ÉROS ET CLASSES SOCIALES : ÉCULONS LES PONCIFS! Échanges avec Agnès Giard (2009)

Je reproduis ci-dessous les éléments d’une correspondance avec Agnès Giard, journaliste animatrice du blog « Les 400 culs » sur le site du journal Libération, les questions qu’elle m’a posées, les réponses envoyées par moi, et la citation qu’elle en a faite sur son blog.

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Premier courriel d’A. Giard

Le 21 décembre 2008 14:43, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude,

Ça y est ! Profitant d’un moment de répit, j’ai commencé à lire Je chante le corps critique.

Le chapitre sur la mécanique des femmes m’a complètement transportée et je lui consacrerai un article à part entière, en vous citant d’abondance car il est impossible de vous rendre hommage avec autant de talent.

En revanche, le chapitre sur le queer m’a un peu troublée. Je n’ai pas compris votre position.

Accepteriez-vous de répondre à quelques questions, car je projette de faire un autre article sur votre livre en traitant ce point particulier…

Voici mes questions, si vous avez le temps d’y répondre :

1/ Vous associez le mouvement queer au carnaval. Vous rappelez que le carnaval sert — traditionnellement — de fête défoulatoire, cathartique, qui ne renverse l’ordre social (marqué par les inégalités) que le temps d’une journée. Le carnaval n’est subversif qu’en apparence. Le carnaval ne fait qu’entériner les inégalités… Le mouvement queer, ce serait la même chose : il ne ferait que renforcer les différences homme-femme et la discrimination qui frappe les travs, les trans, les homos et les femmes ?

2/ Est-ce que pour vous, les queer — ces hommes et ces femmes qui bidouillent leur corps ou se travestissent (“drag kings, gouines-garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bites, handi-cyborgs”) — sont juste des freaks, des “monstres” de cirque ? Vous semblez les mettre dans le même panier.

3/ Vous faites allusion à la démocratisation (relative) des comportements sexuels hors-norme (SM, échangisme, travestissement, bisexualité, transsexualité, etc.) : « la démocratisation et la banalisation de ce carnaval potentialisent-elles ses effets ? ». Je n’ai pas très bien compris cette phrase.

4/ Vous semblez opter pour l’autre théorie : « Cette débauche d’énergie carnavalesque conserve sa fonction d’exutoire et par là même d’entretien de l’ordre social dont elle met en scène la subversion ou l’inversion ». Pensez-vous que nous ne sommes pas un peu plus libres, libérés, qu’à l’époque où les homos et les femmes en pantalon se faisaient mettre en prison ?

5/ Cette liberté sexuelle plus grande ne semble pas vous plaire… Pourquoi?

J’espère que vous pardonnerez la naïveté de mes questions.

Il y a bien sûr beaucoup de travers dans notre société actuelle et je suis la dernière à penser que nous vivons une ère de liberté totale, mais il me semblait du moins qu’il y avait des choses intéressantes dans la notion de « jeu » proposé par le mouvement queer.

Aussi votre avis m’importe-t-il beaucoup pour y voir plus clair.

 

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Deuxième courriel d’A. Giard

Le 13 janvier 2009 14:22, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude

J’ai lu attentivement votre texte [reproduit ci-dessous]. Il est passionnant et votre critique de Beatriz Preciado me semble très juste[1]… Mais j’ai quelques réticences par rapport au point suivant :

Vous prétendez que les « minorités sexuelles » se proclament « révolutionnaires ». Il me semble qu’elles réclament juste le droit de baiser tranquillement dans leur coin sans être dérangées et sans déranger les autres… Il n’y a aucune volonté de changer la société, là-dedans, n’est-ce pas ? Juste le désir de ne pas être mis en prison, voilà tout.

Voici donc trois questions complémentaires, pour mieux saisir votre pensée.

1/ Vous partez du principe que les personnes qui ont des sexualités dites marginales (homosexualité, fétichisme, SM, notamment) se disent « subversifs ». Et vous soulignez à juste titre que ça n’a rien de subversif…

Le problème c’est que — à part les crétins qui confondent sexualité et engagement politique —, personne ne revendique sa sexualité comme un acte subversif… Il me semble que vous mettez du « subversif » là où il n’y en a pas. En clair : vous reprochez aux minorités sexuelles de tenir des propos qui ne sont pas forcément les leurs (mais les vôtres, finalement).

N’est-ce pas un peu abusif ?

2/ Vous semblez déplorer le fait que des compagnies comme IBM prennent en charge les frais médicaux des transsexuels. Effectivement, on peut difficilement dire qu’on est subversif quand on se fait payer ses hormones et sa mastectomie par la société… Mais les transsexuels ne sont pas forcément subversifs, n’est-ce pas ?

Leur vision de la femme (vagin) et de l »homme (pénis) semble au contraire plutôt conformiste, n’est-ce pas ?

3/ La prise en charge par l’entreprise des frais médicaux : cela ne vaut-il pas mieux que d’être obligé de se prostituer (au Bois de Boulogne ou ailleurs) ?

Est-ce qu’il ne vaut mieux pas banaliser la transsexualité, la ramener à ce qu’elle est (une chirurgie esthétique touchant les organes sexuels primaires et secondaires) et en montrer l’inanité, plutôt que de continuer à en faire une maladie mentale ?

 

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Mes réponses à Agnès Giard

Dans Je chante le corps critique, je m’intéresse, comme l’indique le sous-titre, aux « usages politiques du corps ». Ce qui signifie aussi à l’effet politique de certains usages du corps. J’essaie d’éviter, autant que possible, une approche moraliste pour procéder à une évaluation du potentiel subversif de telle ou telle pratique. Cependant, comme il n’existe pas d’instrument de mesure scientifique, je peux donner l’impression de formuler un jugement.

Comme vous l’avez bien compris, ce qui me gêne dans le carnaval, ça n’est pas sa gaîté, sa fantaisie ou son obscénité, c’est sa fonction de catharsis, c’est-à-dire de renforcement de l’ordre social par un défoulement circonscrit dans le temps. Or c’est au carnaval que me font irrésistiblement penser les innombrables groupes, sous-groupes et inframinorités érotiques, adoptant (au moins dans certaines occasions) des costumes et travestissements d’une provocante visibilité. Voyez l’énumération faite par Preciado des « multitudes queer » appelées à détruire « l’empire sexuel » : drag kings, gouines garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bite, handi-cyborgs… Il en va de même à mes yeux des pratiques érotiques dites minoritaires (de groupe, SM, etc.).

Que ce carnaval ait lieu tous les week-end, voire tous les soirs de la semaine, et non plus une fois par an ouvre-t-il mécaniquement de nouvelles potentialités subversives ? Au risque de passer pour un rabat-joie, je ne vois pas de raison de le croire. D’autant que ces phénomènes ne concernent, pour des raisons évidentes, que la bourgeoisie et une frange de la classe moyenne. Précisons : les ouvrières qui travaillent de nuit ne peuvent pas sortir le soir, que ce soit en talons ou en godillot, en jupe courte ou avec une moustache ; elles s’en plaignent d’ailleurs à juste raison. On constate certainement un élargissement de la population concernée par ce qui était le fait, au dix-huitième siècle par exemple, d’une infime minorité d’aristocrates fortunés. Appelons cela « démocratisation », à condition de préciser qu’il s’agit d’un constat quantitatif et non d’une appréciation qualitative, positive. Il faut éviter de prendre telle soirée de club échangiste ou d’un bar lesbien pour une photographie de la société dans son entier. Quels que soient par ailleurs les remarques, critiques ou enthousiastes, que l’on puisse faire sur les pratiques qui s’y déroulent. Lire la suite

DIFFAMATION PUBLIQUE SUR INDYMEDIA, SOUS COUVERT DE CRITIQUE FÉMINISTE — CENSURE ET MACHISME DE CE MÉDIA (avril-mai 2013)

Gueule rougeJe regroupe ci-dessous trois articles successifs publiés sur mon ancien site à propos d’une diffamation anonyme publiée sur Indymedia Paris. Le/la ou les auteurs — toujours anonymes — de cette diffamation se sont assez vite et publiquement rétractés.

Par contre, les misérables crétins d’Indymédia Paris refusèrent et d’appliquer les consignes des diffamateurs repentis et de s’excuser. Pire, ils affirmèrent hautement leur mépris pour quelqu’un (moi) qui réagissait si vivement « à la première petite critique ». En l’espèce : « harcèlement sexuel » !

On voit entre quelles mains se trouvait la contre-information à Paris.

Indymedia Paris a aujourd’hui disparu, avantageusement remplacé par Paris-luttes.infos (voir lien dans la colonne de droite).

Deux bonnes nouvelles.

Le premier texte ci-dessous a été publié en ligne le 28 avril 2013. À noter: rien n’indique — malgré le pseudonyme employé — que mon diffamateur anonyme soit du genre féminin.

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Il y a un moment que j’avais l’intention d’ouvrir une rubrique « Fan Club » sur ce site. Tout le monde sait — c’est une façon de parler ! — que je me suis fait éclater le foie par un flic en civil en 1996 ou que le livre Suicide, mode d’emploi est interdit de facto depuis 1995. Mais certaines amabilités, au détour d’un forum Internet ou dans un ouvrage obscur, échappent probablement à la majorité de mes lectrices et lecteurs. Tel personnage me traite de violeur d’enfants (en série), tel autre d’assassin (en série aussi !), tel autre d’antisémite — oh ! je suppose que oui : aussi. Bien entendu, plus j’écris sur les droit des enfants (notre premier livre avec Yves Le Bonniec), plus je revendique le droit pour chacun(e) de décider de l’heure et du moyen de sa mort, plus je dénonce les provocations antisémites d’un Dieudonné, et plus de telles « révélations » ont de l’intérêt pour les crétins et les salauds qui les font. Presque toujours sous couvert de l’anonymat.

À toute corvée, ménagère ou rédactionnelle, il faut ce que l’on appelle un « déclencheur ». Le rôle du déclencheur est ici tenu par une dénonciatrice qui signe un texte sur le site Indymedia Nantes sous le pseudonyme — on n’est jamais trop prudent(e) — de « lamamaterielle ».

Le texte critique, avec plus ou moins de bienveillance, deux articles récemment publiés sur le féminisme et les Femen, l’un dans Courant alternatif (journal de l’Organisation communiste libertaire, sous la plume de Vanina [impossible ce jour d’établir une connexion , donc de créer un lien vers CA]), l’autre dans Le Monde diplomatique (sous la plume de Mona Chollet).

La rédactrice anonyme reproche, entre autres, aux deux auteures des articles d’avoir également cité positivement des passages de mes propres textes.

Or, l’anonyme le révèle aux deux gourdes abusées — et au passage, nous le verrons, à Corinne Monnet, militante féministe lyonnaise, qui m’avait demandé l’autorisation de reproduire un extrait des 42 bonnes raisons dans le recueil Au-delà du personnel [1] :

« Pas mal de monde tient Claude Guillon pour un harceleur de jeunes femmes, et cela depuis des années. Il n’est pas rare dans les cercles soucieux de féminismes de voir Claude Guillon comparé à une sorte de Weltzer Lang inconnu en quelque sorte. »

Admirez la précision quasi chirurgical des éléments matériels. Voilà ce que j’appelle un dossier bien ficelé : « Pas mal de monde », « depuis des années », « il n’est pas rare »… Lire la suite

Du mauvais goût, et de sa persistance en bouche (2013)

Gueule rouge

 

Je fais partie des gens qui achètent une revue de BD au moment de prendre le train pour un trajet un peu long. Question d’âge peut-être (jadis, j’achetais régulièrement Charlie mensuel et À suivre). J’ai ainsi retrouvé récemment, avec plaisir, Psikopat, revue dirigée par le dessinateur Carali[1].

La thématique du numéro (octobre 2013) : « Guerres robotisées ». Les planches et dessins du « dossier » sont fidèles au style trash de la revue et frappent souvent assez juste sur un thème qui s’y prête. Il y a de l’hémoglobine. On trouve tout aussi bien des dessins gentillets, mais pas moins drôles (à mes yeux) comme cet instantané de l’enfance de Moïse, représenté en larmes, sa bouée autour de la taille, la mer s’étant ouverte en deux devant lui[2]

La quatrième de couverture est occupée par une historiette en six cases, intitulée « Plainte ». La scène se passe au commissariat, de la porte duquel sort le phylactère portant la première réplique : « Je porte plainte pour sodomie ». Il y a dans ce premier énoncé un côté à la fois absurde et obscène qui veut déclencher l’hilarité. La sodomie n’est pas un délit en France ; on ne peut donc y « porter plainte pour sodomie ».

« Vous connaissez votre agresseur » demande le policier de service à la plaignante (c’est une femme). « Oui c’est mon mari. Il me sodomise tous les soirs depuis 10 ans. »

« Mais Madame, objecte le policier, vous ne pouvez pas porter plainte contre votre mari. C’est le devoir conjugal ça. »

Carali

Non, cher Carali, ça c’est une contrevérité.

