SOYONS RÉALISTES, INVENTONS LES POSSIBLES (2006)

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Texte distribué dans les manifestations anti-CPE de mars 2006.

 

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Le capitalisme en crise cherche à détruire le droit du travail, compromis résultant des luttes ouvrières des XIXe et XXe siècles dans les pays industrialisés. Par la même occasion, il veut sauter cette étape du développement dans les pays dits « émergents » comme la Chine.

L’idéal des patrons, c’est d’égaliser par le bas les conditions de travail sur toute la planète en les ramenant à la condition du journalier agricole, embauché le matin, remercié le soir, ce que les ministres appellent « égalité des chances ».

Le capitalisme tend donc à réaliser — pour son propre compte — le mot d’ordre d’abolition du salariat qui était celui de l’Internationale ouvrière. Mais bien sûr, ce qu’il veut abolir ce sont les garanties liées au salariat. Cette blague ! Ils ne vont pas supprimer l’exploitation du travail, c’est de ça qu’ils vivent !

et nous, ce que nous voulons, c’est abolir toute exploitation, et le travail comme activité séparée de la vie, travail vendu en échange d’un droit de vivre précaire.

Il sera bien moins difficile — et mille fois plus passionnant ! — de changer le monde que d’essayer de faire changer d’avis les patrons et les ministres ! Leur boulot, c’est de faire marcher le système, pas de nous rendre service.

La patronne du Medef Laurence Parisot entonne le vieux refrain de la morale libérale (et religieuse) : les pauvres sont pauvres parce que c’est la nature des choses. Elle déclare : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » [Le Figaro économie, 30 août 2005]

Le flic de la bande, lui, avoue plus crûment la régression sociale nécessaire. Dans une parodie de langage contestataire, Sarkozy parle de « rupture », assure qu’« une autre réalité est possible »…

L’« autre réalité » qu’il contribue à bâtir, c’est celle d’une société policière : vidéosurveillance et biométrie ; harcèlement raciste des jeunes et des immigrés ; justice « voiture-balais » de la police (on l’a vu après le mouvement lycéen du printemps 2005 et plus sauvagement encore contre les émeutiers de novembre) ; tracasseries racistes contre les couples « mixtes » qui se marient ou reconnaissent un enfant ; dépistage et psychiatrisation des enfants rebelles dès l’école primaire ; répression de toute contestation sociale sous couvert d’« antiterrorisme »…

Les figures épouvantails de l’étranger, du pauvre, du jeune sont remises au goût du jour et croisées avec celle du « terroriste ». Le capitalisme met en scène l’insécurité qu’il a créée. Il fait en sorte que les institutions crées pour atténuer les effets de la précarité aient désormais pour effet de la renforcer et de l’encadrer. Le flicage ASSEDIC des chômeurs comme les emplois corvéables CNE et CPE sont des pièces de ce dispositif.

Le PS, qui se donne des airs contestataires à propos du CPE, n’a rien à dire contre l’exploitation capitaliste. Par ailleurs, il a laissé voter (ses députés se sont abstenus !) la loi « antiterroriste » du 23 janvier 2006 qui permet aux flics de tirer lors des contrôles routiers (art. 4), allonge encore la durée de la garde à vue et créé une cour d’assises spéciale en matière de terrorisme pour les mineurs (art. 15).

Les sociétés humaines n’en sont qu’à la préhistoire capitaliste : il n’est écrit dans aucun ciel, dans aucun traité de magie que l’histoire humaine doit s’arrêter aux start up, aux centrales nucléaires et à François Hollande.

Face au raidissement autoritaire des gestionnaires capitalistes, de « droite » ou de « gauche », le seul parti pris raisonnable est d’imaginer une autre forme de vie sociale fondée sur la solidarité, qui exclue l’exploitation, organise les activités socialement indispensables, et permette à chacun(e) de vivre sa différence parmi ses semblables humains.

Il y a tant de choses passionnantes à vivre, à inventer ; tellement de gens à rencontrer, à aimer, à enseigner, à écouter ; tellement d’enfants à regarder grandir, à bercer, à nourrir… Allez ! la vie est trop courte pour la laisser boulotter par le travail !

