“LE SABOT. Revue littéraire de sabotage” ~ n° 6 «Terre!»

Le numéro 6 du Sabot, revue littéraire de sabotage vient de paraître. Pour l’occasion, il s’expose au Shakirail, 72 rue Riquet (75018), au bord des voies ferrées, jusqu’au 3 mars prochain.

Vous pouvez aussi consulter certains des éditoriaux sur le site de la revue.

Comme ils vont vite en besogne, comme tous les gens jeunes et pressés, les saboteurs et saboteuses ont déjà saboté le confort (n° 2), le sexe (n° 3) [mais la couverture ne porte pas le slogan «Saboter le sexe»; c’est dommage], le travail (n° 4), la violence (n° 5) [même remarque, mais c’est très bien comme ça], et voilà que nous touchons «Terre!» avec la dernière livraison. Ça n’est pas pour autant la fin des pérégrinations saboteuses, puisqu’un numéro est prévu avec pour thème «la soif».

La revue se place clairement dans le compagnonnage de l’écrivain Marcel Moreau sur lequel l’un des animateurs-saboteurs, Antoine Jobard a rédigé et soutenu, en septembre 2016, une thèse de doctorat en Littératures françaises intitulée : Poétique du vivant et du mythe chez Marcel Moreau. La voix de l’Étrangeté : de l’organique au mythologique. On espère qu’un livre en sortira quelque jour prochain.

Antoine Jobard (à g.) & Marcel Moreau (à d.).

La revue a d’ailleurs publié de nombreux textes ou extraits de textes de Marcel Moreau. Elle publie également poèmes, photos et dessins …Souvent trop illustratifs à mon goût, mais j’aime beaucoup celui-ci, de Anouk Buron.

 

Violence et sabotage : pendant les « affaires », le débat continue (2009)

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La proposition de débattre de ces questions avait été faite à l’intérieur du comité de Paris de sabotage de l’antiterrorisme, réuni après les arrestations du 11 novembre 2008.

Le texte ci-dessous a été mis à disposition lors de la réunion publique tenue le 10 janvier 2009, à Montreuil, par ledit comité sous le titre Pages arrachées à un carnet de notes… Il a été repris dans la revue Ni patrie ni frontières (n° 27-28-29, octobre 2009).

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Ça n’est pas parce que les journalistes du Figaro magazine se donnent des frissons avec la question de la violence révolutionnaire (rendez-vous compte ma bonne dame : ils refusent le meurtre pour des raisons tactiques ! Et s’ils changeaient de tactique ?…) que nous devons nous priver de la reposer.

Ça n’est pas parce que des révolutionnaires sont en prison que nous devons geler les débats sur la révolution (on n’en parlerait jamais !).

Ça n’est pas parce qu’Onfray-mieux-d’se-taire donne des leçons de sabotage entre deux crachats que nous pouvons faire l’économie de la question.

Donc, symboliquement, quelques idées jetées sur le papier, pour alimenter les débats amorcés ou à venir.

 

…La violence n’est pas d’abord une « catégorie morale », mais un rapport social. Violence, l’exploitation du travail ; violence la domination d’une classe, d’un genre, d’une classe d’âge. Violence, la hiérarchie. Violence, les institutions : État, armée, école, famille, couple…

Non, ces institutions ne sont pas équivalentes dans leur fonctionnement. Le contraire d’une institution ? Une association, amoureuse ou/et insurrectionnelle, à deux ou à deux cent mille.

Pour ce qui me concerne, je suis venu à l’anarchisme par l’objection de conscience et la non-violence. Affaire de genre, de goût, et de rencontres (Louis Lecoin, May Picqueray). Mes goûts n’ont pas changé, mais je n’ai jamais exclu de me servir d’un fusil. À condition de choisir mes cibles.

Cela dit, lorsque j’entends des camarades férocement radicaux promettre d’égorger tous les flics, je m’interroge. Non pas sur l’avancement du projet (ils n’ont jamais égorgé personne, ça se saurait !), mais sur sa « faisabilité », comme on dit en novlangue.

À la louche, on compte 100 000 gendarmes et 145 000 policiers (les premiers seront bientôt rattachés à l’Intérieur ; je vous fais grâce, pour cette fois, des 260 000 militaires d’active). Flics et gendarmes font 245 000 individus. Comptons, en moyenne, 5 litres de sang par individu. Cela donne un million deux cents vingt-cinq mille litres de sang. Sacré boudin, tout de même ! Qui peut envisager pareil bain de sang sans vomir son quatre heures ? Je ne vois que des végétariens machiavéliques pour y penser sérieusement.

Le plus simple serait de ne pas envisager, ou même de ne pas approuver abstraitement, même après cinq bières, quelque chose que l’on se sait incapable de faire, que l’on serait même incapable de regarder faire par quelqu’un d’autre. Ça commence dès la première tête à faire sauter, la première gorge à trancher.

(Je tiens ceux qui objecteront que certaines blessures pas balle saignent très peu, ou que l’on peut étrangler proprement, pour des pinailleurs jésuites.)

