Solidarité avec les victimes du coup d’État de Recep Tayyip Erdoğan

Les membres du groupe musical Yorum ont d’abord vu leur local perquisitionné et leurs instruments de musique détruits.

Ils et elles ont alors enregistré la vidéo ci-dessous pour montrer que la musique peut survivre aux coups de crosses. Ce pied-de-nez au dictateur Erdoğan a valu à tous les membres de Yorum d’être arrêté(e)s. Ils et elles, comme des dizaines de milliers de militant(e)s politiques, de syndicalistes, de journalistes, d’avocat(e)s, d’intellectuel(le)s sont aujourd’hui en prison.

Solidarité avec les victimes du coup d’État de Recep Tayyip Erdoğan, avec tous/toutes les camarades turques et kurdes persécuté(e)s, détenu(e)s et torturé(e)s!

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. 4. «Guerre aux femmes !»

Dommages de guerre

 

On trouve ci-dessous le quatrième chapitre de Dommages de guerre : [Paris-Pristina-Belgrade-1999] (L’Insomniaque, 2000).

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

Notons pour la petite histoire que ce chapitre, intitulé « Guerre aux femmes ! », était le deuxième du livre, dans le projet initial. Il parut trop « féministe » aux éditeurs pour arriver si tôt et fut rétrogradé en quatrième position.

 

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Où l’on vérifie la validité de la formule « les femmes et les enfants d’abord ! » — La sexualité comme processus de domestication. — La guerre au quotidien. — Le quotidien comme guerre. — La guerre considérée comme maladie sexuellement transmissible.

 

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Les propagandistes de l’OTAN ont fait du sort des femmes violées un prétexte subsidiaire, et quasi anachronique tant il était tardif par rapport aux crimes commis en Bosnie, à l’intervention armée de 1999. Le présent opuscule se devait — par logique et par justice — d’évoquer les premières victimes de la violence guerrière, qu’elle s’exerce en temps de « paix » ou en temps de « guerre » : les femmes et les enfants. Il n’est pas d’aspect plus dérangeant de l’horreur moderne que l’institutionnalisation paisible de la guerre faite aux faibles, aux femmes singulièrement, susceptible de devenir dans les conflits armés le ressort principal d’un système de destruction. La cruauté ordinaire, mais gérée par la bureaucratie.

Discerner ce qui relie les comportements socialement admis par la civilisation marchande aux violences guerrières perçues comme extraordinaires, nous aidera à comprendre ce qui fait de la guerre le comble de la paix sociale.

 

Les femmes : marraines et butin de guerre

La figure de la femme violée par l’ennemi est une image forte des temps de guerre. Elle sert les propagandes et marque les mémoires. Dans les années 60, on rencontrait dans beaucoup de villes françaises « la Folle », une femme âgée parlant toute seule, et dont la rumeur disait le plus souvent, non qu’elle avait été elle-même violée, mais qu’elle avait assisté au viol de sa fille « par les Allemands ». On m’en a désignée une, au Puy-en-Velay, encore en 1979.

Nous vivons, en France, dans une société libérale et pacifiée (selon les normes du capitalisme démocratique), où le viol est laissé à l’initiative individuelle. La définition culturelle implicite de la « sexualité » dans laquelle sont élevés garçons et filles se caractérise par une double et contradictoire injonction : tout contribue à induire l’idée que le viol est un comportement, peut-être excessif, mais finalement adapté à la nature véritable des hommes et surtout à celles des femmes. Au vrai, c’est par ce dernier biais que s’opère, du point de vue idéologique, la transmission : le corps des femmes est partout étalé, disponible, offert, vendu, ouvert, béant, écarté, couché, aguichant, provocateur, d’avance conquis. Un « appel au viol », comme le disent précisément certains hommes d’une femme séduisante et mise d’une manière qu’ils jugent provocante. Dans le même temps, le Droit réitère sévèrement l’interdiction du viol (entre quinze et vingt ans de réclusion, selon les circonstances ; trente ans s’il a entraîné la mort ; la perpétuité s’il est accompagné de « tortures ou d’actes de barbarie », art. 222-23 et s. du code pénal). Le nombre des viols ne diminue pas, et le quantum des peines appliquées augmente.

