Premier «RENDEZ-VOUS DE CLAUDE» au LIEU-DIT, mercredi 29 mai à 19h, avec Sylwia Chrostowska

J’inaugure mercredi 29 mai prochain au «Lieu-dit», 6 rue Sorbier à Ménilmontant (Paris XXe) une série de «rendez-vous» à l’occasion desquels j’inviterai des personnes aux talents variés à présenter leur travail, leurs livres, leurs tableaux, leurs films, leurs idées… On parlera de tout.

Vous pouvez lire une présentation du livre de Sylwia Chrostowska ici-même, sur Lignes de force.

J’espère vous voir nombreuses et nombreux le 29 mai, à partir de 19h.

On pourra boire (toute la soirée), manger (après la rencontre), et acquérir le livre de l’invitée.

“Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie” (Éd. Klincksieck) ~ Par Sylwia Chrostowska

Je ne sais pas depuis combien de temps il ne m’était pas arrivé de lire un texte qui manifeste une telle liberté de ton et de fond, liberté de penser joueuse, nourrie par une culture philosophique et d’observation de la vie quotidienne[1] qui signale une personnalité rare.

Ne serait-ce pas un peu intimidant, le plaisir pris ? Si fait ! Quoique, pour passer de l’érotisme à l’œnologie – c’est à dire pour ne pas nous fatiguer par une trop longue route – les textes de Sylwia Chrostowska sont longs en bouche et en esprit. Je gage que certains continueront longtemps de solliciter vos neurones et vos souvenirs. Et puis, comme c’est agréable de ne pas voir son partenaire – je lis au lit ! – vous tourner le dos derechef et s’endormir…

— Mais, as-tu tout compris ?

En voilà une question! Bien sûr que non! Il est même probable que – comme dans tous les autres livres « lus » – j’ai glissé sans m’en apercevoir à la surface de quelques passages, comme on surfe sur une vague. Quant à ceux que j’ai lus sans les comprendre, je leur ai appliqué l’article 3 – je ne suis plus certain du numéro – des droits du lecteur (ce sont les mêmes pour les lectrices, mais la rédaction est un peu ancienne). Comprenez que je les ai relus, quand j’en ai ressenti l’envie ; si la deuxième lecture ne m’a pas rapproché du texte, c’est peut-être que son sujet m’est par trop étranger ou qu’il n’a pas été écrit pour moi. Au moins ne me suis-je jamais senti tenu à l’écart ou méprisé par l’autrice – même sous l’austère couverture de la collection «Critique de la politique» – comme c’est trop souvent le cas dans certains textes « intellectuels » qui fonctionnent sur un mécanisme de bizutage non formulé.

Le paradoxe est que les formes courtes – il y a des correspondances entre elles, mais c’est comme si vous commenciez la lecture d’un nouveau livre toutes les deux pages – vous font ressentir les « blocages » plus vivement que s’il s’agissait de fragments inaperçus dans des blocs de texte.

Formes courtes disais-je. On pense aux aphorismes de Nietzsche, souvent cité, mais l’autrice développe une critique méfiante de cette forme littéraire (ou intellectuelle ?). Et comme on la comprend ! En effet, à s’en tenir à l’étymologie, quand la métaphore promet de vous porter plus loin, l’aphorisme est une définition statique. On serait même tenté de lui controuver une étymologie de circonstance : « a-phorisme », non pas sans portée intellectuelle, mais sans porteur. La métaphore vous emporte, l’aphorisme vous plante là ! (Avec vos bagages, si vous êtes assez stupide pour vous en être encombré·e.)

On essayera donc de surprendre l’autrice dans une version télépathique du jeu de plein air « 1, 2, 3, Soleil ! » Quand le lecteur dit « Soleil ! » et se retourne, l’autrice doit s’immobiliser. Si elle bougeait ou perdait l’équilibre le lecteur pourrait l’obliger à revenir à sa ligne de départ. [À noter que dans le jeu enfantin d’origine, les joueurs – à l’exception du meneur – tentent d’atteindre un mur… ce qui ne constitue pas à proprement parler un objectif intellectuel exaltant. Nous ne sommes que trop souvent amené·e·s à nous y cogner la tête ; inutile d’en faire un objectif ludique.]

« Soleil », donc ! La première fois, voici l’autrice en archéologue, penchée sur un ruban de terre, à l’abri d’une mauvaise bâche, dégageant patiemment un os ou une pièce de monnaie à petits coups appliqués de pinceau. Au second essai, la voilà horlogère, penchée sur les minuscules mécanismes d’une montre à réparer, à la lumière d’une lampe d’atelier. Au troisième, c’est un scalpel qu’elle tient dans sa main gantée de latex dans la lumière aveuglante d’un scialytique. À chaque interpellation, elle relève la tête, son masque et ses lunettes, nous dissuadant d’un sourire (un peu narquois) de chercher autour d’elle le marteau-piqueur dont nous étions persuadé·e·s, qu’en épigone résolument moderne de Nietzsche elle usait pour philosopher.

