Notre-Âme en feu! Billet d’humeur après l’incendie ~ par Victor Strukalo

Après avoir aboli l’ancien régime de droit divin, le peuple français en a vandalisé le symbole, lieu de noces royales et de privilèges cléricaux, qui trônait au sein de Paris. Plus de deux siècles plus tard, ce drame se joue à l’envers: la destruction de la cathédrale annonce une révolution. Quand brûle Notre-Dame, le peuple brûle aussi. Les étincelles volent et embrasent les cœurs. «Le Cœur de la Nation est en flammes», a-t- on pu entendre. Pour l’instant, il ne s’agit que de Notre-Dame.

À mesure que la nuit tombe, le feu, visible à dix kilomètres à la ronde et sur les écrans du monde entier, ravage le symbole du pouvoir temporel et spirituel. Il fallut l’effort concerté de 600 sapeurs-pompiers pour l’éteindre. Il ne reste plus personne pour lutter contre les feux invisibles qui font rage actuellement au sein du peuple. Toute l’attention se tournant vers la lueur de l’incendie, qui les a même remarqués? Pourtant les derniers mois ont montré le danger de la combustion spontanée. Oubliez la révolution, semble suggérer le langage présidentiel. Le mot juste pour cet immense rassemblement, pour cette solidarité qui réchauffe les cœurs, c’est le mot patriotisme. Le spectacle humain autour du grand incendie de Notre-Dame rend caduc tout autre nom. Une telle ardeur n’est-elle pas bonne pour le moral sous un gouvernement représentatif, élu démocratiquement?

Il est peu probable que ces feux invisibles, momentanément dissimulés, s’éteindront d’eux-mêmes. Quant aux soldats du feu, malgré leur vaillance d’hier soir, ils sont eux aussi sans pouvoir. Attention, le feu pourrait les saisir à leur tour.

Tant qu’il y a de l’air pour respirer, chaque âme reste une torche possible. Vous savez aussi bien que moi qu’une telle chaleur intérieure ne détruit pas les corps. Mais savez- vous qu’elle peut ravager les États?

Le moment est venu de retourner comme un gant la métaphore du «cœur de la nation». Est-ce de la fumée que je vois, ou bien des gaz et des projections d’eau? Sont-ce des flammes qui montent en flèche, ici et là, tout autour de ce monument de la révolte qu’on appelle la France? Néanmoins, si l’on en croit celui qui est encore Président de la République, «le pire a été évité».

Et maintenant?

Ce feu passera dans l’histoire, feu l’histoire qui reste. Un incendie fait l’histoire tant que l’histoire continue d’être faite.

Anankè, le mot que Victor Hugo avait trouvé gravé dans une tour de Notre-Dame, ce livre de pierre, n’est pas venu à l’esprit d’un journaliste commentant l’événement brûlant. Dans sa bouche, il est devenu fatum. Mais l’anankè n’est pas le destin, le fatum fatal. Anankè, c’est la Nécessité. Elle était vénérée à Corinthe avec Bia, la Violence ou la Force, dans un temple où il n’était pas permis d’entrer. N’est-ce pas toujours le cas?

 

On confond la Nécessité – nécessité violente – avec le Destin. Mais le souvenir de la révolte ne se confond avec rien. Ce n’est pas le souvenir des causes perdues, mais des causes retrouvées, retrouvées sans arrêt.

La destruction d’un symbole est symbolique en elle-même. Le jour où Notre-Dame a brûlé, le peuple s’est vu consumé par le feu. Notre-Dame a survécu, montrant que le destin peut être évité. Mais la nécessité, non. Des vents puissants attisent la flamme populaire, menaçant de ce «pire», qui n’a été évité que symboliquement. Quand Hugo écrivait: «Un triple anankè pèse sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses», il a mis le doigt sur l’essentiel. À ces trois nécessités «qui enveloppent l’homme» il a mêlé une quatrième: «la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain ». Une nécessité qui, une fois ressentie, fleurit. Une fleur rare et fragile, l’anankè de la révolte.

 

Victor Strukalo

Le 16 avril 2019

De l’usage incongru, quoique médical, d’une méthode de torture, pour chasser les idées noires

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Contrairement à ce que laissent entendre les grincheux, les revenus de tout et les dépressifs, contrairement donc : il y a de bonnes nouvelles certains jours.

Ainsi pouvait-on lire le 17 novembre dernier, sur le blog du Dr Jean-Yves Nau, médecin et journaliste de son second état, celle-ci :

« Contrairement à ce que professait Albert Camus le suicide pourrait, sérieusement, ne pas être une problématique philosophique. Il pourrait bien s’agir d’une stricte question de ressorts biologiques. »

Vous me direz peut-être, pour peu que vous ayez eu à lire quelques ouvrages consacrés au suicide (cette licence de psycho, jamais menée à terme…) que c’est environ la trois cent quatre-vingt douze millième fois que, depuis un siècle et plus, des hurluberlus prétendent avoir découvert « le » fondement biologique « du » suicide.

C’est finement observé.

Mais cette fois, comme l’on dit de nos jours, « c’est du lourd ! ». Et l’on comprend que le Dr Nau se sente en position de se payer au passage la tête d’Albert Camus (un compte à régler depuis la terminale ?), et qu’il sous-titre ironiquement son papier « Anti-suicide, mode d’emploi » (c’est bon, ça, coco).

« Il y a trente-deux ans, écrit Dr Nau, un ouvrage français sulfureux détaillant les procédés techniques pour en finir faisait scandale (Claude Guillon, Yves le Bonniec – éditions Alain Moreau [ici lien vers Wikipédia]). Aujourd’hui une étude américaine fournit les éléments permettant, le cas échéant, de ne pas passer à l’acte. »

Putain, trente-deux ans !

Du coup, les souvenirs se brouillent un peu (moi-même, si vous saviez !). Dr Nau ne se souvient plus trop quel pouvait être le contenu de Suicide, mode d’emploi. Avec un titre pareil, le bouquin devait « détailler les procédés techniques pour en finir ».

Détailler les procédés techniques… je serais curieux de savoir quel est le pourcentage de lectrices et de lecteurs, trop jeunes pour avoir eu le livre entre les mains, qui à la lecture de cette expression, penseront à des médicaments [1].