Le plus difficile sera de reconvertir les membres des forces de l’ordre survivants et qui n’auront pas fui à Monaco. Je ne plaisante pas. C’est, dès maintenant, un problème politique à envisager autrement que par des rodomontades de gamins. Accessoirement, le fait de promettre l’égorgement à l’ennemi n’est pas la perspective la plus à même d’encourager désertions et retournements de vestes, lesquels nous permettront d’épargner une énergie et un temps précieux…

Sabotage : ça n’est pas la cible qui doit être légitime, mais l’acte.

S’il suffisait que la cible présente les caractères d’une « légitimité » sociale, bâtiment officiel, véhicule de police, personnel d’État (ministre, flic, magistrat, huissier, concierge, chauffeur), banque, entreprises commerciales diverses, on pourrait, ou plutôt on {devrait} en tous lieux et en toute saison mitrailler les façades des mairies, incendier les supermarchés, et planter un couteau entre les omoplates de la contractuelle (voir plus haut). Même en Corse, région la plus avancée dans cette voie, de telles pratiques ne s’observent qu’à une fréquence réduite, quasi paresseuse, et sur un mode presque aimable.

La légitimité d’une action politique ne se comprend pas en soi, sans un calcul d’opportunité et de lisibilité (rappel : en français, opportunité ne signifie pas « occasion », mais caractère de ce qui est opportun). Autrement dit ici : est-ce le bon moment ?

Pour qu’un sabotage soit considéré comme réussi, il ne suffit pas que le train s’arrête (c’est un exemple), mais que le plus grand nombre de gens concernés (ceux auxquels on s’adresse ; voir ci-dessous) puisse comprendre pourquoi on a voulu l’arrêter. Idéalement : sans communiqué développant une longue analyse politique qu’aucun média bourgeois ne reproduira.

Se garder de l’idée selon laquelle Alors là vraiment si y comprennent pas un truc pareil ! c’est qu’y sont vraiment trop cons pour qu’on leur cause, qui n’est pas un raisonnement mais une facilité.

On n’envoie pas de signaux à l’ennemi (l’État, la police), avec lesquels on ne mène pas un combat singulier, mais que l’on trouve sur notre route parce qu’ils sont les instruments de l’ennemi dans la lutte des classes.

On ne se contente pas d’envoyer des signaux aux « ami(e)s », autres militants radicaux qui partagent plus ou moins nos positions et connaissent les codes de notre discours.

En effet, nous ne parlons pas la même langue et n’utilisons pas les mêmes mots que tout le monde ; ça n’est pas « mal », il est juste bon de s’en souvenir si nous voulons être compris au-delà de notre aire linguistique/politique.

Mais alors, à qui nous adressons-nous ? C’est une excellente question, qu’il faut {toujours} se poser au moment d’élaborer un discours et de préméditer un acte.

Non, ça ne veut pas dire que la réponse soit simple, ou toujours la même…

“L’Insurrection qui vient” ou le livre comme pièce à conviction (novembre 2008)

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vant d’y revenir ultérieurement, sous la forme qui me paraître la plus adéquate aux circonstances, je souhaite réagir à l’un des points particuliers de l’affaire dite abusivement des « sabotages SNCF », en réalité l’un des épisodes de la mise en place et en application des nouvelles dispositions européennes dites « antiterroristes ».

La police a souligné la présence, chez un certain nombre de personnes baptisées « membres de la mouvance anarcho-autonome », d’un petit ouvrage intitulé L’insurrection qui vient (La Fabrique éditions, 2007). Cet opuscule est signé par un « Comité invisible », que les journalistes ont eut tôt fait de rebaptiser « Cellule invisible », ce qui, dans leur imagination, évoque davantage l’obscurité des conspirations.

On pouvait lire sur le site de Libération [1], journal honnête et scrupuleux — j’entends montrer par cette appréciation que je peux moi aussi, lorsque le besoin s’en fait sentir, accoler à n’importe quel titre une formule absurde et inappropriée — un article consacré à L’Insurrection qui vient ainsi titré : « Sabotages SNCF : Le bréviaire anarchiste qui intéresse les enquêteurs ». Lequel ouvrage, selon le même site de Libération « se présente comme un manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris ».

Qu’importe si les auteurs anonymes ne se réclament pas de l’anarchisme, puisque les policiers et leurs ministres les qualifient d’« anarcho-autonomes ». C’est une invitation à dire n’importe quoi, que les journalistes de Libération ne se font pas répéter deux fois, à condition bien entendu de dire n’importe quoi contre des inculpés placés malgré eux dans l’incapacité de répliquer.

Quant à l’accolement du terme « bréviaire », à connotation religieuse, avec l’adjectif « anarchiste », il vise à la fois à ridiculiser les activistes et à suggérer le fanatisme de type religieux de toute personne assez folle pour s’opposer à l’État et au système capitaliste.