On notera l’élégante traduction de Joël Gayraud, à la hauteur du texte et de sa malice.

 

À noter encore, pour la compréhension des extraits qui suivent – davantage que pour celle du titre retenu en français : le titre original de l’ouvrage, publié chez Punctum, est Matches, allumettes.

Extrait de l’avant-propos

J’ai fait ce livre d’allumettes pour les transis de froid et les pauvres en lumière, ayant leur survie à cœur. Pourront-ils garder le feu sacré, en supposant qu’ils en aient allumé un ? Sans lui, ils ne passeront pas la nuit. Cependant, si mon livre d’allumettes tombe entre les mains de pyromanes au sang chaud qui, l’ayant parcouru et trouvé « léger », le jettent, vide, dans la fournaise de leur esprit, alors j’attiserai les flammes moi-même. Quel plus grand honneur que d’être dévoré par un brasier plus flamboyant, que de devenir combustible pour inspirer le génie, non sans en éliminer discrètement la mauvaise odeur ? [p. 18]

Celui dont le temps 
n’est pas encore venu

Il y a des moments où l’on ressent cruellement sa propre inactualité. On est venu trop tôt, ou on est né trop tard, et néanmoins notre position dans le temps reste incertaine. De combien d’années est-on en avance ou en retard sur son temps ? L’époque va-t-elle nous rattraper (dans notre propre vie) ou est-ce nous qui allons rattraper l’époque ? Rares sont ceux qui ont les ressources nécessaires pour se lancer seuls à la conquête de l’avenir ; il est plus probable qu’ils fassent machine arrière. A-t-on le temps de rattraper ses «contemporains» ? Être en dehors des modes attire ceux qui aiment la compagnie, même s’il n’y a rien dans les visages familiers des anciens et des classiques pour nous révéler comme l’un de leurs contemporains ; le passé est une maison de retraite où l’on se mêle à ceux qui appartiennent à des âges différents. Mais pour ceux qui croient qu’être en arrière aujourd’hui peut contribuer à les mettre en tête plus tard, une troisième relation au temps, spirituelle, est à l’ordre du jour. Leur temps ne s’écoule pas au long du continuum temporel, mais s’élève au-dessus de lui sous la forme d’un arc : du passé vers le futur, tel un arc-en-ciel sur les vertes prairies du présent. Ils ne sont ni retraités ni actifs, ni « histoire » ni « avenir », ne partageant ni la désuétude de la première ni le fardeau du second. Ils résident au-dessus et se fondent dans le décor dès qu’ils daignent entrer en communion de sentiments avec les has been, ou prendre les armes avec ceux qui se désignent comme les hommes de demain. [p. 116]

Champs de recherche saturés

Il y a des livres (surtout dans les champs de recherche saturés alimentés par le narcissisme des petites différences) à la lecture desquels notre compréhension baisse les bras et fait appel à notre imagination. Confrontés à un jargon impénétrable qui aggrave la fatigue de la tension mentale, incapables de trouver le bon rythme et manquant de patience pour aller plus loin, nous sommes incités à remplacer le sens perdu par des inventions significatives de notre cru. Emportés jusqu’à la prochaine aire de repos par la vivacité de notre imagination, nous ne faisons halte que quand les mots reprennent leur sens, généralement vers la fin d’un chapitre. Nous pouvons alors nous convaincre que nous n’avons pas du tout renoncé à saisir le texte, mais avons en fait exercé nos facultés tout au long du chemin. Nous abordons les nouvelles parties d’un bon pas comme des voyageurs aguerris. Et en vérité, c’est à peu près ce que nous sommes ! Au lieu de rester les bras ballants au bord de la route ou de prendre un raccourci, nous avons cheminé de chapitre en chapitre et on devrait nous féliciter d’être finalement arrivés jusqu’au bout. [p. 157]

Ad coelum et ad nihilum 

 Dans le droit de propriété médiéval qui survit sous forme édulcorée dans certains pays comme au Royaume-Uni, le propriétaire d’un lopin de terre possède le vide des cieux au-dessus de lui et la compacité du sous-sol jusqu’au centre de la Terre. Or, au point le plus profond, la superficie devient nulle. Suivant le même principe, un despote qui s’arrogerait la propriété de toute l’étendue terrestre et marine, au fur et à mesure qu’il descendrait pour sonder la profondeur de ses biens, les verrait s’amenuiser de plus en plus. À la limite la plus basse, il ne serait propriétaire de rien.

