DROIT À LA MORT : M. BROSSAT ET LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ (2010)

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L’article publié par Édouard Launet (Libération) dans lequel il met en parallèle mon livre Le Droit à la mort et celui de M. Alain Brossat, intitulé Droit à la vie ? a utilement attiré mon attention sur ce dernier. L’« angle » choisi par Launet est pertinent de son point de vue, puisqu’il lui permet de présenter dans un même article deux livres dont les thèmes se recoupent. Ces livres, écrit Launet, « nourrissent, au moins sur quelques pages, une sorte de dialogue ». La formule est d’une prudence bienvenue. En effet, si M. Brossat défend des positions antagonistes des miennes, c’est non seulement sans me nommer ou me citer, mais en faisant comme si elles n’existaient pas. Il montre néanmoins le bout de l’oreille, d’une manière que je préciserai dans la suite.

J’ai moqué, dans La Terrorisation démocratique (p. 76), la position « démocratique critique critique » exprimée par M. Brossat dans Tous Coupat, tous coupables à propos de la politique dite « antiterroriste » menée par le gouvernement Sarkozyste (après tous les autres, degauche compris). Il en donne un nouvel exemple dans Droit à la vie ? Hyper radicalité théorique (la montagne), suivie de la proposition d’un changement du personnel politique (la souris) dans Tous Coupat…. Hyper exigence théorique, immédiatement suivie d’une approbation des lois en vigueur dans son dernier ouvrage.

Dans une optique foucaldienne (de Michel Foucault) et à l’aide de matériaux présentés dans un désordre plutôt sympathique, M. Brossat entreprend de « déconstruire idéologiquement » le droit à la vie (selon la promesse de l’éditeur en quatrième de couverture). « Dans le champ de ruines du discours révolutionnaire, “la vie” apparaît comme cet élément protoplasmique, mou et inconsistant, destiné à se substituer hâtivement à l’ensemble des grands sujets déchus de l’action révolutionnaire. » (p. 208) Il a, à propos des grands mots de la tradition révolutionnaire, comme communisme, prolétaires ou conseils ouvriers, cette belle formule mélancolique : « On [les] voit gisant sur le sol du présent, comme une montgolfière abattue » (p. 207).

Reste à trouver de nouvelles sources d’air frais pour aérer nos rêves et d’air chaud pour nous élever au-dessus des ruines présentes et de cette « dictature de la vie réduite à la dimension du vivant organique » que l’auteur fustige.

Las ! Ce sont des boulets supplémentaires que M. Brossat nous attache aux pieds.

Et notamment lorsqu’il considère toute affirmation, aussi militante soit-elle, d’un « droit à la mort » comme une annexe du droit à la vie qu’il condamne (et nous avec).

Il se fait que M. Brossat pense et écrit à propos de la mort, comme la plupart des juristes, des médecins et des ministres. C’est évidemment son « droit ».

Exposé du problème (p. 228) : « Ce qui est en question, ce n’est donc aucunement le “droit à mourir” (tout le monde a le “droit”, ou plus exactement la liberté de mourir, de mettre fin à sa vie, dans nos sociétés, depuis belle lurette, c’est-à-dire depuis que le suicide a cessé d’être un crime exposant ceux qui se ratent à de sévères sanctions…) ; c’est bien plutôt celui de voir sa mort, quand on la souhaite, appareillée par les moyens de la médecine, de l’institution hospitalière et de l’industrie pharmaceutique, encadrée par la loi, bref soutenue et prise en charge par l’État. »

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Distribution géographique des suicides. 1925.

 

Ce qui est en question, mais M. Brossat ne s’arrête pas à d’aussi basses considérations, n’est aucunement l’identité entre la « liberté » que je souhaite exercer et l’idéal abstrait de la liberté que tel ou tel se forge dans son imagination. La question est de savoir 1) de quels moyens pratiques je dois disposer pour exercer ma liberté telle que je l’entends ; 2) si ces moyens sont à ma disposition ; 3) s’ils ne le sont pas, qu’est-ce qui m’empêche d’en disposer (loi, institution, etc.). Lire la suite

ILS SONT «PIQUÉS», PIQUEZ-LES ! Campagne nationale pour un geste charitable par jour (2010)

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Jean Leonetti laissera son nom dans l’histoire comme initiateur de la loi de 2005 qui octroie le droit de mourir aux mourants[1]. Il a lui-même dirigé une mission d’évaluation de sa propre loi, qu’il a trouvé vraiment pas mal, bien même, non sans charre : intelligente, bien tournée, une peau de banane sous les pieds des gnangnans de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, que du bonheur[2] !. Bref, Jean Leonetti est, à juste titre, un type content de lui.

Or un type content de lui ne résiste jamais à l’amicale sollicitation des amis qu’il connaît. S’il a pu nuire ici, il peut très bien nuire là. Et c’est ainsi que Jean Leonetti vice-préside le groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce dont personne n’a rien à faire, et préside la Fédération hospitalière de France.

C’est à ce second titre qu’il était interrogé par Le Journal du dimanche du 4 juillet 2010, qui annonçait la mise en sursis, c’est-à-dire la fermeture annoncée de 54 services hospitaliers à travers la France.

Sans surprise, le brave Leonetti annonce qu’il s’agit « d’offrir une meilleure offre [sic] de soins aux patients ! ». C’est ce que dit La Poste, par exemple, à chaque fois qu’elle réaménage un bureau en diminuant le nombre de guichets. Lire la suite

Avant de vous suicider… (2010)

Avis aux désespéré(e)s

Formation des habitudes

Les adversaires du droit de chacun(e) à choisir l’heure et le moyen de sa mort m’ont reproché, y compris devant un tribunal, de me livrer à une supposée « provocation au suicide». J’ai expliqué dans Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, republié aux Éditions IMHO, qu’à part l’envoi, mitonné avec Yves Le Bonniec, de notre livre à une brochette de députés — incitation assumée, et hélas vaine ! — l’idée de pousser quiconque au suicide ne m’a jamais effleuré. Bien plus, entrant en relation avec des lectrices et des lecteurs, il m’est arrivé d’adopter, dans la logique de nos échanges, des positions que les unes et les autres trouvaient paradoxalement « dissuasives ».

C’est que je ne songe qu’à provoquer à la liberté, pour qu’il y ait, comme nous l’écrivions dans Suicide, mode d’emploi, une vie avant la mort. Or le moment où l’on se sent ou se croit prêt(e) à en finir avec la vie, avec tout et avec tout le monde, peut être considéré comme un moment de liberté, propice à la réalisation d’un rêve ancien ou à l’invention d’une nouvelle folie.

Qu’a-t-on à perdre ? Rien, puisque l’on se dispose à tout quitter. Pourquoi ne pas mettre cette énergie du désespoir au service de bouleversements, poétiques, émotionnels et sociaux ?

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AVANT DE VOUS SUICIDER…

 

Caressez un projet

Faites le tour du monde en 8 880 jours

Mêlez-vous de tout

Dénoncez la police à vos voisins

Découpez votre patron

Étonnez-vous !

Mariez une carpe et un lapin

Soyez l’arbre qui couche la forêt

Accordez-vous la parole

Sortez vos petits malheurs au grand air

Donnez vos rendez-vous rue du Cherche-Midi à 14 h

Inventez la poudre

Faites sauter la banque

La vie est chère ? Donnez-vous à quelqu’un

Changez de train de vie, sans billet

Garçon ! Une double vie, bien remplie !

Trompez votre attente

Ne restez pas sur votre fin

Menez-vous la vie douce

Pardonnez-vous,

Mais ne pardonnez rien à ceux qui vous ont opprimé(e)s.

« Suicide » de Robert Boulin, mode d’emploi

L’affaire du décès du ministre Robert Boulin connaît en juin 2007 une nouvelle actualité, à la fois judiciaire et éditoriale.

Je reproduis ici les trois pages qui lui sont consacrées dans le livre Suicide, mode d’emploi, publié en 1982.

On se souviendra, à leur lecture, que les doutes sur les causes de la mort de Boulin étaient publics, et notamment évoqués de manière détaillée dans un best-seller vendu à plus de cent mille exemplaires.

On découvrira surtout que la famille du ministre a d’abord admis la thèse du suicide, avant de la mettre en doute à la suite d’une seconde expertise, pratiquée en 1983, qui critiquait les lacunes du premier examen.

Le 15 septembre 1992, la chambre criminelle de la Cour de cassation a voulu clore le dossier en rejetant le pourvoi formé par la famille qui espérait voir ordonner un supplément d’information. L’action menée aujourd’hui (2007) par la fille de Robert Boulin n’est donc en rien l’effet d’une dénégation d’ordre religieux ou philosophique. Elle a cru au suicide de son père, avant de changer d’avis devant l’accumulation de faits et de témoignages troublants.

J’ai été amené à pratiquer quelques corrections mineures dans le texte, qui prenait place en conclusion d’un chapitre intitulé « Le massacre d’État », consacré pour l’essentiel aux décès suspects des militants de la Fraction armée rouge (RAF) allemande. Le seul passage censuré, en conformité avec la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » — le nom et la dose d’un médicament — est indiqué comme tel.

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Le ministre et les terroristes

Le 7 novembre 1979, le Premier ministre Raymond Barre déclare à la tribune de l’Assemblée qu’il « n’y a pas d’affaire Boulin[1] », comme Méline déclarait au sénat, le 7 décembre 1897, qu’il « n’y a pas d’affaire Dreyfus ». Le ministre du Travail Robert boulin a été retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, le 30 octobre 1979. Quoique compromis dans une affaire immobilière, on parle de lui comme futur Premier ministre. Il a prié son fils Bertrand de mettre fin aux activités de l’association « SOS Enfants[2] ». Dans une longue déclaration publiée après sa mort, il proteste de son innocence, dénonce un complot politique ourdi contre lui, et en désigne le chef dans la personne du garde des Sceaux Alain Peyrefitte.

La presse, coupable d’avoir publié le dossier immobilier (en particulier Le Canard enchaîné et Minute) est violemment attaquée, y compris par les staliniens, dont le chef Marchais a été mis en cause auparavant à propos de sa présence en Allemagne en 1942. Peyrefitte se dérobe à la télévision : « La tombe de M. Boulin est à peine refermée […]. Tout le monde comprendra que son nom ne soit pas prononcé. C’est une question de décence et de dignité. » Valéry Giscard d’Estaing, qui avait bruyamment salué en son temps l’action des assassins des membres de la dite « Bande à Baader » (« Votre victoire est une victoire de la démocratie », écrivait-il au chancelier Schmidt), se pique lui aussi de dignité : « Laissons désormais les morts enterrer les morts. » Il est vrai que le régime ne manque pas de cadavres : Boulin, Fontanet, Journiac, De Broglie, pour ne parler que de ceux qui portent l’estampille gouvernementale.