« Procédés techniques » évoque plutôt le nœud coulant, le saut à l’élastique sans élastique, ou la balistique.

Comme je l’ai rapporté dans Le Droit à la mort, Dr Nau a précisément publié, à propos du suicide de Pierre Bérégovoy, un bel exemple de ce que nous avons appelé l’« information par inadvertance ». En l’espèce sur le suicide par arme à feu. Il interrogeait un spécialiste de médecine légale, lequel livrait sans se faire prier les précautions à prendre pour ne pas se rater, détails reproduits par Le Monde (8 mai 1993).

En toute innocence, bien entendu, et de la part du spécialiste et de la part des journalistes, puisque ces gens croient vraiment que ce qui compte c’est d’être du « bon côté », avec les « gentils ». Et dès lors on peut faire exactement ce qu’on a reproché aux « méchants » de faire, à longueur de colonnes, sans encourir la même réprobation morale.

C’est ce qui différencie les moralistes des matérialistes.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ?…

Ah oui ! le livre « sulfureux », dont je suis coauteur.

D’ailleurs, « sulfureux »… ?

« Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres Il nous apporte de l’enfer ! »

« Il », c’est Lucifer, et l’auteur, Hugo (je l’ai trouvé dans Littré ; Wiki buggait). Émanation de l’enfer, hein ! Vraiment pas matérialistes. Mais moralistes, oui.

Dr Nau écrivait (Le Monde, 22 mai 1982) : « Si à la suite de leur initiative [notre livre], un tel débat [sur le droit à la mort] s’établit […], il permettra peut-être de trancher et de dire si les profits tirés de l’entreprise [les droits d’auteur] sont les fruits du seul maniement du paradoxe [sic] ou si, plus gravement, vient s’y ajouter l’expression d’une forme de perversité. »

« Faisait scandale » ! Le scandale, ce sont les journalistes qui l’ont « fait »…

Mais je bavarde, je bavarde, et je vous laisse dans l’ignorance de cette merveilleuse découverte qui permettrait « le cas échéant, de ne pas passer à l’acte ». Passons sur le fait que cette formulation donne à penser que c’est le souci des dits « suicidaires » de « ne pas passer à l’acte ». C’est d’ailleurs probablement vrai pour un certain nombre d’entre eux/elles, mais c’est surtout le souci des médecins. Bref.

Il s’agit d’un travail mené outre-Atlantique et qui vient d’être publié dans le Journal of Psychiatric Research. Il a été mené par quinze chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Caroline du Sud (Charleston) dirigés par les Drs Gregory L. Sahlem et E. Baron Short. Les auteurs ont travaillé sur dix personnes âgées de 20 à 60 ans souffrant de dépression unipolaire avec des tendances suicidaires aiguës.

Ils se sont inspirés de travaux préalables laissant penser que le sommeil pouvait avoir un impact négatif sur cet état mental — et que la privation de ce même sommeil pouvait être salutaire. Une équipe italienne s’était notamment intéressée à cette approche contre des dépressions devenues résistantes aux médicaments.

Le travail mené à Charleston est le premier à s’intéresser à ce type d’intervention chez des personnes victimes de ce type de dépression à haut risque suicidaire. A la prise en charge habituelle de ces malades ils ont associé une « chronothérapie » : privation de sommeil, avance de phase du sommeil et photothérapie.

En pratique ce traitement consistait en une nuit de privation complète de sommeil (soit 33-36h d’éveil) suivie de trois nuits de sommeil avec avance de phase (de 18h à 1h du matin, de 20h à 3h, et de 22h à 5h). Et enfin une photothérapie (expositions à 10 000 Lux durant 30 minutes), administrée au sortir des trois nuits. […]

Ces résultats réclament d’être reproduits et validés sur des effectifs plus larges avec un long suivi. Mais rien, d’ores et déjà, n’interdit sa mise en œuvre dans des établissements spécialisés.

Là, Dr Nau est très professionnel. Il prend des précautions, souligne le caractère provisoire, à confirmer, de ces premiers résultats encourageants (sur dix personnes : un peu court, en effet).

Je suis bluffé. Je ne veux pas dire que je m’attendais à le trouver plus crédule. D’abord parce que j’ai une peur bleue des poursuites en diffamation, sommations d’huissiers et portiques de sécurité. Pour vous dire : à la seule vue d’un uniforme, je suis pris de tremblements convulsifs…

Bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi.

« Crédule » ?…

Ah oui. Figurez-vous que j’ai eu l’occasion de citer Dr Nau six ans après Suicide, mode d’emploi, c’était dans De la Révolution (1988 ; putain, vingt-six ans !). Il s’agissait de rien moins que de « l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine ». En gros, une majorité des femmes arrêtées pour violence ou vol à l’étalage auraient leurs règles, ceci expliquant cela.

« Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoutait Dr Nau (Le Monde, 25 février 1987).

Non, « crédule » ne convient pas du tout. Dr Nau est parfois enthousiaste. Voilà.

Mais cette fois, rien d’intempestif. Un optimisme de bon aloi, tout au plus.

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Maintenant, attardons-nous un instant sur cette méthode nouvelle et les réticences que je ne peux m’empêcher d’éprouver à son énoncé.

Il existe, non pas une méthode — ce serait trop dire —, disons une attitude, à l’égard des « suicidaires », supposé(e)s se « laisser aller » : leur mettre quelques bons (et amicaux s’entend) « coups de pieds au cul ».

La méthode décrite dans le Journal of Psychiatric Research, que je vous aurais volontiers détaillée davantage moi-même si l’accès en était libre, relève un peu de cette « philosophie ».

Il se trouve par ailleurs que la privation de sommeil est une méthode éprouvée de torture, de « torture blanche » dit-on, utilisée contre des prisonniers politiques à travers le monde (contre les défunts prisonniers de la RAF allemande, par exemple).

J’entends bien que les motivations médicales ici convoquées sont d’un tout autre ordre. Nul besoin d’obtenir un renseignement ou de détruire une personnalité rebelle.

Il ne s’agit — n’est-ce pas ! — que de briser une volonté mauvaise, erronée, contre-nature pour tout dire.