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Au Mexique : Nous les femmes, nous ne sommes pas un butin de guerre ! Halte aux féminicides !

 

On estime qu’en France, une femme sur sept est victime de violences domestiques, viol compris[1]. Plus défavorisés encore que les femmes dans la cascade des brutalités, les enfants des deux sexes subissent à la fois des violences masculines et féminines. Le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée recevait, en 1995, une moyenne de 531 appels par jour. Concernant les agressions à caractère sexuel, 67 pour cent des appelants dénoncent un membre de leur famille proche (père, mère, frère, sœur, beau-père, belle-mère, grands-parents), le reste des appels désignant un gardien (0,37 %), un membre de la famille plus éloignée (9,92 %), un ami de la famille (3,17%), un camarade (2,76 %), un voisin (2,30 %), un professionnel (sic, 3,08 %). Seuls un peu plus de 6 pour cent des appels désignent un inconnu[2].

Il est absurde d’imaginer que des comportements aussi répandus, — dans toutes les milieux sociaux —, que les mauvais traitements de parents à enfants (meurtre compris), le viol et les violences sexuelles de toute nature commis contre des femmes et des enfants des deux sexes, ne subsisteraient que comme des reliquats d’une sauvagerie instinctuelle primitive, progressivement marginalisés par la civilisation. Faute d’un approfondissement, hors de proportion avec la dimension du présent texte, je formulerai l’hypothèse d’un rôle de soupape ou de paratonnerre de la violence sociale, tacitement dévolu aux femmes et aux enfants. C’est à dessein que je préfère parler ici de violence sociale plutôt que de violence « sexuelle ». La violence imposée, le plus souvent (mais pas uniquement) par des hommes, aux femmes et aux enfants s’enracine bien dans le refoulement sexuel induit par l’éducation autoritaire et machiste (pourtant dispensée par des femmes), mais au-delà de l’histoire personnelle du violeur, du meurtrier d’enfant, c’est une humiliation générale qui est compensée par le rabaissement d’un plus faible. La soumission initiatique des plus jeunes par la peur et la honte, également imposée aux femmes adultes, a une fonction d’assimilation caractérielle, puis de régulation de l’ordre social.

Le viol ne vient pas combler ce que l’on pourrait définir en novlangue économique comme un « déficit de l’offre sexuelle féminine », que certains consommateurs masculins seraient amenés à contourner dans l’illégalité. Le violeur n’est ni malade mental (le plus souvent) ni tenaillé par une pulsion irrépressible ; il s’en tient à une règle implicite, confirmée par la culture dominante, selon laquelle l’homme a des besoins que les femmes sont là pour satisfaire. Cette règle, qui demanderait à n’être pas aussi sommairement évoquée, sous-tend les rapports sociaux sexués dans un système social et politique donné, où le viol, s’il est bien un crime au sens pénal, est un crime logique.

Il faut insister sur le rôle « éducatif » des femmes, rapidement évoqué plus haut : c’est celui de premiers agents de transmission et donc de reproduction de l’idéologie patriarcale. Chargées de l’éducation et des soins aux enfants, les femmes sont logiquement responsables de la majorité des mauvais traitements à enfants (négligence, cruauté mentale, coups, torture — mais elles tuent deux fois moins que leurs compagnons). Des femmes se livrent également à des abus sexuels sur des enfants ou des adolescents, le plus souvent du sexe masculin. Ces violences, moins nombreuses que les violences masculines, et qui prennent moins volontiers la forme d’un « viol » (pénétration sexuelle), sont plus difficilement repérables, parce qu’elles exigent des plaignants qu’ils dépassent leur supposée « nature » masculine, et parce qu’elles se confondent facilement avec une initiation sexuelle implicitement valorisée lorsque c’est un garçon qui la vit[3].