Chaban-Delmas parle d’assassinat, mais ce n’est qu’une façon de parler ; il pense à la volonté de nuire de ceux qui ont divulgué le dossier immobilier. À l’inverse, le sénateur Marcilhacy pèse ses mots.

 

Une affaire Boulin ?

 Par trois fois Pierre Marcilhacy, qui assure avoir eu connaissance de « l’entier dossier relatif à l’enquête sur la mort de l’ancien ministre », rejette l’hypothèse du suicide : « Jusqu’à ce que preuves du contraire me soient fournies, je ne comprends ni pourquoi Robert Boulin se serait suicidé dans une affaire qui pouvait compromettre sa carrière ministérielle mais non entamer son honneur, ni comment il a pu tout seul mettre fin à ses jours […]. Je continue de penser que Robert Boulin ne s’est pas suicidé parce que j’attends qu’on me prouve comment on peut se suicider dans les conditions où on l’a retrouvé[3] ». Les articles de Marcilhacy et le dossier publié par Minute [4] permettent de faire le point sur les obscurités de l’enquête.

Boulin est-il mort noyé ? Oui, répond le procureur de la République de Versailles ; les médecins Bailly et Deponge ont constaté la présence d’eau dans les poumons. Non, réplique Marcilhacy, qui propose « des vérifications sur le dossier » (qu’il dit avoir lu, rappelons-le). En admettant que Boulin ait été sous l’effet du [censuré], dont on a retrouvé une faible dose dans les viscères, la chute par laquelle on explique les griffures constatées sur son visage aurait dû le réveiller. De même l’immersion brutale dans l’eau de l’étang à 10°.

On ignore toujours le nom des destinataires des lettres envoyées par Boulin, et leur contenu exact. Marcilhacy affirme que les lettres connues sont des photocopies, ce que dément le parquet. Minute avance l’hypothèse que la première ligne de la déclaration envoyée aux journaux — « J’ai décidé de mettre fin à mes jours » — a pu être ajoutée après coup, tirant argument de ce qu’elle est décalée par rapport au reste du texte. La photo prise par la police lors de la découverte du corps montrerait que la victime semble se protéger le visage du bras.

L’heure de la mort, fixée officiellement, et arbitrairement, vers 20 heures, reste mystérieuse. Il semble qu’on ait voulu réduire au minimum le « trou » dans l’emploi du temps du ministre entre son arrivée à Montfort-l’Amaury et sa mort à l’Étang-Rompu (entre 1 h 30 et 3 h 45, selon les versions). La famille n’obtiendra jamais le rapport de gendarmerie, ni le rapport d’autopsie.

 

Puissant ou misérable

Où l’on voit que la dépouille d’un ministre ne mérite pas plus d’égards que celle d’un terroriste. L’État méprise ses commis autant que ses ennemis. La différence est ailleurs. Le « suicide » de Baader révélait la perversité du desperado, celui de Boulin [comme plus tard celui de Bérégovoy] grandit le personnage. On commente peu son geste dans la presse. C’est à peine si l’on tente d’accréditer l’explication de la dépression, démentie par le médecin traitant et la famille. Ce sont ses proches, retenant sans réserve la thèse du suicide, qui parlent. « Mon mari s’est donné la mort comme on entre dans la Résistance, dégoûté par cette magouille qu’il voyait se développer autour de lui. Ce n’est pas un suicide, c’est un geste symbolique pour que le monde prenne conscience de l’abaissement moral qui se manifeste[5]. » Bertrand Boulin a l’élégance de conserver intacte sa conviction que le suicide peut être une solution. Écartant, de manière à nos yeux désinvolte, les doutes et les rumeurs, il croit y discerner « un tabou devant le suicide, devant la mort […]. Les gens n’y croient pas, surtout quand ce n’est pas matériellement explicable [sic], quand c’est pour des raisons de fond. J’ai connu, par exemple, des suicides de bonheur. Pour les gens c’est inacceptable. Il n’y a pas de jugement à porter sur le suicide. Ce n’est pas un acte moral. C’est un acte physique de courage personnel[6] ».

On comprendra que nous jugions aussi peu convenable, pour justifier le silence sur les faits, d’invoquer la grandeur d’un geste ou la raison d’État. L’hommage rendu par Bertrand boulin à son père n’est pas sans émouvoir. Mais son empressement à corroborer la version officielle ne peut servir aucune vérité.

S’il nous paraît impossible, en l’état de nos informations, de trancher pour ou contre le suicide de Robert Boulin, l’examen approfondi du dossier fait douter du caractère fortuit des contradictions et maladresses de la thèse officielle. On a pu vouloir dissimuler l’essentiel, au moins n’a-t-on pas jugé utile de dissiper tout à fait le doute. Entre le suicide et l’assassinat, il y a, n’est-ce pas, le « suicide secondé » cher à Binet-Sanglé[7]. Quelles qu’aient été les circonstances exactes de son décès, Boulin aura sans doute favorisé le réveil d’une fraction gaulliste méprisée et manipulée par le pouvoir giscardien.

Le spectacle, cette fois, était à l’intérieur, tant le pouvoir d’alors s’était bercé de l’illusion que là veillaient ses seuls ennemis. La mort de Boulin est un drame à usage interne. L’opinion publique (ou les masses réduites à l’état d’objet domestique) n’y est pas conviée. On la laisse à la paix des chaumières quand la guerre est au palais.

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[1] Il semble aujourd’hui — 2007 — que le même déclare qu’on lui a annoncé la mort de Boulin avant l’heure de la découverte officielle du corps.

[2] Voir Ma vérité sur mon père, Stock, 1980.

[3] « Je n’aime pas ça », Le Monde, 3 novembre 1979 ; « Le suicide impossible », Le Matin, 29-30 octobre 1980.

[4] 5 au 11 novembre 1980.

[5] Libération, 10-11 novembre 1979.

[6] Libération, 8 février 1980.

[7] Sur ce médecin adepte de l’euthanasie, voir Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, Éditions IMHO.

1977 : l’assassinat d’Andréas Baader et de ses camarades

Plus le temps passe et plus nombreux sont les journalistes, historiens, voire militants qui évoquent les suicides des militant(e)s de la Fraction armée rouge, en 1976 et 1977, sans imprimer ou faire entendre au moins des guillemets de pudeur ou de prudence. Il m’a donc semblé utile de reproduire l’essentiel du chapitre II de Suicide, mode d’emploi (1982), intitulé « Le massacre d’État » (l’autre partie, déjà mise ne ligne, concerne la mort de Robert Boulin). Lorsque le terme « terroriste » y apparaît, il s’agit de l’image spectaculaire qu’instrumentalisent la presse et l’État.

J’ai procédé à quelques corrections de ponctuation et ajouté des notes entres crochets dans le texte. À la suite du chapitre de 1982, j’ai résumé les informations contenues dans Le Droit à la mort (éditions IMHO).

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« Le problème qu’ils ont avec nous, c’est que notre conscience politique ne quittera pas notre corps sans que ce qu’on appelle “vie” ne le quitte aussi. »

Lettre d’Ulrike Meinhof à ses avocats (février 1974).

 

 

George Orwell attirait l’attention sur la nécessité de décrypter le langage du pouvoir. « L’esclavage c’est la liberté » ; un meurtre est un suicide. Giuseppe Pinelli défenestré à Milan, José Tronelle égorgé à la Santé, meurtre avéré ou décès inexplicable, la vérité d’État tranche.

La Fraction Armée Rouge allemande (R A. F.) est décimée dans les années 70 [du XXe siècle]. Certains de ses militants sont abattus dans la rue, d’autres succombent aux mauvais traitements et à l’absence de soins (Katharina Hammerschmidt, Siegfried Hausner). On laisse Holger Meins mourir de sa grève de la faim. C’est dans le cadre d’une politique d’élimination que s’inscrivent les « suicides » d’Ulrike Meinhof, d’Andréas Baader, de Gudrun Ensslin, de Jan-Carl Raspe et d’Ingrid Schubert, ainsi que la « tentative de suicide » d’Irmgard Moeller.

Il est de règle aujourd’hui chez les intellectuels français de faire précéder toute déclaration concernant la R. A. F. d’un « avertissement » par lequel ils protestent de leur opposition à la lutte armée en occident. Nous nous en dispenserons. Libre aux démocrates d’y voir un soutien tacite à la guérilla, et aux partisans de la R. A. F. de penser que nous parlons forcément contre eux[1].

L’assassinat des militants allemands montre comment l’État a su utiliser le potentiel émotionnel du « suicide » pour accréditer la plus cynique des fables. Tout se passe comme s’il suffisait de prononcer le mot pour brouiller les cartes, prendre de l’avance sur la vérité des faits, et se dispenser d’avoir à les établir.

La première cible des assassins d’État est Ulrike Meinhof, considérée comme l’idéologue du groupe. La synthèse en une femme de l’amante, de l’intellectuelle et de la pétroleuse en fait la victime symbolique idéale. Avant même de penser à la tuer, on cherche comme c’est souvent le cas, à détruire son image et son prestige. Elle est placée à l’isolement total (y compris acoustique) pendant deux cent trente-sept jours. Durant cette période, le parquet étudie la possibilité de l’interner en hôpital psychiatrique. Ce projet est contrarié par la première grève de la faim des prisonnier(e)s qui permet de dénoncer publiquement la privation sensorielle comme élément d’une stratégie de lavage des cerveaux. Le parquet change de tactique : se fondant sur l’existence chez Meinhof d’une tumeur au cerveau dont il exagère la malignité, il ordonne une série d’examens qui seront pratiqués si nécessaire par la contrainte, et sous anesthésie. Ces examens préparent, semble-t-il, une intervention chirurgicale. L’intention est claire, et benoîtement exposée par le procureur fédéral Zeiss : « Ce serait gênant pour ces gens si l’on s’apercevait qu’ils ont suivi une folle[2]. » Les protestations internationales font échouer cette deuxième tentative. Le 9 mais 1976, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule. La thèse du suicide est aussitôt décrétée par les autorités, et reprise par les médias. L’autopsie est pratiquée à la hâte, sans qu’aucune personnalité indépendante puisse y assister (ni les avocats ni la famille ne peuvent voir le corps). Elle est à tel point bâclée que sur le plan médico-légal on ne peut parler que de sabotage. Ainsi, on ne procède à aucune recherche d’histamine. Cette hormone tissulaire est produite en grande quantité par les cellules vivantes de la peau à l’endroit d’une blessure. En comparant le taux d’histamine de la peau autour des marques de strangulation et dans une autre région du cou, on peut déterminer si la personne s’est pendue, ou si le corps a été pendu post mortem.

