DOMMAGES DE GUERRE. Chap. I. Kosovo: la guerre sur le vif

Dommages de guerre

 

On trouvera ci-dessous le premier chapitre, « Sur le vif », de mon livre Dommages de guerre, sous-titré Paris-Pristina-Belgrade-1999, édité par L’Insomniaque en mars 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

Comme la terre, l’émotion ne ment pas ! — La morale est une question de travelling. — Vu à la télé : uranium appauvri et philosophie misérable. — Petites frappes et boucliers humanitaires — Réfugiés, mais où ?

 

On se méfie à juste titre des guerres interminables ; cent ans vous épuisent un homme. Cependant, la guerre courte n’est pas sans inconvénient. Ainsi celle du Kosovo n’a-t-elle pas duré assez longtemps pour que les révolutionnaires français sachent quoi en penser. Les bombardiers une fois remisés au hangar, certains militants imitent le centurion romain du camp de Babaorum qui, après le passage d’une bande de Gaulois, hurle à l’adresse de ses légionnaires : « Effacez-moi ce désordre, et qu’on ne me parle jamais de cette attaque ! » D’autres ont entrepris de publier ce qu’ils auraient très bien pu penser et dire sur le moment s’ils n’avaient été d’abord surpris, puis constamment devancés par l’adversaire, et gênés par leurs propres camarades. J’ai pour ma part reproduit en annexe les textes que j’ai rédigés à chaud.

Les pages qui suivent ne se présentent pas comme un « dossier secret » sur la guerre du Kosovo. Le lecteur n’y apprendra pas ce que Lionel Jospin a vraiment dit au téléphone à Bill Clinton. En cette matière, le lecteur devra se contenter de ce qu’il sait déjà : le premier a accepté de rejoindre le second au « sommet des modernisateurs de la gauche » [sic], tenu à Florence en novembre 1999. Ceux qui verraient dans cette pitrerie autre chose qu’une exhibition cynique et provocante des modernisateurs du capitalisme n’ont pas à me lire. Je me soucie peu de leur communiquer les réflexions que m’ont inspirées cette guerre, ses victimes, et la paralysie des révolutionnaires français. Quant aux documents que je présente sur les intérêts financiers qui font des Balkans, au contraire de tout ce qu’a prétendue la propagande officielle, une région stratégique, ou bien ils les connaissent ou bien, plus certainement, ils en contesteront l’importance. Au contraire, celles et ceux qui n’ont pas abandonné l’exigence d’une rupture anticapitaliste trouveront ci-après des informations peu connues sur la stratégie occidentale à l’Est et, au moins autant je l’espère, de sujets d’interrogation et de désaccord avec l’auteur. Tout, plutôt que le silence de morgue qui règne ici, une fois éteints les récepteurs de télévision.

 

La guerre fait(e) image

André Glucksmann l’affirme : « Nos guerres souvent se perdent ou se gagnent à la télévision. Des images de fillettes flambant sous le napalm signèrent la défaite du Pentagone au Vietnam […]. Il est des regards d’enfants qui pèsent plus que des piles d’écrits […]. Nos politiques hésitent [sous-entendu : à bombarder Belgrade]. Ils n’ont pourtant pas le cœur plus dur ni la cervelle plus molle que l’honnête citoyen confronté à l’inadmissible. Simplement, ils ne regardent pas la télé. Ils n’ont pas vu le moment ou jamais, ils n’ont pas entrevu leur mère, leur frère, pas imaginé leur enfant et l’avenir exténués dans la boue[1]. »

Reconnaissons au philosophe une sorte d’intuition : rarement comme durant la guerre du Kosovo, la position de téléspectateur s’est aussi parfaitement confondu avec celle de volaille gavée. De là, il est évidemment naïf de conclure que les réticences de certains « politiques » ou simples citoyens ne s’explique que par leur abstention, pour raison de principes ou d’emploi du temps, de drogue cathodique. Il est significatif que, posant au conseiller du prince, le philosophe contemporain ne recommande plus à celui-ci ou bien d’écouter les conversations de ses sujets en allant déguisé par les rues, ou de renouveler sa police, mais d’allumer son téléviseur. Lire la suite

«FANATISME»/«FANATIQUE» Archéo-dico 4. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

 Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Ce texte a été publié dans le numéro 4 de La grosse Bertha (8 décembre 1993).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

En société

Tonner contre. Disputer si la sincérité est une circonstance atténuante. Si l’on a soi-même été membre du Parti communiste français, citer son propre cas en exemple.

 

Contenu

Un mollah iranien a lancé une fatwa contre l’auteur des Versets sataniques. Un cardinal français, J.-M. Lustiger, a déclaré en octobre 1988, après l’incendie criminel d’un cinéma du quartier latin qui diffusait La Dernière Tentation du Christ : « L’idée de ce film est une agression contre ce qui est sacré aux yeux des hommes. (…) Quand une société se permet de telles agressions [il parle toujours du film, et non de l’incendie qui fit 14 blessés], elle déclenche des mécanismes aveugles. »

L’un s’est conduit en odieux fanatique, l’autre n’a fait que réagir en honnête catholique dont les convictions ont été heurtées.

Nota : les convictions sont de petits organes externes, particulièrement sensibles chez les croyants. Par dérision, ceux-ci accusent les athées de n’en pas avoir. C’est une calomnie. L’athée a des convictions (par exemple, il croit en l’homme et en l’école obligatoire), mais les siennes sont rétractiles. Selon les meilleurs spécialistes, la taille des convictions est de peu d’influence sur le plaisir féminin.

Mais, objecteront les optimistes, les évêques français s’écartent du fanatisme puisque le mot ne figure même pas dans l’index de leur Catéchisme (1993). Le mot, non, mais la chose ? Lisez plutôt : « Il arrive même que, par une mystérieuse hostilité vis-à-vis de Dieu (dans laquelle le croyant peut déceler la présence de l’Adversaire) des hommes et des femmes cultivent une véritable haine du Seigneur ». L’Adversaire ! Il faut pas moins que Satan en effet pour inspirer une aussi mystérieuse hostilité, dans laquelle la suave odeur de chair brûlée qui flotte des bûchers cathares aux déclarations d’un Lustiger ne saurait entrer pour rien.

Reconnaissons au fanatisme l’intérêt de mettre en lumière la furieuse imbécillité de ceux qui se proclament, contre lui, les apôtres musclés de la tolérance. En 1989, quand débuta l’affaire des foulards, Debray, Finkielkraut et consorts appelèrent à l’ordre d’avant 68 : « La confusion actuelle entre discipline et discrimination ruine la discipline. » Dans un récent numéro de Globe, on pouvait lire à la fois un article moquant le collège américain où l’on interdit les « Doc Martens » comme pompes néo-nazies et un édito appelant à l’« union sacrée », façon 1914, contre l’intégrisme qui menace la démocratie (voir ce mot).

Récemment, à Blida (Algérie), le bruit a couru que le port du voile serait obligatoire dans le secondaire. Le jour dit, toutes les réfractaires sont venues en mini-jupes. Si, s’inspirant de leur exemple, des collégiennes françaises venaient en classe un foulard sur la tête, mais le cul à l’air, on verrait profs laïques et pères mollahs leur donner la chasse de conserve, au nom de la même morale.

 

Citation

« Pour quant à mes vices : impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil, athée jusqu’au fanatisme, en deux mots me voilà ».

Sade (lettre, septembre 1783).