Une femme peut parfaitement porter plainte contre son mari pour des violences sexuelles, lesquelles ne se confondent en aucune manière avec le « devoir conjugal ». Autrement dit : un monsieur peut demander le divorce si sa femme n’a plus envie de faire l’amour avec lui (tout en ne souhaitant pas se séparer de lui), mais il n’a évidemment pas le droit de la contraindre à quelque forme de « relation sexuelle » que ce soit, sodomie comprise.

Le problème est que c’est cette contrevérité qui seule peut désamorcer le statut de victime de la plaignante et la rendre ridicule. Or c’est bien le premier ressort comique de l’histoire. La plaignante est une gourde : elle croit qu’on peut « porter plainte pour sodomie », et surtout elle croit qu’on peut porter plainte contre son mari. Mais c’est elle qui a raison sur ce dernier point. En réalité, ce que le flic de l’histoire et Carali, son auteur, font semblant de ne pas comprendre, c’est que la dame vient porter plainte pour viol, tout simplement.

Le second ressort « comique » de l’histoire, c’est le temps passé. Cette dame vient se plaindre au bout de dix ans, durant lesquels son mari lui a imposé la sodomie tous les soirs. Le temps ne se mesure pas seulement en années (dix ans), mais à la dilatation supposée de son anus, dont elle se plaint en utilisant une métaphore numismatique. Elle avait l’anus « pas plus large qu’une pièce de 2 centimes… Maintenant il est gros comme une pièce de 2 euros ». L’image présente l’avantage de faire écho aux fantasmes et légendes sexuels, dans lesquels l’anus distendu — « en entonnoir », disait-on pour les « invertis » — côtoie les mâchoires édentées des vieilles prostituées, dont l’ingestion de sperme serait responsable. Cela dit, il est certain qu’une pénétration anale quotidienne, imposée, sans précautions et sans lubrifiant, est de nature à susciter des lésions plus graves que la seule dilatation, et dans un temps beaucoup plus court que dix ans…

Nous en sommes à la sixième et dernière case de l’histoire, et le policier sort la plaisanterie de l’histoire : « Allons allons, vous n’allez quand même pas porter plainte pour 1 euro 98 centimes ! »

On observera que cette « plaisanterie » nécessite un virage à 180° dans la position du policier vis-à-vis de la plainte d’une femme contre son mari. Elle n’est plus du tout impossible juridiquement, pour cause de « devoir conjugal », elle est dérisoire… Il ne s’agit plus d’un viol quotidien, soit en gros de 3 650 viols (puisqu’il s’agit de compter, on peut compter comme ça aussi), mais d’une contestation pour un peu de monnaie.

« Où on va là ? demande le policier. Vous croyez que j’ai que ça à foutre ? »

On finit donc sur l’image — traditionnelle — d’un flic revêche et grossier, image qui réunira probablement les suffrages de la plupart des lecteurs de la revue (pourquoi me vient-il l’idée que cette revue a peu de lectrices ?). Mais aussi sur l’image d’une femme soumise, assez niaise pour servir d’objet sexuel à son mari pendant dix ans sans se rebiffer et qui, lorsqu’elle décide enfin de le faire, ne trouve qu’un argument grotesque à articuler.

Elle est ridicule et elle est mesquine : elle a bien mérité ce qui lui arrive. Osons le dire, c’est elle qui est obscène, à venir parler dans un commissariat du diamètre de son trou de balle…

Où on va là ?

Bonne question.

On va nulle part. On barbote dans la vulgarité machiste la plus misérable.

Cela dit, je ne serais pas autrement étonné que Carali soit, comme il m’en a laissé la fugitive impression, un garçon sympathique, et peut-être dans la vraie vie un amant délicat, fort éloigné et du mari violeur et du flic sexiste. Seulement il faut remplir la revue, trouver le truc accrocheur, montrer qu’on n’est pas coincés dans la bienséance idéologique, qu’on n’hésite pas à parler de cul, etc.

Mais la vulgarité, et plus encore l’obscénité, sont des armes extrêmement délicates à manier. Ça vous pète à la gueule avec autant de facilité que ces armes robotisées si bien évoquées dans la même livraison du Psikopat. On voulait juste rigoler au énième degré, et c’est auprès des beaufs qu’on fait un tabac…

« Peut-on rire de tout ? » Vieille question, dont la réponse est : bien sûr on peut rire « de tout », y compris, pourquoi pas ? — mais ça demande beaucoup d’esprit et de talent — du viol et de la violence machiste.

Toute autre est la question suivante : « Peut-on faire rire en se moquant de n’importe qui, n’importe comment, et de préférence des plus faibles ? »

Ici : Peut-on rire de la victime d’un viol, du fait qu’elle a été violée ?

La réponse est : NON !

Je précise pour les malcomprenants[3] que s’il s’agit ici d’un viol « de papier », d’un viol « pour de faux », le rire qu’il est supposé susciter est un vrai rire, un rire « pour de vrai », qui engage physiquement et politiquement celui qui s’y abandonne, comme n’importe quel acte de la vie.

Je regrette qu’on m’ait vu lire ce journal ; je regrette que ma voisine d’en face dans le TGV ait pu parcourir la BD de Carali, à laquelle je n’avais pas jeté un œil avant d’entamer la lecture du numéro.

Ça ne se reproduira pas.

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[1] Nous nous sommes croisés il y a quelques années je ne sais plus où…

[2] Dessin de Klub.

[3] Je précise aussi, sait-on jamais ! pour les nouveaux/nouvelles arrivant(e)s que, non, je ne suis pas « choqué » que l’on évoque la sodomie, à laquelle j’ai consacré un livre qui se moque d’à peu près tout, sauf des femmes.

Nota. Le dessin original est en couleurs.

Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire (2009)

Notes antiémétiques

 

Gueule rouge

[Aucune perte d’actualité, ou de pertinence, hélas ! pour ce texte, plus de cinq ans après sa publication, et à l’heure où Dieudonné et Soral annonçent la création d’un (autre) parti politique.]

Des extraits de ce texte ont été publiés dans le n° 19 (été 2009) du fanzine de contre-culture, antifasciste et libertaire Barricata.

 

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En organisant et en dirigeant une liste dite « antisioniste » aux élections européennes de 2009, le fantaisiste Dieudonné s’est situé délibérément sur le terrain de l’action politique d’où il feignait d’être absent, tout en affichant ses relations avec des militants d’extrême droite, soi-disant par intérêt médiatique ou goût de la provocation.

On aborde ici son discours, sketchs ou déclarations politiques, comme un mode d’intervention politique unifié, ainsi que celui des amis politiques qu’il a choisis.

Les citations que l’on trouvera reproduites sont, sauf exceptions signalées, tirées des extraits de spectacles, d’entretiens ou de conférences de presse librement consultables sur Internet (sur Dailymotion pour les sketchs).

Je précise qu’il ne m’intéresse pas de décider, dans les notes qui suivent ou dans la vie courante, qui est ou n’est pas antisémite, comme s’il s’agissait d’une essence particulière d’humains à détecter (on chercherait alors l’antisémite, comme celui-ci cherche « le juif »). Il me paraît instructif en revanche de repérer chez tel ou tel les éléments d’un discours antisémite, ses tenants et ses conséquences. J’utilise, en contrepoint des propos contemporains, quelques citations des « pamphlets » de Céline, remarquable écrivain et d’ailleurs antisémite militant, baignant dans l’aigreur misanthrope comme le cornichon dans son vinaigre.

 

Perversité

 

En faisant applaudir Robert Faurisson sur la scène du Zénith, le 26 décembre 2008 (nous y reviendrons), Dieudonné a attiré l’attention des médias et suscité de nombreux commentaires. On a moins remarqué l’enregistrement d’une vidéo mettant en scène Dieudonné et le même Faurisson, dont j’ignore si elle est antérieure ou postérieure au 26 décembre.

Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qualités, si l’on peut dire ; dans la vidéo consultable sur le Net, il apparaît comme acteur d’un sketch, dans lequel il donne la réplique à Dieudonné. M. Faurisson a donc entamé une carrière inattendue de comique.

On peut étendre ici à divers catégories de personnes la remarque que faisait, dans un film célèbre, Bernard Blier, à propos des cons : « Ils osent tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »

Dans le sketch, il « joue » un juif (il porte une kippa) traqueur de nazis, Maître Simon Krokfield (entre Simon Wiesenthal et Maître Klarsfeld). Ce juif de comédie est président — ici l’on est supposé rire — de « l’association des beaux-frères et belles-sœurs de déportés » (au lieu de « fils et filles »). Dans le répertoire comique français, toutes les phrases qui commencent par « Mon beau-frère…» annoncent une charge ironique. La formule de Dieudonné veut s’inscrire dans ce répertoire (imaginons : « Mon beau-frère, il est déporté… [rires] »). Elle sous-entend que les gens qui se prévalent d’une filiation avec les déporté(e)s en jouent comme d’une recommandation, un piston, quand au fond ils n’ont qu’une relation d’alliance avec eux. On voit que tout le monde n’a pas le souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents.

Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les « nègres ». Il s’agit probablement d’une « réplique » à un extrait d’émission télévisée où un intervenant critique Dieudonné, et prononce à son propos un mot, qui peut être « nègre », mais qui, dans les mauvaises conditions d’enregistrement et d’écoute, peut aussi bien être le début de nég/ationniste. Qu’importe d’ailleurs. Le fait qu’un individu particulier, à le supposer de confession ou d’origine juive, traite quelqu’un de « nègre » à raison de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d’incarner un « juif » abstrait en raciste antinoir.

Faurisson « joue » donc, pour le ridiculiser, le rôle d’un juif, non pas « survivant », mais presque « au contraire » vivant puisqu’il n’a pas pu être victime d’un génocide qui n’a pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les juifs aient jamais été victimes d’un génocide organisé par les nazis, crée, par la magie d’un petit théâtre, un juif supplémentaire. Du coup, il « prouve » que le génocide n’a pas eu lieu, puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de manière censément ridicule. Des néo-nazis ont pareillement dit de Simone Veil, par exemple, qu’elle prouve, par son existence même, l’inexistence du génocide.

On entendait, pendant l’Occupation, sur Radio Paris, les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un « accent yiddish » pour parler des juifs et de leurs « bedis » commerces. Imaginons maintenant Rudolph Hess, improvisant une scénette au procès de Nuremberg, napperon sur le crâne, accent d’Europe de l’Est, « témoignant » que les juifs n’ont pas été exterminés puisque lui est vivant…

Nous ne sommes nullement, comme le prétend Dieudonné, dès qu’il est renvoyé dans les cordes, et comme le croient de trop nombreux crétins, dans le registre de la dérision ou de la provocation, mais dans celui de la perversité, ce qui n’est pas une catégorie morale mais clinique.

Historiquement, Faurisson « jouant » au juif, pire encore, jouant « le » juif — menteur, raciste, prétentieux —, c’est la revanche des antisémites contre « le juif Chaplin[1] » ridiculisant Hitler, et à propos duquel Céline écrivait, dans Bagatelles pour un massacre : « Charlie Chaplin travaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c’est un grand pionnier de l’Impérialisme juif » (1943 p. 43).

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« Ils » sont partout !

Considérons maintenant les propos de M. Yaya Gouasmi, dirigeant d’un « parti anti-sioniste », membre de la liste « antisioniste » de Dieudonné aux européennes, lors de la présentation de celle-ci. Il est assis à la droite de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun moment repris ou démenti par lui.

[Il faut un ] « front uni contre le sionisme, qui gangrène notre société ; il gère les médias, l’éducation de nos enfants, notre gouvernement […] tout ça pour l’entité sioniste israélienne. »

Le sionisme gère l’Éducation nationale ? ! À strictement parler vide de sens, cette affirmation évoque immédiatement le délire antisémite : ils (les juifs) sont partout, ils veulent devenir les maîtres du monde, d’ailleurs c’est déjà fait ! Dans leur concision, les propos de M. Gouasmi confirment — hélas ! — l’hypothèse selon laquelle « sionisme » est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c’est-à-dire postérieurs à la création de l’État d’Israël) stigmatisent « les juifs », sans rapport objectif avec le sionisme en tant que mouvement d’opinion historiquement daté[2].

Relisons un passage des Beaux Draps de Céline (1941, p. 44) :

« Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais au Barreau, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en Médecine, plus de juifs que jamais au Théâtre, à l’Opéra, au Français, dans l’industrie, dans les Banques. Paris, la France plus que jamais livrées aux maçons et aux juifs plus insolents que jamais. »

La presse, la Sorbonne… ils sont partout. Mais il est logique, et commode pénalement, que les juifs soient, postérieurement à 1948, incarnés dans l’État d’Israël, d’autant que ses dirigeants affichent parfois eux-mêmes cette prétention exorbitante.

De Céline à Gouasmi, la verve en moins, le discours et la plainte sont les mêmes et visent la même population.

Demeurons un instant avec M. Gouasmi. Il fait une déclaration ahurissante, dont je reconnais qu’elle a provoqué chez moi un rire nerveux. Comme quoi il y a peut-être bien un « effet Dieudonné » contagieux.