Les constatations faites dans la cellule relèvent de la même fantaisie. La corde avec laquelle Meinhof est censée s’être pendue est certes mesurée… amputée de presque une moitié. Sa longueur réelle est de 80 centimètres environ : on communique aux experts le chiffre de 51 centimètres. Ce raccourci n’est pas innocent ; Meinhof aurait effectivement pu se pendre avec une corde de 51 centimètres. Avec la corde retrouvée autour de son cou (80 cms), elle n’a pu qu’être pendue après que la rigidité cadavérique permet de maintenir le corps droit, et la tête dans la boucle, hors de laquelle elle aurait glissé immédiatement avec une corde trop courte. Pour plus de sûreté, on « retrouve » son pied gauche, bien à plat, en équilibre sur la chaise qu’elle est supposée avoir utilisée. Autrement dit, elle est réputée s’être pendue debout sur une chaise, et par un nœud coulant trop large dont sa tête sortait par un mouvement naturel. Aucun des signes habituels de la mort par asphyxie (les rapports officiels parlent bien d’asphyxie et non de fracture des vertèbres cervicales) : saillie des yeux ou de la langue, visage bleui par le manque d’oxygène. Un groupe de médecins anglais en conclut qu’il s’agit « d’une mort par arrêt cardiaque par voie réflexogène après étranglement par constriction de la carotide et pression sur le nerf pneumogastrique[3] ». Les mêmes médecins, analysant les rapports d’autopsie, attirent l’attention sur la mention d’un œdème important dans les parties génitales extérieures, et de tuméfactions sur les deux mollets. On relève également une éraflure couverte de sang caillé sur la hanche droite. Enfin l’examen de taches sur le slip de la victime permet de déceler la présence de sperme (le parquet glosera sans fin au motif que s’il y a sperme on n’a pu trouver de spermatozoïdes). À la certitude du meurtre s’ajoute l’hypothèse du viol.

Il reste à savoir comment on a pu pénétrer dans la cellule de Meinhof. Il apparaît d’ailleurs, en dehors même de la contestation du suicide, que certaines constatations officielles ne peuvent être expliquées que par l’intrusion d’un tiers dans la cellule. Chaque soir, les détenu(e)s de Stammheim doivent remettre aux gardiens les ampoules électriques et les tubes néon qu’on leur rendra le lendemain. Pourtant, lorsque le corps de Meinhof est découvert, une ampoule est normalement vissée sur la lampe de bureau. Les faibles traces de doigts qu’on peut y déceler ne peuvent correspondre aux empreintes de la prisonnière. Qu’importe, le résultat de cette expertise n’est transmis au Parquet que quinze jours après que l’instruction a été close.

L’enquête parlementaire qui suit la mort de Meinhof permet de déterminer qu’il existe un accès secret au septième étage de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages, les portes ne s’ouvrent que de l’extérieur grâce à une clef spéciale. La porte du septième étage est hors de vue du bureau des gardiens, et le système d’alarme peut être débranché. Les honorables parlementaires confirment ainsi les craintes exprimées par certains prisonniers : contrairement au mensonge officiel selon lequel il n’existerait qu’un seul accès au septième étage, les fonctionnaires du B. K. A. (Office fédéral de la police criminelle) et du B. N. D. (services secrets) disposent d’une entrée privée à Stammheim. On n’a pas fini de s’en servir.

Dès le surlendemain de la mort d’Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe fait une déclaration au procès de Stuttgart-Stammehim au nom des accusé(e) de la R. A. F. Il est clair pour eux qu’Ulrike a été exécutée, et que cela marque un tournant dans la politique d’élimination de la guérilla. Les détenu(e)s participent activement à la contre-enquête, et dénoncent les mensonges orchestrés par les médias. Un an plus tard, le 7 avril 1977, le commando « Ulrike Meinhof » de la R. A. F. exécute le procureur fédéral Buback, jugé directement responsable du meurtre d’Holger Meins, de Siegfried Hausner et d’ Ulrike Meinhof. Dans le communiqué de revendication, il est dit : « Nous empêcherons que l’accusation fédérale utilise la quatrième grève de la faim collective des prisonniers (…) pour assassiner Andréas, Gudrun et Jan, comme le propage déjà ouvertement la guerre psychologique depuis la mort d’ Ulrike[4]. »

Les acteurs sont en place, le scénario est rodé, chacun peut dès ce moment prévoir la suite. Le processus de décapitation de la guérilla va se poursuivre. Le 5 septembre 1977 l’ancien SS Hans Martin Schleyer, patron des patrons allemands, est enlevé. Le 13 octobre, un Boeing de la Lufthansa qui assure la liaison Palma de Majorque-Francfort est détourné avec quatre-vingt-onze passagers à son bord. L’objectif de ces deux actions coordonnées est d’obtenir la libération de onze détenu(e)s de la R. A. F. et de deux Palestiniens incarcérés en Turquie. Le 17 octobre, l’assaut est donné au Boeing de Mogadiscio par un commando spécial de la police allemande. Trois des pirates de l’air sont tués, la quatrième grièvement blessée.

Le mardi 18 octobre au matin, on « découvre » dans leurs cellules les corps de Baader, Ensslin et Raspe. Seule Irmgard Moeller survit à ses blessures.

On pourrait s’attendre à ce que le gouvernement, déjà clairement accusé de meurtre sur la personne de Meinhof, prenne un luxe de précautions pour que, cette fois, l’action des enquêteurs soit irréprochable. Au contraire, la mascarade reprend, chaque jour apporte une nouvelle contradiction, une nouvelle incohérence. Le magazine Stern, pourtant peu suspect de sympathie pour les terroristes (qui l’ont dénoncé à l’époque comme agent de la propagande gouvernementale), a publié en octobre 1980 un dossier récapitulatif sur « Le cas Stammheim[5] ». Il n’est pas vain, comme on peut l’imaginer, de se pencher aujourd’hui sur les rapports d’enquête. La « vérité officielle » est maintenant définitive dans sa forme. Elle parle d’elle-même.

Andréas Baader se serait tiré une balle dans la nuque, maquillant ainsi son suicide en meurtre, telle est la version aussitôt diffusée. Malheureusement, le Dr Hoffman, expert du B. K. A., dépose un rapport selon lequel le tir a été effectué d’une distance de 30 à 40 centimètres, ce qui rend l’hypothèse du suicide matériellement absurde. Réalisant sa bévue, l’expert tentera d’expliquer les faibles traces de poudre relevées sur la peau (plus les traces sont légères plus le coup a été tiré de loin), mais sans succès. Les rapports de la police et des médecins légistes se contredisent sur le déroulement du « combat simulé » par Baader. La balle mortelle est celle que l’on trouve près du corps pour les uns ; elle a d’abord ricoché dans le mur pour les autres, qui y trouvent des traces de sang et des débris d peau qui avaient échappé aux premiers. Autre énigme : le sable retrouvé sous les semelles de Baader. le service fédéral d’investigation criminelle de Wiesbaden ne pourra finalement affirmer s’il peut provenir de la cour située au huitième étage de la prison où les détenus effectuent leur promenade. Baader est-il sorti de Stammheim ? Avec qui et pourquoi faire ?

Jan-Carl Raspe se serait tiré une balle dans la tête. Sur le point capital de savoir s’il a été découvert le pistolet à la main (fait qui, selon le Pr Karl Sellier, expert de médecine légale cité par Stern, doit faire penser au meurtre ; en cas de suicide les muscles se détendent après la mort et l’arme tombe), les témoignages divergent. Oui, disent d’abord les quatre fonctionnaires qui l’ont trouvé ; non, rectifie le procureur Christ. Le Pr Hartmann, expert désigné, tente d’emporter la décision devant la commission d’enquête parlementaire : « Je me fais l’avocat du diable, imaginons un tireur, il devrait être placé entre le lit de Raspe et le mur, et il n’y a pas de place. » Si, répond Stern, photos à l’appui ! Dernière incohérence : les recherches de poudre sur la main de Raspe n’ayant rien donné, aucune expertise n’est faite pour savoir si l’arme qui l’a tué laisse des traces de poudre sur la main du tireur !

Gudrun Ensslin est retrouvée pendue. Comme pour Meinhof, les experts, qui n’ont guère progressé, se procèdent pas à la recherche d’histamine. L’expert Rauschke, qui s’est déjà signalé dans le passé par son autopsie-boucherie de Meinhof (rendant toute contre-expertise impossible), et par son dévouement aveugle à l’accusation, se charge cette fois de faire disparaître la chaise sur laquelle Ensslin serait montée. Encore ne le sait-on que grâce aux protestations de l’expert viennois Holczabek. Aucune analyse n’a donc pu être faite sur cette chaise : empreintes digitales, etc. Le fil, ou la ficelle, qui soutenait le cadavre provenait-il de l’électrophone de la victime ? Eh bien, « d’après l’apparence extérieure », ledit fil et le fil électrique sont identiques. Les rapports de police n’en disent pas plus. C’est d’autant plus regrettable que ce fil a cassé… quand on a dépendu le corps. Bien entendu, aucune expertise n’a cherché à évaluer le poids que ce fils pouvait supporter.

Irmgard Moeller, elle, est vivante. Elle se serait enfoncé un couteau de cuisine, dont la lame mesure 9 centimètres, dans le sein gauche. l’entaille la plus profonde ne mesure que 4 centimètres. le procureur Christ a beau jeu d’en tirer argument en faveur du suicide. S’il s’agissait d’un meurtre, pourquoi l’avoir ratée ? L’argument peut retenir l’attention de qui ignore le témoignage du Pr Eberhard qui opère Moeller le 18 octobre 1977. Il relève, lui, une piqûre profonde de 7 centimètres qui « cause une imprégnation sanguine du tissu graisseux entourant le péricarde, et dont la largeur indique un coup porté avec force ». Le procureur Christ n’en souffle mot.

On savait déjà que les services secrets accédaient librement au septième étage de Stammheim, l’enquête montre cette fois que le système de surveillance vidéo (Siemens) ne fonctionne pas. Le 9 novembre 1977, un enquêteur peut courir le long du couloir de l’étage et pénétrer successivement dans plusieurs cellules sans déclencher le moindre signal d’alarme.

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Plan de la prison de Stammheim publié par Stern (30 octobre 1980).

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JE VOUS DÉNONCE LE NOMMÉ CLAUDE GUILLON… (2008)

…anarchiste autonome de la mouvance ultra-gauche, se disant écrivain.
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adame le ministre de l’Intérieur, Monsieur le responsable de la section anti-terroriste du parquet de Paris, Mesdames et Messieurs les magistrats spécialisés, apprenant avec satisfaction le maintien de Julien COUPAT et d’Yldune LÉVY dans les liens de la détention, et soucieux de contribuer à l’éradication des mouvances subversives, j’ai l’honneur de dénoncer à votre haute vigilance le nommé Claude GUILLON, né en 1952, se disant écrivain.