Qui pourrait y trouver à redire ? On ne peut tout de même pas laisser les gens se donner la mort eux-mêmes, comme si ça avait du sens…

Quant aux « patients », justement, je ne doute pas que les praticiens recueillent, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur, leur « consentement éclairé ». Convenons que « 10 000 Lux durant 30 minutes » doivent amplement suffire.

Je n’aurai pas le mauvais goût de remarquer que, ça aussi, c’est une méthode en vigueur dans les commissariats.

C’est tout de même troublant, non ? cette attirance de la psychiatrie pour les façons de faire des flics et des bourreaux.

Ces gens sont tellement convaincus — loin de toute « perversité », cela va de soi — d’incarner la miraculeuse superposition du bon droit naturel avec le bon droit pénal, qu’ils vous crèveraient les yeux en attendant qu’une étude en double aveugle confirme les résultats prometteurs de l’opération sur l’addiction aux jeux vidéo…  il vous passeraient à tabac pour vous faire arrêter de fumer… ils…

Ils sont capables de tout.

Tenez, il ne manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de choquer les « suicidaires » avec un courant électrique…

Où ai-je la tête ?

Ils y ont pensé  — ils le font…

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[1] La loi de 1987, elle, parle de « produits, objets ou méthodes ».

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 4 La dénudation publique du corps

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le chapitre IV de mon livre Je chante le corps critique, sous-titré Les usages politiques du corps. Il est publié aux éditions H & O.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité «neutre», et encore moins «privée»… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Spontanée ou contrainte, punitive ou festive, l’exhibition publique du corps dénudé n’est pas une invention contemporaine, loin s’en faut. On se montre nu au Moyen Âge, dans les campagnes comme en ville, dans les rues comme dans les églises.

Dans les cas d’adultère, le charivari prend parfois la forme de « courses à corps nus ». Ainsi, selon les Coutumes de Clermont-Dessus (Lot-et-Garonne) au XIIIe siècle, « les coupables devront parcourir la ville tout nus, la femme marchant la première, tenant le bout d’une corde attachée aux testicules de l’homme et criant : “Quiconque se conduira ainsi, ainsi sera traité”. Dans le Lyonnais, la femme adultère devait courir nue après une poule jusqu’à ce qu’elle l’ait attrapée […]. Dans le Languedoc, au XIIIe et XIVe siècles, la femme adultère devait parcourir nue les rues du village, tout comme son amant[1] ». Ajoutons que l’homme risquait d’être fouetté par les femmes qu’il rencontrait. On voit que le charivari n’est pas, à l’origine, le joyeux chahut carnavalesque que son sens moderne pourrait suggérer. Il est d’abord un rappel, souvent extrêmement violent, à une loi archaïque dont la mise en scène utilise la nudité non seulement comme humiliation imposée mais comme image conjuratoire du chaos. La femme adultère du Lyonnais qui court après la poule tient symboliquement le rôle masculin du coq, mais l’inversion des rôles est ridiculisée par la nudité à laquelle l’oblige le groupe — le plus souvent, les « jeunes gens » c’est-à-dire les hommes célibataires. C’est en général lorsque les autorités légales paraissent s’être soustraites à la loi archaïque que le charivari les conteste.

Esperluette

 Des pratiques similaires peuvent être constatées en Inde au début du XXIe siècle. Elles sont cependant dénoncées par les organisations féministes ou de défense des droits de la personne et donnent lieu à des poursuites. J’en relève deux exemples. En 2001, dans l’État d’Orissa, des jeunes hommes du village de Pithagola enlèvent une femme à son domicile, en l’absence de son mari mais en présence de ses proches, la déshabillent et la mutilent (maimed her) avant de la promener à travers les rues au son des tambours ; ils lui reprochent une liaison extraconjugale avec un jeune homme du village. Dix-sept personnes sont arrêtées. En 2004, dans l’État de Bihar, Nirmal Devi, une femme de la caste des Dalits a été tondue, torturée et promenée nue dans son village par des hommes de caste supérieure sous le prétexte qu’elle avait refusé de travailler chez eux comme domestique et entretenait une liaison avec un étranger. La dépêche du Times of India fait allusion à une affaire semblable, le mois précédent[2]. 

Esperluette

Le Concile de Nantes, en 1491, interdit aux prêtres de participer à une autre forme de stigmatisation collective violente et sexiste, la fête des Innocents, célébrée le 28 avril. On surprend dans leur lit les « innocentes », que l’on fesse à la main ou à l’aide de tiges de bouleau. Les ministres du culte doivent cesser « de se répandre désormais dans les maisons de la ville, et d’arracher les personnes de leur lit […] pour les conduire nues par les rues et les placer ensuite, avec de grands cris, sur les autels, dans les chœurs des églises et ailleurs[3] ».

Norbert Elias parle, à propos du Moyen Âge allemand, d’une « ingénuité en matière de nudité » qui ne disparaîtra que progressivement à partir du XVIe siècle, subsistant plus longtemps dans les habitudes populaires : « Combien de fois le père, dévêtu et habillé d’un seul caleçon, ne gagne-t-il pas avec sa femme nue et ses enfants nus, par les étroites ruelles, la maison des bains[4]. »

Au XVe et XVIe siècles, la nudité est courante et de bon augure lors des cérémonies officielles, notamment lorsqu’un noble personnage fait son « entrée » dans une ville. C’est le cas à Paris pour l’entrée de Louis XI, en 1471, et celle d’Anne de Bretagne, en 1484.

Le chroniqueur Pierre de L’estoile rapporte que « le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions, auxquelles il y a grande quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes et femmes, qui sont tous nuds en chemises, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci. Il y a de telles paroisses où il se voit plus de cinq ou six cens personnes toutes nues ». Le 14 février suivant, jour de Mardi gras, plus de six cent adolescents participent, nus, à une procession. Les ligueurs catholiques, partisans du duc de Guise « semblaient persuadés que de telles manifestations devaient calmer le ciel et ramener la paix[5] ».