Nous pouvons être légitimement fascinées par certains aspects de l’expérience érotique, abandon, vertige, dissolution du moi, perte de conscience… qui trouvent des correspondances, idéologiques et émotionnelles, dans la violence subie dans des situations de cruauté extrême. Il est frappant de constater que les mots même de l’amante offerte et exigeante, caricaturés dans une plaisanterie vulgaire — « Fais-moi tout ! » —, se retrouvent dans la formule d’une elliptique pudeur des victimes de tortures sexuelles. « Ils pouvaient tout faire, alors… », disent des réfugiées des miliciens fascistes d’Arkan et de Seselj. « Dans ce vertige du “tout”, on trouve le viol, les tortures, les massacres[4]. » Vertige encore (ou conjuration ?) dans cette mise en scène sordide du « plus grand gang bang de l’histoire », organisé nous dit-on dans les meilleures conditions d’asepsie et de publicité par un fabricant de films pornographiques, dont l’actrice vedette se fait pénétrer par 620 hommes en 7 heures. « Dans la vraie vie, prend soin de préciser le reportage publié dans la revue Max, un gang bang s’appelle un viol collectif. Une atrocité urbaine [sic] insoutenable. Dans la pornographie, il s’agit, selon les professionnels du X, d’une “expression artistique”, un rituel orgiaque, une figure presque imposée d’un film porno[5]. » Figure imposée est une expression heureuse ; elle s’imposera donc par centaines de milliers d’exemplaires de cassettes vidéo à des millions de spectateurs et, dans une moindre mesure, de spectatrices. N’existe-t-il aucune relation entre le fantasme des 620 mâles, tous rémunérés mais pas tous professionnels, celui — au moins escompté — des milliers d’acheteurs et de mateurs du film, et la manière dont est perçue « dans la vraie vie » la violence sociale et sexuelle[6] ?

Peu habituées à regarder en face et donc à penser cette réalité, nous sommes mal préparées à concevoir pire encore ; c’est probablement pourquoi la politique de « viols systématiques » menée par l’armée et les milices serbes (mais aussi croates) à certaines périodes du conflit des Balkans a suscité un mélange d’incrédulité, de fatalisme agacé et d’horreur paralysante.

Véronique Nahoum-Grappe discerne « un usage politique de la cruauté extrême et des tortures sexuelles depuis quelques années et dans des terrains hétérogènes, africains, orientaux, européens : cet usage n’est pas forcément lié à un accroissement quantitatif (…), mais il s’inscrit dans l’actualité de notre culture contemporaine où le statut de la sexualité comme torture croit en prestige négatif et dérive du non-politique vers le politique [7]. » Je signale à l’intention du lecteur qu’étonnerait cette référence (et celles qui suivront), que je n’ignore pas que Mme Nahoum-Grappe participe au Comité Kosovo, lequel a approuvé les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, et même qu’elle a très imprudemment manifesté son soutien aux nationalistes grand-Albanais de l’UCK, lesquels ne dédaignent, à l’occasion, ni le meurtre ni le viol[8]. Si dans l’esprit de cette auteure, il existe certainement un lien entre ses réflexions sur le « nettoyage ethnique » et ses regrettables prises de position belliciste, je ne me sens, moi, nullement tenu de confondre les unes avec les autres.

 

La terreur familière

On a beaucoup insisté, au début des années 90, sur un aspect jugé particulier de la politique d’« épuration ethnique », et notamment des viols systématiques, et qui ressortait de la plupart des témoignages de victimes : le fait que des familiers se muent en tortionnaires. Une jeune femme bosniaque décrivait ainsi ses violeurs : « Mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école. Ils me connaissaient depuis l’enfance, mais ils disaient qu’ils me violaient parce que je suis musulmane et qu’avec tout ce que j’avais pris aux Serbes, il était temps que je nourrisse un petit tchetnik[9]. » « À deux reprises, rapporte Véronique Nahoum-Grappe, nous avons entendu des jeunes Bosniaques nous confier que le garde/bourreau dans le camp de concentration était leur instituteur. (…) Tous les récits ou presque mentionnent le voisin l’ami, cités parmi les assassins, les violeurs[10]. » En 1999, au Kosovo, une habitante de Pristina se dit convaincue que dans chacun des groupes de paramilitaires qui ont brûlé des maisons et assassiné leurs occupants, « il y avait un homme d’une maison serbe de [son] quartier[11] ». On a affaire ici au ressort principal des films d’épouvante : la banalité quotidienne la plus rassurante peut basculer dans la terreur. La prof sympa ou le petit ami peuvent se transformer en assassins déments. Je n’entends pas suggérer que les récits des victimes sont influencés par des scénarios de fiction et ne reflètent pas des drames réellement vécus, je note au contraire que les auteurs d’œuvres d’imagination ont compris depuis longtemps où se trouve la source de l’horreur pure. Mme Nahoum-Grappe se trompe lorsqu’elle conclut l’article précédemment cité en affirmant que, « comme l’inceste en famille touche le lien de filiation, la cruauté endogène entre gens d’une même communauté touche le lien social, le pacte de fraternité que suppose toute vie en temps de paix. » Ou plus précisément : elle voit à tort une différence de nature où l’on ne peut distinguer qu’une différence de degré. Je l’ai rappelé plus haut, les mauvais traitements (sexuels ou non) et le viol sont le plus souvent le fait de proches et mêmes de (des) parents. Ils sont donc eux aussi constitutifs du lien social tel qu’il se reproduit dans nos sociétés occidentales, en temps de paix (intérieure au moins). De ce point de vue aussi, la guerre est le comble de la paix, singulièrement pour les femmes[12]. Lire la suite