Jeune déjà, cet individu faisait preuve de dispositions vicieuses qui l’amenèrent, outre à des « habitudes » dont la clinique moderne a peut-être trop vite écarté la nocivité, à un « engagement » politique qui prit rapidement le pas sur son travail scolaire.

C’est assez logiquement, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qu’il se déroba, sous prétexte d’« objection de conscience », à ses obligations militaires, refusant néanmoins d’accomplir le service civil qui lui aurait permis d’établir au moins la sincérité de ses convictions.

Par la suite, il renoncera à poursuivre des études. Vous n’ignorez pas qu’à cette époque, marquée par les tristement fameux « événements » de mai 1968, un prétendu « refus de parvenir » servit de masque à la plus révoltante paresse.

Peut-être fâcheusement influencé par des enseignants politisés, le malheureux se crut des dispositions pour les lettres et entreprit une espèce de carrière dans la presse contestataire et la rédaction d’ouvrages marginaux.

L’une de ses productions connut, hélas, un funeste succès, mettant à la portée de lecteurs toujours fragiles un salmigondis d’idées anarchistes et de recettes de mort.

Il est à noter que cet ouvrage contient un long développement, sans aucun rapport avec son sujet, pour contredire absurdement la thèse du suicide des terroristes allemands de la bande à Baader.

S’il n’est pas encore établi, à ma connaissance, que GUILLON a entretenu à cette époque des contacts directs avec la Fraction armée rouge, on peut néanmoins présumer dans cette publication une sorte d’aveu de sympathie pour l’extrême gauche la plus violente. Selon ses propres dires, cela lui vaudra d’être contacté par l’avocat des terroristes allemands Klaus CROISSANT, qui lui proposera de préfacer un livre sur le prétendu assassinat de Baader et de ses amis (évoqué dans Le Droit à la mort, 2004, ce projet ne semble pas avoir eu de suites).

Il est d’ailleurs certain qu’à la même époque (début des années 1980), le même GUILLON affecte de critiquer violemment le groupe terroriste français ACTION DIRECTE, tout en affichant des relations anciennes avec son égérie Hellyette BESS. On voit que le personnage n’en est pas à une contradiction près !

J’aimerais attirer particulièrement votre attention sur un opuscule que son insuccès commercial mérité a peut-être soustrait à votre vigilance. Je veux parler d’un texte tout entier consacré à la critique de l’un des plus beaux fleurons de notre industrie et du progrès des techniques en général, lequel est finement intitulé Gare au TGV ! (1994). Vous conviendrez que ce titre prend, après les événements que nous savons, une signification particulière et bien sinistre !

Selon des informateurs dont vous comprendrez que je préfère taire l’identité, une perquisition à son domicile permettrait de trouver sans difficulté, et en toute saison, outre une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes : trois ordinateurs, un manche de pioche, deux pieds de biche, du sucre de canne, des clous, du white spirit, des bouteilles vides… Inutile, je pense, d’allonger outre mesure cet éloquent inventaire. Plus suspect encore : une pièce entière est dédiée au stockage de dizaines de milliers d’articles de presse, de tracts, de brochures, classés dans plus de deux cent cartons d’archives, de « Anarchie » à « Vasectomie », en passant par « Kosovo » et « Terrorisme ». À quelles fins honnêtes un homme seul pourrait-il accumuler un tel volume de documentation ?

Je ne dis rien ici d’une maison de campagne, dans laquelle l’intéressé a l’habileté de ne pas se rendre chaque année, ce qui lui permet d’affirmer avec les apparences de la sincérité qu’il ignore ce qu’ont pu y entreposer ou y abandonner les amis auxquels il la prête volontiers.

Certes, GUILLON ne dispose d’aucune légitimité universitaire ; il n’a ni le bagage ni le talent littéraire d’un Julien COUPAT et peut paraître, en somme, d’une dangerosité faible, en rapport avec ses moyens physiques déclinants, son envergure intellectuelle et l’audience de ses publications. Cependant, il me semble que son âge même et l’obstination mauvaise qu’il a su mettre dans la poursuite de ses chimères utopiques (je vous épargne ici le détail d’un fumeux « communisme libertaire » dont il veut déclencher les foudres sur une société « capitaliste marchande » honnie) mérite que l’individu soit empêché de nuire davantage. Pourquoi ne pas envisager une défense de publier (sur Internet notamment !), qui s’inspirerait des interdictions professionnelles utilisées avec succès dans l’ex-République fédérale allemande pour lutter contre les sympathisants de la violence ?

M’en remettant à vous pour l’usage optimal des renseignements que j’ai tenu à porter à votre connaissance, je vous prie d’agréer Madame le ministre, Mesdames, Messieurs, l’assurance de ma haute considération.

PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 2008

UN AMI (DISCRET) DE L’ORDRE NOUVEAU

La Terrorisation démocratique

Ce texte a été repris dans La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009).

De l’usage incongru, quoique médical, d’une méthode de torture, pour chasser les idées noires

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Contrairement à ce que laissent entendre les grincheux, les revenus de tout et les dépressifs, contrairement donc : il y a de bonnes nouvelles certains jours.

Ainsi pouvait-on lire le 17 novembre dernier, sur le blog du Dr Jean-Yves Nau, médecin et journaliste de son second état, celle-ci :

« Contrairement à ce que professait Albert Camus le suicide pourrait, sérieusement, ne pas être une problématique philosophique. Il pourrait bien s’agir d’une stricte question de ressorts biologiques. »

Vous me direz peut-être, pour peu que vous ayez eu à lire quelques ouvrages consacrés au suicide (cette licence de psycho, jamais menée à terme…) que c’est environ la trois cent quatre-vingt douze millième fois que, depuis un siècle et plus, des hurluberlus prétendent avoir découvert « le » fondement biologique « du » suicide.

C’est finement observé.

Mais cette fois, comme l’on dit de nos jours, « c’est du lourd ! ». Et l’on comprend que le Dr Nau se sente en position de se payer au passage la tête d’Albert Camus (un compte à régler depuis la terminale ?), et qu’il sous-titre ironiquement son papier « Anti-suicide, mode d’emploi » (c’est bon, ça, coco).

« Il y a trente-deux ans, écrit Dr Nau, un ouvrage français sulfureux détaillant les procédés techniques pour en finir faisait scandale (Claude Guillon, Yves le Bonniec – éditions Alain Moreau [ici lien vers Wikipédia]). Aujourd’hui une étude américaine fournit les éléments permettant, le cas échéant, de ne pas passer à l’acte. »

Putain, trente-deux ans !

Du coup, les souvenirs se brouillent un peu (moi-même, si vous saviez !). Dr Nau ne se souvient plus trop quel pouvait être le contenu de Suicide, mode d’emploi. Avec un titre pareil, le bouquin devait « détailler les procédés techniques pour en finir ».

Détailler les procédés techniques… je serais curieux de savoir quel est le pourcentage de lectrices et de lecteurs, trop jeunes pour avoir eu le livre entre les mains, qui à la lecture de cette expression, penseront à des médicaments [1].

« Procédés techniques » évoque plutôt le nœud coulant, le saut à l’élastique sans élastique, ou la balistique.

Comme je l’ai rapporté dans Le Droit à la mort, Dr Nau a précisément publié, à propos du suicide de Pierre Bérégovoy, un bel exemple de ce que nous avons appelé l’« information par inadvertance ». En l’espèce sur le suicide par arme à feu. Il interrogeait un spécialiste de médecine légale, lequel livrait sans se faire prier les précautions à prendre pour ne pas se rater, détails reproduits par Le Monde (8 mai 1993).

En toute innocence, bien entendu, et de la part du spécialiste et de la part des journalistes, puisque ces gens croient vraiment que ce qui compte c’est d’être du « bon côté », avec les « gentils ». Et dès lors on peut faire exactement ce qu’on a reproché aux « méchants » de faire, à longueur de colonnes, sans encourir la même réprobation morale.

C’est ce qui différencie les moralistes des matérialistes.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ?…

Ah oui ! le livre « sulfureux », dont je suis coauteur.

D’ailleurs, « sulfureux »… ?

« Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres Il nous apporte de l’enfer ! »

« Il », c’est Lucifer, et l’auteur, Hugo (je l’ai trouvé dans Littré ; Wiki buggait). Émanation de l’enfer, hein ! Vraiment pas matérialistes. Mais moralistes, oui.

Dr Nau écrivait (Le Monde, 22 mai 1982) : « Si à la suite de leur initiative [notre livre], un tel débat [sur le droit à la mort] s’établit […], il permettra peut-être de trancher et de dire si les profits tirés de l’entreprise [les droits d’auteur] sont les fruits du seul maniement du paradoxe [sic] ou si, plus gravement, vient s’y ajouter l’expression d’une forme de perversité. »

« Faisait scandale » ! Le scandale, ce sont les journalistes qui l’ont « fait »…

Mais je bavarde, je bavarde, et je vous laisse dans l’ignorance de cette merveilleuse découverte qui permettrait « le cas échéant, de ne pas passer à l’acte ». Passons sur le fait que cette formulation donne à penser que c’est le souci des dits « suicidaires » de « ne pas passer à l’acte ». C’est d’ailleurs probablement vrai pour un certain nombre d’entre eux/elles, mais c’est surtout le souci des médecins. Bref.

Il s’agit d’un travail mené outre-Atlantique et qui vient d’être publié dans le Journal of Psychiatric Research. Il a été mené par quinze chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Caroline du Sud (Charleston) dirigés par les Drs Gregory L. Sahlem et E. Baron Short. Les auteurs ont travaillé sur dix personnes âgées de 20 à 60 ans souffrant de dépression unipolaire avec des tendances suicidaires aiguës.

Ils se sont inspirés de travaux préalables laissant penser que le sommeil pouvait avoir un impact négatif sur cet état mental — et que la privation de ce même sommeil pouvait être salutaire. Une équipe italienne s’était notamment intéressée à cette approche contre des dépressions devenues résistantes aux médicaments.

Le travail mené à Charleston est le premier à s’intéresser à ce type d’intervention chez des personnes victimes de ce type de dépression à haut risque suicidaire. A la prise en charge habituelle de ces malades ils ont associé une « chronothérapie » : privation de sommeil, avance de phase du sommeil et photothérapie.

En pratique ce traitement consistait en une nuit de privation complète de sommeil (soit 33-36h d’éveil) suivie de trois nuits de sommeil avec avance de phase (de 18h à 1h du matin, de 20h à 3h, et de 22h à 5h). Et enfin une photothérapie (expositions à 10 000 Lux durant 30 minutes), administrée au sortir des trois nuits. […]

Ces résultats réclament d’être reproduits et validés sur des effectifs plus larges avec un long suivi. Mais rien, d’ores et déjà, n’interdit sa mise en œuvre dans des établissements spécialisés.