Pour que l’utopie soit la sœur de l’action, il est possible de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports : se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires communes que l’on gagne à se connaître.

Déjà, des expulsions de sans-papiers ont été empêchées, des gamins tirés des griffes des flics, des vidages de squats et des rafles empêchés ou sabotées. N’oublions pas non plus que le CIP de 1994 a été retiré, parce que le gouvernement de l’époque a craint une extension du mouvement, l’union des précaires, chômeurs et jeunes scolarisés dans les universités occupées et dans les émeutes. Il n’y a pas de fatalité historique : sinon, la Bastille serait encore une prison !

 

Ne laissons pas aux publicitaires de supermarché le soin d’« augmenter le goût de la vie[1] » !

ANPE-ASSEDIC-CNE-CPE-UMP-PS-ÉTAT-TAF : Radions-les tous !

Impossible de faire l’économie d’une révolution dans un monde où l’injustice est monnaie courante

Comité Pour l’Extension des Émeutes (CPEE)

Paris, le 7 mars 2006

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[1] Allusion à un slogan publicitaire de la chaîne de supermarchés Monoprix.

SIMULATEURS DE VOL (2003)

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Oiseau-Tempête (n° 10, 2003), et repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato, 2007.

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Imaginées en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les «entreprises d’entraînement et pédagogiques» (EE ou EEP) —en fait des entreprises fictives— servirent d’abord à préparer (ou à simuler) la reconversion dans le secteur tertiaire de milliers de paysans jugés physiquement inaptes au retour à la terre. Importé en France à la fin des années 1980, cet avatar moderne, virtuel et kafkaïen, du système d’apprentissage s’adresse à des chômeurs de longue durée et à des jeunes «en recherche d’insertion». Dépendantes de financements publics aléatoires[1], les EEP semblent connaître un essor chaotique, alors même que le concept est récupéré à la fois par des universités en voie de privatisation et par de grandes firmes (Mercedes, Adidas, Ikéa), qui ouvrent leur propre «entreprise d’entraînement».

Le «Réseau des entreprises d’entraînement» regroupe une centaine de vraies/fausses entreprises, dont il définit ainsi la particularité : «L’EE reproduit, grandeur nature, toutes les fonctions — hormis celles de la production — des services d’une entreprise. Elle étudie le marché, créé des modèles, fait de la publicité, s’approvisionne en matières premières, transporte, stocke, planifie, étudie les méthodes de fabrication, lance la production, vend ses produits. […] Les documents “officiels” eux-mêmes (chéquiers, factures, documents comptables, documents de douanes, etc.) sont des fac-similés[2]

Le réseau compte même une entreprise de travail temporaire, où de vrais chômeurs feignent de trouver du travail à des chômeurs imaginaires. Cependant, la virtualité peine à s’abstraire complètement de la réalité: pour qu’une tâche soit «jouée», il faut que le stagiaire en ait déjà une représentation et qu’il puisse l’appuyer sur des objets factices, comme l’enfant joue avec une dînette de poupée ou des billets de Monopoly. Il est significatif qu’aucune EE ne soit rattachée aux secteurs informatique ou informationnel. Virtualiser (davantage) la production immatérielle a paru, jusqu’à présent, une gageure impossible. On peut certes imaginer que des innovations proposée par les stagiaires peuvent, comme dans toute entreprise, être captées et utilisées gratuitement. Mais, incités à la production réelle d’idées et de concepts, et non plus à la simulation de tâches matérielles, les stagiaires pourraient avoir le sentiment justifié d’être réellement volés, sous prétexte d’entraînement.

Marche au plafond

On notera encore que ce nouveau modèle pédagogique rejoint, sans s’y référer, la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). Concentrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…), la «firme creuse» (hollow corporation) délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[3]. De leur côté, les entreprises d’entraînement remplacent l’apprentissage classique par du travail creux. Faire semblant de faire ou faire semblant de faire sans, pédagogues et patrons new look ne savent plus quoi inventer pour dissimuler la partie honteuse du système : il y a toujours du travail exploité (mais pas n’importe où et pas pour n’importe qui). De plus, il est vide : sans autre sens que l’exploitation même dont il est l’objet.