L’OBSCÉNITÉ DE CE MONDE (2004)

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Ce texte a été distribué à Paris lors de la manifestation du 5 juin 2004 contre la venue de G.-W. Bush.

 

 

Au milieu de tant de meurtres et de tortures, les nazis cultivaient des fantaisies «scientifiques». Ils inoculaient des maladies incurables et pratiquaient la vivisection ; ils s’intéressaient aussi à la possibilité de ranimer un homme en état d’hypothermie (préalablement plongé dans l’eau glacée), en couchant sur lui successivement des femmes nues maintenues à température normale. L’hétérosexualité du scénario était plutôt destiné, aussi paradoxal que cela paraisse, à respecter les convenances.

N’est-elle pas étrange cette compulsion des bourreaux à entasser des corps nus vivants ? En Irak occupé, des soldats américains des deux sexes obligent des détenus mâles à se coucher les uns sur les autres, complètement nus. L’homosexualité du scénario est destiné d’une part à humilier les victimes, et d’autre part à satisfaire les fantasmes de jeunes recrues du pays le plus puissant du monde, dans lequel les lois anti-sodomie viennent tout juste d’être déclarées anticonstitutionnelles. Lesdites lois réprimaient dans plusieurs États non seulement la sodomie mais aussi la fellation, y compris entre adultes de sexes différents.

Tout s’arrange à merveille : les militaires américains des deux sexes souffrant de graves refoulements (phobie & fascination sexuelles) espèrent que les détenus vont finir par faire ce qui les exciterait, eux, militaires, au moins comme spectacle, c’est-à-dire se sucer et s’enculer.

Il y a des choses faciles à obtenir d’un détenu : les militaires américains des deux sexes ont donc violé certains détenus et certaines détenues ; des femmes militaires en ont tripoté d’autres (des hommes) ; ils en ont contraint d’autres (des hommes) à porter des sous-vêtements de femme ; ils en contraint d’autres (des hommes) à simuler des sodomies et des fellations (et les ont traité de pédés) ; ils en ont contraint d’autres à se masturber. Lorsque des militaires hommes commettaient des viols, des femmes prenaient des photos, qu’ils et elles menaçaient d’envoyer aux familles des détenus.

D’autres choses sont plus difficiles à obtenir de détenus terrorisés. Il est facile d’obliger un détenu à se masturber devant un autre, bouche ouverte. Il n’est pas certain qu’il parviendra — même s’il pense ainsi sauver sa vie ou éviter des sévices plus douloureux — à une érection. Le mécanisme proprement dit de l’érection est assez complexe, et l’imagination érotique qui lui est propice a peu d’espace pour s’épanouir dans une salle de torture (sauf lorsqu’il s’agit d’un scénario imaginé et choisi par l’intéressé lui-même, en fonction de règles précises, dont il sait qu’elles ne seront pas outrepassées). D’où la bruyante satisfaction de telle soldate US, rapportée par un de ses camarades devant une juridiction militaire : « J’ai entendu l’engagée England hurler : “Il bande” » [Le Monde, 10 mai 2004]. Le hurlement de la soldate, à la tonalité d’étonnement quasi naïf, atteste de l’ivresse jouissive ressentie devant la possibilité de pousser le raffinement de la violence physique et psychique si loin qu’on peut faire «participer» la victime à son propre viol, ou lui en donner le sentiment. Dans une société de domination masculine, les femmes sont plus souvent en position de victimes de ce système que de pratiquantes du viol. Au sein même de l’armée américaine, les cas de harcèlement sexuel visant des femmes sont nombreux (rien ne vaut d’ailleurs une humiliation subie pour faire un bon bourreau). Le progrès capitaliste installe la parité dans l’horreur : des hommes violés avec la participation de femmes.