Là, Dr Nau est très professionnel. Il prend des précautions, souligne le caractère provisoire, à confirmer, de ces premiers résultats encourageants (sur dix personnes : un peu court, en effet).

Je suis bluffé. Je ne veux pas dire que je m’attendais à le trouver plus crédule. D’abord parce que j’ai une peur bleue des poursuites en diffamation, sommations d’huissiers et portiques de sécurité. Pour vous dire : à la seule vue d’un uniforme, je suis pris de tremblements convulsifs…

Bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi.

« Crédule » ?…

Ah oui. Figurez-vous que j’ai eu l’occasion de citer Dr Nau six ans après Suicide, mode d’emploi, c’était dans De la Révolution (1988 ; putain, vingt-six ans !). Il s’agissait de rien moins que de « l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine ». En gros, une majorité des femmes arrêtées pour violence ou vol à l’étalage auraient leurs règles, ceci expliquant cela.

« Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoutait Dr Nau (Le Monde, 25 février 1987).

Non, « crédule » ne convient pas du tout. Dr Nau est parfois enthousiaste. Voilà.

Mais cette fois, rien d’intempestif. Un optimisme de bon aloi, tout au plus.

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Maintenant, attardons-nous un instant sur cette méthode nouvelle et les réticences que je ne peux m’empêcher d’éprouver à son énoncé.

Il existe, non pas une méthode — ce serait trop dire —, disons une attitude, à l’égard des « suicidaires », supposé(e)s se « laisser aller » : leur mettre quelques bons (et amicaux s’entend) « coups de pieds au cul ».

La méthode décrite dans le Journal of Psychiatric Research, que je vous aurais volontiers détaillée davantage moi-même si l’accès en était libre, relève un peu de cette « philosophie ».

Il se trouve par ailleurs que la privation de sommeil est une méthode éprouvée de torture, de « torture blanche » dit-on, utilisée contre des prisonniers politiques à travers le monde (contre les défunts prisonniers de la RAF allemande, par exemple).

J’entends bien que les motivations médicales ici convoquées sont d’un tout autre ordre. Nul besoin d’obtenir un renseignement ou de détruire une personnalité rebelle.

Il ne s’agit — n’est-ce pas ! — que de briser une volonté mauvaise, erronée, contre-nature pour tout dire.

Qui pourrait y trouver à redire ? On ne peut tout de même pas laisser les gens se donner la mort eux-mêmes, comme si ça avait du sens…

Quant aux « patients », justement, je ne doute pas que les praticiens recueillent, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur, leur « consentement éclairé ». Convenons que « 10 000 Lux durant 30 minutes » doivent amplement suffire.

Je n’aurai pas le mauvais goût de remarquer que, ça aussi, c’est une méthode en vigueur dans les commissariats.

C’est tout de même troublant, non ? cette attirance de la psychiatrie pour les façons de faire des flics et des bourreaux.

Ces gens sont tellement convaincus — loin de toute « perversité », cela va de soi — d’incarner la miraculeuse superposition du bon droit naturel avec le bon droit pénal, qu’ils vous crèveraient les yeux en attendant qu’une étude en double aveugle confirme les résultats prometteurs de l’opération sur l’addiction aux jeux vidéo…  il vous passeraient à tabac pour vous faire arrêter de fumer… ils…

Ils sont capables de tout.

Tenez, il ne manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de choquer les « suicidaires » avec un courant électrique…

Où ai-je la tête ?

Ils y ont pensé  — ils le font…

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[1] La loi de 1987, elle, parle de « produits, objets ou méthodes ».

À PROPOS DE L’UN DE MES LIVRES, ET DE TOUS LES AUTRES (2007)

Le livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (2004) a été indisponible pendant de nombreuses semaines [octobre 2007]. Ce désagrément était lié à un déménagement de l’éditeur et à la dispersion des stocks dans plusieurs sites. Les choses devraient rentrer dans l’ordre ce mois-ci, 500 exemplaires ayant été livrés au diffuseur.

Le Droit à la mort

 

[Le livre a, depuis, été republié dans une version revue et augmentée, par les éditions IMHO (voir lien dans la colonne de droite).]

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Au-delà de l’anecdote

 

Et ensuite, direz-vous peut-être ? Ensuite, rien n’est certain. Les conditions actuelles du marché de l’édition sont telles qu’il ne suffit plus qu’un livre se vende (ici, à 3 000 exemplaires, et au rythme de 50 par mois) pour que sa réimpression soit jugée rentable. Ce paradoxe demande quelques éclaircissements. Disons, pour aller vite, que le système fonctionne davantage sur les « nouveautés » (commandes des libraires, mise en place) que sur le fond des éditeurs. Plus l’éditeur est important et dispose de gros moyens financiers et plus il peut résister à cette tendance lourde, à supposer qu’il le souhaite. Le phénomène vaut aussi, dans une moindre mesure (peut-être), pour les livres de poche.

Cette vérité est devenue une évidence. L’un de mes éditeurs (je ne parle pas de Philippe Olivier de Hors Commerce), qui venait de me rassurer sur le sort du livre que j’ai publié chez lui, me disait comme une banalité, au détour de la conversation : « Tu sais que pour nous [éditeurs], il ne suffit pas qu’un livre se vende pour que l’on réimprime ».

Dans son Abécédaire, enregistré avec Claire Parnet il y a plus de dix ans, Deleuze voyait avec beaucoup de lucidité s’installer un système qui ne l’était pas encore tout à fait : les vrais clients des éditeurs, ce ne sont ni les libraires ni les lecteurs, mais les diffuseurs.

Bah ! dira-t-on, le livre est tout simplement une marchandise comme les autres, quoi qu’en disent les moralistes culturels. C’est exact, mais incomplet. Bien entendu, le livre est traité comme toute chose, et bientôt comme tout être, c’est à dire comme une marchandise. Mais nous n’en sommes plus là.

Le système auquel les diffuseurs ont imprimé leur marque fonctionne, je l’ai dit, à coups de nouveautés. Sur ces nouveautés, le diffuseur consent à l’éditeur des « avances » comme l’éditeur consent des avances sur droit d’auteur à ce dernier. Le système est d’ailleurs conçu de telle manière que le diffuseur touche de l’argent dans toutes les circonstances : quand le livre est envoyé aux libraires, quand il en revient, quand il est stocké, quand il est pilonné (détruit). Cependant, l’intérêt du diffuseur est d’instaurer la plus grande rotation possible des titres ; il incite donc l’éditeur, même de taille modeste, à sortir beaucoup de livres. Celui-ci calcule son budget annuel en fonctions des avances du diffuseur ; pour se fonder sur ces avances, il faut sortir de nouveaux titres.

Vous avez là l’explication de deux phénomènes visibles : trop de livres, trop vite disparus des librairies (deux à trois mois, sauf gros et immédiat succès). De plus, comme les livres doivent se succéder à un rythme rapide, on les préfère le moins coûteux possible, donc courts.

La conséquence invisible pour le public est que l’activité éditoriale, qui a pour clients les diffuseurs, consiste de plus en plus à faire de la trésorerie et non plus même à vendre une marchandise, qui se trouve être un livre.

Certes, il existe des maisons indépendantes qui résistent plus ou moins à cette tendance lourde. Certains gros éditeurs, qui sont leurs propres diffuseurs, ont les moyens de s’affranchir relativement de ces contraintes, tout en les utilisant pour étouffer et/ou formater les petites maisons qu’ils diffusent. Mais comme le marché est un et que tout le monde a besoin d’être diffusé, le système gagne inexorablement du terrain, dans les caisses des éditeurs et dans leurs têtes. Il ne s’agit, entendons-nous bien, nullement d’un abaissement moral quelconque. Tout au plus d’une contrainte par la réalité économique. Entre le poisson des profondeurs et le quadrupède bientôt dressé sur ses pattes de derrière, on imagine des bêtes amphibies… Beaucoup d’éditeurs, même « petits », indépendants, marginaux ou ce que vous voudrez sont déjà amphibies. Ils se pensent hors système mais pensent, et c’est par la force des choses, avec les idées réelles (les catégories de pensée) du système.

Ce système est particulièrement hostile aux petites maisons et d’une manière générale aux marginaux, qu’ils soient éditeurs ou auteurs.

Et voilà pourquoi je n’écrirai sans doute pas certains de mes livres…

En attendant, Le Droit à la mort est disponible, au moins à 500 exemplaires. Comme cela sonne « soviétique » !  Demain, peut-être aurons-nous des chaussures ou du rutabaga…

Peut-être le seul éditeur qui a eu le courage et la lucidité d’assurer la diffusion de cet ouvrage aura-t-il les moyens de la poursuivre, ce que je souhaite vivement [Las ! il fit faillite !]. Sinon, le livre mourra avant son auteur (quoique…), ce qui est assurément un triste destin, surtout pour un titre réclamé. Certes, je ferai en sorte qu’il soit disponible via Internet. Il est juste d’abandonner les plaines à l’ennemi lorsque le combat peut se poursuivre dans les montagnes. Il ne faut pas oublier pour autant que l’on a été chassé des plaines, d’ailleurs noyées pour les besoins de divers barrages hydroélectriques…

Je suis le premier à considérer que la forme livre n’est nullement obsolète. Ce qui se produit, à la fois sous nos yeux et inaperçu, est autre : ce que nous appelions « livre » est en train de disparaître. Certes, on trouve des centaines de milliers de « livres » en librairies (de neuf ou d’occasion), mais ceux qui paraissent aujourd’hui ne sont pas les produits du même processus de production qu’il y a seulement vingt ans.

Il ne s’agit pas ici de déploration sur le mode « Y’a pu de vrai pain », d’ailleurs le « vrai pain » et autres « baguettes tradition (sic) » sont partout en vente, mais de la constatation matérialiste que les modifications des processus de production altèrent la nature même des produits, intellectuels y compris.

Dans le domaine éditorial, comme en architecture, le marché affectionne la prudente pratique du façadisme.

Une fois le chantier terminé, qui saura que derrière la même façade — encre d’imprimerie, critique et prix littéraires, romantisme de la création — une banque s’est installée ?

