«Voyage en outre-gauche», de Lola Miesseroff (Libertalia)

Dans cette détestable année de « commémoration » de Mai 1968, les éditions Libertalia ont fait un choix sobre et pertinent.

J’ai déjà évoqué ici la réédition du « Journal des barricades » de Pierre Peuchmaurd.

J’en viens aujourd’hui au Voyage en outre-gauche de Lola Miesseroff, sous-titré « Paroles de francs-tireurs des années 68 ». Lesquelles « années 68 » s’entendent jusqu’aux années 70 du même siècle.

Notons au passage l’heureuse invention de l’expression « outre-gauche », assez parlante, et qui évite un long et fastidieux débat sur les caractéristiques d’une hypothétique « ultra-gauche ».

L’autrice a réalisé un patchwork par thèmes, à partir des matériaux fournis par trente entretiens au long cours. Connaissant la difficulté du décryptage d’entretiens et de la reconstitution d’un chant à plusieurs voix, on peut dire que le résultat est remarquable.

Certes, traiter de questions vastes ou au contraire très précises, à partir de témoignages, dont on sait le caractère subjectif et anecdotique peut mener à des raccourcis dommageables. Tel est le cas, à mon humble et subjectif avis, du sort fait à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), qui mérite mieux que d’être mise dans le même sac que les organisations léninistes.

Par ailleurs – on connaît mon irritabilité sur le sujet – je suis lassé de voir ressasser, ici sous la plume de Gilles Dauvé, la légende « communisatrice » selon laquelle envisager une révolution sans « période de transition » serait une nouveauté, alors qu’il s’agit du programme anarchiste de toujours.

Critique plus importante : parmi les nombreux thèmes abordés, qui firent l’ordinaire contestataire, de 1968 à la fin des années 1970, je ne trouve pas mentionnés les enfants et mineurs en lutte. Certes il est question d’école, mais justement pas des luttes qui la visaient directement (parmi d’autres institutions coercitives). Il faut en conclure probablement que parmi les trente personnes interrogées aucune n’a eu à en connaître. Dommage !

Ces remarques formulées, je ne peux que recommander la lecture de ce livre collectif – les interviewé·e·s sont anonymes, et c’est très bien ainsi – qui donne une image fidèle et vivante de l’ébullition d’une époque autrement « porteuse » de subversions diverses que le triste aujourd’hui.

Lola Miesseroff a entamé une tournée de présentation, dont je pense qu’elle se prolongera toute cette année 2018.

Elle sera ainsi à Toulouse au local Camarade, 54, Bd Déodat de Sévérac, le dimanche 11 mars à 16h.

« Mouvance anarcho-autonome » : généalogie d’une invention (2008)

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ictor Hugo se flattait d’avoir « mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire[1] ». C’est aujourd’hui la cagoule des policiers antiterroristes que l’on enfile sur le vocabulaire. Chacun choisit son symbole : la coiffe des sans-culottes de 1793 ou le masque anonyme du bourreau.

Néologismes et sémantique sont des moyens de la lutte des classes. Lewis Carroll a résumé le problème dans un court dialogue : « La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout[2] ».

Voilà. Ceux qui sont les maîtres, c’est-à-dire ceux qui disposent de la gendarmerie et des télévisions, ont le pouvoir de donner aux mots le sens qui leur convient. Ils ont le pouvoir de faire en sorte que les mots les servent, qu’ils soient le moins importuns possible pour eux. « Ils disent “voici telle ou telle chose”, remarquait Nietzsche, ils apposent sur toute chose et sur tout événement un son qui les différencie et par là même ils en prennent pour ainsi dire possession[3] ». Les mots, et partant les choses qu’ils désignent, sont serfs. Il n’est pas étonnant que les écrivains se soient soucié du sort du langage, leur outil, leur jouet, leur arme. Les écrivains, dit Hugo dans Les Contemplations, « ces bandits », « ces terroristes », « ont mis la langue en liberté ». Le souci de tous les pouvoirs est de la remettre en cage, de re-nommer sans cesse ce qui leur déplaît et les importune. Nommer pour normer. Définir pour en finir avec.

Anarcho-libertaire ou anarcho-autonome

La police a hésité, depuis le début des années 1990, entre plusieurs appellations pour désigner les milieux ou la mouvance qui se situent hors de l’extrême gauche (par ex. LCR, LO…) et de l’anarchisme organisé (par ex. FA, OCL…). La première expression, bel exemple de redondance, était « anarcho-libertaire ». Elle englobait aussi bien des militants de la CNT anarcho-syndicaliste que les antifascistes radicaux du SCALP. Puis vient « anarcho-autonome ».

On peut prendre comme point de repère commode du passage d’une expression à l’autre le rapport des Renseignements généraux sur l’extrême gauche, produit en avril 2000 (Extrême gauche 2000, 116 p.). Classés parmi les « électrons libres », figurent les « anarcho-autonomes » : « Rassemblant de façon informelle des éléments se signalant par une propension à la violence, la mouvance autonome, regroupée pour l’essentiel dans la capitale, compte également des ramifications en province. Hors les organisations transversales qu’elle s’emploie à dévoyer, cette sensibilité se retrouve dans les squats politiques et également dans des structures spécifiques, plus ou moins éphémères, voire de circonstance, s’interpénétrant peu ou prou, au nombre desquelles : [le Scalp, Cargo, collectif agissant au sein d’AC !, le Collectif des papiers pour tous, etc.]. » (p. 32) Dans l’une des annexes, intitulée « Les manifestations d’une violence marginale de janvier 1998 à avril 2000 » (pp. 79 à 84), énumération d’actions plus ou moins illégales, on trouve les deux expressions, utilisées pour désigner tel militant censé y être impliqué, mais avec une nette prépondérance d’« anarcho-autonome » (15 contre 2, et, pour être tout à fait complet, 2 « anarcho-punks »).

Certes l’hybride « anarcho-autonome » est à peine moins ridicule que l’« anarcho-libertaire », mais il présente l’avantage de combiner le vieil épouvantail de l’anarchiste poseur de bombes avec une « autonomie » qui tient davantage de l’adjectif – bel adjectif d’ailleurs ! – que de la filiation réelle avec les mouvements autonomes italiens et français des années 1970. Lire la suite