Passons sur le fait que le personnage se présente comme « héritier du général de Gaulle », ce qui lui sert à annoncer que la France est « occupée par le sionisme » et que eux, les « antisionistes » sont là pour l’en « libérer » (en 1943, Céline écrit, dans Bagatelles : « Nous sommes en plein fascisme juif » ). C’est un des nombreux exemples de retournement que les extrémistes de droite affectionnent : on nous traite de racistes, pas du tout, ce sont des racistes anti-Français ; on nous accuse de nier un génocide, pas du tout, c’est nous qui dénonçons celui des fœtus avortés, etc.

Non, M. Gouasmi fait mieux, réécrivant l’histoire de la seconde guerre mondiale. Négationniste ? Vous n’y êtes pas ! Au moins pas de la shoah, soigneusement citée : « Il y a eu la shoah ».

Mais voyons la suite : « Les juifs malheureux [il y avait eu la shoah] sont arrivés en France. La France les a accueillis… » Et, vous l’avez compris, ils en ont honteusement profité ! Relisez cette phrase. Elle vient aux lèvres d’un homme qui déclare paisiblement que « l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme ». Donc, cet antisioniste dépourvu jure-t-il de tout espèce d’antisémitisme imagine, sans penser à mal oserais-je dire, que « les juifs », certes malheureux, sont « arrivés » en France, laquelle, bonne poire, les a accueillis. On comprend qu’une histoire qui commence si mal ne peut que se terminer dans la mainmise général de l’entité sioniste sur une communauté nationale aussi naïve et gourdasse.

Que les Français de confession ou d’origine juive, ou pour être plus précis, ceux parmi les Français de confession ou d’origine juive qui avaient survécu au génocide, soient rentrés chez eux, voilà une idée qui dépasse l’entendement et la culture de M. Gouasmi. Il est probable qu’il n’a jamais entendu dire non plus que nombre de ceux-là on trouvé porte close chez eux, leur domicile étant occupé plus ou moins « légalement » par d’excellents français non juifs. « Accueillis », tu parles !

Un mot encore, emprunté à M. Gouasmi, qui se dit très préoccupé par le nombre des divorces. Savez-vous pourquoi ? « À chaque divorce, il y a un sioniste derrière. Nous le croyons. »

En langage courant, ce sont les propos d’un fou, auxquels personne n’accorderait beaucoup d’attention si tenus par un pilier de comptoir. Mais ils constituent, du point de vue même de celui qui les tient, et de Dieudonné qui les écoute, un programme d’affirmation politique.

Dans ses thèmes, dans sa structure, dans les mensonges historiques qu’il véhicule, ce délire recouvre exactement le délire antisémite. Seule différence notable, adoptée par précaution ou sincèrement « pensée », le mot antisioniste.

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Le fion et la quenelle : misère sexuelle de l’antisémitisme

Dans l’imaginaire antisémite, comme dans tous les imaginaires racistes (antinoir, antiarabe), le juif est fantasmé comme ayant une sexualité débridée. Ce qui est plus particulier, me semble-t-il, à l’antisémitisme c’est l’association avec la féminisation. Le juif est féminin, sous-entendu parce que pédéraste. Mais comme il est très sournois ! il est également sodomite (tandis que l’« arabe » est réputé sodomite sans que cela nuise à sa réputation virile, au contraire pourrait-on dire).

Consultons Louis-Ferdinand Céline :

« Toutes les gonzesses aux Abyssins ! La race plein les miches !… Elles ont le panier en compote ! elles peuvent plus s’asseoir tellement elles ont le fios enjuivant… Ah ! comme ils baisent fort… ces frères !… Ah ! comme ils sont brûlants ! vulcans !… C’est des vrais cœurs d’amants !… Braquemards faits hommes ! » (Bagatelles pour un massacre, e. o. 1937, Denoël, 1943 p. 228)

« Les Aryens […] s’ils se laissent trop nombreusement enculer par les négrites, les asiates, par les juifs ils disparaîtront ignoblement » (L’École des cadavres, 1938, p. 221).

Signalons à tout hasard à Dieudonné que l’antisémitisme fait, chez Céline (et ailleurs), très bon ménage avec le racisme antinoir : « Le nègre le vrai papa du juif, qu’a un membre encore bien plus gros, qu’est le seul qui s’impose en fin de compte, tout au bout des décadences. Y’a qu’à voir un peu nos mignonnes, comment qu’elles se tiennent, qu’elles passent déjà du youtre au nègre, mutines, coquines, averties d’ondes… » (Les Beaux Draps, 1941, p196).

Dans l’imaginaire de Dieudonné (il n’est pas le seul !), la sodomie n’est pas une pratique érotique mais un moyen de se soumettre l’autre et/ou de l’humilier, quel que soit son sexe. Le fantaisiste recours à un vocabulaire personnel, et à une gestuelle très classique, que son public reconnaît et salue par des rires complices. Enculer, c’est dans le vocabulaire de Dieudonné « glisser une quenelle » (le sketch avec Faurisson est parfois intitulé sur le Net Glissage de quenelle) ; quant au geste il consiste toujours à remonter la main gauche le long du bras droit, pour signifier la taille de la « quenelle » que, selon les cas, on a mis à l’autre ou que l’on s’est fait mettre par lui. Dans la suite, la mention [geste] désigne cette mimique.

La référence à l’enculage, subi ou imposé, est très fréquente, relativement aux extraits de sketchs que j’ai visionnés.

Dans le sketch où il évoque le parrainage de l’une de ses filles par Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans la paroisse de l’abbé intégriste Laguérie (à Bordeaux), Dieudonné fait dire à Le Pen : « Si on peut leur glisser une quenelle, je suis avec vous ».

Il commente sur scène : « T’as vu comment ils ont mordu, j’leur ai mis jusque là [geste]. »

Ailleurs, c’est l’adversaire qui a usé victorieusement de sa quenelle : « Julien Dray, lui, il nous l’a mis jusque là [geste]. » Le banquier « Madoff, lui aussi il en a glissé des quenelles [geste] ».

Autre pratique connue pour symboliser la soumission : lécher le cul. Elle peut se confondre avec l’idée de sodomie. Ainsi à propos de George W. Bush, dont le président de la République française Nicolas Sarkozy est supposé avoir léché le cul (il est soumis à lui) mais qu’il a peut-être enculé au passage (évocation confuse des rapports sodomitiques entre les États-Unis, Israël et « les juifs ») : « Bush est reparti avec le cul propre, avec Sarkozy dans le fion[3] ! »

Il arrive que le verbe enculer soit prononcé. Parlant de ses origines : « Je m’appelle Dieudonné, qu’est-ce que je peux faire de plus ? Me faire enculer par un curé ? » Et à propos des Pygmées : « [C’est le genre] j’tencule pour te dire bonjour ! »

De Christine Albanel, ministre de la Culture, il note que « ça rime avec quenelle ! »

À propos des européennes, enfin, il déclare qu’il espère « glisser une petite quenelle dans le fond du fion du sionisme » (Le Monde, 10-11 mai 2009 ; d’après Libération, il aurait précisé « ma petite quenelle »).

Le programme de la liste se résume donc officiellement à « enculer le sionisme ». Faut-il voir de la modestie dans la taille annoncée de la quenelle ? Sans doute pas ; d’ailleurs sur scène, le geste est démesuré. Mais le fion enjuivé (le fios enjuivant, dit Céline) est si large, déformé par les coïts sodomitiques que n’importe quelle verge/quenelle y flottera. (La déformation de l’anus du sodomite est un thème de plaisanterie obscène que l’on trouve déjà chez le latin Martial avant d’être une obsession des médecins au XIXe siècle.)

Renouant avec une longue tradition d’obscénité dans la littérature populaire et les farces, la mention récurrente de la sodomie comme domination atteste ici l’obsession paranoïaque, au sens clinique, de se faire avoir, d’être baisé, d’être abusé, trompé, — tous termes ayant un sens équivoque. Toutes les occasions historiques sont bonnes pour cela : défaite de 1940, 11 septembre 2001 et grippe porcine.

Lacan avait finement intitulé l’un de ses séminaires : « Les non-dupes errent ». On voit jusqu’où peut aller leur errance.

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Le syndicat des aigris

Le caractère hétéroclite de la liste « antisioniste » n’a pas manqué d’être souligné tant il est caricatural. C’est que ces gens n’ont pas d’idées propres, et par malheur ils méprisent aussi l’histoire (« Ah! le poids de l’histoire » ils en ricanent quand il s’agit du nazisme et de ses victimes, quitte à se barbouiller de patriotisme comme l’impayable stalino-facho-antisioniste Soral). Ils conçoivent le débat d’idées comme une compétition entre mâles dominants. Du coup leurs « engagements » peuvent subir des retournements complets, et à répétition ; ils n’en sont pas moins persuadés de suivre une route cohérente. Or, elle bifurque selon les rencontres, les affects et les échanges de phéromones. Dieudonné injurie Le Pen au milieu des années 1990, mais se rétracte après avoir « rencontré l’homme » (ah ! l’homme Goering… trop tard, hélas ! pour procéder à une réévaluation), et même s’excuse (sur Radio Courtoisie, radio catholique proche des intégristes). Soral se moque de Dieudonné, qui demande à le rencontrer, à la suite de quoi ils deviennent copains comme cochons… Tout ça sent très fort le vestiaire de stade et la chambrée : testostérone, amitié virile et estime pour l’adversaire.

Ces gens se déclarent « infréquentables » et se congratulent ! M. Faurisson se fait remettre sur la scène du Zénith le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence », rien moins ! Au fond, ils voudraient être à la fois proscrits, méprisés, ghettoisés… mais célèbres. Le fantaisiste se voit en Chaplin, l’écrivain rêve d’être Kafka, et le charlatan Sigmund Freud. Bref, les malheureux aimeraient tellement être juifs. Des victimes, autant dire des martyrs ! D’ailleurs, on les agresse physiquement, c’est un début ! Et rebelles avec ça, anticonformistes ! À côté d’eux, les Darien, Fénéon et Zo d’Axa, étaient des grenouilles de bénitier. Comment expliquer que le monde ne reconnaisse pas de pareils génies à leur juste valeur ?… C’est à ce problème existentiel que le complot sioniste, euphémisme moderne du complot juif ou judéo-maçonnique, sert de solution finale. Ces rêves déçus, ces ambitions rentrées, ces aigreurs d’estomac… Bon dieu mais c’est bien sûr ! Les juifs, les sionistes… Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ? En fait, on y pense depuis toujours (et c’est une preuve supplémentaire, pas ?). « Socialisme des imbéciles », selon la formule du social-démocrate August Bebel, l’antisémitisme, de forme ancienne ou post-mille neuf cent quarante-huitarde, est la providence des aigris et des déclassés, qui doivent s’expliquer à eux-mêmes et expliquer au monde comment il se fait qu’ils ont été mis au ban de tout et par tous, exceptés leurs semblables, aussi éloignés qu’ils en soient par ailleurs. Et c’est ainsi que des activistes pro-palestiniens fraternisent avec des racistes d’extrême droite et d’anciens staliniens avec des islamistes.

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De la « provocation » et de la « liberté d’expression » considérées comme alibis

Du latin provocatio, la provocation est un appel, lequel — dans l’acception moderne du terme — est lancé dans une forme délibérément choquante pour une partie ou pour la majorité d’une communauté (religieuse, nationale…). On peut aussi choquer pour le plaisir de choquer. Dans ce cas, la provocation n’« appelle » que la réaction émotionnelle immédiate qu’elle suscite, sans aucun message à transmettre.

Reposant sur le déclenchement d’émotions, par nature irrationnelles, la provocation est un mode de communication délicat à manier.

Dieudonné fait monter sur scène l’un de ses assistants, revêtu d’un pyjama et portant l’étoile jaune barré de la mention « Juif », lequel faux juif — c’est une curieuse manie chez ces gens de « fabriquer » des juifs quand ils estiment qu’il n’en subsiste que trop — crie « N’oubliez pas ! ». Ce sketch est censé, croit-on comprendre, tourner en ridicule l’actuelle manie mémorielle, au moins quand elle concerne la shoah (et non pas la traite des noirs, bien entendu ; à ce propos, on se bornera à dire qu’il n’en est jamais question, sans commenter les initiatives qui démentent l’affirmation). Dieudonné annonce l’assistant dans ces termes : « Jacky, dans son habit de lumière ». Associer la tenue du déporté à celle du torero, voilà ce que je ne peux comprendre que par un retournement à visée grotesque : le déporté est condamné à l’obscurité et à la saleté, il a du mal à tenir sur ses jambes, il est la risée de ses bourreaux, il vaut moins que la bête à cornes qui va mourir mais que l’on a nourrie et soignée dans cette perspective.

En criant, par dérision, ce « N’oubliez pas ! », l’assistant de Dieudonné lance en son nom un appel, une provocation si l’on veut, mais à quoi ? Non pas tant à oublier (comme on dit à quelqu’un « Oublie-moi un peu ! ») qu’à se souvenir toujours de ceux qui prétendent incarner l’histoire.

« N’oubliez pas qu’ils n’ont pas été ce qu’ils disent : ni victimes ni héros », voilà le contenu de la provocation de Dieudonné. À supposer qu’elle ait comme point de départ une critique légitime de la politique de l’État d’Israël, elle vise des gens dont la plupart n’étaient pas sionistes ou même étaient, en tant que juifs, antisionistes.

