Nos si jolis dissidents (1989)

Publié dans L’Idiot international (n° 11, 19 juillet 1989), cet article a donné lieu à une polémique, centrée sur la compromission avec des organes de presse bourgeois, dont je donne les pièces en annexe.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

Il fallait un point d’orgue à la symphonie de mensonge et d’hypocrisie dont la presse française nous a étourdis depuis plus d’un mois au sujet de la Chine : l’arrivée à Paris de deux « dissidents », Yan Jiaqi et Wu’er, tombe fort à propos. Ah les braves gens que ces dissidents-là ! Et comme ils savent donner un cachet d’authenticité au discours démocratique occidental sur les peuples opprimés !

Par parenthèse, il existait bel et bien des opposants chinois en exil à Paris avant juin 1989, mais qu’auraient-ils eu à dire puisque la Chine était réputée en voie de démocratisation accélérée ? Certes, Deng Xiaoping avait réprimé le Printemps de Pékin de 1979 et collé au trou ses animateurs, les Wei Jingsheng et Ren Wanding (à nouveau arrêté le 10 juin dernier). Bien sûr, il organisait de temps à autre des campagnes d’exécution publique de milliers de « droits communs ». Sans doute pouvait-on déplorer des condamnations à 10 ans de prison pour délit d’opinion politique ou religieuse, l’avortement et la stérilisation forcée de milliers de femmes, mais chaque État a ses problèmes, chaque ethnie ses coutumes, et l’on jugeait malséant de mentionner ces choses dans les reportages touristiques idylliques que publiaient nos journaux. « L’ère Deng est celle du miracle chinois » titrait en août 1985 le quotidien socialisant Le Matin.

 

Le comment-taire

Survint la lame de fond du Printemps 89. Prolongement d’une longue série de manifestations et d’émeutes dont on s’était abstenu d’entretenir le public français (notamment à Shanghai en décembre 1986), elle fut aussitôt présentée comme une surprise absolue.

Comme il suffit à la télévision de diffuser des images muettes ou assorties d’un comment-taire judicieux pour persuader le téléspectateur ahuri qu’il est le témoin privilégié de son époque, on omit prudemment de donner la parole aux manifestants (jamais une banderole ou un tract traduit). Ainsi se trouvaient évités à la fois la délicate question de savoir comment des gens pouvaient réclamer si nombreux ce que l’on affirmait ici qu’ils avaient depuis longtemps, et le risque toujours redoutable qu’ils puissent désirer autre chose que le scrutin proportionnel, sept chaînes de télé et des actions Paribas, soit la formule du bonheur moderne. À titre d’exemple, les contestataires de 1979 réclamaient bien une « démocratie »… Par quoi ils entendaient le programme de la Commune de Paris de 1871, ce qui n’est évidemment pas à mettre dans toutes les cervelles !

Après avoir propagé l’illusion d’une libéralisation inéluctable, liée mécaniquement au progrès du commerce et soutenu par l’ensemble du « monde libre », les médias firent croire aux naïfs émeutiers qu’ils leur suffiraient d’être filmés par la télévision pour être à l’abri des massacres. « Even the American can see you », disait devant la caméra un jeune manifestant à un soldat qui ne pouvait le comprendre !

 