 

La règle et le jeu

 Aux contraintes habituelles du travail ou du stage (horaires, rapports hiérarchiques, notation, etc.), s’ajoute donc l’obligation pour les intéressé(e)s de {faire semblant de croire} à la réalité d’une production, en fait simulée. Les stagiaires sont partagés entre la révolte et l’intégration. Révolte contre une contrainte particulièrement absurde, détachée même de la rationalité capitaliste qui définit clairement le patron comme exploiteur; intégration délirante du «faire comme si», qui constitue un redoublement de l’activité aliénée par l’aliénation mentale. Dans ce dernier cas, personne ne leur sait gré de leur effort. Les réactions du personnel d’encadrement mettent en relief le fait que les stagiaires sont placés dans un système de double contrainte dont ils ne peuvent sortir. Toujours trop dedans ou trop dehors, trop rebelles ou trop soumis, ils n’atteignent jamais le point d’équilibre rêvé par le capital moderne — et pas seulement par ses officines de pédagogie virtuelle — entre l’initiative personnelle, joyeuse, créatrice et subjective, et la docilité flexible du corps et de l’esprit.

«Il y a toujours un petit flottement au début, dit une directrice d’EE. C’est rare que les personnes oublient le virtuel d’entrée de jeu. Mais, d’un seul coup — ça peut être variable selon les gens, des fois ça met un mois, des fois quinze jours, d’autres fois une semaine ou deux jours [sur quatre mois et demi] —, ils font la bascule. Ils oublient le virtuel et ils se trouvent plongés dans une vraie entreprise. Ce n’est pas toujours bien. Ça a un effet pervers. Le fait d’oublier qu’on est dans le virtuel, c’est bien parce qu’ils vont se remettre dans le bain du travail. Le problème, c’est qu’ils vont oublier qu’ils sont demandeurs d’emploi.»

Ce que ne voit pas la directrice, c’est que la dimension que les stagiaires «décident» brusquement d’oublier, pour atténuer la souffrance que leur cause le sentiment du ridicule de leur situation, ça n’est pas la virtualité de leur tâche, mais bien la réalité elle-même. Pourquoi (et comment) dès lors en retenir un aspect aussi peu réjouissant que la condition de chômeur?

 

Tricher ou faire le mort

 La stagiaire dont les propos sont rapportés ci-après présente un exemple caricatural d’intégration du commandement pédagogique : tous les efforts qu’elle fait «pour de faux» la préparent à être une exploitée modèle, ce dont elle se félicite : «Pour moi, il ne s’est pas passé un jour où je me suis dit : “C’est un jeu, c’est du fictif”. Je travaille vraiment comme dans une entreprise. […] Je ne me suis pas dit que c’est du fictif [à propos d’une erreur à rectifier]. Je serais rentrée chez moi pour manger chaud. C’est vous dire à quel point j’efface ce côté fictif. Plus je corrigerai ces erreurs, plus je serai opérationnelle dans un service. Si déjà je prends sur moi de sacrifier mon temps, ça veut dire que plus tard je serai capable de le faire dans une entreprise. C’est déjà des petites habitudes que je prends ici».

Certains vont si loin dans la prise au sérieux du «travail», faussement productif mais réellement subi, qu’ils en viennent à traduire leur révolte dans une vraie/fausse grève, qui ne fait pas partie du jeu mais n’en transgresse pas les règles. Un préavis est ainsi déposé par les pseudo-salariés d’une EEP du secteur de l’alimentation; leurs salaires fictifs, fixés par référence aux accords de branche, sont très bas. Les faux délégués du personnel réclament donc pas moins de 10% d’augmentation virtuelle !

«Moi, je l’ai vécu comme si c’était une grève réelle, confie une formatrice. On sentait qu’il y avait une tension entre la direction [incarnée par elle seule ce jour-là] et eux. Finalement, j’ai cédé 1% d’augmentation. Après, ce qui est curieux, c’est que comme dans toute grève, il y a eu des meneurs. Après, je sais qu’ils se sont un peu bouffés le nez entre eux [grévistes et non-grévistes], parce que certains disaient: “On s’est mouillés et toi, tu seras quand même bien content d’avoir les 1% d’augmentation”.»