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Suicide Manifeste (1984)

Durant l’année 1984, devant l’ampleur des appels à la censure de Suicide, mode d’emploi, paru deux ans plus tôt, et les tracasseries judiciaires que nos ennemis entreprennent de multiplier, nous diffusons une affiche imprimée en quadrichromie, conçue par le graphiste Charlet Denner (au financement de laquelle participe l’éditeur A. Moreau).
Elle reproduit un manifeste imaginaire censé avoir été rédigé et signé par vingt-deux rebelles, suicidés célèbres ou obscurs ; le texte intègre des citations tirées de leurs œuvres.
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Suicide Manifeste

Un écrivain libertaire est poursuivi en France pour avoir confirmé par lettre à un correspondant les indications pratiques que renferme le livre Suicide, mode d’emploi dont il est l’auteur avec Claude Guillon.

Yves Le Bonniec est poursuivi sous le double chef d’inculpation « d’homicide involontaire » et de « non assistance à personne en danger ». La mort volontaire n’est pas un « danger », c’est une hypothèse, celle de l’extrême liberté. Le suicide n’est pas un « homicide de soi-même ». La Révolution de 1789 a chassé de la loi française cette notion absurde. C’est toujours hélas l’ancien régime de l’esprit. À entendre les marchands et les flics de la pensée, la liberté serait un privilège réservé aux littérateurs gâteux et aux vedettes de cinématographe. Par malheur pour eux, ce qui tient lieu de vie dans le monde présent, le triste espoir de divertissements épisodiques, ne saurait détourner les êtres lucides de l’hypothèse du suicide. On sait bien que l’existence de la plupart des hommes s’écoule dans tant d’oppression et d’hésitation, avec tant d’ombre dans la clarté et, somme toute, tant d’absurdité que seule une possibilité lointaine d’y mettre fin est en mesure de libérer la joie qui l’habite*. C’est comme arme à l’usage des vivants que le suicide possible élargit en espace infini cette demeure où nous étouffons.

Tous nous avons lutté par la plume et le plomb, la poésie ou la bombe, pour ramener dans le cœur des hommes la clarté du bonheur. Nous qui les avons aimés dans leurs faiblesses et qui avons choisi la mort au détour du combat, nous tendons la main à tous les déserteurs.

Les mêmes qui crient haro sur l’anarchiste interdisent aux femmes et aux enfants la libre disposition de leurs corps, fomentent les guerres, remplissent les écoles, les prisons et les asiles pour faire régner sur l’humanité entière une détresse morale qui assassine plus sûrement les femmes et les hommes de ce temps que n’importe quelle potion.

Nous ne reculerons jamais devant les conséquences de la pensée et laissons aux cafards leurs mensonges et leurs feints apitoiements. La prévention du désespoir de vivre ne peut être tentée que dans le renversement de l’ordre social existant. Cette tâche à laquelle participent les auteurs de Suicide, mode d’emploi, nous vous y invitons aussi.

Pitchipoï, décembre 1983.

Alexandre BERKMANN, auteur de La Rébellion de Kronstadt (1925) ; Jean BILSKY, braqueur ; Édouard CAROUY, tourneur sur métaux, membre de la bande à Bonnot ; CHAVAL, dessinateur ; Ernest CŒURDEROY, médecin, auteur de Hurra !!! ou la révolution par les cosaques (1854) ; Arthur CRAVAN, boxeur ; René CREVEL, écrivain ; Stig DAGERMAN, écrivain ; Serge ESSENINE, poète ; André FRÉDÉRIQUE, écrivain ; Michel FRANCHY, lycéen ; Ernest HEMINGWAY, écrivain ; Alexandre Marius JACOB, voleur ; Paul LAFARGUE, médecin, membre du Conseil général de l’Internationale, auteur du Droit à la Paresse (1880) ; Vladimir MAIAKOVSKI, poète ; Ian PALACH, étudiant ; Georges PALANTE, philosophe ; Jacques RIGAUT, poète, fondateur de l’Agence générale du Suicide ; Paul ROBIN, éducateur, auteur de Technique du suicide (1901) ; Jacques VACHÉ, poète ; ZO d’AXA, pamphlétaire, fondateur de L’Endehors (1891) ; Adolf YOFFÉ, militant de l’opposition trotskiste.

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* Cette phrase de Musil, extraite de L’Homme sans qualités, a servi de slogan publicitaire à Suicide, mode d’emploi.

“Suicide, mode d’emploi”, le retour !

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e donne ci-dessous l’introduction de mon livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, publié aux éditions IMHO (voir lien dans la colonne de droite). La dernière édition, revue et augmentée est sortie en 2013.

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Le livre Suicide, mode d’emploi[1] occupe une place à part dans l’histoire de l’édition française. Acheté en France par plus de 100 000 personnes et traduit en sept langues, ce qui est banal pour un roman couronné du prix Goncourt mais exceptionnel pour un essai, il a fait l’objet de plus de 500 articles de presse, et suscité depuis sa publication en 1982, une polémique sans précédent.

En février 1995, soit treize ans après sa parution et quatre ans après sa disparition des librairies, le parquet de Paris s’acharnait encore à le poursuivre. L’action opiniâtre d’une association militant pour son interdiction aboutissait enfin à la condamnation de l’éditeur Alain Moreau interdisant ainsi toute réimpression de l’ouvrage dans sa forme initiale[2].

En effet, ayant tout à la fois révélé et battu en brèche le tabou qui pèse sur un « droit à la mort » décidément intolérable aux institutions[3], surtout lorsqu’il est pris ou revendiqué par des personnes en bonne santé, Suicide, mode d’emploi a paradoxalement renforcé ses formes juridiques, en fournissant le prétexte d’une nouvelle loi. On verra qu’elle a servi par la suite à interdire, saisir et détruire le livre Exit Final de l’américain Derek Humphry, préfacé par Hubert Reeves (1992), ainsi qu’à condamner le journal Le Monde au début des années 2000. Sans doute honteux d’être confondus dans la même réprobation qui frappait des auteurs voyous, le quotidien s’est dispensé d’en informer ses lecteurs, et par conséquent de protester contre l’usage qui était fait d’une loi de censure !

Rien de neuf objectera-t-on : la censure est une habitude aussi ancienne qu’elle est déplorable et, sans remonter plus loin, les procès faits aux auteurs n’ont pas manqué au XIXe siècle. L’institution judiciaire est généralement fort longue à reconnaître ses torts, lorsque même elle y consent. Ainsi le jugement de 1857 qui condamnait certaines pièces des Fleurs du Mal de Baudelaire à peine publiées n’a-t-il été cassé qu’en 1949, soit quatre-vingt douze ans plus tard ! Encore aura-t-il fallu voter tout exprès, en septembre 1946, « une loi d’exception pour un livre exceptionnel », selon les termes de l’historien de la littérature Yvan Leclerc[4].

Au contraire, c’est l’une des originalités de l’affaire Suicide, mode d’emploi, nos adversaires devront batailler treize années durant, engager pas moins de dix procédures judiciaires — dont deux amenèrent la condamnation de mon ami et coauteur Yves Le Bonniec à des peines d’amende et de prison, et l’une son arrestation —, solliciter et obtenir du parlement en 1987 une loi d’exception ad hoc supposée réprimer la « provocation au suicide[5] », puis son application au mépris du principe de la non-rétroactivité de la loi pénale, pour interrompre enfin la diffusion de l’ouvrage.

Un livre inconnu

En février 1969, Henri de Montherlant confiait aux Nouvelles littéraires : « J’ai souvent songé à écrire un petit ouvrage uniquement de pratique, bon marché pour être largement répandu, dont le titre eût été, par exemple : Vite et Bien ou L’Art de ne pas se rater, en cinq leçons. Vraiment un ouvrage pour être utile aux gens, un ouvrage que tout ami du suicide eût dû avoir toujours sous la main. J’ai été arrêté par la conviction que cet ouvrage serait saisi[6]. » Conviction point dénuée de fondement comme l’ont prouvé nos démêlés avec l’institution judiciaire. Néanmoins, la stratégie de « propagande par le fait accompli [7] » que nous avons adoptée, profitant de l’absence d’une législation interdisant à l’époque l’information sur les moyens du suicide, a été couronnée d’un relatif succès : Suicide, mode d’emploi a pu être diffusé neuf années durant.

Comme on le verra, nos adversaires ont voulu faire croire que, dans ce livre, seule la liste de médicaments mortels, qui faisait l’objet du dixième et dernier chapitre, heurtait la morale dominante. Ce rideau de fumée n’a guère aveuglé que ceux qui l’entretenaient de leurs appels à l’autodafé. La diffusion des « recettes médicamenteuses », qui suscita tant d’indignation, n’a rien changé aux chiffres du suicide, j’en ai fait la démonstration dans À la vie à la mort[8]. Il n’en reste pas moins que c’est sa dimension pratique qui a fait prendre notre livre au sérieux et donné une nouvelle acuité à une exigence immémoriale de liberté. Il n’est peut-être pas inutile de répéter ici que, ni en 1982 ni aujourd’hui, l’idée absurde de « provoquer » le lecteur au suicide ne nous a effleurés.

Rarement lu par ceux qui en réclamaient la destruction, Suicide, mode d’emploi a eu — dépassant les espoirs et les craintes de ses auteurs — une fonction de révélateur des blocages idéologiques et caractériels de la société française. Si nous ne doutions pas que notre livre puisse choquer, nous avons été surpris par l’ampleur et plus encore par la violence et l’irrationalité des réactions qu’il a déclenchées.

Suicide, mode d’emploi s’inscrivait, non seulement dans une tradition libertaire — l’anarchiste Paul Robin a publié en 1901 une brochure intitulée Technique du suicide — mais aussi dans la logique des combats menés dans les années 70 du vingtième siècle autour des droits des malades, du droit à disposer et à jouir de son corps, du droit à la contraception et à l’avortement[9].

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Les bibliothécaires nomment « fantôme » le morceau de bristol qui marque dans les rayonnages l’emplacement d’un livre consulté. Livre mythique, Suicide, mode d’emploi est à sa manière un « livre fantôme », bénéficiant du statut original mais peu enviable de « classique introuvable ». Référence obligée en matière de droit à la mort, il incarne aussi désormais les limites de la tolérance démocratique.

S’il a donné lieu à de multiples textes et ouvrages de controverse et à quelques ersatz, Suicide, mode d’emploi n’a pas — quant aux informations historiques et juridiques qu’il contient — d’équivalent en français[10]. Son absence des librairies, comme de la plupart des bibliothèques, permettra longtemps encore aux truqueurs de toute espèce de mentir sur son contenu et sur les intentions de ses auteurs. Au moins était-il possible d’offrir au public d’aujourd’hui un ensemble d’informations et de documents jamais réunis à ce jour, dont beaucoup figuraient dans des dossiers judiciaires ou dans des revues professionnelles (médicales, juridiques, etc.) difficilement accessibles. Les lectrices et les lecteurs qui ont eu la chance de se procurer ce livre « interdit », à l’époque de sa libre diffusion ou ultérieurement, et pareillement ceux et celles qui, du fait de leur âge, n’en connaissent qu’une image partielle et déformée par la rumeur, tous ont le droit de connaître les pièces de ce dossier et de savoir sur quel argumentaire moral et juridique on a condamné un livre au néant.