L’Occident chrétien se divertit également de la vue du corps dénudé des esclaves, que l’on peut utiliser et mettre en scène selon son bon plaisir. « Ainsi, à Palerme, fut instituée à la fin du XVe siècle la course des esclaves : le 15 août, pour célébrer la fête de la sainte patronne, les “esclaves nègres” devaient faire une course dans les rues de la ville “nus, sans chemise, sans porter sur eux chose aucune[6]”. »

Peu à peu proscrite des cérémonies officielles et religieuses, la nudité publique subsiste de manière plus marginale. En 1727, on légifère contre les vagabonds qui se baignent nus dans la Seine « empêchant les femmes d’aller au bain et les blanchisseuses de travailler[7] ». Un siècle plus tard, Victor Hugo célèbre, dans Chanson en canot « les femmes bien faites, la Seine et les grandes chaleurs ».

 

  1. Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Corps morcelé, corps désiré

 

Après un XIXe siècle pudibond, la deuxième partie du XXe siècle et le début du XXIe voient s’exhiber en public de nouvelles parties du corps féminin, dénudation accompagnée de divers moyens de signalisation (bijoux, lingerie) destinés à la renforcer et à compliquer un système de signifiants érotiques impliquant le « devant » et le « derrière », le nombril[8], les reins, l’anus et le sexe, selon des modalités que nous allons évoquer.

La mode du maillot de bain deux pièces — baptisé « Bikini » par son créateur Louis Réart, du nom de l’atoll du pacifique où venait d’exploser une bombe atomique, en juillet 1946 — a mis une dizaine d’années à imposer le dévoilement des nombrils féminins, que des gouvernements islamistes prohibent aujourd’hui, en Malaisie par exemple, au grand dam de l’industrie touristique. Elle permit, dans les années 70, l’organisation dans la toujours puritaine Amérique de concours de plages où étaient sélectionnés les plus beaux nombrils[9]. En octobre 1971, Diane Peterson, une étudiante de Miami (Floride) fut récompensée par un « bijoux de nombril » qui décora doublement son ombilic de reine.

La mode récente des jeans taille basse et des tee-shirts courts (fin XXe – début XXIe) révéla aux chalands des villes ce que seuls les baigneurs pouvaient contempler. Nous verrons que les administrations municipales ont engagé une guérilla sans conviction ni espoir contre l’inéluctable débordement des mœurs de plage sur la vie urbaine. Notons que cette mise à nu plus ou moins bien tolérée sera ratifiée par l’apparition du nombril sur une nouvelle gamme de poupée Mattel, les « Flavas » (2003), équivalent hip-hop des Barbie qui, elles, affichaient un ventre vierge de toute cicatrice.

La banalisation totale de l’exhibition du nombril pour le piéton occidental ne doit pas faire conclure hâtivement à l’insignifiance de ce centre de l’anatomie. D’ailleurs, au moment où Diane Peterson voyait son nombril distingué, les médias espagnols étaient contraints de masquer rigoureusement tout ombilic, en application d’une censure qui ne prit fin qu’après la mort du dictateur Francisco Franco, en 1975. L’exemple venait d’une démocratie : aux États-Unis, au début des années 1920, la censure cinématographique est confiée à William H. Hays, qui donnera son nom à un « code » qui proscrit l’exhibition du nombril (y compris, par exemple, celui de Tarzan dans les bandes dessinées). On sait que l’épouse du susdit obtiendra le divorce au motif que son mari tentait, depuis le début de leur union, de la pénétrer par le nombril[10].

Cette confusion de lieu éclaire la phobie de M. Hays, fixé sur certaines représentations infantiles de la naissance et du coït. Elle éclaire aussi, plus largement, les correspondances érotiques entre nombril et érotisme.

Dans le Cantique des cantiques (VII, 3), le nombril est comparé à une coupe : « Ton nombril est une coupe dans laquelle le vin aromatisé ne manque pas ! » La métaphore fait mentir par avance le dicton selon lequel « il y a loin de la coupe aux lèvres ». La coupe ombilicale attire au contraire le baiser de l’amant(e) qui vient se désaltérer à une source miraculeuse, d’où sourd perpétuellement un vin parfumé. Et de cette coupe/source à la source dissimulée sous les lèvres du sexe, il n’y a qu’un geste.

Tibon relève dans plusieurs traditions l’usage, symbolique ou pratiqué, de la cavité ombilicale comme « brûle-parfum » et donc comme appât olfactif. « Son nombril pourrait contenir une once de musc, le plus suave des parfums », dit la Schéhérazade des Mille et Une Nuits. Tibon ne s’intéresse qu’au nombril féminin, mais on trouve également dans le Jin Ping Mei[11], roman érotique chinois du XVIe siècle, la mention de l’usage de l’ombilic masculin comme réceptacle d’un onguent aphrodisiaque, fenqui gao, littéralement « pommade à cacheter le nombril », qui augmente les forces viriles. Associé aux tenues et aux danses jugées lascives et provocantes, le nombril se retrouve dans l’expression contemporaine joumbax out ou « nombril dehors », mélange de wolof et d’anglais qui désigne au Sénégal les filles portant des habits courts et moulants[12].

Nu, le corps féminin signale l’ouverture vaginale par la pointe de flèche de la toison pubienne. Recouverte par le slip du bikini, cette flèche de fourrure, préservée ou non par sa propriétaire, est redoublée ou remplacée par le triangle de tissu. Nous avons vu comment, dans le corps à corps des amants, le nombril — qui figure parfois un clitoris très ressemblant — attire les lèvres vers le sexe. Hormis les nombrils profonds et en amande qui reproduisent de manière stylisée un vagin impubère, le froncement qui caractérise la plupart des ombilics évoque davantage l’anus que le vagin. Le moment est donc venu de nous pencher sur la correspondance devant/derrière précédemment évoquée.

Inspiré des maillots de bains brésiliens et des tenues des danseuses de revue, le string (ficelle, en anglais) avoue par son appelation même le but qu’il se fixe : mettre en valeur les fesses, laissées nues par un dos de culotte réduit à un cordon de tissu passé entre elles, et qui relie la ceinture à la partie avant du slip. La nécessité même d’adapter cette bande étroite ou ficelle à la ceinture du string mène à remonter sur les reins ladite ceinture par rapport à celle d’une culotte classique. Ainsi le string, et l’absence de couverture des fesses, ne se signalent pas, ou pas seulement, par l’absence de traces d’une culotte sous le pantalon[13], mais par un triangle de tissu sur les reins, révélé par le moindre mouvement : paquet ramassé, objet saisi sur une étagère en hauteur, etc.