Immédiatement après le 11 septembre 2001, Bush avait annoncé que face à un ennemi sans visage (le terrorisme) la croisade du Bien se mènerait selon les principes suivants: Nous, gouvernement des États-Unis, ferons ce que nous jugeons bon de faire, là où nous le déciderons, aussi longtemps que cela nous paraîtra nécessaire. De plus, nous n’hésiterons pas à vous mentir ! Rendant compte des premiers «résultats» de la guerre en Afghanistan, Bush s’est vanté des exécutions sommaires commises par les services US.

Nous pouvons tout nous permettre ! Nous pouvons tout vous faire ! C’est la devise du viol systématisé en arme de guerre, au Chiapas, en Bosnie, en Irak. Que Bush bande ou vomisse en consultant les milliers de photos prises par ses soldats et leurs auxiliaires privés n’y change rien.

Les flics de Saddam pratiquaient aussi la torture ; ils ne prétendaient pas incarner la civilisation. Pour les victimes directes (les mêmes), cela ne change pas grand chose. Pour nous, si ! L’une des obscénités de la systématisation des tortures sexuelles, c’est d’emprunter à notre imaginaire érotique, et du coup de le contaminer (les clichés pornos des tortures sont envoyés aux copains). Ici, dans une version soft et médiatique, ce sont les publicités étalant les chairs féminines comme dans la vitrine d’un immense bordel qui veulent nous faire jouir & consommer, participer à notre aliénation. La pornographie marchande du capitalisme joue d’Internet aussi bien qu’elle remet en usage les méthodes de l’Inquisition.

Le sommeil de la révolte engendre des monstres. Contre toutes les religions et leur infâme prétention à régler les désirs et les corps, et d’abord contre la religion de la marchandise et les guerres qu’elle inspire, nous devons penser l’amour pour le faire, c’est-à-dire penser l’érotisme comme une arme antipatriarcale et anticapitaliste. Que l’art de jouir et d’aimer soit libre et proclamé tel : nous embellirons la vie et compliquerons la tâche de ses voleurs : marchands, prêcheurs et bourreaux.

 

De l’usage incongru, quoique médical, d’une méthode de torture, pour chasser les idées noires

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Contrairement à ce que laissent entendre les grincheux, les revenus de tout et les dépressifs, contrairement donc : il y a de bonnes nouvelles certains jours.

Ainsi pouvait-on lire le 17 novembre dernier, sur le blog du Dr Jean-Yves Nau, médecin et journaliste de son second état, celle-ci :

« Contrairement à ce que professait Albert Camus le suicide pourrait, sérieusement, ne pas être une problématique philosophique. Il pourrait bien s’agir d’une stricte question de ressorts biologiques. »

Vous me direz peut-être, pour peu que vous ayez eu à lire quelques ouvrages consacrés au suicide (cette licence de psycho, jamais menée à terme…) que c’est environ la trois cent quatre-vingt douze millième fois que, depuis un siècle et plus, des hurluberlus prétendent avoir découvert « le » fondement biologique « du » suicide.

C’est finement observé.

Mais cette fois, comme l’on dit de nos jours, « c’est du lourd ! ». Et l’on comprend que le Dr Nau se sente en position de se payer au passage la tête d’Albert Camus (un compte à régler depuis la terminale ?), et qu’il sous-titre ironiquement son papier « Anti-suicide, mode d’emploi » (c’est bon, ça, coco).

