Contre le groupuscule «Action française» à Marseille

Le 16 avril, une bouffe de rue était organisée devant le local de l’Action Française, groupuscule royaliste et nationaliste qui tente de s’implanter près de la Plaine. Difficilement. Nous étions nombreux et nombreuses le 16 avril pour leur dire qu’ils ne sont pas les bienvenus dans le quartier, et nous reproduisons ici le communiqué de l’Action Antifasciste Marseille qui revient sur la journée :

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Suite aux multiples agressions liées au local de l’Action française (AF) rue Navarin (attaque d’assemblée étudiante contre la loi El Khomri, agressions physique de militants de gauche, agression de couple homo, rue quadrillée pour la sécurisation du local par des individus casqués portant gazeuses et matraques…), et suite aux multiples demandes du voisinage, un collectif d’habitants du quartier ainsi que des militant-e-s divers-e-s ont décidé d’organiser une repas de quartier contre l’Extrême droite rue Navarin.

L’objectif était clair : réunir les habitants autour d’une bouffe, afin de rendre le problème visible, d’informer, d’écouter, et de s’organiser pour construire une réponse collective à l’implantation de l’extrême droite qui a nettement dégradé l’ambiance dans le quartier.
N’habitant pas le quartier et pourtant défenseurs du localisme (leurs slogans : « Marseille nationaliste », « on est chez nous »), les militants de l’Action française ont choisi la provoc’ en appelant leur militants à défendre le local par la confrontation ouverte. En réalité, ils n’ont réussi à rassembler qu’une quarantaine d’individus, venus d’Aix, de Toulon et même de Bordeaux et Paris, afin d’imposer par la force leur présence et la censure de l’opinion des habitants, leurs voisins directs.
Notons au passage que pour ses diverses actions, l’AF n’hésite pas à s’appuyer sur des néonazis, comme Loic Delboy (arrêté il y a quelques jours à Marseille pour détention d’armes et participation a des groupes de combat) ou des guignols du genre Olivier Bianciotto (du Parti de la France, connu pour la dégradation de la statue de Manouchian).

À l’heure du rendez-vous, nous sommes allés installer tables et couverts. À notre arrivée, nous avons été surpris par la présence d’une dizaine de camions de CRS, des voitures de police, la Bac, qui bloquaient l’accès de la rue aux passants : contrôle de papiers, interdiction de passage à ceux qui n’ont pas un justificatif de domicile, etc. L’Action française avait en effet contacté les médias ainsi que le commissariat central, à travers un communiqué demandant une protection policière…
Nous avons donc choisi de nous installer à une centaine de mètres, au niveau de l’église Notre-Dame du Mont. Quelques 300 personnes sont passées pour manger discuter, laisser des contacts.
À 14h, nous recevons plusieurs appels des habitants de la rue Navarrin qui nous souhaitent la bienvenue et manifestent leur ras-le-bol d’une situation absurde, le quartier étant complètement bloqué.
Environ 200 personnes ont alors choisi de partir en cortège et de faire le tour de tous les accès (bloqués) de la rue afin de faire entendre notre opinion (« pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartiers pour les fachos »). Nous remercions les habitants qui nous ont accueilli chaleureusement avec des applaudissements, et dont une partie est descendue nous rejoindre ( « nous regardez pas , rejoignez-nous ») . Chapeau au voisin d’en face qui nous a accompagnés avec les chants, et qui a sorti un drapeau rouge en signe de protestation.
Une fois que tous les axes bloqués ont été visités, nous sommes retournés place Notre-Dame du Mont pour nous disperser dans la convivialité autour d’un apéro improvisé.
Notons que de nombreux voisins ont choisi spontanément de descendre dans la rue et d’arracher les affiches de l’Action française en bas de chez eux.

L’Action française demande fréquemment une protection policière : ils tiennent ainsi un double discours schizophrène en appelant à la violence et à la force via les profils Facebook de leurs militants, mais se victimisent pathétiquement à chaque réaction des habitants en allant pleurer auprès de la force publique. Champion de mythomanie via leur communiqué de presse, ils ont montré à leurs voisins la réalité de leur vrai nature lors de l’action d’hier.