Cette figure géométrique nous est familière, mais le string la déplace à l’arrière du corps, la flèche de tissu n’indiquant plus le vagin mais l’anus.

La force d’entraînement de la publicité est telle que des centaines de milliers de jeunes filles et de femmes ont, dans un temps très court, adopté une lingerie qu’elles auraient jugée quelques mois plus tôt, malcommode et vulgaire.

Logé au creux de l’ensellure lombaire, le triangle arrière du string n’est pas sans évoquer une selle miniature. Lorsque l’on sait que le sillon fessier est appelé « sourire de Vénus » et que l’on parle de « string “fil dentaire[14]” », on voit qu’il est loisible de filer une métaphore équestre en considérant le string comme un mors. On peut se demander si ce mors est destiné à diriger le désir masculin ou celui de la femme. Une publicité pour la lingerie Aubade (2003) ferait pencher pour la première hypothèse : une femme de dos abaisse son pantalon sous ses fesses, dévoilant un string à ceinture de dentelle. La légende dit : « Leçon n° 54 : Gérer son stress ». Il s’agit, bien que le message soit obscur — « Pas de panique, tu n’auras qu’à suivre la flèche » ? — de contrôler le désir de l’homme. Cependant, je serais porté vers une hypothèse moins aimable par un rapprochement avec l’une des postures de la pornographie contemporaine. Elle consiste, pour un homme placé derrière une femme, à étirer vers l’arrière les commissures des lèvres de celle-ci à l’aide de ses deux majeurs qui font office de mors, mettant ainsi à nu sa dentition, en une caricature chevaline de sourire. Cette manière d’abêtir la femme, monture et plus belle conquête de l’homme, est d’autant plus révélatrice qu’elle ne prend pas comme cible ou moyen les parties génitales et ne procure à l’« écarteur » aucune satisfaction physique. J’en retrouve l’écho dans le harnachement du string.

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Je relève dans Elle (21 novembre 2005), une publicité pour une montre Gucci baptisée « The Horsebit watch », soit « la montre mors de cheval » (et non « la montre mors », comme indiqué en français ; bit eut suffit, qui signifie mors). Peut-être a-t-on reculé au moment d’assumer tout à fait la métaphore d’un mors posé à la femme, animal dont la course emballée est à la fois souhaitée et redoutée. Le sens demeure, d’autant que la « montre mors » est portée par un bras nu qui occupe toute la verticalité de la page et retient cuisses et mollets, également nus, pliés et serrés dans une position de fermeture. Qu’elle « prenne le mors aux dents » — oublie le temps et les apparences (la montre) — cette femme se fera cavale et cavaleuse pour son propriétaire/dresseur.

 Esperluette

Ajoutons que, pas plus que le nombril, les reins ne sont une zone érotiquement et symboliquement neutre du corps. Dans la Bible, le prophète Jérémie s’adresse à Yahvé qui « sonde les reins et les cœurs » (Livre de Jérémie, XI, 20). La charge érotique, sodomitique pour être précis, induite par l’association reins/fesses/anus, alimente aussi bien les procès faits aux Templiers, accusés (peut-être à tort) de pratiques homosexuelles[15], que l’inspiration d’un Serge Gainsbourg dans une chanson à succès (« Je vais et je viens, entre tes reins[16] »). Elle a fait préférer à certains traducteurs le verbe « scruter[17] ». Passons sur le sens premier (fouiller) qui ne rend pas le geste beaucoup plus convenable et retenons le sens moderne : regarder avec attention. Yahvé aurait aujourd’hui fort à faire, scrutant ce que beaucoup de jeunes femmes laissent entrevoir de leurs reins : « Les femmes veulent le petit bout de tatouage qui dépasse, dans l’aine [sic] ou au creux des reins », remarque un tatoueur interrogé par le journal Libération, tandis que les organisateurs d’un salon de la « décoration corporelle » estiment que la clientèle des tatoueurs est majoritairement féminine et que les reins figurent (avec l’omoplate et la cheville) parmi les parties du corps demandées dans 90 % des cas[18]. Les affiches de promotion du film Serial Noceurs (The Wedding Crashers, David Dobkin, USA, 2005) érigeaient en slogan un nouveau préjugé machiste : « Règle n° 11 : Un tatouage en bas du dos… la voie est libre. »

Dans le film eXistenZ (1999), David Cronenberg insiste — lourdement — sur l’association reins/anus/sexe. Menacée de mort, une créatrice de jeux de rôles virtuels fuit dans et hors du réel en compagnie d’un jeune homme. Contrairement à l’héroïne, ce dernier n’a jamais « joué à un jeu » (on dit en anglais « to play sex ») et ne s’est pas fait greffer de bioport sur les reins. Il s’agit d’une espèce de prise destinée à recevoir un ombicâble relié à un organisme étrange, élaboré à partir d’oeufs d’amphibiens et d’ADN de synthèse, matrice du jeu[19]. Bref, le garçon est vierge et argue d’une « phobie de la pénétration chirurgicale ». Entraîné par les circonstances et l’intérêt qu’il porte à la créatrice, il se laissera poser un bioport. La première fois (!) que la jeune femme y branche un ombicâble, elle utilise un lubrifiant en vaporisateur : « Les ports sont parfois étroits, je ne veux pas te faire mal ». Pour la deuxième pénétration, jugeant le bioport masculin « excité », elle mouille simplement son doigt de salive avant de l’introduire. Le garçon se cabre. La troisième fois, elle utilise un tube de lubrifiant affectant la forme d’un étui de rouge à lèvres. De son côté, le jeune homme ne pourra se retenir de mettre la langue dans le bioport de sa compagne, prélude à une scène de sexe moins virtuelle, quoique sommaire. Le port d’entrée des mondes virtuels reste ancré dans l’humanité du corps jouissant et désirant, dont il évoque à la fois l’anus, le nombril, le sexe et la bouche.