Observons qu’un louable souci de vérité historique — pour une fois ! cela mérite d’être salué — a poussé à écrire le mot « JUIF » sur l’étoile jaune que porte Jacky. Juif, pas « sioniste ». C’est un juif qui-n’a-pas-pu-être-victime-du-génocide-qui-n’a-pas-eu-lieu qui vient faire rire de lui et se faire siffler. Ces « antisionistes » ne peuvent pas se passer du juif.

Le soir où il fait monter Faurisson sur scène, Dieudonné s’exalte : « C’est la plus grosse connerie que j’ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le plus vite possible […] liberté d’expression. »

Quand Dieudonné crie « Liberté d’expression », bras écartés, ce n’est pas un programme, c’est une incantation. Il prétend passer sur les propos qui viennent d’être tenus, par lui et Faurisson, une onction morale. « Ces propos sont couverts par la liberté d’expression» semble-t-il dire, comme on dit d’un fait qu’il est couvert par la prescription, donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son entièreté, de la liberté d’expression, ne s’entend qu’avec le corollaire de la responsabilité morale et politique.

Peut-être est-ce la liberté du bouffon que revendique le fantaisiste ? Mais dans ce cas, il se désigne lui-même comme bouffon, c’est-à-dire comme mauvaise conscience du monarque et se disqualifie comme critique du système.

Il est sans doute temps de dire un mot de la question de l’efficacité comique du personnage. Autrement dit : Dieudonné fait-il rire ? la réponse à cette question modifie-t-elle les données du problème ? Si je me borne au visionnage des spectacles, je constate que Dieudonné fait rire. Une spectatrice interrogée à l’entrée d’un spectacle dit : « C’est le seul qui me fait encore rire ! » Je reconnais au fantaisiste un talent de caricaturiste dans les sketchs de studio (du strict point de vue de la caricature de l’entretien télévisé, le sketch avec Faurisson est assez réussi, même s’il n’apporte rien par rapport aux prestations passées de Poiret et Serrault, par exemple) ; j’ai dit plus haut ce qu’il faut en penser quant au fond. Sur scène, devant un parterre de pro-palestiniens vociférants et de néo-nazis hilares, Dieudonné est à la fois vulgaire (ce dont il se flatte) et effrayant ; je plains infiniment les gens qui ont « besoin de ça », d’une telle dose d’affects archaïques, pour atteindre «encore» la crise de rire libératrice.

D’ailleurs, on peut être excité par une scène de viol au cinéma (on peut l’être par le viol réellement subi) : cela ne constitue pas un argument en faveur du viol, ou des violeurs, ou des cinéastes qui usent de ces pulsions pour attirer les spectateurs.

Le rire (pas plus que l’émotion génitale) ne prouve rien de la qualité ou de la légitimité des idées mises en scène. Il ne saurait constituer une excuse morale. Ajoutons que la « désobéissance » à laquelle incite Dieudonné est l’exact contraire d’un mot d’ordre libertaire quand elle adopte comme moteur psychique des réflexes sexuels archaïques. Il est vrai que, dans un registre heureusement beaucoup plus dérisoire, on trouve des jeunes gens pour ressentir l’instant besoin de fumer dans les lieux publics, « puisque c’est interdit ».

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Quel «effet Dieudonné» ?

On a beaucoup évoqué dans les lignes qui précèdent la question de savoir de quoi Dieudonné peut être le symptôme. Ajoutons qu’il correspond à la dégradation d’une culture « contestataire » privée de ses clowns (Coluche est mort, Font au purgatoire, Val patron de presse). Au-delà de la manœuvre probable, ou au moins plausible, de militants d’extrême droite organisant un rapprochement avec des secteurs islamistes, via un antisémitisme à peine maquillé, le premier effet à redouter concerne cette partie du public contestataire qui se solidarise avec Dieudonné, par fidélité ou goût abstrait de la provocation. Là encore, les entretiens réalisés par Rue89 à l’entrée des spectacles indiquent quelque pistes. Se trouvant acculés dans une position un peu délicate (« Vraiment, rien ne vous gêne dans ses propos ? ), les spectateurs se retranchent derrière le principe d’une liberté d’expression et d’opinion qui met le signe égal entre toutes les « opinions ». Qu’importe, disent-ils ou laissent-ils entendre, le contenu et les implications de ce que je pense, dis ou ressens, puisque je considère que j’ai « le droit » d’agiter ces idées. On est tout près du propos prêté par Guy Bedos à sa mère : « Pourquoi ne serais-je pas raciste ? Il y a bien des antiracistes ! » Plus l’idéologie dominante s’affiche antiraciste — et ce peut être hypocritement ou/et maladroitement —, plus cette réaction contre elle se charge d’une signification pseudo-rebelle. Les cartes sont d’autant mieux brouillées que le locuteur peut se prévaloir d’appartenir à une communauté elle-même discriminée. D’où les difficultés d’un Faurisson, contraint, pour se présenter comme victime des juifs, d’affirmer : « Je suis traité dans ce pays en palestinien (sic) et je ne peux m’empêcher de faire cause commune avec eux ». Il faut un stupide réflexe conditionné pour faire saluer une aussi grotesque déclaration de youyous approbatifs (même s’ils visent davantage le terme « palestinien » que l’orateur lui-même).

La seconde catégorie de public, outre les sympathisants du Front national venus s’encanailler, est constitué de jeunes nés dans des famille d’origine maghrébine qui trouvent dans la dénonciation de l’ennemi sioniste un exutoire aux ressentiments causés par les discriminations sociales et policières.

« À partir du moment où il y a unanimité, il y a vérité », dit Faurisson, par dérision, dans le sketch avec Dieudonné. Il faut entendre — contre ce qui doit être, croit-on comprendre, l’esprit de mensonge des juifs — que toute unanimité dissimule un mensonge. Le génocide des juifs est reconnu, donc… Les médias parlent des « attentats » du 11 septembre, donc… Les médecins prétendent avoir découvert un virus du sida, donc… Ainsi, il y a unanimité pour constater que la terre est ronde, donc c’est une vérité officielle, donc elle est fausse. La terre est peut-être plate, ou cubique ; à moins qu’elle affecte la forme d’un chandelier à sept branches… Qu’en dit M. Thierry Meyssan ?

Citons, en guise de conclusion provisoire, un extrait, traduit par mes soins, du discours de Genève (ou Durban 2, en 2009) du président iranien M. Armaninedjav, contribution décisive comme on va voir à la définition du racisme, texte que M. Soral a décrété « incritiquable » lors de la présentation de la liste «antisioniste» aux européennes.

« M. le Président, Mesdames et messieurs, le racisme a sa source dans le défaut de connaissance de la racine de l’humain en tant que créature choisie par Dieu. Le racisme est aussi le produit de la déviation du véritable chemin de la vie humaine et des obligations du genre humain dans le monde de la création, par l’abstention délibérée de rendre un culte à Dieu, l’incapacité de penser la philosophie de la vie ou la voie de la perfection qui sont les éléments principaux des valeurs divines et humanitaires ; [cette déviation] a réduit l’horizon de l’humanité, faisant d’intérêts éphémères et limités la mesure de son action. C’est pourquoi le pouvoir du mal a pris forme et a développé son royaume en dépossédant les autres de la capacité de profiter d’occasions équitables et justes de développement[4]. »

Yaya Gouasmi a déjà caractérisé pour nous ce « royaume du mal », que M. Armaninedjav désigne lui-même tout au long de son discours, d’une manière qui échappe à toute critique — de M. Soral ! C’est évidemment l’État d’Israël. Il n’est peut-être pas mauvais que certains «libertaires» fanatiques de l’esprit de contradiction voient sous quelle bannière ils défilent et quels «amis» ils se sont faits.

Pendant ce temps, des jeunes Israéliens et Israéliennes refusent le service militaire, d’autres désertent une armée d’occupation, et les Anarchistes contre le mur risquent leur vie en manifestant devant les blindés. À ceux-là, comme aux palestiniens laïques, coincés entre les colons israéliens et le Hamas, une pensée de solidarité affectueuse.

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[1] Un ami me signale que les guillemets s’imposent, et me renvoie au témoignage de Groucho Marx, auquel Chaplin aurait confié que bien que n’étant pas juif il lui avait semblé plus digne de ne pas démentir la rumeur l’affirmant.

[2] Sur les débats dans le mouvement révolutionnaire anarchiste sur sionisme et antisémitisme, voir le texte de la brochure des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), sur ce blog.

[3] Ne perdons pas une occasion, aussi navrante soit-elle par ailleurs, d’apprendre quelque chose. Ici à propos du mot fion, synonyme de cul. Son origine est inconnue selon le Dictionnaire de l’argot français et de ses origines (Larousse, 1990). Mais je trouve dans le Littré cette indication : Fion. Terme populaire. Tournure, bonne façon. Il a du fion. Donner le fion, donner la dernière main. Dérivés : fionner et fionneur, Celui qui fait l’élégant, le beau. Et dans le Dictionnaire historique de la langue française : «P. Guiraud propose de reconnaître dans fion le résultat […] de l’évolution d’un latin populaire finionem (dérivé de finis, fin) qui aboutit à fignon.» D’où troufignon ou troufion, pour anus.

[4] Mr. President, Ladies and gentlemen, Racism is rooted in the lack of knowledge concerning the root of human existence as the selected creature of God. It is also the product of his deviation from the true path of human life and the obligations of mankind in the world of creation, failing to consciously worship God, not being able to think about the philosophy of life or the path to perfection that are the main ingredients of divine and humanitarian values which have restricted the horizon of human outlook making transient and limited interests, the yardstick for his action. That is why evil’s power took shape and expanded its realm of power while depriving others from enjoying equitable and just opportunities of development.

QUEL USAGE POLITIQUE DE LA NUDITÉ ?

De Voïna à Notre-Dame-des-Landes… en passant par les Pussy Riot et les Femen.

 

J’ai consacré le quatrième chapitre de mon livre Je chante le corps critique (chap. en ligne sur ce blog) à la dénudation publique et notamment aux divers modes d’utilisation militante du corps dénudé à travers le monde. Le livre ayant été rédigé avant la publicité donnée aux groupes comme Voïna ou les Femen (créées en 2008), j’avais bien l’intention de procéder à une « mise à jour ». Les mésaventures de deux opposant(e)s à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, convoqué(e)s le 12 février 2013 devant le Tribunal de grande instance de Saint-Nazaire pour avoir, par leur nudité, « outragé » les forces de l’ordre, m’incitent à mettre en ligne sans attendre des notes plutôt concises.

Raison de plus pour préciser d’entrée que les évaluations critiques qu’il me semble nécessaire et fécond de pratiquer sur telle mode d’action ou tel slogan, n’entament ni la solidarité de principe à l’égard de ceux et celles qui encourent des violences adverses et des poursuites judiciaires ni la familiarité d’idées que j’éprouve à leur égard.

 

QUELLE ÉMEUTE ?

 

L’apparition dans l’ancienne Russie soviétique du groupe féminin « Pussy Riot » — que l’on peut traduire par « Émeute de la chatte » — est une nouvelle d’autant plus agréable que les débuts de ses militantes les préparaient peu à une démarche Voïna pontféministe, si ce n’est par réaction. En effet, les principales militantes, dont Nadeja Tolokonnikova, viennent du groupe « Voïna » (la guerre). Le mari de Nadeja, Piotr Verzilov est cofondateur et le principal animateur de Voïna. Actif à Moscou et Saint-Pétersbourg, ce groupe a utilisé à plusieurs reprises le ressort de la provocation obscène dans ses apparitions.

Tantôt (juin 2010), c’est un immense phallus qui est peint sur un pont levant, juste en face du bâtiment abritant le siège du FSB (ancien KGB) de Saint-Pétersbourg. Peint à plat, juste avant le redressement du pont, le phallus semble bander une fois qu’il est à la verticale. Alexeï Ploutser, membre du groupe, commente : « C’était comme si le pénis était entré en érection à la seule vue du bâtiment du FSB en face. Ce pénis gigantesque est aussi une satire du pouvoir russe corrompu[1]. » Kozlionok ajoute, dans un autre entretien : « Nous ne rédigeons pas de manifestes, nous enculons le pouvoir russe extrémiste de droite avec notre Bite de 65 mètres[2]. »

Happening Voïna 1Tantôt (février 2008), c’est une « partouze » dans une salle du Musée national de biologie de Moscou, qui est organisée et filmée, sur le thème « J’encule Medvejonok », c’est-à-dire j’encule le petit Medvedev (au moment de l’élection de ce personnage à la présidence). Il y a là une subtilité que ma méconnaissance du russe m’interdit de creuser davantage ; sachez cependant que medved signifie ours. Faute sans doute de la participation bénévole du nouveau président, les militants de Voïna décident d’enculer… leurs copines. Ploutser déclare à Courrier international : « Nous voulions dresser le portrait de la Russie en campagne électorale. Aujourd’hui, en Russie, tout le monde encule tout le monde, et le président Medvejonok jouit devant ce spectacle. »

On voit que cette dernière analyse n’est nullement illustrée par la « partouze » symbolique au cours de laquelle, à ma connaissance et au vu des documents publiés, tout le monde n’encule pas tout le monde, loin s’en faut. Ce sont les garçons qui enculent les filles, lesquelles, en plus de se faire enculer, sucent des bites. …Il faut bien obtenir l’érection désirée, puisqu’aucun éclusier ne vient actionner le mécanisme magique d’organes assez éloignés des 65 mètres. Et l’on voit le militant Happening Voïna 2dans la même pénible (?) nécessité de se mettre en train manuellement afin d’assurer sa prestation politique que l’acteur de film porno.