Notre quartier a toujours été un quartier festif, ouvert, multiculturel : ne nous laissons pas intimider par une bande de nervis en recherche d’adrénaline et d’identité ! Ils n’habitent pas notre quartier et ne le fréquentent pas, et ils sont issus pour la plupart d’Aix et des quartiers bourgeois.
Si vous aussi défendez l’idée d’un Marseille solidaire, populaire et international, n’hésitez pas de nous contactez : une action est bientôt prévue avec les habitants de la rue Navarin.

Ceci n’est qu’un commencement

“COMMENT PEUT-ON ÊTRE ANARCHISTE ?” en librairies le 19 mars

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Je donne ci-dessous l’introduction de mon recueil de textes, Comment peut-on être anarchiste ?, qui sera disponible en librairies à partir du jeudi 19 mars, et au prochain Salon du livre de Paris (voir annonce après le texte).

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« Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers.

C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts. »

« Le temps de vivre », avril 2004

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Comment se manifester en tant qu’intellectuel anarchiste, dans une époque où les démocraties se vantent d’avoir écarté le spectre révolutionnaire, tout en usant du vieil épouvantail « terroriste » pour justifier un arsenal répressif sans précédent, quitte à laisser faire de l’« indigné » une figure à la mode…?

En militant, en écrivant, dirais-je, paraphrasant Julien Gracq. Et pour l’enfant de la petite-bourgeoisie que je suis, encouragé de surcroît par des enseignants dès l’école, l’écriture s’est imposée comme un moyen évident de l’action[1]. Le tract, irremplaçable outil de communication directe avec les personnes engagées dans un mouvement social, l’article de revue ou de journal, le moderne « post », ou billet mis en ligne sur un blogue, sont autant de moyens d’élaboration et de diffusion d’une théorie révolutionnaire de tous les jours, sans apprêt universitaire, sans grands concepts, sans « habits du dimanche » idéologiques. Manière aussi de collaborer à ce que Marx appelait l’intelligence sociale (« general intellect ») pour apporter à chaud des esquisses de réponses aux défis que les rebelles doivent relever dans la vie sociale, comme dans sa version dite « privée ». Nouvelles formes de la « guerre mondiale » et de la guerre des classes, usage tactique de la violence ou de la nudité dans les luttes, sexisme dans les rapports amoureux : du plus grand (la géopolitique) au plus intime (nos émotions), tout exige de nous une pensée critique, une philosophie pratique, toujours en éveil.

Objet pérenne, le livre papier – on doit aujourd’hui préciser – permet de conserver la mémoire de textes dont le destin est d’être oubliés dans la poche d’un jean, recyclés dans le chauffage urbain, ou de dormir dans un pli d’une «toile» électronique aux allures de linceul. Il autorise aussi un accès différent aux écrits, une lecture plus méditative, loin du scintillement parasite des écrans.

Le présent ouvrage peut encore se feuilleter comme un aide-mémoire, dont chacun(e) usera selon sa sensibilité et son histoire propres. On se remémorera une rencontre, une colère, une émeute… On se souviendra des voix qui se sont tues. Autour des publications et des camarades évoqué(e)s dans ces pages : Noun De Los Cobos, Sabine Levallois, Ngo Van, Marie Muller, Christine Daurès. Et l’on songera aux vies apparues, impérieuses invites à refonder nos espoirs : Mathis, Pauline, Marilou, Félix, Tilio, Philémon, Moussa, Arthur,Victor… Sur ces vies bientôt courantes à perdre haleine, puisse la barque de l’amour ne jamais se briser ! Qu’ensemble, ils et elles cherchent leurs mots, trouvent à qui parler, et écrivent les pages à venir…

Comment peut-on être anarchiste ? fait, en quelque sorte, suite à Pièces à conviction. Textes libertaires 1970- 2000, recueil édité en 2001 par Hervé Delouche dans la collection « Moisson rouge », chez Noésis, la maison que dirigeait alors Agnès Viénot. Depuis, j’ai ajouté à mon outillage un site Internet, dont la création et la maintenance ont été très assistées (merci à Xavier et à Thierry), et sur lequel j’ai publié au fur et à mesure des textes anciens (livres ou tracts) et des textes d’intervention. Ce site a reçu plus d’un million de visites. Fin 2014, un nouveau blogue, Lignes de force a pris la relève.