« Aux yeux des garçons, le string réduit les jeunes filles à leur postérieur […]. Après, on s’étonne que les adolescentes soient victimes d’attouchements ou de violences sexuelles », déclarait l’ancienne ministre social-démocrate Ségolène Royal, qui se félicitait que des chefs d’établissements scolaires interdisent le string[20]. On connaît au moins un mouvement de protestation[21] : des lycéennes que l’on avait contraintes à enfiler des tee-shirts couvrant leur nombril et leurs reins, sont venues en cours la semaine suivante vêtues de longs tee-shirts blancs. Cette blancheur symbolisait probablement pour elles une horrible uniformité, mais encore une virginité désincarnée, sans « marques » (vêtements ou piercing) ni cicatrices, dépourvue de signalisation, donc de sens. Cette effrayante absence de sens est souvent conjurée par une abondance de logotypes commerciaux, mais aussi, de manière plus impliquante, plus incarnée, par une infinité de signes inscrits dans ou sur la peau : tatouages, piercing et inclusions diverses, exhibition du nombril, du string, etc.

En octobre 2003, Xavier Darcos, ministre délégué à l’Enseignement scolaire évoquait dans plusieurs médias le port du string et un éventuel « retour à l’uniforme[22] ». Se gardant de prôner la réintroduction des blouses (oubliées depuis mai 1968), le ministre estimait « normal qu’on demande aux jeunes filles, surtout lorsqu’elles commencent à être désirables, de faire en sorte qu’elles ne provoquent personne », formule qui épuise — dans l’éloge du maintien bourgeois — la définition du machisme. Plus finement, il proposait de s’inspirer de pays étrangers (Canada notamment), où les jeunes gens sont contraints de porter « un grand tee-shirt siglé d’un slogan rappelant à chaque élève qu’il est en classe et non dans la rue » (en général, le nom ou le logo de l’établissement, éventuellement accompagné de sa devise).

La blouse prétendait effacer ou au moins dissimuler les différences de classes. Impossible aujourd’hui de défendre le tee-shirt au nom d’une égalité vestimentaire quand les élèves de familles modestes s’astreignent plus que les autres à arborer les marques à la mode, tandis que les jeunes de familles aisées adoptent volontiers le « no logo », la récupération et le mélange des styles. On peut décoder les tenues vestimentaires selon l’appartenance sociale, mais non arguer de la honte qu’éprouveraient les enfants de pauvres à porter des haillons : seuls les riches se le permettent. Le tee-shirt aux armes du collège, lui, singe les modes de reconnaissance marchands et sportifs. Si l’élève en blouse est supposé partager à égalité avec ses camarades la condition de mineur enseigné, le tee-shirt « siglé » fait de l’élève un supporteur, enrôlé de force, de son école.

C’est la loi qui emprunte ici les séductions du commerce et de la compétition sportive, non celle des « sociétés contre l’État » décrites par Clastres, inscrite sur « un espace non séparé : le corps lui-même[23] », mais au contraire la loi de l’État, jetée comme une bure sur les corps, leurs signaux érotiques et leurs pastiches de signes tribaux.

Au Congo Brazzaville, au début de l’année 2004, le string est utilisé comme prétexte par la police pour exercer des vexations machistes à l’encontre des femmes. Les agents impliqués dans une opération baptisée « Espoir », destinée à lutter contre le grand banditisme, ont reçu des autorités la mission annexe — et compensatrice — de faire la chasse au string. Admonestations, « amendes », obligation de suivre des cours d’instruction civique (sic), interpellations et détentions sans contrôle dans les commissariats, coups et sévices pour les récalcitrantes : les flics de Brazzaville s’en donnent à cœur joie. Le ministre de la Sécurité et de la Police assure ne rien savoir de cette entreprise[24]. Le 24 octobre de la même année, ce sont les flics du Congo Kinshasa voisin qui pourchassent les femmes dans les rues, parfois secondés, semble-t-il, par des bandes de très jeunes gens. Mais cette fois, il suffit de porter un pantalon pour être agressée et laissée demi nue après lacération et déchirement de l’inconvenant vêtement. Une douzaine de policiers seront inquiétés pour avoir mené une opération qu’aucune autorité ne veut assumer. « La ministre de la Condition féminine et de la Famille […] encore moins. Celle-ci reconnaît simplement avoir projeté […] une campagne de sensibilisation et de moralisation sur l’habillement de la femme congolaise[25]. » Vieille antienne, ici déclinée au féminin, de l’excès regrettable d’une violence légitime, qu’une allégeance spontanée aurait prévenue.

Tandis que nombre d’établissements scolaires, y compris publics, interdisent aux filles la jupe au-dessus du genou, un lycée professionnel d’Ille-et-Vilaine organisait en mars 2006 une « Journée de la jupe », visant à inspirer aux jeunes mâles le « respect » de leurs condisciples femelles : une jeune fille les jambes à moitié dénudées n’est pas (nécessairement) une putain. L’information, captée au fil d’une émission de radio, ne précisait pas si le respect se mesure à la longueur de la jupe, ce que les interdits précédemment cités donnent à croire. L’un des sous-entendus de cette opération est que le pantalon fait l’objet d’un choix féminin contraint : soucieuses de leur réputation, les filles renoncent par force au vêtement qui leur est « naturel », dénudant les jambes et ménageant symboliquement l’accès au sexe. Touchante est la sollicitude des éducateurs qui entendent réguler les rapports sociaux de sexe dans le sens d’une domination masculine tempérée, incarnant la civilisation occidentale par opposition à la pure barbarie des instinct mâles et aux fanatismes religieux venus d’Orient.

Considérons à nouveau la formule ministérielle citée plus haut : il ne peut être question de « rappeler à un élève qu’il est en classe et non dans la rue ». Il ne l’ignore pas. Pas plus que les estivant(e)s ne confondent le bureau de poste ou la place de l’église avec la plage, sous le prétexte qu’ils y flânent pieds nus, voire torse nu — ce qui se comprend pour les dames : seins nus. Des communes comme Saint-Tropez et Saint-Raphaël ont depuis des décennies prohibé la (semi) nudité en ville. La campagne, toute de sensibilisation préventive, menée en 2002 par la mairie de La Grande-Motte (Hérault) est exemplaire. Que remet-on au contrevenant à la première infraction ? Un tee-shirt, bien sûr ! Une affiche destinée au « mobilier urbain » l’explique naïvement : « Ici, il y a la plage, il y a la ville. En ville, je m’habille ». Un dessin représente un jeune homme dont le corps est partagé en deux dans le sens de la hauteur. À gauche, la plage : bras nonchalamment glissé derrière la tête, torse nu, slip de bain. À droite, la ville : tee-shirt, une main dans la poche du pantalon (long, autant que la photo permet d’en juger). Les lunettes noires soulignent la décontraction estivale commune aux deux situations. Le maire adjoint de la localité, « chargé de la communication », déclare benoîtement : « Nous faisons tout pareil la chasse aux déjections canines ou au vieux matelas déposés au bas des immeubles[26]. » Éclairante association entre le corps humain dénudé, les crottes de chien et les « encombrants » promis à la décharge.