Un « manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris » ne devrait-il pas, en bonne logique, fournir le mode d’emploi du sabotage des dites lignes TGV ? On verra par l’extrait reproduit ci-après qu’il n’en est rien et que si « manuel » il y a, c’est bien celui de l’idée d’insurrection. Quant au sabotage des lignes TGV, si le mode d’emploi n’en est pas fourni, c’est peut-être qu’il est d’une quasi impossibilité matérielle pour des non-spécialistes, tant les risques encourus sont importants (chaque jour apportant son lot d’informations sur l’extrême difficulté d’organiser même le sauvetage de personnes victimes d’accidents involontaires sous les caténaires ; il semblerait qu’un innocent feu de branchages et sa fumée puisse suffire à provoquer un arc électrique mortel, cette information toute dissuasive étant donnée ici sans vérification).

La censure qui vient

 Lorsque les journalistes révèlent à leurs lecteurs que les policiers ont « trouvé », ou mieux encore « découvert » tel ouvrage chez des personnes soupçonnées de la commission de délits, que cet ouvrage porte le mot « insurrection » et que par surcroît il est anonyme, les lecteurs sont censés comprendre immédiatement que les enquêteurs « s’y intéressent ».

On pourrait se demander pourquoi des policiers « s’intéressent » à tel livre dès lors qu’ils le prélèvent dans la bibliothèque d’une personne arrêtée, alors qu’ils auraient pu « s’y intéresser » dans n’importe quelle bonne librairie depuis un an, puisque le livre a été publié chez un éditeur connu, d’ailleurs lui-même auteur de plusieurs ouvrages, sans entraîner l’ouverture de la moindre information judiciaire sous quelque prétexte que ce soit.

Disons immédiatement que rien ne prouve que cette situation soit appelée à se prolonger. Un ami me signale avoir entendu sur RMC une voix antiterroriste suggérer que les écrits et proclamations des activistes soient traités avec la même sévérité que naguère le livre Suicide, mode d’emploi. Rappelons qu’avant d’obtenir à la réédition du livre l’application rétroactive d’une loi votée tout exprès (en 1987), les autorités judiciaires tentèrent d’accréditer la fiction selon laquelle il était délictueux pour un auteur de s’entretenir avec des lecteurs d’un livre qu’aucun texte de loi ne pouvait sanctionner. On voit que le rapprochement avec L’insurrection qui vient n’est pas sans pertinence, puisque cet ouvrage jamais encore poursuivi est en passe d’acquérir le statut de pièce à conviction, comme le remarquait son éditeur Éric Hazan à propos de l’interpellation, fin novembre 2007, de trois jeunes militants[2].

Dans ces conditions, il m’a semblé pertinent de publier, de manière toute symbolique — le texte est disponible en librairie et sur le site de [La Fabrique->www.lafabrique.fr] —, un extrait de L’Insurrection qui vient (pp. 99 à 101), ce que tous les sites amis de la pensée critique seraient bien inspirés de faire également. Mieux vaut dire que cette publication n’a pas valeur d’approbation par moi de chaque phrase de ce texte, ni dans le passage cité ni dans les autres, et peut-être moins encore ne signifie l’approbation par ses auteurs de mes propres positions politiques.

Nous avons au moins en commun un ennemi, qui s’avance sous les traits idéologiques et médiatiques de l’« antiterrorisme », lequel, comme le rappelle Éric Hazan dans l’article cité plus haut, n’a rien à voir avec le « terrorisme » et tout avec ce que j’ai appelé ici-même la terrorisation du monde et de la critique sociale.

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L’Insurrection qui vient

 

Renverser de proche en proche tous les obstacles

Comme on sait, les rues débordent d’incivilités. Entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles devraient être, il y a la force centripète de toute police, qui s’évertue à ramener l’ordre ; et en face, il y a nous, c’est-à-dire le mouvement inverse, centrifuge. Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l’emportement et du désordre. Rien d’étonnant à ce que ces fêtes nationales qui ne fêtent plus rien tournent systématiquement mal, désormais. Rutilant ou déglingué, le mobilier urbain – mais où commence-t-il? où finit-il ? – matérialise notre commune dépossession. Persévérant dans son néant, il ne demande qu’à y retourner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métropole prend d’un coup des airs de nostalgie, comme seuls en ont les champs de ruines.

Qu’elles deviennent méthodiques, qu’elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme «enragés» ou « exaltés » refont surface en politique.

Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé – un espace libéré mais non habité – est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.

Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier: ralentir le travail, du « va-y mollo » à la grève du zèle ; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l’entreprise. Élargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?

Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu’il y a de prométhéen là-dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av. J.C., Érostrate brûle le temple d’Artémis, l’une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée, les temples n’ont d’imposant que cette vérité funèbre qu’ils sont déjà des ruines.

Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s’ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage – on n’est que flèche. Dans la misère des temps, « tout niquer » fait peut-être office – non sans raison, il faut bien l’avouer – de dernière séduction collective.

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[1] À la date du 13 novembre 2008.

[2] « Les habits neufs de l’ennemi intérieur », Politis, n° 1002, 15 mai 2008.