 Tant que nul ne possède le centre de la Terre, l’absurdité suit comme leur ombre tous les propriétaires dans le monde. Celui qui aimerait tout posséder en surface n’aurait rien tout en bas où poser le pied, et encore moins de place pour y planter son drapeau. [pp. 232-233]

Histoire de la survie

L’histoire humaine est fondamentalement l’histoire de la survie. Sa fonction est de nous raconter non ce que nous vivons ou pouvons espérer vivre, mais ce que nous ne pourrions et ne devrions pas vouloir vivre, parce que nous y avons survécu. Le passé est ce qui devait être surmonté pour assurer la survie. Tout le reste, c’est le présent. [p. 341]

Recevoir, laisser aller

«Plus l’esprit reçoit, plus il s’étend[2].» Jusqu’à ce qu’à un certain moment il dépasse sa capacité, déborde et se déverse dans un livre. Une fois soulagé, il va se remplir à nouveau, se redresser et revenir à la verticale. À chaque fois, le mécanisme s’améliore. [p. 417]

Allumettes de sûreté

Quand on joue avec des allumettes, on nous dit que la sécurité est primordiale. Pour ceux qui n’ont pas d’enfant et qui n’ont pas développé les attitudes réprobatrices et protectrices des parents à l’égard de leur progéniture, l’expression «allumettes de sûreté» reste ce qu’elle est, un oxymore. Les parents de l’humanité prométhéenne l’utilisent pour maudire son droit, acquis à la naissance, d’allumer des incendies, en même temps qu’ils les éteignent. Ils conçoivent tout le danger des allumettes. Pour établir un semblant d’ordre, ils les rangent dans des pochettes[3], là où des paquets auraient suffi. Seule la boîte d’allumettes contient encore la menace du chaos originel : à chaque mouvement, son contenu est secoué et redistribué. Ce qui se passe entre elles, dans le noir, est leur affaire, peut-être incendiaire. Le grand chat noir bondissant qui orne la boîte d’une marque populaire en Europe de l’Est semble attirer la malchance autant que la conjurer. Un jouet pour enfants fabriqué d’après une telle boîte contenait, au lieu d’allumettes, deux souris en plastique. Quand on poussait le tiroir, sortait une souris blanche ou une souris noire pour tenter le chat. Ce divertissement inutile et abêtissant, qui est déjà la métaphore d’un jeu avec le feu, a été depuis lors remplacé sous l’influence du contrôle parental. [p. 437]

Notez la contrepèterie: «amulettes», pour allumettes.

[1] Je suis presque gêné de signaler à Sylvia Chrostowska un détail qu’elle aurait pu connaître et signaler, dans le passage consacré aux divers sens du mot « bouquin » et de leurs rapports avec les lièvres (p. 453). Le verbe « bouquiner » signifie en effet – pour les lièvres – copuler. Comment résister à la tentation (quasi revancharde) d’enseigner une chose aussi infime, mais savoureuse, à une autrice d’une aussi étourdissante érudition ?

[2] Sénèque, Lettres à Lucilius, XVII, 108, 2, trad. Alphonse Trognon, Paris, Garnier, 1860 (trad. mod.).

[3] En anglais, book. Le mot matchbook désigne une pochette d’allumettes. (N. d. T.)

 

Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie, Éditions Klincksieck, préface d’Alexander Kluge, traduction de Joël Gayraud, 490 pages, 25,50€. Collection «Critique de la politique», fondée par Miguel Abensour et dirigée par Michèle Cohen-Halimi.

Statut de l’ouvrage: offert par l’autrice.

(Exceptionnellement, vous êtes autorisé·e·s à manifester de l’envie).

Nota. Suite à une tentative de nettoyage indélicate, mon clavier d’ordinateur s’est mis en mode « disparition ». Il n’enregistre plus les frappes sur la touche « e ». La plupart du temps, le correcteur attire mon attention en s’étouffant d’indignation, mais il y a des occurrences traîtresses… Puissent les mânes de Pérec ne pas me reprocher ce plagiat (avec Suicide, mode d’emploi, déjà…) et lectrices et lecteurs s’armer de patience dans l’attente d’un renouvellement de matériel.

Sylwia D. Chrostowska cite “Je chante le corps critique” à propos d’utopie

Mon livre Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps (H & O, 2008) est cité par Sylwia D. Chrostowska dans la conclusion du livre qu’elle a codirigé: Political Uses of Utopia (Usages politique de l’utopie). Voir extraits ci-après.

