“SIVENS SANS RETENUE”, un barrage contre l’oubli

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Dans notre série «Il n’est jamais trop tard pour bien faire», et pour lire un livre intéressant, je signale le recueil de textes — articles, tracts et les sept numéros du bulletin Sans aucune retenue disponibles sur ce blogue — publié à la fin de l’année dernière aux Éditions La Lenteur (un deuil personnel et l’actualité tragique de janvier 2015 me l’ont fait oublier sous une pile de journaux) : Sivens sans retenue. Feuilles d’automnes 2014 (158 p., 12€).

Le livre est disponible dans les bonnes librairies et via Hobo diffusion.

C’est une excellente initiative d’avoir réuni des textes dont tous n’ont pas connu le succès mérité du bulletin sus-cité. Ils sont la confirmation qu’à condition qu’une démarche d’archivage et de rediffusion soit entreprise, les luttes, même lorsqu’elles n’ont pas tourné comme nous l’aurions souhaité, laissent des traces et des enseignements. Elles ont changé celles et ceux qui les ont menées. Elles leur ont permis de réfléchir dans une pratique militante concrète à des questions qui agitent la philosophie depuis toujours : ici, par exemple, le rapport à la «nature», ou à la violence, comme le faisait le texte «Un barrage contre le pacifisme».

Ajoutons que ce livre est aussi un hommage à Rémi Fraisse, dont le nom reste désormais associé non seulement à la lutte de Sivens, mais à la nécessité de lutter contre les grands projets nuisibles, à commencer par celui qui les suscite tous: le capitalisme.

À tous ceux et toutes celles qui ont du mal à respirer…

Appel reçu de New-York.

Ou…

…«Du caractère enthousiasmant — et des limites — de l’“optimisme de la volonté” ».

Car non, hélas ! il ne «suffit» pas que nous voulions quelque chose pour le rendre possible.

Mais ça aide beaucoup !

Et non, ça n’est pas «l’Amérique entière» qui reprend ses affaires en mains. Mais à cette partie de l’Amérique, nous renvoyons le fraternel salut qu’elle nous adresse en criant le nom de Rémi Fraisse dans les rues de New-York.

ÉLOGE DE LA ZAD, par des zadophiles de Nantes, Grenoble, Carcassonne…

Encore un texte intéressant à propos (ou à partir) de Sivens et Notre-Dame-des-Capture d’écran 2014-11-16 à 20.04.17Landes — un tract cette fois —, arrivé de « boîte mail » en « boîte mail » jusqu’à mon ordinateur. Je me fais un plaisir de lui offrir ma modeste hospitalité.

Je me suis permis de modifier la mise en page (de la citation d’un autre texte), pour l’adapter à celle de mon blogue. J’écourte aussi la signature pour en faire un sous-titre (elle est complète en bas du texte).

Il va de soi — je réponds ici à une critique que j’ai entendue à propos de la notion de « ZAD » —, que face au capitalisme mondialisée et à sa capacité de destruction, de contrôle et de modification du vivant, c’est la terre entière qui est une « zone à défendre » (sans parler de nos corps, autant de « champs de bataille »). Cependant, d’un point de vue stratégique, la délimitation provisoire — et l’occupation offensive — d’une ZAD dans une zone particulièrement menacée par un projet nuisible (aéroport, barrage, TGV, camp militaire ou de vacances, etc.) est tout à fait pertinente et féconde. Ce n’est ni une panacée ni le seul moyen de lutte, mais c’en est un, dont les rédactrices et rédacteurs du tract ci-dessous soulignent justement l’intérêt.

Note domestique : J’ajoute la mention « INÉDIT », pour signaler qu’il ne s’agit pas là de l’un des textes que je déménage (par centaines) depuis mon ancien site.

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Maintenant que s’éteignent les diverses versions qui voulaient couvrir les raisons du meurtre de Rémi F. par l’État — de l’élaboration du mentir-vrai qui tient lieu de discours officiel à la dissolution des responsabilités par gradation hiérarchique, j’ai obéi, j’ai donné l’ordre d’obéir, on ne doit pas mettre en cause la volonté d’obéir — on ne peut pas s’arrêter à demander, même fermement, des démissions, une police mieux faite, etc.

Ce qui a été visé dans la nuit de Sivens, c’est le scandale que représente l’existence même des ZAD et leur possible dissémination. Les ZAD et leurs partisans ne veulent pas uniquement empêcher un aménagement mais y substituer autre chose et c’est l’audace de ce programme, aussi rudimentaire soit-il, qui commence à perturber les partisans du nihilisme de la croissance. Une ZAD est un territoire où des êtres décident de se passer des institutions pour construire leurs vies. Elle se constitue comme « zone à défendre », mais ses perspectives et sa raison d’être sont en réalité offensives car elle est aussi le lieu pour une opposition résolue au grand saccage de l’aménagement, où peut s’expérimenter des relations humaines hors du cash, de la hiérarchie, de l’utilitarisme économique (écologique), en bref de l’unique pensée des obsessionnels du développement ; le lieu où tente de s’élaborer une utopie à portée de lutte.