Il n’y a pas que des grévistes virtuels, mais de vrai(e)s absentéistes. De celles-là, la stagiaire déjà citée semble dire qu’elles sont dans l’erreur, en s’imaginant — à tort — être dans une entreprise virtuelle : «Il y en a beaucoup qui se sont dits qu’elles sont dans le fictif [sic]. Résultat, elles viennent le matin mais plus l’après-midi. Il y a un laisser-aller. Même [le directeur de l’EEP], qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? Il y a des femmes de 35-40 [ans] qui lui font un coup de gueule. Pour elles, ça ne leur apporte rien. […] Il y a beaucoup de ras-le-bol.»

Face au ras-le-bol et aux attitudes d’insoumission, les formateurs (peut-être) les mieux intentionnés ne trouvent que les promesses dérisoires d’un conte de fées sordide : pour peu qu’il/elle sache «se calmer», chacun et surtout chacune a quelque part un patron qui l’attend !

«J’ai des stagiaires, dit un formateur, qui ont d’énormes qualités professionnelles mais qui ne trouveront jamais de boulot parce qu’elles ont une attitude beaucoup trop rebelle, beaucoup trop amère ou trop négative vis-à-vis de la société en général. Ces filles-là, certaines se calment à l’EEP mais d’autres n’arrivent pas à se calmer. Elles restent sur le tapis. […] C’est bien d’être rebelle parce que ça fait avancer une société. Mais il y a des fois aussi où il vaut mieux savoir la fermer. […] Parfois ils disent des choses qui sont totalement vraies : ils parlent du piston, du relationnel, du racisme. Ils ont raison. Mais nous, en tant que formateurs, on est là pour atteindre un objectif, leur dire : “On sait que ça existe, mais il n’y a pas de raison qu’un jour tu ne trouves pas un employeur qui aime une Africaine, qui cherche une comptable à mi-temps comme tu es”.» On remarquera le va-et-vient entre le masculin et le féminin, et pour ce dernier genre, le recours au discours du conseil conjugal : «un employeur qui aime une Africaine […] comme tu es».

«Il y en a beaucoup qui pètent les plombs. Il y a beaucoup de stagiaires qui ont craqué. Ce monde du fictif est dur. C’est arrêt de maladie sur arrêt de maladie.» Reconnaissons la pertinence de ces propos (que je souligne) de la stagiaire intégrée. Certes, la répétition quotidienne en farce de la tragédie de l’exploitation donne lieu à une gamme de comportements schizophréniques. Pourtant, ça n’est pas seulement l’usage croissant du virtuel dans le système, qu’il soit manié par ses gestionnaires et ses larbins ou par ses directeurs de conscience démocrates[4], qui rend malade ou fou. Ce «monde du fictif», dur aux pauvres, c’est bien le nouveau capitalisme, qui prétend contraindre les corps et les esprits à ses chimères, à ses «valeurs» et commandements contradictoires (Obéis!—Sois performant!, Mobilise-toi!—Tais-toi!), et à l’idée du travail lorsque fait défaut le travail réel.

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[1] Directions départementales du travail et de l’emploi, conseils régionaux, Fonds social européen.

[2] Cette citation d’une brochure du REE et les extraits d’entretiens qui suivent sont tirés de la thèse de doctorat en sociologie de Cédric Frétigné: Les entreprises d’entraînement. Entre organisations formatives et organisations productives, Paris X-Nanterre, 2001. Cf. également «Se reconvertir grâce aux entreprises d’entraînement», Le Monde, 11 juin 1997.

[3] Cf. «L’entreprise sans usines, le nouveau fantasme patronal», Le Monde, 26 novembre 2002. L’article cite Nike comme entreprise soi-disant fabless.

[4] Cf. à propos d’une exposition-happening où les visiteurs étaient invités par divers associations droidelomistes à se mettre une heure durant «dans la peau» d’un demandeur d’asile, «Le monde comme si vous y étiez», Oiseau-tempête, n°5, été 1999, également repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, Ab Irato, 2007.