Sylwia vient de publier Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie chez Klicksieck (trad. de Joël Gayraud; préface d’Alexander Kluge) dont je reparlerai, soit ici soit sur La Révolution et nous.

Elle a également collaboré au premier numéro de la revue du Groupe surréaliste de Paris Alcheringa (signalée ici-même).

 

 

“ALCHERINGA” ~ nouvelle revue du Groupe surréaliste de Paris

 

PORTE-FENÊTRE

[…] Il s’agit donc de dire non à tous ces systèmes d’oppression, de domination, d’aliénation des corps et des esprits qui font l’emprise de la civilisation capitaliste, pour laquelle n’est véritablement réel que ce qui est produit par la rationalité marchande ou ce qui peut lui bénéficier. Il s’agit donc d’être encore plus qu’hier en écart absolu avec ce monde, d’être d’abord résolument inutiles dans le fonctionnement de sa machinerie, avant que d’avancer avec les joies de la désertion sociale et de la paresse créatrice, celles, pour nous évidentes, de l’exploration continue de l’imaginaire et de l’irrationnel pour enrichir une raison autre, qui sans craindre d’être portée par les ailes du mythe de la Révolution, nous donne à entendre que le réel est tout ce qui excède la réalité.

Aussi reprenons-nous collectivement la parole, après la revue S.U.R.R. (1996-2005) pour affirmer qu’il est un lieu où pensée poétique et pensée critique se joignent dans la volonté d’actualiser le projet d’émancipation que nous savons avoir en partage avec d’autres errants dans la nuit de l’époque. Le surréalisme : nous nous adressons à ceux qui l’attendent ailleurs qu’enclos dans les musées, les salles des ventes et les colloques universitaires. Allons donc ! Nous sommes quelques-uns, de par le monde, à prétendre que son mouvement réel, ce soir encore, est d’être le mythe nécessaire pour subvertir l’histoire absurde de ce temps et œuvrer au ré-enchantement du monde. Nous parlons depuis Paris, Leeds, Londres, Madrid, Prague, Stockholm, Chicago, Ottawa, Montréal, São-Paulo, etc. comme depuis de plus profondes forêts, de plus lointaines îles où les temps s’entrelacent tels les mailles de rosée de l’étoile d’un matin toujours à venir. Et ce que nous avançons aujourd’hui: Alcheringa,c’est parce que le temps des rêves – c’est la signification de ce mot dans une langue parlée par des aborigènes d’Australie – est «aussi celui de toutes les métamorphoses» (André Breton, Main première). Métamorphoses que nous nous éblouissons de voir à l’œuvre dans l’expérience fondamentale du rêve, qui transmet son économie à toute véritable aventure poétique. Aussi est-il a contrario quelque peu agaçant d’observer comment certaines recherches dans les neurosciences s’appliquent à cacher derrière l’étude positiviste du fonctionnement des organes cérébraux, l’élucidation du fonctionnement réel de la pensée. Le travail du rêve, le jeu de symboles dont il use avec une déconcertante prodigalité dont le secret nous est toujours remis, son aisance à tantôt disqualifier la vie diurne et à tantôt l’enchanter, même à longue distance temporelle, de cela nous ne voulons être que les farouches éveilleurs, comme certes tant le furent avant nous, et qui brisèrent leurs sabliers au sortir de la chambre noire. Oui, l’échelle du rêve, qu’elle serve à monter ou à descendre de l’inconscient à la conscience vigile est bien telle la nef des Argonautes ou le crible de Faustroll, un instrument de navigation qu’il nous importe de régler avec toujours plus de précision, pour en proposer l’usage à qui en voudra pour mesurer combien est plus immense qu’il n’est dit la lande mentale où s’inventent les désirs. Dès lors que se dégage un peu mieux l’horizon de celle-ci, que veulent encombrer sans vergogne les palinodies de l’échange marchand, ne voyez-vous pas que les yeux de la tyrannique gorgone se sont changés en boule de cristal? Il se peut que la lecture du journal, d’inutile ou d’accablante, devienne au souvenir du rêve matinal, soudainement révélatrice d’une mystérieuse correspondance entre la sphère subjective et le monde objectif. Le hasard?