« Pour donner corps aux communaux, une assemblée saisonnière ne suffira donc pas, il s’agit de faire communauté. Si nous voulons parvenir à faire coexister les différents usages du territoire, les différents rapports au monde qui se déploient dans ce bocage, il nous faut créer des coutumes, des rites, des solidarités et des habitudes communes. Multiplier les moments de travail en commun, densifier les échanges et les solidarités, les dons et contre-dons qui font l’épaisseur de nos liens. Il faut pour cela construire d’autres espaces, expérimenter d’autres outils, d’autres pratiques, d’autres formes que les assemblées, même si ces dernières sont indispensables par ailleurs. Il nous faut approfondir les rencontres, les passerelles entre les mondes, et les amitiés improbables nées de cette lutte. » (De la ZAD aux communaux ? Quelques pistes à explorer pour aller plus loin…, texte circulant à Notre-Dame-des-Landes).

Sans conteste, ce genre d’idéal pratiqué et érigé en plate-forme commune pourrait cristalliser et fédérer bien des refus, des dégoûts que suscite cette société. Pour en revenir au barrage de Sivens, la mise en commun des 184 retenues d’eau privées, totalisant trois fois la capacité du barrage, accélérerait le démantèlement nécessaire du totalitarisme industriel.

La possibilité d’une multiplication des ZAD est un véritable cauchemar pour la domination et c’est pour cela qu’elle commence à mobiliser ses troupes citoyennes. A Albi la FNSEA organise une manifestation pro­barrage et dénonce les zadistes comme « djihadistes verts » ; à Nantes le lobby du BTP et son émanation associative défilent pour un démarrage immédiat du chantier accusant l’ACIPA et les Verts « d’être la vitrine légale d’un mouvement armé » (sous-entendu les zadistes) ; à Grenoble les milieux économiques coalisés sous l’égide de la Chambre de commerce et d’industrie font passer en force le tourisme sous bulle de verre dans la forêt des Chambarans ; à Carcassonne les productivistes agricoles laissent derrière eux une banderole sur laquelle est écrit « Mort aux loups et aux écolos (les écolos en premier) ».

Nul doute qu’avec le temps ils progresseront, appuyés par tous les représentants de la machine à gouverner, vers une définition plus exacte de ceux qui réellement dérangent. — Nous aussi.

Des zadophiles non fanatiques de Nantes, Grenoble, de Carcassonne, et d’ailleurs

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  deszadophiles@laposte.net

Occupations [vaquez à ses — ]