Les motivations avancées par les autorités municipales varient selon les régions du monde. Aux États-Unis, plusieurs États ont adopté des lois interdisant les pantalons taille basse : Louisiane (2004), Virginie (2005). Le journal Libération décelait l’origine du « style flottant », selon l’expression américaine, dans la tenue des prisonniers, à qui l’on a retiré ceinture et lacets, laquelle aurait été adoptée successivement « par les rappeurs, puis les jet-setteurs[27] ». Si l’on suit la rhétorique ministérielle, il s’agit ici de rappeler au chaland qu’il n’est pas (encore) en taule, mais dans la rue. Passer de l’une à l’autre est hélas ! mésaventure courante, aux USA plus qu’ailleurs. Notons que s’il est convenable de se couvrir, il peut être interdit de le faire à l’excès. C’est ainsi que plusieurs régions d’Angleterre ont prohibé la capuche, dont les adolescents sont soupçonnés faire un usage dissimulateur, peu compatible avec les caméras de surveillance des magasins[28]. L’été 2003, la municipalité de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) prenait deux arrêtés à une semaine d’intervalle : l’un interdisant la mendicité, l’autre la circulation intra-muros « dans des tenues contraires à la décence et à la moralité publique », dont le torse nu et le maillot de bain[29]. On remarque la concomitance de mesures destinées à épargner aux honnêtes gens deux spectacles qui offensent également le regard : la pauvreté et la nudité. On se souviendra que d’autres édiles — à Toulon, par exemple, dans les années 1970 — réunissaient les deux catégories dans la même opprobre en prohibant, littéralement, les va-nu-pieds en ville. On devine là les scories de la haine des jeunes rebelles, beatniks et hippies d’abord, soixante-huitards contestataires ensuite. N’est-ce pas aussi une haine de classe qui, rageusement, tente de venger l’humiliation bourgeoise du Front populaire et son déferlement sur le littoral de milliers de « pue-la-sueur » ? Par parenthèse, on sourira de voir le tee-shirt, version mondialisée du « maillot de corps » dit encore « tricot de peau », dont l’emploi comme vêtement fit scandale dans les années 1950, promu rempart naturel de la pudeur et du bon goût.

Je trouve dans un mensuel gratuit intitulé La Baule plus (n° 17, août 2005) une illustration de l’usage de l’interdiction de la dénudation comme instrument de régulation de classe des populations. Interrogé par le magazine, le président d’une association de commerçants de La Baule (Loire-Atlantique) déplore que des arrêtés municipaux déjà anciens, dont l’un interdit « la promenade torse nu dans l’avenue [de Gaulle] », ne soient pas affichés et appliqués (un autre vise le déballage sauvage). Et comme on lui objecte que La Baule demeure « une station haut-de-gamme », il répond : « Oui, sur le plan immobilier. Cependant, si les arrêtés municipaux que je viens d’évoquer ne sont pas davantage respectés, nous risquons d’avoir une fréquentation plus populaire. C’est ce que nous voulons éviter : il y a des stations populaires, c’est très bien, mais ce n’est pas le but de La Baule. » Heureusement, les pauvres n’ont pas assez d’argent pour acheter les maisons des riches. Cependant, ils prennent un malin plaisir à déambuler dans des lieux publics dont « ça n’est pas le but ». Or, si on laisse les pauvres se promener dans les rues commerçantes des cités où ils ne peuvent résider, ils en feront fuir les habitants riches, c’est-à-dire les clients. Il faut donc créer un environnement hostile qui repoussera les pauvres vers les stations populaires « dont c’est le but ». L’interdiction du torse nu est un élément de cette stratégie.

La préparation des jeux olympiques est toujours, pour une capitale, synonyme de dévastation urbanistique et de ratissage policier. S’il ne reste à peu près rien des vieux quartiers de Pékin, méthodiquement rasés depuis plusieurs décennies, y subsistent encore de vieilles personnes, dont l’une des habitudes (masculines) est de bavarder, à la fraîche, ventre à l’air, sur le pas de sa porte. Peut-être au fait des dernières tendances occidentales en matière de décence urbaine, la municipalité de Pékin a organisé, à l’approche des jeux de 2008, une campagne de dénonciations sous la forme euphémisée d’un concours photographique, les clichés retenus étant publiés dans Le Quotidien de la jeunesse pour mieux stigmatiser le laisser-aller populaire[30].

Dans les usines d’un pays comme la France, au développement capitaliste modéré par un mouvement ouvrier jadis puissant, on impose aujourd’hui aux travailleurs de nouvelles règles de sociabilité, en particulier le tutoiement des chefs[31]. Cette stratégie paradoxale n’est pas tout à fait dépourvue d’efficacité, si l’on en croit la déclaration (bilingue) d’une ouvrière de l’usine Toyota de Onnaing (Nord) : « Tout le monde se tutoie. Les team leaders sont des members comme nous. Il sont là pour organiser le travail et nous aider[32]. »

Pour autant, un technicien qui s’obstine à venir travailler en bermuda (ici la boîte, pas la plage !) malgré les remarques de sa hiérarchie (toi pas comprendre ?), est tout simplement licencié (juin 2001), décision confirmée par le conseil des prud’hommes, par la cour d’appel puis par la Cour de cassation en 2003. On assiste ainsi à l’ajustement délicat de mécanismes de commandement qui ne renoncent pas à contrôler un corps par ailleurs de moins en moins impliqué dans la production[33]. On relèvera que l’entreprise acharnée à licencier Cédric Monribot pour cause de dénudation des mollets n’est autre que la Sagem, firme électronique engagée dans la fabrication des pièces d’identités biométriques. Où l’on vérifie que les techniques de pointe qui mettent en jeu le « corps identité » (notion sur laquelle nous reviendrons), ne sont nullement exclusives de pruderies dignes des précieuses ridicules.