Nous ne douterons pas ici un instant du potentiel provocateur de ladite « partouze » mettant de surcroît en scène Tolokonnikova enceinte de sa fille (la fille se porte bien, merci ; la mère, non semble-t-il, mais pas pour cette raison). Ledit potentiel vaudrait d’ailleurs en tout point du globe. N’était que dans les rares îlots où les protagonistes ne risqueraient pas de se faire lyncher par la foule, ce sont des militantes féministes qui trouveraient à redire à la chose. En effet, et je retrouve ici les mêmes constatations critiques faites dans Je chante le corps critique à propos du groupe « Fuck for the Forest », le happening est tout sauf subversif quant aux rôles sexuels. Chez Voïna, dont je n’ai délibérément évoqué ici que deux actions à caractère « sexuel », c’était plutôt les queutards en folie que l’émeute de la chatte.

J’ignore malheureusement le détail des débats qui ont conduit à la formation du groupe « Pussy Riot ». Cependant, outre le nom même, certaines déclarations sont d’un féminisme sans ambiguïté. Serafima déclare : « Nous avons réalisé que ce pays avait besoin d’un groupe militant, punk féministe et de rue qui apparaîtrait dans les rues et les places de Moscou, qui mobiliserait l’énergie publique contre le royaume criminel de la junte poutiniste et enrichirait la culture russe et l’opposition politique avec des thèmes qui nous sont importants : le genre et les droits des Lesbiennes, Homosexuels, BisexuelLEs et transsexuelLEs, les problèmes de dictat de la masculinité, l’absence d’un message politique audacieux dans la musique et les arts et celui de la domination des mâles dans toutes les sphères publiques et privées[3]. »

Et quant au nom du groupe, Garadzha ajoute : « Un organe sexuel féminin, qui est supposé être passif et être un réceptacle, soudainement, devient le départ d’une rébellion radicale contre l’ordre culturel, qui essaye constamment de le définir et de lui montrer sa place appropriée. Les sexistes ont certaines idées du comment une femme devrait se comporter et Poutine, dans ce sens, a aussi de nombreuses idées sur comment les Russes devraient vivre. Lutter contre tout ça, c’est Pussy Riot. »

Mais lorsque l’on demande aux deux militantes quels sont leurs rapports avec Voïna, Tyurna répond : « Voïna est cool, nous sommes très proches, nous sommes très attachées à leur période 2007-2008 quand ils/elles ont amené au plus haut des actions vraiment dingues et symboliques comme “Fuck for the heir Puppy Bear” [Baise pour le nounours héritier, voir plus haut] au moment des élections présidentielles de 2008. »

Et voilà l’enculade de « tout le monde » (filles) par « tout le monde » (mecs) rétrospectivement lavée du soupçon d’illustrer le « dictat de la masculinité » et sanctifiée par la théorie du genre[4]

 

JEUNE, BEAU, ÉLANCÉ, AVEC DE PETITS SEINS : LE NOUVEAU FÉMINISME ?

« Nous avons voulu montrer que les féministes ne sont pas que des vieilles femmes cachées derrière leurs bouquins », déclare Inna Schevchenko, qui pose nue pour Libération (17 septembre 2012).

Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme.

Certes, le renouvellement des générations est un phénomène naturel. Quant à l’asile politique, c’est un droit précieux pour lequel je ne cesserai de me battre, et que les gouvernements tentent de rogner (comme l’actuel gouvernement Hollande, restreignant les possibilités de séjour des Syrien(ne)s). Pour autant, il est assez fatiguant de voir de braves — et généralement jeunes — gens vous expliquer qu’avant leur venue sur terre (ou en France) personne ne parlait de ceci ou ne connaissait cela, quand vos archives regorgent de tracts, d’affiches et de brochures consacrés au sujet.

Passons, je ne voudrais pas que ma critique semble exprimer l’amertume qui accompagne souvent l’élévation du taux de cholestérol (non, de ce côté, ça va, merci). C’est hélas bien plus grave. Inna explique : « Je serais incapable de me déshabiller à la plage, mais, quand je manifeste, j’ai l’impression de porter ce que j’appelle mon “uniforme spécial.”» Il n’est pas dans mon intention de moquer la pudeur de cette jeune femme. Il est simplement regrettable qu’elle ignore que le mouvement naturiste, le plus gentillet et apolitique que l’on puisse imaginer, a au moins un acquis indiscutable à son actif : l’égalité entre les corps, vieux ou jeunes, « beaux » ou « laids ». Dans un camping ou sur une plage naturiste, on voit des gens de tous les âges et de toutes les corpulences. Par rapport à cet acquis, tout modeste soit-il, la déclaration citée plus haut, et plus généralement la stratégie marketing des Femen sont une régression, pas une révolution.

Au passage, je relève les connotations très « militaires » du discours d’Inna, repris sans distance aucune par les jeunes militantes. « Ben ouais, c’est une armée ! », répond en souriant une militante à un journaliste qui butte sur le mot. «Nous voulons, déclare Inna dans Libération, former des jeunes femmes à devenir des soldats pour la cause féministe à travers le monde. »

Je prépare actuellement un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution française. La question de l’armement, au sens propre de maniement des armes, est fondamentale. Dans des dizaines de localité (sans doute bien davantage, les archives restent à dépouiller), des femmes revendiquent le droit d’intégrer la garde nationale, défilent en armes, font des patrouilles. Elles participent aux émeutes et certaines s’engagent dans l’armée, soit en dissimulant leur sexe, soit ouvertement, pour défendre la patrie révolutionnaire contre les monarchies coalisées. Capture d’écran 2014-11-11 à 19.34.14Une affiche des Femen, d’un remarquable mauvais goût, pour l’inauguration de leur local parisien, se réfère d’ailleurs clairement au folklore patriotico-révolutionnaire. Il ne s’agit donc pas ici de manifester une espèce d’allergie antimilitariste à toute référence martiale. Pourtant, je vois mal l’intérêt de parler de « soldats » (un mot sans féminin ?) et d’ « armée » de la cause féministe[5]. Selon la formule célèbre d’une féministe américaine « mon corps est un champ de bataille » : c’est bien assez, inutile d’en rajouter avec un « uniforme spécial ». D’ailleurs, la fine mouche soucieuse de la pérennité du « produit Femen » devrait tenir compte du fait que de l’uniforme, c’est l’ennui qui naîtra…

Un produit ? Mais quoi d’autre ! Inna Schevchenko et les Femen ne se contentent pas de vendre des tee-shirts (source de financement militant très classique), ni de toucher (on ne sait de qui) un « salaire » d’« environ 600 euros par mois » (ainsi que 3 autres Femen). Inna vend une « image », la sienne, celle de son corps dénudé et porteur s’inscriptions (lisibles sur la photo publiée par Libération : « Liberté » , « Nude is Freedom », « New Feminism », « No Religion », « … Peace, Terre [?] »). Une militante, même si elle utilise la dénudation dans ses actions politiques, n’a aucune raison de poser nue pour un entretien. Sauf s’il s’agit de son « image de marque[6] ».

Au risque de paraître pudibond à certain(e)s (j’aime surprendre !), je dirai ceci : je n’ai pas à voir le corps nu de cette jeune femme, j’objecte à ce spectacle, et d’autant moins qu’elle tient à me le montrer (ce qui n’est pas le cas de la baigneuse de la plage naturiste). Se mettre nu(e) est en effet une liberté, qu’il m’arrive de prendre, et que j’encourage par principe. J’ai accordé une attention toute spéciale aux manifestant(e)s qui utilisent, de mille manières, leurs corps dévoilés dans des actions militantes. C’est un usage politique du corps, de sa fragilité affichée, qui me touche et me concerne. Lorsque je suis en face de la photo d’Inna, dont je ne m’aventurerai certainement pas à confier si je la trouve « jolie » ou non, j’éprouve le même agacement que devant n’importe quelle exhibition publicitaire, qu’il s’agisse d’une jeune espoir de la variété ou d’une pub pour un mélange de sucre, de caféine et d’eau gazeuse.

Que cette jeune femme de 22 ans ait dû fuir son pays après une provocation fort courageuse en soutien aux Pussy Riot (découpage à la tronçonneuse d’une croix orthodoxe), qu’elle semble partager un certain nombre d’idées qui me sont chères, contre toute religion et pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, n’y change rien : le « pop féminisme » dont elle se réclame a un goût de chewing-gum.

Femen dans les InrockEn décembre 2012, les Femen (Inna et une autre) font la une des Inrockuptibles. L’image de marque se peaufine. À l’intérieur du magazine, une photo de groupe : huit jeunes femmes. Toutes très jeunes ; toutes minces ; aucune forte poitrine. Il ne s’agit pas, bien entendu, de reprocher à ces filles d’avoir l’air de descendre d’une publicité Calvin Klein (je serais étonné que cette publication n’ait pas suscité quelques démarches de photographes et d’agences de mannequin), il s’agit de constater, une fois de plus, l’image de marque que les Femen ont choisi d’offrir au public (de vendre au magazine ?). « Maquillage Delphine Sicard », précise le crédit à gauche de l’image. Que voulez-vous ! On ne photographie pas comme ça son « uniforme spécial » sans un peu d’apprêt ! Nous sommes décidemment dans le marketing politique, oh ! certes, bourré de bons sentiments athéistes et féministes. Malheureusement, l’ancienne étudiante en journalisme Inna Schevchenko ne semble pas avoir entendu parler de la manière dont le médium peut annuler le message. « Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute ! » Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (Ça lasse coco !), on ne les regardera plus.

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Représentation par l’humour de l’erreur stratégique des Femen.

 

Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique.

Pub DoveRegardez la photo ci-contre. C’est une autre photo publicitaire, pour les produits cosmétiques de la marque Dove, celle-là. Elle a été conçue par des publicitaires pour toucher un public plus large. Ces publicitaires sont peut-être hypocrites, et certainement intéressés. Pourtant cette image est plus subversive des codes dominants de la beauté que celle des Femen. Le « nouveau féminisme » plus niais que des représentants de commerce… Dommage !

J’ajoute que, sous réserve de contre-exemple que je me ferai un devoir et un plaisir de signaler, on ne connaît des Femen aucun texte, pas même un tract. Le maximum d’élaboration syntaxique tient dans un slogan de quatre mots (accessoirement, en anglais deux fois sur trois). J’aimerais me tromper, mais je crains qu’il s’agisse — davantage que d’inculture — d’une stratégie marketing : on sait que le temps de cerveau disponible est limité, donc 1° on attire l’attention (avec les tétons), 2° on imprime le slogan sur la rétine. Tout cela est en effet — désespérément — moderne et marchand

 

QUI OUTRAGE QUI ?

L’AÉROPORT DE MES FESSES

Les Femen n’ont été jusqu’ici, on ne le leur reprochera pas, l’objet d’aucune poursuite judiciaire [les choses ont un peu changé depuis la rédaction de ce texte], ni d’ailleurs de violences policières (je n’oublie pas les fachos : voir note). Leur succès auprès des télévisions et des photographes les protège sans doute un peu. Je dis « un peu », car l’explication est insuffisante. Il est probable que le caractère ponctuel, pour ne pas dire « pointilliste », et médiacompatible de leurs actions, y est pour beaucoup. Pour un temps au moins, leur apparition est considérée comme un à-côté inévitable de certains événements. Elles s’adressent d’ailleurs en général aux seuls journalistes (la seule exception fut douloureuse ; voir note).

Il en va autrement de participant(e)s à une lutte dans laquelle l’armée (la vraie) intervient effectivement, y compris à coups de grenades de désencerclement. Ainsi, un garçon et une fille ont-il jugé pertinent, le 23 novembre dernier, de se dénuder entièrement face aux robocops qui occupent militairement le territoire dévolu — dans ses rêves — à l’aéroport de M. Ayrault. Robocops contre nus à NDDLOn voit sur la (petite) photo ci-contre que des gendarmes surarmés ne prennent aucun risque inutile, et pas de précautions non plus, avec les corps dénudés de deux humains récalcitrants. Le lendemain 24 novembre, plusieurs bipèdes à demi nus, dont les deux précédents, adoptent momentanément et tactiquement la marche à quatre pattes dans la forêt de Notre-Dame-des-Landes. Après quelques secondes de flottement, les gendarmes gazent les presque nus à bout portant (je ne sais plus si les hématomes de la jeune femme datent du 23 ou du 24). Or les choses n’en restent pas là, puisque les deux contrevenants d’origine sont convoqué(e) le 12 février prochain pour avoir outragé les forces de l’ordre « en l’espèce en déambulant entièrement dénudé ». Quelle idée aussi d’afficher ainsi une apparence « en l’espèce humaine », alors qu’on peut très élégamment déambuler en rangers, avec plusieurs milliers d’euros d’équipement et d’armement sur le dos ?