Je reproduis ci-dessous le n° 1 du Lien, «feuille de choux du Mirail* en mouvement»
(*campus de Toulouse).
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Raymond Aron disait, dans son analyse de Mai 68, qu’on avait alors « joué à la révolution », comme on jouerait une pièce de théâtre mais qu’on ne l’avait certainement pas faite.
La révolution, un peu plus de 40 ans plus tard, on n’ose même plus dire son nom.
Lors des dernières AG à la fac du Mirail, dans les interventions il y avait de la rage, de la révolte, de la colère… Pourtant, à bien écouter les revendications, derrière la virulence des interventions ça ne sentait pas la soif de révolution, bien au contraire… Derrière l’engagement des discours résonnait le réformisme, la résignation à ne changer que des modalités de l’ordre établi, la demande de réforme tournée vers les maîtres élus, l’affirmation de leur souveraineté, de leur autorité et de leur compétence à résoudre nos
problèmes.
La démission d’un ministre ?
Qu’est ce que ça veut dire exactement ?
Qu’on veut qu’il soit remplacé par un autre ?
Qui croit encore que cela changerait quoi que ce soit ?
L’amélioration des conditions d’étude ?
A quoi bon si nos universités servent avant tout à nous former, à nous formater en bons petits cadres prêts à aller se vendre sur le marché du travail ?
Plus de fric pour les facs et la biodiversité ?
Envisager l’argent comme une solution et non comme un problème, voilà qui semble être une manière bien capitaliste d’appréhender la chose.
Par ailleurs, « plus de fric et de meilleures conditions de travail », c’est aussi ce que demandent les policiers qui manifestaient la semaine dernière à Paris… Ça donne à réfléchir.
Chacune de ces revendications, chacune de ces demandes réaffirme notre volonté d’intégration, notre attente envers le système capitaliste et ses dirigeants, notre acceptation d’être dirigé-e-s. Et cette dimension se retrouve logiquement dans les modes d’action: manifestations bien encadrées, pétitions,négociations… qui sont toujours tournées vers les dirigeants et jamais contre eux, jamais sans eux.
Et avant tout, si ces revendications étaient satisfaites par le gouvernement, rentrerions nous toutes et tous chez nous bien heureu-ses-x d’avoir gagné, d’ avoir été entendu-e-s… mais, à bien y regarder, de n’avoir presque rien changé au grand désastre qui nous entoure ?
Pour certain-e-s, peut-être en recherche de débouchés syndicaux et politiques, ces revendications sont « stratégiques » ou « réalistes » parce qu’elles sont « gagnables », c’est à dire recevables par les pouvoirs publics et négociables avec ceux-là.
Mais pour quiconque rejetterait les dirigeants et désirerait autre chose qu’un capitalisme plus juste, de telles revendications ne peuvent conduire qu’à une défaite, et sont en elles-même une défaite, puisqu’elles ne visent qu’à la réforme, puisqu’elles reconnaissent la prédominance de la logique économique, puisqu’ elles réaffirment notre attente envers les maîtres.
Se pose alors la question : « Qu’est ce que pourrait être notre victoire ? ».
Depuis deux semaines, on a pu entendre à répétition « quel est le lien entre le barrage de Sivens, les violences policières et les conditions d’étude ? ».
Le slogan « Du fric pour les facs, les lycées et la biodiversité, pas pour la police et l’armée » avait au moins le mérite, avouons le, de tenter d’apporter une réponse à cette question en créant un lien entre les trois thèmes : l’argent. Il en faudrait plus pour certaines choses et moins pour d’autres.
Si nous faisons face à des problèmes sociaux, environnementaux, politiques etc la solution serait d’avoir plus d’argent ou tout du moins une meilleure distribution de celui-ci.
Partons du postulat inverse : l’argent n’est pas la solution mais un des problèmes.
Le lien entre tout ça, mais aussi entre bien d’autres choses, c’est la transformation en produit de tous les aspects de nos existences et l’expropriation qui l’accompagne. L’économique a envahi nos existence et nous en a dépossédé.
De l’enseignement à la « gestion de la nature » en passant par la sécurité, les espaces, les déplacements, les relations, la culture, les opinions etc il n’est pas une dimension qui échappe à cette subordination à la logique économique. Si bien que plus aucune d’entre elles ne semble être notre, si bien que nous en sommes réduit à les consommer tandis que d’autres les gèrent pour nous, tandis que d’autres gèrent nos existences.
Ainsi, l’enjeu ne serait pas une potentielle augmentation des budgets alloués aux facs et à la biodiversité mais belle et bien une réappropriation des différentes dimensions de nos existences, à commencer, pour les étudiants, par leur facs.
Il est temps d’arrêter de demander naïvement à nos dirigeants – pardon, à nos représentants -de bien vouloir respecter notre volonté et de ne pas nous imposer la leur, de bien vouloir nous redonner ce qu’ils nous ont pris.
Il est temps de viser un peu plus loin que des réformes, que des améliorations du système en place pour le rendre plus supportable… et surtout, il est temps de faire par nous même.
La position passive d’attente et de demande a fait son temps, vient maintenant celui de créer nous même le changement que nous voulons voir advenir.
Nous n’obtiendrons jamais l’annulation des Grands Projets Inutiles et Imposés en la demandant poliment.
Nous ne nous réapproprierons jamais nos facs, nos vies, nos villes et nos territoires en demandant à ceux qui les exploitent de bien vouloir nous les
rendre.
S’il y a bien une leçon à tirer des ZAD, c’est qu’en occupant des lieux on peut à la fois s’opposer en actes aux projets et conceptions qui nous sont imposés, et faire émerger, dans les faits, d’autres possibles, d’autres modèles d’existence et les défendre.
Occuper un espace c’est se le réapproprier, c’est le faire notre et y développer une vie collective.
 
Occuper c’est avant tout se rencontrer et tisser des liens entre ce qui n’était auparavant qu’isolement et inconnu.
 
Occuper c’est prendre en main nos besoins et réorganiser ensemble nos existences au sein d’un ensemble, pas forcément homogène mais solidaire.
 
L’occupation est l’ancrage de la lutte dans la quotidienneté. C’est une lutte permanente qui ne s’arrête pas à un moment donné de la journée contrairement à la manifestation qui, elle, commence et se termine à une heure précise.
Occuper c’est donc aussi se donner le temps nécessaire à toute élaboration d’une lutte à travers des discutions, réflexions, débats et même engueulade.
 
L’occupation n’est pas une demande tournée vers des dirigeants, c’est une affirmation de notre capacité à nous organiser sans eux.
 
Occupons cette fac, réapproprions nous notre fac.
Mangeons-y, dormons-y, vivons-y (*) ensemble, afin de nous donner le temps de mettre en place, d’une part, des moyens de nous opposer à ceux qui nous imposent leurs vues, et d’autre part des moyens de reprendre en main nos existences.
Pour la réappropriation de nos facs, de nos vies et de nos territoires.
Occupation ! !
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(*) Je suppose que c’est par scrupule stylistique devant une allitération insolente que les auteur(e)s auront reculé devant cette autre invite : «baisons-y»…