Ouvriers canailles

En effet, les manifestants furent assassinés sous nos yeux. Parmi eux, beaucoup étaient des ouvriers et des chômeurs. Dans toutes les grandes villes de Chine se sont formés des organisations autonomes de travailleurs, ce qui donne à ce mouvement social d’une ampleur sans précédent depuis 1945 l’allure de ce qu’il faut bien appeler une révolution, bien éloignée du seul « mouvement étudiant » dont les journalistes s’obstinent encore à parler aujourd’hui. Nos dissidents, eux aussi, tiennent la canaille en piètre estime. Yan est un universitaire, ancien conseiller de Zhao Ziyang (ex-secrétaire du PCC), Wu’er est étudiant. Ce dernier estime que « les étudiants sont la force motrice du peuple », et que les ouvriers « n’ont pas une idée très claire de la démocratie ». Qu’en pensent Guo Haifeng, Yang Fuqiang, Guo Yaxiong et des centaines d’autres membres de la Fédération autonome des ouvriers de Pékin ? et Xu Bingli, ouvrier shangaïen de 51 ans, leader de l’Union autonome pour les droits ? et Peng Jing, employé dans une usine pharmaceutique, accusé d’avoir fait partie des « Brave la mort » de Tiananmen ? Tous arrêtés, mort peut-être aujourd’hui, qui n’ont pas risqué leur vie pour qu’un bureaucrate au rancart et un futur cadre posent au gouvernement provisoire dans les locaux du Monde (cf. le numéro du 11 juillet).

« Encore marqués par la brutalité de la répression », écrit le journal, nos dissidents s’empressent de condamner tout recours à la violence, qu’ils assimilent au « terrorisme ». Personne ne songe à leur demander s’ils entendent ainsi désavouer rétrospectivement ceux qui se sont battus à coup de pierres et de cocktails molotov contre les chars, et les exécutés de Shanghai, tous des ouvriers justement !

Peut-être Xu Guoming, Xie Hanwu et Yan Xuerong, coupables d’avoir incendié le train qui venait d’écraser des manifestants étaient-ils de ces « enragés » que Cavanna a dénoncés dans ces colonnes mêmes (L’Idiot, n° 7). Ces enragés qui poussaient les gentils étudiants « à toujours plus osé, toujours plus intolérable. C’étaient des flics, révèle Cavanna, des flics ou des vendus aux flics. » S’il y avait peut-être des « petits cons » place Tiananmen, il se trouve des sinistres crétins partout pour voir dans un jeune prolo révolté un flic ou un arriéré aux idées fumeuses.

Rompant avec les « solidarités » sélectives et pleurnichardes, quarante personnes membres du comité « Pékins de tous les pays unissons-nous ! » ont occupé le 29 juin dernier les services éducatifs de l’ambassade de Chine à Paris. Dans un texte[1], dont je cite la conclusion, elle affirmaient notamment : « Le sang coule aujourd’hui dans la continuité d’une dictature dont sont complices ceux qui feignent de croire que ce qu’ont fait les révoltés pouvait être toléré à Paris mieux qu’en Chine (comment furent traités les étudiants français de 1986 quand ils prétendirent manifester devant l’Assemblée[2] ?). […] Frères de Pékin et d’ailleurs, pourrons-nous vous dire nos rêves ? Au moins avons-nous des ennemis communs : ceux qui ont encensé vos bourreaux, ceux qui leur vendent des armes, ceux qui vous ensevelissent aujourd’hui sous le mensonge et les larmes. »

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Je reçus à la mi septembre 1989, d’un groupe ultra-gauche nantais, « Les amis de Varlet* », dont j’avais rencontré l’un des membres, la lettre suivante, ouverte sur une citation puisée dans De la Révolution [3] :

 Camarade, nous avons eu la surprise d’apprendre que toi, que nous avions toute raison de croire jusque-là assez critique sur les choses de ce monde, et en particulier sur le journalisme, tu avais choisi d’exprimer longuement ta pensée dans L’Idiot international, cette exécrable publication du bouffon Jean-Hedern Hallier.

Dans le numéro […], tu es présenté, en première page, comme un argument de vente, un article de choix, au même titre que Besson et Nabe, dont l’aisance dans l’abjection est le titre de gloire. Depuis lors, Sollers, Autant-Lara, et quelques autres “paladins de la pensée[4]”, ont été honorés de la même façon.

Croirais-tu que figurer de la sorte dans ce marécage est susceptible de mettre en valeur les idées que tu défends.