Certains textes ne sont pas reproduits ici parce qu’ils l’ont été ailleurs. Ainsi « Le monde comme si vous y étiez » et « Simulateurs de vol » dans le recueil collectif De Godzilla aux classes dangereuses (Ab irato, 2007). Pareillement, « Je vous dénonce le nommé Claude Guillon… », repris en annexe de La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009), et « “Mouvance anarcho-autonome” : généalogie d’une invention », qui y est intégré (sans parler d’une brochure de 27 pages, rédigée sur le même sujet, en 2006, pour l’Assemblée de Montreuil, dont je donne ici la seule introduction). Si quelques répétitions sont inévitables, des textes m’ont semblé trop redondants avec d’autres ou trop documentaires, comme « Contraception et avortement : les paradoxes de la liberté », analyse d’un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales de 2009 ou encore « Éducation nationale et propagande : le “développement durable” » (2010). Je n’ai pas retenu non plus « L’avenir du capitalisme en France » (2002), plus proche par son volume de la brochure que de l’article. J’ai ajouté aux textes quelques documents, lorsque leur présence en facilite la compréhension et en éclaire les enjeux. J’ai renoncé, pour conserver une dimension raisonnable au livre, à l’exhaustivité retenue dans Pièces à conviction. L’ensemble ici proposé représente en effet moins de la moitié de ce que j’ai commis durant la période considérée.

Les choix nécessaires auront privé de postérité des personnages qui auraient pourtant bien mérité d’y passer. De ce nombre : un dessinateur satirique qui jure n’être antisémite que sous l’empire de l’alcool ; deux soi-disant libertaires, mués en patrons de choc, lock-outant le personnel d’un restaurant « alternatif » ; un diffamateur, d’ailleurs anonyme, puis repentant, accueilli sur Indymedia Paris. J’en passe…

Enfin, il est un point sur lequel ce recueil donne une image incomplète de mes activités : la Révolution française n’y apparaît qu’incidemment. Or, j’ai repris, depuis 2004, mes recherches historiennes sur cette période ; elles occupent désormais une grande partie de mon temps, et nourrissent plus que jamais ma réflexion et mon engagement. En effet, convaincu que les révolutions à venir seront « sans modèle », j’attache une particulière importance à l’étude des capacités d’imagination pratique des révolutionnaires « sans bagages » de 1789-1793. Mes nouvelles recherches ont abouti à des publications (voir la liste en fin de volume) qui — pour peu que le Diable me prête vie — ne seront pas les dernières. De plus, j’ai créé, en février 2013, un blogue intitulé La Révolution et nous (http://unsansculotte.wordpress.com/), à la fois carnet de recherche et base de données sur le courant des Enragé(e)s, les mobilisations collectives de femmes, et les échos des revendications égalitaristes et de démocratie directe dans les luttes ultérieures.

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AU SALON DU LIVRE DE PARIS

Je serai présent sur le stand des Éditions Libertalia (dans l’espace de la région Île-de-France; en F 80, au fond à gauche, voir l’extrait de plan ci-dessous) le dimanche 22 mars, à partir de 14 h.

Au plaisir de vous y rencontrer…

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[1] Pour plus de détails biographiques on peut se reporter à ma notice dans la version en ligne du Maitron des anarchistes (2014).

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

MÉLENCHON-LA-CENSURE ou le coléoptère et les gants de boxe (2012)

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ean-Luc Mélenchon, ci-devant trostkyste lambertiste, ci-devant socialojospinien, ci-devant quelque chose dans le gouvernement du susdit, est devenu la providence des postaliniens et l’incarnation pasteurisée de l’« insurrection » électorale.

Bien moins intelligent que Robespierre, beaucoup moins bon orateur que Danton, infiniment moins avenant que Camille Desmoulins, M. Mélenchon est sans doute aussi un peu moins sincère que les sans-culottes dont ses partisans arborent la coiffure dans ses meetings.