Le combat pour le droit de chacun à décider de sa vie et de sa mort, dont l’affaire Suicide, mode d’emploi aura été une importante étape, se poursuit[11] et se poursuivra, malgré et contre les tentations autoritaires et moralisatrices des démocraties, et le retour des fanatismes religieux. Le présent ouvrage en conserve la mémoire, manière de défi à ceux qui croient que l’on peut éradiquer l’idée de liberté en brûlant les livres qui la défendent.

Remarquons que ceux-là sont aujourd’hui impuissants à empêcher qu’un usager d’Internet puisse, en quinze minutes de connexion, et au tarif d’une communication téléphonique, consulter à l’aide d’un moteur de recherche plusieurs sites internationaux (dont la grande presse a publié les adresses sans être inquiétée) qui lui fourniront des pages d’informations, de références bibliographiques et d’adresses militantes. Quant aux médicaments, il est plus aisé de les commander de chez soi, via Internet et les sociétés de vente par correspondance qui y sont installées, que par n’importe quel autre canal[12]… Mais les censeurs s’adaptent péniblement à la modernité. Même si l’on ne se prive pas de surveiller le Net[13], c’est encore le livre qui fournit la cible la plus familière, la plus tangible et surtout la plus facile à atteindre.

Le cortège des suicides

« Je regarde passer le cortège des suicides », écrit Aragon, dans son Traité du style (1926). Nul encouragement ici à la patience de qui veut, selon une sagesse prétendument orientale, voir passer au fil de l’eau les cadavres de ses ennemis. Aragon les désigne au contraire comme « les seuls morts par [lui] véritablement respectés[14] ».

En transformant, depuis le XIXe siècle, les morts volontaires en « faits divers », la presse écrite — et illustrée —fait accéder quelques suicidés à la célébrité posthume. Les médias de masse ont encore simplifié la focalisation de l’attention publique. Si la plupart des disparus restent pour jamais anonymes, d’autres, ni écrivains ni artistes pourtant, font la une des gazettes et des écrans. Candidats au suicide ou à l’euthanasie, ils ne s’effacent pas, comme on s’attendrait de la part de presque morts, ils se mettent en avant, convoquent les journalistes et interpellent le président de la République, comme on faisait jadis du monarque.

On connaît leur noms : Vincent Humbert, Chantal Sébire en France ; Ramon Sampedro en Espagne ; Piergiorgio Welby, Eluana Englaro en Italie… Désormais, on retient leur visage : celui de Chantal Sébire, déformé par une tumeur incurable ; le lumineux sourire d’Eluana Englaro, sur les photos d’avant l’accident de voiture qui l’a plongée dans le coma.

Arrêtons-nous quelques instants devant ces photographies, ces coupures de presse, et souvenons-nous de l’indignation qui a saisi des nations entières, du poids de douleurs que ces femmes et ces hommes ont mis dans la balance de nos libertés. Les ennemis de la liberté le leur ont fait payer, chaque fois qu’ils l’ont pu. Comme ils ont pris l’air sévère, et dégoûté ! Comme ils nous ont mis en garde contre l’émotion… On ne pense pas, on ne légifère pas, on ne fait rien de bon « sous le coup de l’émotion » ! Voilà ce qu’ils répètent, les politiciens et les moralistes que rien n’émeut, sinon le sort du monde qu’ils ont bâti. « Émotion populaire », c’était jadis l’expression qui désignait l’émeute. Les pouvoirs institués ont toujours de bonnes raisons de s’en méfier.

Quelques noms distingués dans le cortège des suicides, et parmi celles et ceux qui les ont aidés[15].

Ramon Sampredo — tétraplégique à 25 ans à la suite d’un accident, il se donne la mort trente ans plus tard, le 12 janvier 1998, sans avoir obtenu de la justice espagnole la reconnaissance de son droit à un suicide assisté. Quatorze mille personnes s’accusent dans un manifeste de l’avoir aidé à mourir. Ses derniers instants, vingt minutes d’une agonie difficile, sont filmés pour établir qu’il a avalé seul le poison mortel. Le film est diffusé — amputé de quelques minutes où Ramon fait entendre des hurlements de douleurs — sur une chaîne de télévision privée[16].

Gilles Châtelet — mathématicien et philosophe, ancien militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), auteur de Vivre et penser comme des porcs (Exils, 1998), il se suicide le 11 juin 1999[17].

Mireille Jospin-Dandieu — sage-femme à la retraite, marraine de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), mère du politicien et ancien Premier ministre social-démocrate Lionel Jospin, se donne la mort le 6 décembre 2002, à l’âge de 92 ans[18].

Christine Malèvre — infirmière d’abord soupçonnée d’une trentaine d’actes d’« euthanasie active », elle est finalement jugée coupable d’avoir provoqué six décès, est condamnée en octobre 2003 à 12 ans de prison par la cour d’assises de Paris (après une première condamnation à 10 ans). Elle obtient une libération conditionnelle en décembre 2008. De tous les soignants impliqués dans des affaires d’euthanasie, c’est elle qui a été le plus dûrement punie.

Vincent Humbert — tétraplégique âgé de 21 ans, il avait interpellé le chef de l’État Jacques Chirac, lui réclamant le « droit de mourir[19] ». En accord avec sa mère, qui a tenté de lui administrer des barbituriques deux jours plus tôt, le Dr Frederic Chaussoy, médecin-chef du service de réanimation de l’établissement où est hospitalisé le jeune homme, provoque sa mort, le 26 septembre 2003. Tous deux poursuivis, Marie Humbert[20] pour « administration de substances chimiques », et le Dr Chaussoy pour « empoisonnement avec préméditation » (passible de la réclusion à perpétuité), bénéficieront d’un non-lieu à la fin février 2006.

Emmanuelle Jensen — âgée de 28 ans en 2003, elle est dans le coma, en phase terminale d’un cancer généralisé. Son mari fait en sorte d’interrompre ses souffrances. Contre l’avis de l’avocat général, qui réclame deux ans de prison avec sursis, il est acquitté par la cour d’assises d’Angers en juin 2006[21].

Paulette Druais — en phase terminale d’un cancer du pancréas en 2003. Laurence Tramois, la docteure qui a prescrit l’injection qui lui permet de mourir est condamnée en mars 2007 à un an de prison avec sursis (peine non inscrite au casier judiciaire). Chantal Chanel, l’infirmière qui a exécuté la prescription est acquittée. Pour parvenir à ce verdict, les jurés ont, selon le sens commun mais à rebours de la logique pénale, interverti les rôles de l’auteure principale de l’infraction et de la complice[22].

Piergiorgio Welby — atteint de dystrophie musculaire, entièrement paralysé, il peut mourir en décembre 2006 (après qu’un tribunal civil de Rome ait déclaré sa demande d’euthanasie irrecevable) grâce au geste de l’anesthésiste qui a débranché son respirateur. Le médecin, ainsi qu’un député européen du parti radical qui le soutenait, sont entendus par des policiers spécialisés dans la lutte antiterroriste (ce qui montre que les démocraties savent identifier les périls). Sept cent personnes ont observé une grève de la faim tournante de deux jours en solidarité avec M. Welby, tandis que le Vatican rappelait son opposition à l’euthanasie[23].

Maïa Simon — comédienne, elle avait notamment joué sous la direction de Jean-Louis Barrault et Jorge Lavelli. Militante de l’ADMD, atteinte d’un cancer, elle choisit le suicide médicalement assisté, à Zurich, le 19 septembre 2007. Interrogé par Le Monde, le Pr Dreyfuss (réanimateur à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes) juge « indécent » la comparaison entre le combat pour le droit de mourir et celui pour l’avortement libre : « Des gens ont pris des risques pour promouvoir le droit à l’IVG. Quel risque a pris l’entourage de Maïa Simon ? » Et cette phrase : « S’il s’agit pour des personnes à haut niveau social et culturel de se renseigner sur les meilleures modalités de mettre fin à sa vie, on peut très bien le faire en France, où le suicide n’est pas réprimé[24]. » Cynique hypocrisie ? Peut-être pas même… Plutôt cuirasse caractérielle et idéologique contre le réel.

André Gorz — le philosophe et sa femme Dorine, âgés de 84 et 83 ans, se donnent la mort à la fin septembre 2007. Sur une pleine page de Libération, un M. Delfour, agrégé de philosophie, en profite pour dénoncer « le fantasme du suicide », à grand renfort de paradoxes. Songer au suicide est une excellente manière de maîtriser son existence (nous voilà d’accord !) « mais passer à la tentative (l’agression physique du corps) serait perdre la liberté conquise[25] »… La « croyance archaïque » dans le suicide serait, si l’on comprend bien, un déni de la mort. Mais ma propre mort, quelle qu’en ait été la cause, comment croire à son existence, puisque je ne serai plus en vie pour la vérifier ? C’est une vieille consolation du matérialisme antique, ici étrangement brandie contre la seule mort volontaire et ses partisans.

Hugo Claus — écrivain belge d’expression flamande, poète, peintre du groupe Cobra, dramaturge et cinéaste, romancier, auteur notamment du Chagrin des Belges (1983), il est atteint de la maladie d’Alzheimer et choisit d’être euthanasié, comme le permet la loi belge, le 19 mars 2008[26].

Chantal Sébire — âgée de 52 ans, atteinte d’une tumeur incurable, elle demande le droit de se faire prescrire par son médecin un produit létal. Elle est assistée par un avocat talentueux, Me Gilles Antonowicz, vice-président de l’ADMD. Sa requête est rejetée par le tribunal de grande instance de Dijon, le 17 mars 2008. Son cas est l’objet d’une médiatisation exceptionnelle. Le Premier ministre François Fillon évoque publiquement l’hypothèse d’un coma provoqué, tandis que le député Leonetti, dont nous reparlerons, déclare sans vergogne : « La seule option qu’elle s’autorise est le suicide assisté. C’est la plus mauvaise solution[27]. » Au contraire, André Deseur, conseiller national de l’ordre des médecins, envisage une évolution du droit selon les modèles belge et suisse, que nous étudierons dans les pages qui suivent : « Dans ce type de situation, nous pourrions proposer une assistance médicale à une mort délibérée. Ou à un suicide assisté[28]. »

Chantal Sébire se suicide le 19 mars 2008, en absorbant une forte dose de barbiturique. Une autopsie est ordonnée et une enquête préliminaire pour « provocation au suicide » ouverte, sur la base de la loi de décembre 1987. Incontestable victoire posthume pour Mme Sébire, l’enquête est « classée sans suite » quatre mois plus tard. Le parquet renonce à savoir et à poursuivre qui lui a fourni le barbiturique mortel.

