propos d’utopie

Mon livre Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps (H & O, 2008) est cité par Sylwia D. Chrostowska dans la conclusion du livre qu’elle a codirigé: Political Uses of Utopia (Usages politique de l’utopie). Voir extraits ci-après.

Sylwia vient de publier Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie chez Klicksieck (trad. de Joël Gayraud; préface d’Alexander Kluge) dont je reparlerai, soit ici soit sur La Révolution et nous.

Elle a également collaboré au premier numéro de la revue du Groupe surréaliste de Paris Alcheringa (signalée ici-même).