« Il y a trente-deux ans, écrit Dr Nau, un ouvrage français sulfureux détaillant les procédés techniques pour en finir faisait scandale (Claude Guillon, Yves le Bonniec – éditions Alain Moreau [ici lien vers Wikipédia]). Aujourd’hui une étude américaine fournit les éléments permettant, le cas échéant, de ne pas passer à l’acte. »

Putain, trente-deux ans !

Du coup, les souvenirs se brouillent un peu (moi-même, si vous saviez !). Dr Nau ne se souvient plus trop quel pouvait être le contenu de Suicide, mode d’emploi. Avec un titre pareil, le bouquin devait « détailler les procédés techniques pour en finir ».

Détailler les procédés techniques… je serais curieux de savoir quel est le pourcentage de lectrices et de lecteurs, trop jeunes pour avoir eu le livre entre les mains, qui à la lecture de cette expression, penseront à des médicaments [1].

« Procédés techniques » évoque plutôt le nœud coulant, le saut à l’élastique sans élastique, ou la balistique.

Comme je l’ai rapporté dans Le Droit à la mort, Dr Nau a précisément publié, à propos du suicide de Pierre Bérégovoy, un bel exemple de ce que nous avons appelé l’« information par inadvertance ». En l’espèce sur le suicide par arme à feu. Il interrogeait un spécialiste de médecine légale, lequel livrait sans se faire prier les précautions à prendre pour ne pas se rater, détails reproduits par Le Monde (8 mai 1993).

En toute innocence, bien entendu, et de la part du spécialiste et de la part des journalistes, puisque ces gens croient vraiment que ce qui compte c’est d’être du « bon côté », avec les « gentils ». Et dès lors on peut faire exactement ce qu’on a reproché aux « méchants » de faire, à longueur de colonnes, sans encourir la même réprobation morale.

C’est ce qui différencie les moralistes des matérialistes.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ?…

Ah oui ! le livre « sulfureux », dont je suis coauteur.

D’ailleurs, « sulfureux »… ?

« Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres Il nous apporte de l’enfer ! »

« Il », c’est Lucifer, et l’auteur, Hugo (je l’ai trouvé dans Littré ; Wiki buggait). Émanation de l’enfer, hein ! Vraiment pas matérialistes. Mais moralistes, oui.

Dr Nau écrivait (Le Monde, 22 mai 1982) : « Si à la suite de leur initiative [notre livre], un tel débat [sur le droit à la mort] s’établit […], il permettra peut-être de trancher et de dire si les profits tirés de l’entreprise [les droits d’auteur] sont les fruits du seul maniement du paradoxe [sic] ou si, plus gravement, vient s’y ajouter l’expression d’une forme de perversité. »

« Faisait scandale » ! Le scandale, ce sont les journalistes qui l’ont « fait »…

Mais je bavarde, je bavarde, et je vous laisse dans l’ignorance de cette merveilleuse découverte qui permettrait « le cas échéant, de ne pas passer à l’acte ». Passons sur le fait que cette formulation donne à penser que c’est le souci des dits « suicidaires » de « ne pas passer à l’acte ». C’est d’ailleurs probablement vrai pour un certain nombre d’entre eux/elles, mais c’est surtout le souci des médecins. Bref.

Il s’agit d’un travail mené outre-Atlantique et qui vient d’être publié dans le Journal of Psychiatric Research. Il a été mené par quinze chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Caroline du Sud (Charleston) dirigés par les Drs Gregory L. Sahlem et E. Baron Short. Les auteurs ont travaillé sur dix personnes âgées de 20 à 60 ans souffrant de dépression unipolaire avec des tendances suicidaires aiguës.

Ils se sont inspirés de travaux préalables laissant penser que le sommeil pouvait avoir un impact négatif sur cet état mental — et que la privation de ce même sommeil pouvait être salutaire. Une équipe italienne s’était notamment intéressée à cette approche contre des dépressions devenues résistantes aux médicaments.

Le travail mené à Charleston est le premier à s’intéresser à ce type d’intervention chez des personnes victimes de ce type de dépression à haut risque suicidaire. A la prise en charge habituelle de ces malades ils ont associé une « chronothérapie » : privation de sommeil, avance de phase du sommeil et photothérapie.