La jeune femme, dont ce n’est pas — loin s’en faut ! — se moquer que de dire qu’elle n’aurait sans doute pas été retenue au « casting » des Femen, a rédigé un court texte pour expliquer son geste. Je ne saurais mieux exprimer ma gratitude en face de quelqu’un capable d’écrire des phrases (sujet, verbe, c.o.d.) qu’en les reproduisant ci-dessous. Et c’est donc sans animosité aucune que je dirai rapidement à Élise ma perplexité à l’égard du concept ici récurrent de « nature », et avec malice amicale que je relève l’expression incongrue « poser nue » qui évoque tout, y compris les Femen, sauf ses mésaventures.

 

LA PAROLE À ÉLISE*

 Élise et son compagnon face aux robocops

« Pourquoi nue ?

« Je souhaite m’exprimer au travers de cette lettre, pour ne rien omettre, ni tordre mon discours, car il est en ce moment, entendu et peut être mal compris. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles j’ai posé nue.

« En choisissant ce geste, cette forme d’expression, j’ai souhaité créer un contraste indiscutable face au surarmement déployé censé encercler un lieu aussi nu que moi. Cela éveille chez moi un besoin indispensable de m’exprimer au nom de la nature, dans laquelle j’inclue l’humanité.

« Je ne vois pas comment faire passer le message autrement que nue. Étant aux côtés de la nature, de la forêt, de sa faune et de toute sa diversité, en proie à la destruction programmée, je ne peux me défendre qu’aussi nue qu’elle.

« Si moi j’ai pu outrer quelqu’un, moi je les accuse, au nom de la forêt, de la mettre en danger. Comment au jour d’aujourd’hui, sachant ce que l’on sait sur le réchauffement climatique, sur le pic pétrolier, sur la croissance à tout prix et j’en passe, peut-on laisser l’humanité s’autodétruire en faisant disparaitre un lieu qui n’a demandé qu’à être là pour maintenir le fragile équilibre de notre écosystème ?

« Qui aujourd’hui peut m’apporter les raisons valables de ne pas m’opposer à la destruction de cette parcelle fondamentalement nécessaire à l’équilibre naturel du département ?

« Je me bats aux côtés de la nature, en son nom et dans sa forme. Nue.

« En tant qu’être humain, je ne suis pas capable de m’exprimer haut et fort pour convaincre, je ne suis pas capable de combattre avec les armes, quelles qu’elles soient, de notre société.

« La seule chose que je peux faire et que je sais faire, c’est de me mettre à armes égales avec la nature, pour faire passer son message, à savoir l’innocence, la vulnérabilité et le besoin… Le besoin de notre attention à tous. Et espérer que ce message soit plus entendu à travers ma voix qu’à travers la simple présence de la nature. Puisque ce monde n’entend que la voix des humains. »

* Une partie (ou la totalité, je l’ignore) des occupant(e)s de NDDL ont choisi d’adopter un prénom commun (et mixte), Camille, afin de dérouter les tentatives d’identification et de starisation. Mais Élise est convoquée devant un tribunal, et donne son prénom sur le site de soutien. Camille, c’est joli aussi, mais après tout, même les vaches ont droit à un nom personnel, alors…

LA VOIE DU CORPS

Des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des femmes âgées, sur tous les continents, étudiantes canadiennes, paysans mexicains, femmes indiennes ou africaines, choisissent — parfois comme dernier recours — d’emprunter la voie du corps qu’ont ouverte des artistes, perfomeurs et performeuses d’avant-garde (de ce point de vue, le soutien de Yoko Ono aux Pussy Riot est d’une généreuse cohérence). Ces actions, ce « répertoire de mobilisation » comme disent les sociologues, sont injustement et sottement méprisées. Elles constituent pourtant un formidable réservoir d’expériences que tous et toutes doivent découvrir, comparer, critiquer, afin que les rebelles puissent se réapproprier leurs corps dans le même mouvement par lequel ils et elles s’approprient le monde. Mais le langage du corps, du sexe, est, plus encore que les autres, piégé par le système marchand. À l’heure d’Internet et de sa profusion pornographique, et du déferlement obscène de la publicité, bien malin, bien maline, qui prétend jouer des stimuli et des refoulements sexuels sans s’emmêler les muqueuses et les neurones. Croyant choquer le bourgeois (et quel intérêt ?), on lui parle publiquement un langage qu’il parle couramment en privé et/ou dont il fait déjà commerce.

Énergie juvénile et courage physique ne suffisent pas à élaborer une pensée critique. La presse n’est ni une entité neutre ni un levier sans maître qu’il suffirait d’utiliser habilement pour faire passer son message. Et pas non plus une institution de service public ayant vocation à enregistrer et à confirmer la bonne volonté démocratique des « indigné(e)s ». Plus vite on s’en aperçoit, moins on commet d’erreurs contre son propre camp, avec ou sans maillot.

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[1] Voir ici.

[2] Courrier international, 11 août 2010.

[3] Interview des Pussy Riot mars 2012 (vice.com repris sur Indymedia).

[4] Aux lectrices et lecteurs qui ne connaissent rien de mes publications, j’indique être l’auteur d’un « éloge de la sodomie » intitulé Le Siège de l’âme (Éditions Zulma), par quoi l’on comprend que je ne suis pas « choqué » par l’évocation ou la monstration de la sodomie, mais d’autant plus attentif à son emploi censément subversif.

[5] Ce vocabulaire militaire tout symbolique ne serait-il pas pour quelque chose, en plus d’une ignorance totale de la réalité politique, dans le fiasco, « militaire » pour le coup, de la manifestation où les Femen sont allées faire un gentil happening anticlérical devant des militants catholiques d’extrême-droite, lesquels les ont reçues à coups de poings, ce que n’importe quel(le) militant(e) politique aurait pu leur expliquer avant. Retourner la chose en exaltation du martyre est certes de bonne guerre, mais un peu court.

[6] Tout concourt à la « marque », internationale de surcroît, jusqu’à l’exportation sous toutes latitudes de la coiffure en couronne de fleurs, laquelle me rappelle agréablement les films de Jancso, et une petite poupée folklorique en provenance de Pologne que j’avais étant petit, mais quel intérêt ?

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Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 D’abord condamné(e)s à quinze jours de prison avec sursis, pour «outrage à personne dépositaire de l’autorité publique» les nu manifestant(e)s de NDDL ont été relaxé(e)s par la Cour d’appel de Rennes, le 19 février 2015.

«Tu n’aurais pas envie de m’enculer…?»

Le Siège de l'âme

Je [re]donne ici, en manière d’avant-goût — que des correspondantes m’avaient réclamé — l’envoi et le début du premier chapitre de mon livre Le Siège de l’âme, sous-titré « Éloge de la sodomie », publié aux éditions Zulma (dans une édition augmentée) en 2005.

Un « Introît » consacré à la liberté d’expression et de blasphème est intercalé dans l’ouvrage entre les deux pièces que l’on peut lire ici.

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Ad augusta per angusta

À des résultats glorieux par des voies étroites

Envoi

« Tu n’aurais pas envie de m’enculer ? », me demanda Joséphine à l’oreille, tandis que je la baisais. Peut-on imaginer jeune homme plus empoté que moi ! Ma timidité et mon inexpérience étaient telles… que je feignis de n’avoir rien entendu ! Par bonheur, le destin mit sur ma route d’autres callipyges, aussi bien disposées à mon égard, et j’appris à me montrer digne de leurs leçons. Cet aveu dût-il me faire passer pour un fat auprès de lecteurs moins favorisés par le beau sexe, je dois à la vérité de dire que de l’art sodomique, ce sont les femmes qui m’ont tout enseigné. C’est d’abord à ces révélatrices que j’adresse le présent opuscule, en témoignage de tendre reconnaissance. Également, à celles qui, par la suite, consentirent à m’ouvrir leur perspective étroite, et — sans rancœur — aux méfiantes, aux douloureuses, aux intraitables enfin.

Si le regret me saisit parfois, c’est en songeant à celles que j’ai connues trop tôt, trop niais : mes incunables ! Puissent-elles avoir croisé quelque bougre délicat, qui aura su défricher le chemin de traverse que j’avais sottement ignoré.

Danseurs de corde Naples

Éloge de l’imperfection

Le présent ouvrage s’intéresse essentiellement, c’est son originalité, à la sodomie hétérosexuelle. Dès lors que pratiqué entre hommes et femmes, cet art d’aimer a été souvent ignoré par les historiens et les philosophes, et même, nous l’allons voir, quelque peu méprisé par les théologiens. À l’époque moderne encore, le Dictionnaire de droit canonique 1 professe que la sodomie « est dite imparfaite lorsqu’elle intervient entre personnes de sexe différents, mais implique un rapprochement effectué intra vas indebitum (dans le vase indu). Celle-ci est gravement peccamineuse2 mais moins que la sodomie parfaite », qui s’entend donc entre les seuls pécheurs de même sexe.

Pour moi qui ne prétend nullement à la perfection, dont je n’ai qu’une expérience trop piètre pour mériter d’être rapportée, je me contenterai de conjuguer ici l’imparfait du féminin, trop heureux de pouvoir — par mes modestes travaux — combler une aussi troublante lacune de la connaissance universelle. Par ailleurs, je ne doute pas que même ceux et celles, parmi mes lecteurs, que leurs goûts ont conduits vers d’autres raffinements érotiques, sauront faire leur miel des matériaux érudits ici rassemblés et les faire servir à leurs plaisirs.

Le problème de la différence des sexes et de la perfection a longtemps tourmenté la secte catholique. On a même prétendu, et nombreux sont ceux qui croient cela de bonne foi, qu’un synode a disputé si les femmes ont une âme. Il semble bien que cette rumeur historique repose sur une interprétation erronée des travaux du deuxième synode de Mâcon, en 585. Selon ce que rapporte, dans son Histoire des Francs, l’historien et théologien Grégoire de Tours, l’un des évêques présents demanda si la femme pouvait être considérée comme appartenant à la même espèce humaine que l’homme. Ses confrères s’appuyèrent sur le mythe de la Genèse et soulignèrent que le prophète Jésus est appelé « fils de l’homme », alors qu’il est né d’une femme. Démonstration d’une logique difficilement réfutable, dont la conclusion s’impose à l’esprit : la femme est bien un homme. Aussi « homme », aussi humaine, aussi « parfaite » (au sens d’achevée) que son compagnon, le femme est donc réputée disposer du même équipement, c’est-à-dire d’une âme.

Il apparaît néanmoins que ce point continua à soulever des polémiques, puisque six siècles et demi plus tard, il se trouve des religieux pour contester la perfection féminine. La femme serait tout au plus une sorte d’« homme imparfait ». Objection ! s’écrie Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris en 1228. Si, affirme-t-il dans un fort beau syllogisme, vous qualifiez la femme d’homme imparfait, alors il vous faudra également considérer l’homme comme une « femme parfaite ». Or, estime-t-il, cette dernière proposition a de fâcheux relents d’« hérésie sodomitique ». À tout le moins, c’est une donnée qui complique singulièrement les choses. Examinons le cas, banal, d’un homme pénétrant l’anus de son amante. Que devrions-nous voir ?

Une femme parfaite,

Pratiquant la sodomie imparfaite,

Sur un homme imparfait…

On admettra que cette inversion de tous les sens a de quoi donner le vertige à plus blasé qu’un évêque.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’Église porte la plus grande attention aux turpitudes anales de ses ouailles (ou de ses membres), et considère la sodomie comme une question si délicate qu’elle doit demeurer le domaine réservée de la hiérarchie. En 1847, le révérend père P.J.C. Debreyne clôt ce qu’il appelle lui-même un « triste paragraphe », consacré (en latin) à ce vice, « en avertissant que l’on doit toujours s’enquérir auprès de l’autorité supérieure si le crime dont il s’agit est réservé à l’évêque, et dans quel cas il est réservé. Il paraît que, dans beaucoup de diocèses, les deux espèces, la parfaite et l’imparfaite, sont réservées3»

Cette définition, toute d’humilité, de la sodomie hétérosexuelle, a fourni le prétexte de l’une des plus charmantes tournures argotiques la désignant ; on disait au XVIIIe siècle, dans les milieux de la prostitution, « mettre à l’imparfaite4 ». Il est juste de reconnaître qu’elle ne s’est pas fixée sans de longs et multiples tâtonnements et controverses, dont je donnerai plus loin un aperçu.

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1 Dictionnaire de droit canonique, R. Naz, 1965, tomme VII.

2 « Constitutive d’un péché » ; du lat. peccare « commettre une faute », sur lequel on a formé (im)peccable, peccadille, etc.

3Mœchialogie, traité des péchés contre les sixième et neuvième commandements du décalogue. On notera l’humour involontaire de la formulation, et la similitude euphémistique avec le vocabulaire moderne des prostituées, qui désigne la sodomie par l’expression « le spécial ». Se laisser enculer, c’est « faire le spécial ».