Dans l’attente d’une réponse…

* Référence à Jean-François Varlet, révolutionnaire du courant des Enragés pendant la Révolution française. On trouve des textes de lui sur mon blog historien La Révolution et nous.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Ma réponse aux «Amis de Varlet»

Cher(e)s ami(e)s, je ne suis pas certain d’avoir à me réjouir que l’on se soucie comme vous le faites de mon honorabilité théorique — ce genre de correspondance, dont toute l’ultra-gauche raffole, m’emmerde prodigieusement —, mais enfin je suis sensible à l’intérêt qui perce sous votre aimable remontrance.

Pour ce qui concerne l’effet publicitaire de mon nom, laissez-moi rire. Mon nom ne fait rien vendre, pas même mes propres livres et, au risque de vous décevoir peut-être, je le déplore.

Je ne vois guère de rapport entre la citation de moi que vous reproduisez et la question que vous posez. Publier un texte dans un journal ne signifie pas que l’on se fasse des illusions sur le journalisme. À ce propos, ai-je mal compris les propos de Patrick Drevet ou bien vous arrive-t-il d’envoyer des communiqués à la presse locale ?

À mon avis, la seule question qui se pose à chaque fois que l’on utilise un organe de presse que l’on ne contrôle pas est : les tares propres à ce support vont-elles annuler le caractère (supposé) subversif du message. Comme c’est parfaitement invérifiable, je juge au coup par coup et subjectivement.

Je ne suis pas certain d’avoir eu raison de répondre favorablement à la proposition de « carte blanche » faite par un journaliste de L’Idiot. Je n’étais pas mécontent de donner un peu d’écho au texte des « Pékins », de publier là un point de vue qu’aucun autre journal n’ aurait accepté, et d’y répondre au crapuleux Cavanna. Si cette invite m’avait été adressée après que les propos antisémites d’un Autant-Lara se fussent étalés dans cette feuille, j’aurais refusé. Ma réponse favorable eut d’ailleurs une conséquence inattendue. Elle contribua à l’éclatement du groupe « Les Amis de Varlet », fort de onze personnes, lesquelles (sans doute lassées d’agir ensemble) se découvrirent incapables de résoudre la contradiction soulevée par ma remarque sur leurs propres rapports avec la presse locale.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Le texte en question, « Pas de larmes pour Pékin », à la diffusion duquel j’ai participé, comme à l’ocupation de l’ambassade, était intégralement reproduit en regard de mon article.

[2] À ce propos, voir sur ce blog la présentation du texte « Glossaire ».

[3] « Je suis toujours confondu d’entendre une personne, que j’avais toute raison de croire jusque-là assez critique sur les choses de ce monde, avouer sa préférence pour tel speaker ou tel spécialiste de politique étrangère. »

[4] Parmi ces pitoyables paladins : les écrivains Patrick Besson, Marc-Édouard Nabe et Philippe Sollers, et le cinéaste Claude Autant-Lara.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.49.12

Écoutes

La proposition faite par un journaliste de L’idiot eut une conséquence cocasse que j’avais négligé d’indiquer dans le texte ci-dessus : en contact téléphonique avec la rédaction (même si je n’ai croisé Jean-Hedern Hallier qu’une fois, sans lui parler), j’étais automatiquement intégré par la police aux personnes de sa connaissance, et en tant que tel mis sur écoute.

Je ne dis pas que mon téléphone n’avait jamais été surveillé auparavant ou qu’il ne l’a jamais été depuis, mais cette fois la preuve matérielle en a été apportée. Mon nom figurait sur la liste des personnes « écoutées » publiée par la suite par les journalistes* travaillant sur la cellule gendarmique d’écoutes téléphoniques mise en place à la demande de François Mitterrand. Celui-ci se méfiait d’Hallier, qui menaçait de révéler l’existence de sa fille Mazarine…

* Voir Pontaut, Jean-Marie & Dupuis, Jérôme, Les Oreilles du Président, Fayard, 1996.

 

L’article (moins la précision sur les écoutes) a été republié dansrubon5