En pratique ce traitement consistait en une nuit de privation complète de sommeil (soit 33-36h d’éveil) suivie de trois nuits de sommeil avec avance de phase (de 18h à 1h du matin, de 20h à 3h, et de 22h à 5h). Et enfin une photothérapie (expositions à 10 000 Lux durant 30 minutes), administrée au sortir des trois nuits. […]

Ces résultats réclament d’être reproduits et validés sur des effectifs plus larges avec un long suivi. Mais rien, d’ores et déjà, n’interdit sa mise en œuvre dans des établissements spécialisés.

Là, Dr Nau est très professionnel. Il prend des précautions, souligne le caractère provisoire, à confirmer, de ces premiers résultats encourageants (sur dix personnes : un peu court, en effet).

Je suis bluffé. Je ne veux pas dire que je m’attendais à le trouver plus crédule. D’abord parce que j’ai une peur bleue des poursuites en diffamation, sommations d’huissiers et portiques de sécurité. Pour vous dire : à la seule vue d’un uniforme, je suis pris de tremblements convulsifs…

Bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi.

« Crédule » ?…

Ah oui. Figurez-vous que j’ai eu l’occasion de citer Dr Nau six ans après Suicide, mode d’emploi, c’était dans De la Révolution (1988 ; putain, vingt-six ans !). Il s’agissait de rien moins que de « l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine ». En gros, une majorité des femmes arrêtées pour violence ou vol à l’étalage auraient leurs règles, ceci expliquant cela.

« Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoutait Dr Nau (Le Monde, 25 février 1987).

Non, « crédule » ne convient pas du tout. Dr Nau est parfois enthousiaste. Voilà.

Mais cette fois, rien d’intempestif. Un optimisme de bon aloi, tout au plus.

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Maintenant, attardons-nous un instant sur cette méthode nouvelle et les réticences que je ne peux m’empêcher d’éprouver à son énoncé.

Il existe, non pas une méthode — ce serait trop dire —, disons une attitude, à l’égard des « suicidaires », supposé(e)s se « laisser aller » : leur mettre quelques bons (et amicaux s’entend) « coups de pieds au cul ».

La méthode décrite dans le Journal of Psychiatric Research, que je vous aurais volontiers détaillée davantage moi-même si l’accès en était libre, relève un peu de cette « philosophie ».

Il se trouve par ailleurs que la privation de sommeil est une méthode éprouvée de torture, de « torture blanche » dit-on, utilisée contre des prisonniers politiques à travers le monde (contre les défunts prisonniers de la RAF allemande, par exemple).

J’entends bien que les motivations médicales ici convoquées sont d’un tout autre ordre. Nul besoin d’obtenir un renseignement ou de détruire une personnalité rebelle.

Il ne s’agit — n’est-ce pas ! — que de briser une volonté mauvaise, erronée, contre-nature pour tout dire.

Qui pourrait y trouver à redire ? On ne peut tout de même pas laisser les gens se donner la mort eux-mêmes, comme si ça avait du sens…

Quant aux « patients », justement, je ne doute pas que les praticiens recueillent, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur, leur « consentement éclairé ». Convenons que « 10 000 Lux durant 30 minutes » doivent amplement suffire.

Je n’aurai pas le mauvais goût de remarquer que, ça aussi, c’est une méthode en vigueur dans les commissariats.

C’est tout de même troublant, non ? cette attirance de la psychiatrie pour les façons de faire des flics et des bourreaux.

Ces gens sont tellement convaincus — loin de toute « perversité », cela va de soi — d’incarner la miraculeuse superposition du bon droit naturel avec le bon droit pénal, qu’ils vous crèveraient les yeux en attendant qu’une étude en double aveugle confirme les résultats prometteurs de l’opération sur l’addiction aux jeux vidéo…  il vous passeraient à tabac pour vous faire arrêter de fumer… ils…

Ils sont capables de tout.

Tenez, il ne manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de choquer les « suicidaires » avec un courant électrique…

Où ai-je la tête ?

Ils y ont pensé  — ils le font…

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[1] La loi de 1987, elle, parle de « produits, objets ou méthodes ».