Il est précisément intéressant de comparer les mesures évoquées ci-dessus avec celles que prennent ou préconisent les groupes religieux dans les territoires qu’ils contrôlent ou espèrent contrôler. En été, les groupes islamistes égyptiens couvrent d’affichettes les murs des villes côtières. L’une d’elle représente, sur fond de plage ensoleillée, une femme vêtue d’une longue robe en forme de tente. « Profitez de l’été, mais gardez votre voile ! », recommande le slogan. Il ne s’agit plus de distinguer la ville de la plage, mais au contraire de rappeler que la dissimulation du corps féminin vaut en tous lieux et en toutes saisons. Marque d’une plus grande résignation, un panneau accueille les visiteurs de l’église Saint Pierre de Montmartre. En un lieu légalement géré par le clergé catholique, on a renoncé a exiger des femmes qu’elles se couvrent la tête. Tel qu’il est rédigé, le texte paraît s’adresser surtout aux hommes : « N’entrez qu’en tenue correcte. Messieurs : tête découverte. Please no shorts or extravagant informals clothes (littéralement : vêtements extravagants et décontractés). » Des pictogrammes indiquent qu’il est interdit de fumer, de boire, de manger une glace ou un hamburger et d’être accompagné d’un chien. Visant la tête et les cuisses (archaïsme, à une époque où les riches ont adopté le bob et le bermuda…), le texte oublie de spécifier que le torse doit être couvert. Au fond, ce qui est visé le plus fortement — par l’image — c’est davantage le fonctionnement du corps comme instrument de plaisir (manger, boire, fumer) que son exhibition. Qui peut dire aujourd’hui ce qu’est une « tenue correcte » ? En revanche, un cornet de glace barré de deux traits rouges, voilà ce que tout le monde comprend.

D’avantage que la vague tentation d’un « retour à l’ordre moral », les phénomènes que nous venons d’évoquer illustrent, surtout dans les pays européens, des tentatives de re-territorialiser la loi et, du même coup, le corps[34]. Ces tentatives peuvent prendre des formes d’autant plus cocasses et violentes que, paradoxalement, elles heurtent de front une tendance contraire du système : frontières et distinctions s’estompent entre le temps du travail et celui du loisir, le lieu de travail et le lieu de vie (Internet, télétravail), entre les vêtements de ville et les vêtements de sport, etc. Les corps individuels sont construits/déconstruits par cette dynamique de déterritorialisation ; ils sont emportés par elle. Mais ils lui résistent aussi, incarnations d’une utopie érotique et nomade qui se glisse partout — d’autant qu’elle est privée de territoire propre et permanent, et qu’on la réprime lorsqu’elle tente de s’en créer, par exemple dans les squats.

Le « terroir » se débite en produits alimentaires et culturels, mais l’obligation de situer précisément un corps dans l’espace est réservée aux dominés. D’eux seuls, on exige de savoir à tout instant où ils se trouvent et qu’ils se conforment à la loi du lieu (plage ? usine ? ville ?). Carte de transport et d’identité magnétique ou biométrique, bracelets et puces électroniques, le pauvre doit pouvoir être localisé et suivi à la trace. La sophistication des technologies de contrôle alimente et renforce ainsi la tendance autoritaire des sociétés démocratiques, à laquelle la nouvelle « guerre mondiale » contre le terrorisme donne l’allure d’un « état d’exception permanent[35] ». De ce fait, le concept de corps d’exception dont Pierre Tévanian propose l’usage pour désigner, notamment, les immigrés issus des anciennes colonies et leurs enfants, risque d’être soumis à une banalisation accélérée[36].

D’ores et déjà, le pauvre, fût-il « citoyen », ne doit jamais savoir où se trouvent ses interlocuteurs. L’usine est dans le Nord, le siège social aux Canaries, le propriétaire en Floride, le gérant en fuite. Je téléphone, sans le savoir, au Maroc, pour me faire expliquer le mode d’emploi traduit du suédois d’un appareil fabriqué à Singapour pour une marque française. La pensée des marchandises vole de continent en continent. Le capital abolit le territoire — puisqu’il occupe toute la terre — mais répugne à le montrer. Délocalisation et déterritorialisation font l’objet de mensonges minutieux et infantiles : les opératrices marocaines (bac + 2, sous-payées) du centre d’appel d’une firme française savent le temps qu’il fait à Paris et s’expriment sans accent. On leur attribue des prénoms chrétiens, comme naguère aux gens de maison recrutés dans les colonies.

Le monde est « mondialisé », disent les nigauds. Et la mer ? démontée, capitaine ! Et la terre ? terrorisée, mon général ! Au travailleur, au chômeur, au citoyen, on dit que tout a changé. Il doit en conséquence savoir s’adapter, répondre aux convocations de l’Agence pour l’emploi et absorber sans barguiner des légumes génétiquement modifiés. Cependant, qu’il ne s’inquiète de rien puisque rien n’a changé : il y a des bêtises à Cambrai, de la saucisse à Morteau et des chefs au sommet de l’État.

Mondialisé, allons-donc ! C’est mondialysé qu’il faudrait dire. La puissance schizogène du système est telle qu’il est malaisé d’y décider si tout est possible mais rien n’est permis ou si, « au contraire », tout est permis mais rien n’est possible. On conçoit que l’entendement humain soit bien près d’un point de rupture, soumis à la permanente dialyse cérébrale des médias (au sens récent : séparation, épuration). Et comment s’étonner qu’il soit porté, pour éviter la dialyse — cette fois au sens médical ancien d’épuisement pathologique — à toutes les extrémités : effacement du corps par anorexie, suicide ou toxicomanie ; reconstruction du corps par boulimie, culturisme ou automutilations ? Ainsi toutes les approches mènent décidément à cette constatation que le corps moderne est à la fois lieu et territoire, arme et champ de bataille. Nous allons bientôt en étudier d’autres exemples, où se retrouvent la violence et la cocasserie, dans les manifestations de rue qui utilisent le corps dénudé comme étendard et comme moyen. Mais d’abord, observons comment le corps de la femme se trouve une fois de plus, notamment à propos de l’allaitement maternel, l’enjeu de la morale et de l’économie. Lire la suite