4 « Malgré son état, elle souhaitait de rester pucelle ; comme elle montrait des fesses à ravir, je la mis à l’imparfaite. » Giacomo Casanova, Mémoires.

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Nota. Les deux vignettes qui illustrent ces extraits du Siège de l’âme sont tirées de la réédition, en 1995, par Joëlle Losfeld, de l’ouvrage du colonel Famin, Musée royal de Naples. Peintures, bronzes et statues érotiques du cabinet secret (1857).

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LES FEMMES ET LA SODOMIE : TÉMOIGNAGES FÉMININS

J’avais, sur mon précédent site, à la suite de la parution de mon livre Le Siège de l’âme (Zulma), proposé aux femmes qui le souhaitaient de me faire part, anonymement, de leur expérience de la sodomie.

Les témoignages reçus sont publiés ci-dessous.

L’invite étant de validité permanente, vous pouvez me contacter via le formulaire en bas de page, y compris pour un simple échange, sans perspective de publication. Cette manière de procéder est plus sûre que les « commentaires », qui doivent de toute façon être validés pour écarter les innombrables pourriels envoyés par des moteurs ou des êtres vivants dont le mécanisme mental n’est pas plus sympathique.

J’ai extrait quelques mots de chaque témoignage pour en faire un titre.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 C’est délicieux (avril 2008)

Je viens témoigner sur le sujet : « Les femmes et la sodomie ».

La première réflexion qui me vient à propos de la sodomie : « c’est délicieux », mais oui, je vous assure !

J’ai 56 ans et avec mon compagnon on ne s’en prive pas, on ne la pratique pas systématiquement à chaque rapport sexuel, mais très souvent.

Je la pratique environ depuis l’âge de 30 ans.

J’ai eu de nombreux partenaires dans ma vie sexuelle et je ne l’ai pas pratiquée avec tous, cela dépendait des habitudes de chacun et de l’humeur du moment.

En règle générale, je préfère une pénétration vaginale avant avec 2 ou 3 orgasmes ou plus, et ensuite la sodomie vient à la fois comme un plaisir en plus, différent et plus intense, plus complet je dirais… J’en ai des frissons de partout et une chaleur intense envahit mon ventre, ma peau… Je ressens la même chose avec une pénétration vaginale, mais en moins intense, en fait je crois que j’ai plus l’impression de jouir avec tout mon corps, c’est un feu d’artifice et je m’envole dans les étoiles… enfin c’est fantastique !

J’ajouterai que je suis une « femme fontaine », et d’après certains des partenaires que j’ai eus, cela me donnerait une prédisposition à avoir des orgasmes multiples et à être totalement libre dans les rapports sexuels et donc à apprécier la sodomie.

Salutations amicales.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Se connaître sans complexe (Marie)

La sodomie est encore un tabou chez une catégorie d’hommes qui sont classés classiques, peu ouverts, tendance macho. Elle se pratique effectivement avec élégance quand un couple se connait en profondeur, a dépassé ses extrêmes, se respecte et est à l’écoute l’un de l’autre. Le passage douloureux de la sodomie est évité si chacun est à l’écoute, soit l’un des deux est trop stressé, soit les hémorroïdes bloquent le passage, par exemple… En fait que ce soient hommes ou femmes, pratiquer la sodomie chez certains paraît répugnant, sale, la représentation des matières fécales est restée primaire dans leur esprit.

Pour une symbiose sexuelle et un approfondissement des rapports sexuels d’un couple, il faut parfois passer par des actes inconnus, ou extrêmes pour connaitre l’autre, ses gouts, et découvrir un nouveau monde à deux. Pratiquer la sodomie, c’est se connaitre, sans complexe, avec une intimité, une complicité. Ne pratiquer que la sodomie est une voie de garage pour un homme non performant, et ne pas la pratiquer : vous loupez une marche de la sexualité, de la découverte des sens profonds.

Je rétablis peut être l’équilibre du pouvoir par la sodomie si j’en crois les dires de Toni Bentley (note du 22 aout de Claude Guillon), j’aime bien cette version, je préfère plaisanter que de me prendre au sérieux. Rester simple semble difficile dans notre société : Dans mon premier commentaire, je me suis mal exprimée, j’ai osé écrire mais la formulation ne donne pas toujours les effets désirés…..pratique qui veut la sodomie, je ne juge pas si c’est bien ou mal de ne pas le faire, je souligne juste que la sodomie n’est pas un tabou pour moi, elle fait partie de mon monde sexuel.

Comparons cela à une branche artistique : c’est tout un art de la pratiquer pour la savourer, mais l’art est immense, sans limites et je ne me permettrais pas de juger du monde sexuel de chacun…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Mon premier orgasme

Bonjour, Je viens de tomber par hasard sur ce site en tapant d’autres termes de recherche que « sodomie » et j’ai lu tout cela avec attention. J’ai probablement une histoire toute particulière. Je ne voudrais pas virer dans le glauque mais ma première expérience en la matière fut assez sordide puisqu’elle se fit lors d’une soirée avec un ami, soirée durant laquelle cet ami «abusa» de moi (j’étais ivre et inconsciente). Mon consentement il ne l’avait pas c’est certain mais le mot viol ne me vient cependant pas à l’esprit, je tiens tout de même à le préciser. Je n’ai pas ressenti ça comme un viol puisque… je n’ai rien ressenti du tout lol Bref. Ma première expérience ne m’a donc laissé que peu de souvenirs (de vagues sensations que je suis incapable de rattacher à quoique ça soit) et ne m’a ni franchement dissuadée ni franchement encouragée à recommencer, mais les suivantes… Je trouve que la sodomie est une source de plaisir(s) intense(s). Mon premier orgasme : sodomie, mon second idem etc. etc. etc. A tel point que je me demande si mon corps est capable de ressentir du plaisir autrement que par ce moyen. Les premières fois furent douloureuses et quelquefois encore il m’arrive de souffrir, notamment au début mais ensuite, comme le disait l’un des intervenants précédents : « je pourrais continuer durant des heures ». Je ne pense pas que cette expérience sexuelle se rattache au domaine de la soumission, de la domination d’un des partenaires. Je pense qu’elle se rattache exclusivement au domaine du plaisir. Des sensations ressenties. Cela peut être une marque de domination pour certains mais ce n’est pas systématique. Et je pense qu’il est évident qu’une sodomie sans stimulation préalable et durant l’acte en lui même n’apporte que peu de jouissance. Pour répondre à la personne qui déplorait que la sodomie soit banalisée et que les jeunes la connaissent, je répond que cela est loin d’être un mal. Les jeunes personnes ne sont pas complètement stupides et sont bien fichus de se rendre compte que, oh, miracle, il y a un deuxième orifice, sorte de deuxième sexe (dixit Ovide) et que, tient, ça a l’air de plutôt bien s’emboiter. La libéralisation des moteurs est une excellente chose. On ne se sent plus, comme auparavant, coupable d’un rapport sexuel (que dire d’une sodomie, péché mortel, liaison directe avec l’enfer), on le vit mieux. Pour en revenir à la sodomie, je trouve dommage que certaines personnes manquent de curiosité à ce point. Je pense, moi, que sans aller jusqu’à des choses extrêmes (nécrophilie, scatophilie : encore que je pense que cela vient de ce que l’on nous enseigne étant petit « touche pas à ça, c’est caca ! » je sais, c’est ridicule mais c’est pourtant ce qui est dit. Et puis les excréments, on sait tous que ça sont des déchets organiques, rien d’intéressant et aucune chance que ça soit BON. Donc en consommer juste pour essayer…. un rien idiot, a moins d’être en pleine famine lol) il faut essayer un minimum de choses. Faire l’apprentissage de ce qui nous entoure. Je ne parle pas essentiellement de la sodomie mais de tout ce qui lévite autour de nous. Savoir quel gout a une croquette pour chien, ce que ça fait […] de rencontrer qqun sur le net, […] etc. Je ne dis pas qu’il faut renouveler ! Une fois suffit. Parce que renouveler peut être dangereux […] ou que cela ne nous plait pas (croquette pour chien ou…. sodomie). Mais essayer. Savoir à quoi l’on pourra dire non par la suite, savoir ce que l’on qualifie « d’inintéressant ». […] On ne peut pas aimer ce que l’on ne connait pas, c’est normal, mais on a pas le droit de juger. Justement.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Pratique « normale », cela signifie quoi ?

En tout cas pratiquée depuis longtemps par des jeunes filles juives et arabes (et sans doute occidentales et africaines ?, mais je n’ai pas de témoignage) pour garder leur virginité et comme moyen de contraception, bien ou mal, je ne sais pas, dans ces cas c’est à la place d’une sexualité dite normale de pénétration du sexe masculin dans le vagin, qui peut mener à une grossesse.

Pour moi, il n’y a de norme nulle part, des pratiques plus ou moins fréquentes, courantes dans l’ancien testament, refusée au départ par les catholiques pour se démarquer des autres religions… pour moi, pas de norme, mais un bien-être de chaque individu avec soi-même et avec l’autre : alors toute pratique sexuelle, avec ou sans pénétration vaginale ou anale, me parait bonne pourvu que les partenaires en soient satisfaits

Pour ma part, je la pratique de temps en temps, parfois pour faire plaisir, parfois pour mon propre plaisir, et peu m’importe, il m’arrive de la refuser parce que je n’en pas envie à ce moment là, seul mon désir et celui de l’autre sont en cause, aucune notion de « pouvoir » de qui que ce soit.

Mon plaisir sexuel est lié à mon désir et à celui de l’autre, et au respect de chacun pour l’autre, j’aime faire plaisir, mais pas contre mon désir ; j’aime que l’on me fasse plaisir et que l’on me respecte..

J’ai 61 ans, mariée et divorcée deux fois, et plusieurs relations avec des hommes successifs, j’en ai encore..

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 J’étais réticente (novembre 2013)

Bonjour, j’ai lu hier soir votre façon de voir la sodomie, chose a laquelle j’étais réticente par peur de montrer à l’autre quelque chose de sale, de lui offrir quelque chose de sale, qu’il fasse de moi quelqu’un de sale, une putain en quelque sorte. Comme si l’homme préférait la vierge a la putain impure. J’ai rencontré un homme qui m’a fait l’amour avec tellement de tendresse que j’ai a peine sentie qu’il me sodomisait, l’amour avec lequel il le fait est puissant. Je me sens belle et aimée passionnément, pas du tout sale au point d’avoir moi même envie parfois d’être un homme pour pénétrer celui que j’aime et connaître ce magnifique sentiment de pénétrer à l’intérieur de l’autre. « Et l’amour dans tout ça ? » Disait un commentaire. Mais il est bien là avec rage, envie de mordre, de griffer, de serrer, de ne faire qu’un ! Le sang, les selles, la salive, le sperme, il n’y a rien de sale quand on aime. Moi, je ne vois que des cellules au même titre que les larmes, la peau, les cheveux… Le seul moment ou l’on doit arrêter de penser c’est précisément celui où on fait l’amour et lorsqu’une femme fait confiance et se livre, elle lâche prise et n’a plus peur de se faire enculer au sens premier du terme. Je pense que la femme qui a peur de la sodomie a avant tout peur de la trahison, peur de l’abandon après avoir livré ce qu’il y a de plus intime et de plus pudique. La femme se farde et j’ai lu que dans un film Rocco Sifredi fardait l’anus de sa partenaire avant de la pénétrer, je n’ai pas bien compris au début et je trouve cette image magnifique ! L’homme est le plus beau fard de la femme, c’est lui qui nous maquille le mieux 😉 !!!

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Si c’est fait sans préparation…

Bonjour,

Je suis un peu étonnée que la sodomie soit ici encore un peu « taboue », je pensais que c’était une pratique banalisée. Je l’ai pratiquée assez tôt dans ma vie sexuelle. Au début un peu maladroitement. Je l’ai fait par curiosité et pour l’aspect psychologique de me sentir dominée… J’aimais bien. Plus qu’être pénétrée vaginalement parfois. Et puis, la maturité venant, ça a été encore mieux. Beaucoup mieux. J’adore être sodomisée après avoir été pénétrée vaginalement en général. Que l’anus soit lubrifié a l’aide de mes sécrétions vaginales et que je sois pénétrée progressivement par un puis plusieurs doigts de mon partenaire. Si c’est fait sans préparation c’est à oublier. C’est douloureux, sans plaisir, et en ce qui me concerne de toute façon cela ne se fait pas, anatomiquement parlant. Si je n’en ai pas le désir, je ne le fais pas non plus, parce que pour l’avoir déjà fait, cela ne me donne pas de plaisir dans ce cas. Je ne le fais pas avec tout le monde, je ne le fais pas systématiquement ; c’est comme tout, ça se fait en fonction du partenaire, du moment… Cela me donne en général plus de plaisir que la pénétration vaginale. J’aime que ce soit lent, progressif ; je pourrais le faire pendant des heures ! Je ne le demande pas verbalement, je guide. Ou bien je le demande verbalement pendant l’amour et alors ça fait partie pour moi du jeu de l’excitation. En ce qui concerne les réactions des hommes, je n’ai jamais eu de refus. C’est presque toujours moi qui suis demandeuse. Même toujours je crois. Peut-être que les hommes n’osent pas ou qu’ils n’y pensent pas ou n’en ont pas envie. Parce que quand je suis bien avec un homme, je le demande assez tôt (dans la relation avec l’homme je veux dire, je n’ai pas besoin de connaître la personne depuis longtemps pour en avoir envie, cela m’est arrivé de demander lors du premier rapport avec quelqu’un). Peut-être que si j’attendais plus, j’aurais plus de demandes ou propositions, je ne sais pas. Je ne vais pas faire du prosélytisme pour la sodomie parce que je comprends très bien que des gens n’y trouvent pas de plaisir ou n’aient pas envie d’essayer. C’était juste mon témoignage personnel sur le sujet, vu que c’était demandé gentiment 🙂

PS : Tant que j’y suis, j’ai aussi une requête. Je trouve votre blog, que je découvre, très intéressant (cf sujets sur les régimes et le suicide, que je viens de lire), alors si jamais vous avez un avis sur la mode de l’épilation intégrale ou quasi-intégrale (c’est pareil) du sexe, je serais ravie de vous lire. Parce que pour moi c’est une horreur (dediou ce que c’est douloureux de s’épiler le sexe, je renonce) PPS : j’ai 35 ans (pour vos stats ?)