Clara Blanc — jeune femme de 31 ans, atteinte d’une maladie génétique rare qui affecte les articulations, elle a appris à 25 ans que son handicap ira s’aggravant. Profitant du débat suscité par le sort de Chantal Sébire, elle interpelle le président de la République Nicolas Sarkozy et la ministre de la Santé Roselyne Bachelot : « Qu’on me laisse le libre-arbitre de ma mort[29] ».

Rémy Salvat — âgé de 23 ans en 2008, atteint d’une pathologie dégénérative depuis l’âge de 6 ans, il écrit à M. Sarkozy pour réclamer le droit à l’euthanasie. Celui-ci répond : « Pour des raisons philosophiques [je crois] que nous n’avons pas le droit d’interrompre volontairement la vie. » Le jeune homme se suicide en avalant des médicaments, le 10 août 2008. « Vous ne m’avez pas laissé le choix » réplique-t-il au président, dans un enregistrement sonore. Neuf ans plus tôt, sa mère avait tenté, en vain, de mettre fin à ses souffrances. Elle avait été mise en examen pour tentative de meurtre, mais avait bénéficié d’un non-lieu[30].

Eluana Englaro — dans un coma végétatif depuis 1992, elle meurt en février 2009 après l’arrêt de son alimentation artificielle, que la Cour de cassation italienne a autorisé en novembre 2008, mais que Silvio Berlusconi a tenté d’interdire par un ultime décret-loi (le président de la République Giorgo Napolitano refusera de contresigner le texte). Le cardinal Lozano Barragan, président du Conseil pontifical pour la Santé parle d’« un abominable assassinat[31] ».

Comment ne pas être frappé par la force d’inertie obstinée que les institutions opposent à cette énergie du désespoir et à ces souffrances ? En France, satisfaits d’avoir réintroduit le suicide dans le code pénal, deux ans avant le bicentenaire d’une Révolution qui l’en avait chassé — par une loi dont nous verrons combien elle embarrasse les magistrats — les législateurs gagnent du temps. Encore quelques années, encore une parodie de réforme, encore quelques cadavres, encore « de l’émotion » que l’on espère — à tort ! — éphémère. Tantôt ils nous renvoient, avec un ironique mépris, à la liberté du suicide qui-n’est-pas-réprimé-en-France, mais qu’il ne faut pour autant prendre pour un « droit », tantôt ils mobilisent la police, saisissent et détruisent des livres. C’est qu’ils sentent leur cause perdue ! et la majorité des populations européennes hostiles.

Malheur à celles et ceux qui voudront ou devront mourir avant qu’une nouvelle révolution balaye cette morale d’Ancien Régime, qui veut que l’être humain ne soit, comme jadis, maître ni de sa personne ni de sa mort.

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On pourra s’étonner de voir indiquées dans les pages qui suivent comme censurées des indications techniques déjà publiées par des journaux au tirage sans commune mesure avec celui du présent livre. Le récit de nos démêlés judiciaires convaincra, je pense, que des « recettes », qui n’ont pas retenu l’attention des magistrats dans leur quotidien habituel, leur fourniraient un prétexte commode à poursuite aussitôt que reproduite par le coauteur de Suicide, mode d’emploi.

J’ajoute que si je lis toujours avec intérêt les témoignages que des lecteurs veulent bien m’adresser, je ne réponds à aucune demande de renseignements sur les techniques du suicide, pas plus que je ne commercialise des exemplaires ou des photocopies du livre de 1982.

À ce propos, des personnes peut-être animées des meilleures intentions ont, depuis quelques années, mis en ligne des copies électroniques de Suicide, mode d’emploi, consultables et téléchargeables à volonté. Yves Le Bonniec et moi-même avons publié, en juillet 2009, un avis (voir ci-après l’adresse de mon site Internet) par lequel nous précisons que ces initiatives ont été prises sans notre aval, qu’elles contreviennent à la fois à la loi réprimant la « provocation au suicide », dont le détail sera examiné dans les chapitres qui suivent, et aux textes régissant la propriété littéraire. Suicide, mode d’emploi n’est pas plus « tombé dans le domaine public » que le sac d’un manifestant assommé par les flics n’appartient à qui le ramasse.

Ajoutons une maigre consolation, à l’intention de celles et ceux dont la curiosité se porte sur le dernier chapitre du livre : ses indications sur les médicaments sont obsolètes (spécialitées modifiées, retirées de la vente, etc.).

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[1] Titre que l’on trouvera souvent abrégé en SME dans les pages qui suivent.

[2] Sur ce procès et les nombreuses procédures qui l’ont précédé et préparé, voir chap. 7.

[3] Autre symptôme d’acharnement, dérisoire mais éclairant : par décret du 20 août 1997, M. Chirac, président de la République, refusait à A. Moreau la nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur à lui décernée par son prédécesseur Mitterrand, le Conseil de la Légion ayant estimé que « l’édition d’un tel ouvrage constituait un manquement grave au respect dû à la personne humaine et donc un acte attentatoire à l’honneur. » À l’époque, cet organisme ne trouvait rien à redire au maintien dans son grade de M. Papon, responsable de la déportation de personnes juives pendant l’Occupation, puis en 1961 de l’assassinat de manifestants algériens à Paris. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1999, que sa décoration était retirée à M. Papon. Mieux vaut donc, du point de vue de l’« honneur », commanditer des meurtres sous tous les régimes, qu’encourager la liberté de disposer de sa propre vie.

[4] Crimes écrits, La littérature en procès au XIXe siècle, Plon, 1991, p. 276.

[5] On en trouvera le texte en annexe. Sur la genèse de la loi, voir plus loin chap. 7.

[6] « La mort de Caton », in Le Treizième César, Gallimard, 1970, pp. 43-44.

[7] Au XIXe siècle, dans le mouvement anarchiste, la « propagande par le fait » désigne d’abord toute réalisation pratique ou action d’éclat dont l’exemple peut servir à éclairer la classe ouvrière. Par la suite, elle sera plus étroitement associée aux attentats.

[8] À la vie à la mort, Maîtrise de la douleur et droit à la mort, Noésis, 1997. Rappelons ici que le nombre des décès suicidaires a régressé à partir de 1987 jusqu’en 1991 (pour augmenter à nouveau en 1992) alors même que 100 000 exemplaires d’un livre citant des techniques d’intoxication médicamenteuse avaient été vendus. De plus, cette méthode de suicide n’a jamais représenté que 13,54 % de l’ensemble des décès suicidaires (25% chez les femmes), tandis que les méthodes violentes, bien connues de tous, sont toujours — de loin — les plus utilisées. Les journalistes renoncent difficilement au discours alarmiste. Ainsi Le Monde du 4 février 1998, année pour laquelle le chiffre des décès suicidaires (10 534) est inférieur au chiffre le plus bas (11 502) de la période 1987-1991, citait-il, sans le démentir, un professeur de médecine légale selon lequel « le suicide augmente à une telle vitesse que tout le monde commence à se sentir concerné » [Je souligne].

[9] On trouve les traces de mon activité dans les groupes et revues de cette époque dans le recueil intitulé Pièces à conviction, Noésis, 2001 (épuisé). La brochure de Robin est reproduite en annexe du présent ouvrage.

[10] LHistoire du suicide de G. Minois, sous-titrée « La société occidentale face à la mort volontaire » (Fayard, 1995), est « centrée sur les XVIe-XVIIIe siècles », délaissant les XIXe et XXe siècles, ce qu’il n’annonce que dans sa conclusion. M. Minois qualifie SME de « brochure » (p. 373), dont il ignore l’éditeur et les auteurs…

[11] Je songe par exemple au manifeste, dit « de désobéissance civique », lancée par deux militantes de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et signé par 132 personnalités, publié à la une de France-Soir, le mardi 12 janvier 1999. « Nous déclarons avoir aidé une personne à mourir ou être prêts à le faire. Nous considérons que la liberté de choisir l’heure de sa mort est un droit imprescriptible de la personne […]. À plus forte raison, ce droit est-il acquis au malade incurable ou qui endure des souffrances que lui seul est habilité à juger tolérables ou intolérables. […] »

[12] Voir « Le gouvernement s’inquiète du trafic de médicaments sur Internet », Le Monde, 4 octobre 1996. Fin décembre 1998, suite au suicide d’une jeune femme, la police japonaise ouvrait une enquête sur un site Internet qui proposait à la vente des doses de poison.

[13] Un matin de décembre 1998, Guillaume Esnault, gérant d’une société rennaise hébergeant sur le Net plus de 2 500 sites francophones, ainsi que sa femme enceinte de sept mois sont arrêtés à leur domicile. On pouvait lire sur l’une des 200 000 pages accueillies par le Village des extraits de SME (j’ignore lesquels) et sur une autre un dessin animé jugé pornographique…

[14] Rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2004, pp. 88-89.

[15] Certains, par exemple Claire et Roger Quilliot, n’y figurent pas ; nous les retrouverons dans la suite de l’ouvrage.

[16] L’histoire de Ramon Sampredo a fait l’objet d’un film d’Alejandro Amenabar : Mar adentro [hacerse mar adentro signifie « prendre le large »] (Le Monde et Libération du 2 février 2005).

[17] Le Monde, 20-21 juin 1999.

[18] Noëlle Châtelet, sa fille, lui a consacré un livre : La Dernière Leçon (Seuil, 2004).

[19] France Soir, 16 décembre 2002.

[20] Mme Humbert milite pour une réforme du droit en matière d’euthanasie.

[21] Libération, 15 juin 2006.

[22] Le Monde, 17 mars 2007. À l’occasion de cette affaire, plus de 2 000 médecins et soignant(e)s affirment dans un manifeste qu’ils ont « aidé médicalement des patients à mourir avec décence » et réclament une dépénalisation « sous conditions [des] pratiques d’euthanasie, en s’inspirant des réformes déjà réalisées en Suisse, en Belgique et aux Pays-Bas » ; Le Nouvel Observateur, 8-14 mars 2007.

[23] Le Monde, 19 et 23 décembre 2006.

[24] Le Monde, 26 septembre 2007 (je souligne) ; nécrologie de Maïa Simon, Le Monde, 30 septembre-1er octobre 2007.

[25] Libération, 4 octobre 2007 ; nécrologie d’A. Gorz dans Le Monde, 27 septembre 2007.

[26] Voir Libération, 21 mars 2008 ; Le Monde, 25 mars 2008.

[27] L’Express.fr, 13 mars 2008.

[28] L’Humanité, 21 mars 2008.

[29] Le Midi libre, 1er avril 2008.

[30] Le Monde, 15 août 2008.

[31] Le Monde des 10, 11, 12 février 2009.