De celui-ci, de ses coïncidences pétrifiantes, nous n’avons de cesse d’en guetter les occurrences, de vouloir les provoquer sur le tissu des jours, dès lors qu’elles assignent à ceux-ci d’être dans leur décompte, les témoins d’une durée encore secrète où s’abolissent dialectiquement les dépossessions de l’ennui et les impositions de quelques-unes de nos légendes préférées ou de nos insouciantes rêveries. Nous voulons n’être qu’à la merci d’un temps désormais qualitatif, en lequel la sensation du sacré devient indissociable de l’expérience du merveilleux. Telles évidences que sont pour nous le matérialisme et l’athéisme trouvent en cela leur pierre de touche. Puisque cette pierre, qui un jour pour nous pourrait être philosophale, est toute mouvante d’images, de ces plurivoques objets de pensée qui sont les moments parfois splendidement indécis où se confondent, où ne se séparent pas encore le signifiant et le signifié des mots d’avec des impressions sensibles, en particulier visuelles, telles qu’elles agitent le débat intérieur au moment de la plongée dans le sommeil. L’imagination est alors ainsi, d’évidence, la reine des facultés; éprouvée comme la première organisatrice de notre présence au monde. Rien encore ne l’oblige à accepter la séparation entre subjectivité et objectivité, elle nous enseigne que sa puissance non pas dislocatrice mais unificatrice et transformatrice nous est nécessaire pour résister au flux d’images mortes dont usent les Circé du monde marchand pour geler l’esprit dans le miroir de ses objurgations.

Enseignement qui a tout l’allure d’un jeu: nous jouons beaucoup, nous n’aimons rien tant que jouer. C’est d’ailleurs très simple et il n’est jamais bien difficile d’inventer de nouvelles règles, de nouveaux protocoles pour que se créent en nos modestes assemblées d’étonnants moments d’intersubjectivité. On a assez évoqué la dimension libératrice de telles pratiques, comment de cette mise en commun de la pensée poétique peuvent surgir quelques moments d’utopie. Il nous apparait que la suite de ceux-ci peut être lue comme une histoire parallèle, une petite histoire encore, mais vue par la lorgnette kaléidoscopique du défi aux lampistes du Panthéon. Et une autre suite, se prolongeant en d’assez longues saisons, relatant des récits de rêve peut constituer les annales d’un imaginaire. En marge de celles-ci s’inscrivent les seuls évènements dont il vaut la peine de se souvenir, ou qu’il est si passionnant de prévoir. Il y a là, pour qui s’insurge contre l’odieuse injonction à devoir «vivre en temps réel» la bêtise de cette époque, l’invitation à s’ouvrir à un autre rapport au temps. ALCHERINGA : cette nouvelle revue du groupe surréaliste de Paris ne veut rien tant que d’inciter à conjuguer au temps du rêve l’insolente jeunesse de la révolte et de l’imagination sans entraves.

Guy Girard

 

Textes, poèmes, images, peintures et collages de

Guy Girard, Ana Orozco, Élise Aru, Alfredo Fernandez, Joël Gayraud, Bertrand Schmitt, Emmanuel Boussuge, Sylvain Tanquerel, Claude-Lucien Cauët, Hervé Delebarre, S. D. Chrostowska, Michel Zimbacca, Michael Löwy, Bruno Jacobs, Michèle Bachelet, Katrin Backes, Massimo Borghese, Eugenio Castro, Kathy Fox, Janic Hathaway, Marcos Isabel, Enrique Lechuga, Patrick Lepetit, Sergio Lima, Rik Lina, Noé Ortega, John Richardson, Michael Richardson, Ron Sakolsky, Eloy Santos, Pierre-André Sauvageot, Virginia Tentindo.

48 pages, 10 €.

Contact:

alcheringa.revue@gmail.com

La revue est feuilletable et disponible à l’acquisition à la librairie de la Halle St-Pierre (au pied de la butte Montmartre), et à la librairie Publico (145, rue Amelot 75011 Paris).

1968 ~ 2018 PLUS VIVANTS QUE JAMAIS (Hommage à Pierre Peuchmaurd)

Tous et toutes vivantes alors – nous le fûmes plus que jamais.

Nous voilà «soixante-huitard·e·s», censé·e·s nourrir nos vieilles illusions à la cuiller, bourrelé·e·s que nous serions de regrets (voire de remords), cœur et foie trop lourds pour lutter, courir ou désirer, ou même affronter nos reflets.

Détrompez-vous, ou tremblez!

Nous avons goûté au fruit de l’arbre de la naissance collective, et nous avons su ce que c’est que respirer ensemble.

Nous n’avons rien oublié (ni pardonné!), et personne ne pourra plus nous faire croire que la vie normale est inéluctable.

 

 

Hommage au “Journal des barricades”, texte enragé, sensuel et «archangélique», de Pierre Peuchmaurd, réédité par les éditions Libertalia (126 p., 8 €, préface de Joël Gayraud).

Pierre Peuchmaurd avait 20 ans en 1968.