NOUVEAUX TÉMOIGNAGES (juillet 2016)

 

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Le maître mot est l’attention

Je trouve intéressant de pouvoir avoir des témoignages féminins sur la pénétration anale ; souvent taboue et si fantasmée et demandée par les hommes. Donc aujourd’hui j’aimerais aussi vous apporter mon expérience sur cette pratique, qui nécessite délicatesse et savoir-faire. J’ai été durant 10 années avec le même homme (de mes 20 à 30 ans) ; nos rapports sexuels étaient « agréables » cependant je me masturbais beaucoup pour atteindre des orgasmes clitoridiens, et lorsqu’il désirait me pénétrer analement il me faisait mal et nous n’avons jamais été jusqu’au bout. Puis je me suis séparée après 10 ans de vie commune et un enfant ; et durant les 2 années qui ont suivi j’ai rencontré 3 partenaires formidables, j’ai découvert que certains hommes étaient vraiment tournés vers le plaisir de la femme, l’écoute de son corps et que le sexe pouvait être un échange incroyablement intense lorsque l’homme sait être sensiblement attentif au désir féminin. J’ai redécouvert mon corps, et je me suis également découverte femme fontaine grâce à un homme en particulier, fin connaisseur du corps féminin ; il a su trouver en moi les partitions, les notes, la rythmique qui ont déclenché ces fontaines de plaisir. Je pense également que la maturité et le lâcher prise que l’on acquiert au fil des années ont participé à faire évoluer mes orgasmes. Le premier partenaire qui a suivi ma rupture était un as du cunnilingus, il tenait à me voir prendre du plaisir et monter en excitation avant lui pour ensuite prendre son plaisir, soit

…le deuxième a été mon maître en matière de sexe, sa douceur, son attention et son « professionnalisme » m’ont permis de découvrir de nouvelles expériences et de les apprécier car il avait un savoir-faire et une capacité à écouter et à observer incroyable ; il a su me mettre vraiment en confiance et m’a permis d’expérimenter de nombreuses pratiques… dont notamment la pénétration anale : il est très important lorsque l’on commence cette pratique d’être déjà préalablement excitée, voir d’avoir déjà eu des orgasmes clitoridiens et/ou vaginaux ; lorsqu’un certain pic d’excitation est atteint on peut stimuler l’anus, avec la langue, délicatement, le sentir se dilater, le lubrifier, le pénétrer doucement avec un doigt, puis deux ou même un jouet… puis petit à petit celui-ci s’offre à l’autre, et on peut pratiquer la pénétration (avec le temps ensuite, les préliminaires ne sont pas forcément nécessaire et l’excitation suffit). Cet homme m’a également permis de me découvrir femme fontaine et multi orgasmique. Avec mon dernier partenaire, que j’ai rencontré il y a plusieurs mois et avec qui je suis toujours actuellement, le plaisir a encore évolué, et pourtant je ne pensais pas connaître meilleure partenaire que le dernier… et la pénétration anale est devenue un vrai délice… d’ailleurs c’est systématique, lorsque je suis allongée sur le dos et qu’il me pénètre je jouis et pardonnez moi l’expression je « gicle » ; les fontaines sont multiples et grandioses, elles arrosent tout son torse, et il adore ! Ces érections féminines peuvent également survenir par pénétration vaginale ou par doigté mais de manière anale pour ma part c’est très rapide et le plaisir est violent ! Je ne pensais prendre tant de plaisir auparavant avec cette pratique…

Pour conclure, j’aimerais vous dire que rien n’est figé, qu’il y a une évolution en tout, et que lorsqu’il y a écoute, communication, échange, délicatesse, douceur alors tout est possible même les pratiques paraissant les plus hard ; je dirais que le maître mot est l’attention ; les hommes se doivent encore plus que les femmes d’être dans l’attention et l’écoute du corps de la femme qui est complexe ; et lorsque les clefs qui nous amène au désir ont été trouvé alors c’est un feu d’artifice de plaisir que nous découvrons et cela pour la vie ! Je remercie ces hommes de m’avoir permis d’apprendre à connaître mon corps et par la-même à me découvrir et m’honorer en tant que Femme. Aujourd’hui j’ai le sentiment d’être entièrement maître de moi-même et de mon désir-plaisir. Pourtant quand je repense à mes 20 ans (j’en ai 33 aujourd’hui), j’étais loin d’imaginer que lors de mes 33 ans mon plaisir serait si intense, comme j’étais loin d’imaginer me découvrir femme fontaine, et encore plus, imaginer que la pénétration anale puisse me procurer un plaisir si intense et puissant… Donc soyez à l’écoute, curieuse et exploratrice de vous-même, ne vous enfermez pas dans des relations « molles » ou à moitié satisfaisante comme je l’ai fait durant 10 ans auparavant, soyez vous-même, soyez entière, soyez une conquérante du plaisir partagé et la nature ainsi que la vie vous le rendront !

 Lili

 

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Un double étonnement

Ma première fois fut un double étonnement. C’était avec un homme bien sous tous rapports (si je peux me permettre ce jeu de mot) je sortais d’un passage à vide de cinq mois après une rupture difficile. Nous avons passé la première [nuit] chez moi. Je dois dire que je ne peux pas décrire les détails du déroulement de ce premier rapport amoureux : ce qui est certain, c’est qu’il embrassa mon sexe juste après un long baiser sur la bouche : le résultat… une volupté merveilleuse et je compris pourquoi mon amie Marion parle d’extase à propos du plaisir que procure un baiser sur la vulve fait avec amour et un certaine technique. Poliment il me pénétra en missionnaire et sans gêne il accompagna ses va-et-vient avec des pressions sur mon clitoris avec son pouce, j’ai eu un orgasme mais venu trop vite. Mon amant me fit rapidement mettre « en levrette » et il il s’enfonça entièrement et s’agita assez vite mais sans frénésie, il sortit et éjacula entre mes fesses. Je trouvai cette fin un peu désolante. J’étais persuadée que c’était la fin de ce premier « coup ». Sans perdre une seconde il appuya le bout de son sexe sur le deuxième orifice et avec une lenteur pleine de précaution fit entrer la totalité de son sexe. Ce qui m’étonna le plus c’est qu’il resta en érection, je m’étais dit qu’il débanderait, pas du tout, une fois bien en moi il me massa énergiquement le clitoris et il parvint à me faire jouir. je m’effondrai à plat ventre et lui vint s’allonger à côté de moi. J’ai un souvenir de cette nuit qui me trouble encore sept ans après.

 Nina

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LES FEMMES ET LA SODOMIE — entretien dans “Libération” (2005)

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Je donne ici, chapeau compris, pour celles et ceux qui n’ont pas eu accès au numéro du journal concerné, le texte d’un entretien téléphonique avec Matthieu Écoiffier, publié par Libération, le vendredi 26 août 2005, avant-dernier d’une série estivale intitulée « Cultures du sexe ». Le dossier dans lequel s’insère l’entretien concerne la sodomie hétérosexuelle.

 

Une composante de l’érotisme féminin

 

Claude Guillon, écrivain, a publié Le Siège de l’âme, Éloge de la sodomie (éd. Zulma, réédité en 2005). Il est l’auteur de l’article consacré à ce sujet dans le Dictionnaire de la pornographie à paraître en octobre aux PUF. Se situant toujours entre Eros et Thanatos, il avait coécrit l’ouvrage polémique Suicide, mode d’emploi en 1982.

Libération. Assiste-t-on en 2005 à un regain de la tendance anale chez les hétéros ?

La sodomie est certainement moins honteuse aujourd’hui. Et elle est davantage déclarée dans les enquêtes sur la sexualité. Des sexologues signalent beaucoup de consultations d’hommes qui n’arrivent pas à avoir une érection suffisante pour s’y livrer. Enfin, des enquêtes sociologiques sur la prostitution indiquent une demande masculine de se faire sodomiser par une femme ou un travesti. On en parle aussi beaucoup de façon très banale, dans certaines émissions de radio très écoutées par les ados comme celles du Doc. Et sur les sites Internet, notamment musulmans : il y a actuellement une intense activité de théologie sexuelle chez les musulmans, comparable à celle qui animait autrefois les catholiques.

Libération. Dans le Coran, l’enfer musulman réserve au sodomite la première place…

Toutes les religions condamnent la sodomie. Y compris le bouddhisme malgré sa réputation de grande largesse d’esprit. Toutes les pratiques sexuelles qui ne mènent pas à la conception ont souvent été réunies sous ce terme générique. Aux États-Unis, il a fallu attendre 2003 [et non pas 2001, comme indiqué par erreur] pour que la Cour suprême abolisse les lois qui la pénalisaient encore dans certains États.

Libération. La littérature s’est montrée plus tolérante : « Dis-toi bien mignonne que tu as deux sexes », a écrit Ovide.

Certes. On s’encule énormément dans Sade, mais c’est souvent dans la torture, la douleur, le viol. Chez Pierre Louÿs, on s’y adonne plus gaiement. Plus récemment, c’est le cinéma qui a repris le flambeau : après Le Dernier Tango à Paris dans les années 70, Catherine Breillat en a fait un acte récurrent de ses films. Dans Parfait amour, la sodomie se termine par un meurtre, elle est initiatique dans Ma sœur, onirique dans Anatomie de l’enfer où Rocco Siffredi farde l’anus de sa partenaire avant de la pénétrer ; suggérer la connexion entre différents organes est le propre de l’érotisme.

La couverture d’un roman de science-fiction de Farmer montrait déjà une femme traversée par un tube qui, partant de son anus, ressortait par sa bouche. L’un des paradoxes de la sodomie c’est qu’il n’y a pas de limite anatomique à la pénétration, contrairement au vagin fermé par le col de l’utérus. Être à la fois l’infini et le resserrement est pour beaucoup l’un des charmes de la sodomie…

Libération. Vous-même en avez écrit l’éloge…

Pour moi, le plus intéressant dans la sodomie, au-delà de tel avantage physique ou de la jouissance de la transgression, c’est qu’il s’agit d’une pénétration de la limite entre plaisir et douleur. Pour un duo amoureux, c’est une épreuve érotique : mal menée, elle peut se révéler insupportable. La sodomie peut aussi être l’école de la grâce à condition de faire preuve d’écoute et d’attention. Autre paradoxe, elle demande aux hommes de faire preuve d’une grande « virilité érectile » et de beaucoup de délicatesse.

Libération. Et quid de la sodomie réceptive chez les hommes hétéros ? Aux États-Unis, certains salons proposent même des massages de la prostate.

L’hypothèse nouvelle me paraît être la banalisation de la sodomie, active ou passive, comme composante de l’érotisme féminin. Difficile, dans le ping-pong entre la réalité et ses représentations, d’évaluer son ampleur mais elle est très probable. De plus en plus de femmes s’approprient cette pratique. Cela va avec l’idée d’une inversion des rôles, , que la femme elle aussi peut pénétrer. Et avec la banalisation es vibromasseurs et des gode-ceintures. Bref, cela suit le mouvement d’une autonomie de plus en plus grandes des pratiques sexuelles des femmes, en solo ou avec partenaire. Demandeuses, elles se heurtent parfois à un refus des hommes, lié au tabou de la localisation, à l’excrément, ou à la peur de ne pas savoir faire. Il va falloir qu’ils suivent.

Recueilli par Matthieu Écoiffier

 

abecedaire

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Post scriptum.

Je lis dans Libération de ce 22 août 2006 un entretien avec Toni Bentley, auteure américaine d’un livre autobiographique intitulé Ma Reddition (édité par Maren Sell). Cette dame déclare que « l’enculade rétablit l’équilibre entre une femme qui a trop de pouvoir et un homme qui en a trop peu ».

Mémoires d’arrière-train, cette « Reddition » bien nommée est donc surtout un texte d’arrière-garde.