Mais M. Mélenchon est aussi un militant de la censure. En mai 1992, il interpelait le gouvernement pour s’étonner que la loi de 1987, réprimant la « provocation au suicide » ne soit pas plus rapidement appliquée au livre Suicide, mode d’emploi.

« Cette petite bassesse ne mériterait pas d’être signalée, ai-je écrit dans Le Droit à la mort (IMHO, 2010, p. 214) — il y eut pléthore ! — si le personnage n’avait prétendu se faire, vingt ans plus tard, le champion de toutes les libertés, à la tête d’un parti de gauche authentique. »

Il se trouve, mais M. Mélenchon l’ignore probablement, que la loi de censure de 1987 dont il réclamait l’application contre nous, a réintroduit le suicide dans le code pénal alors qu’il en avait été chassé… par la Révolution !

Censure et esprit d’Ancien régime : les souvenirs de 1789 vont à M. Mélenchon comme des gants de boxe à un coléoptère.

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Question écrite n° 21232 de M. Jean-Luc Mélenchon (Essonne – SOC) publiée dans le Journal officiel (Sénat) du 14/05/1992 – page 1116.

« M. Jean-Luc Mélenchon attire l’attention de M. le garde des sceaux, ministre de la justice, sur les conditions d’application de la loi n° 87-1133 du 31 décembre 1987 donnant à la justice les moyens d’agir contre la provocation au suicide. Il lui demande où en sont les poursuites en cours concernant la réédition au quatrième trimestre 1989, de l’ouvrage Suicide mode d’emploi, toujours diffusé et qui avait été à l’origine de nombreux suicides. »

On peut consulter ici la réponse du garde des sceaux.

Je ne me donne pas la peine de réfuter ici pour la énième fois le phantasme imbécile selon lequel un livre (quel qu’il soit) puisse être « à l’origine » de suicides ; les lectrices et lecteurs intéressés se reporteront au Droit à la mort.

 

DEPARDIEU : « À la limite pas sympathique » (2013)

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En saisissant des textes de mon corpus de recherches sur les clubs de femmes

pendant la Révolution française, il m’arrive d’écouter la radio.

Je sais bien que vous vous en moquez. Vous n’êtes pas du genre à vous passionner pour la question de savoir si l’écrivain écrit tard le matin ou tôt le soir, pieds nus (comme Le Clézio) ou avec un bonnet sur la tête (comme Léautaud), avant ou sous la douche, sur son ordinateur ou sur des parchemin en peau de zèbre que le beau-frère de sa sœur lui ramène par valise diplomatique du Bantoustan. Et je vous en félicite.

Je plantais simplement le décor. Lire la suite

Pas de libération sans utopie amoureuse (2004)

Publié en ligne, ce texte a été repris sur plusieurs sites Internet, notamment Les Pénélopes, et dans la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique (n° 6, février-mars 2005).

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Commentaires rapides à propos de l’appel à une manifestation contre les violences faites aux femmes, le samedi 27 novembre 2004 à Paris.

 

L’appel du Collectif national pour les droits des femmes indique la revendication que la manifestation défendra : « Ce que nous voulons, une loi-cadre qui prenne en compte toutes les sortes de violences faites aux femmes et aux lesbiennes à la maison, dans la rue, au travail, etc. Une telle loi n’est pas un rêve, les féministes espagnoles l’ont obtenue. Ce n’est qu’une question de volonté politique, ici comme dans toute l’Europe. »

Par où commencer ? Allons au plus simple : la revendication d’une « loi-cadre ». Une loi-cadre ! Qu’est-ce qu’on fait de ça ? On la pose sur la cheminée ? C’est un vieux problème de stratégie que je rappelle brièvement : ou bien l’on se bat sur ses revendications propres, irréalisables par le système, et il réplique par la répression et/ou par des réformes, ou bien on adopte une stratégie réformiste (une loi-cadre) et on n’obtient rien (ou parfois un cadre sans photo à l’intérieur).

La référence au cas espagnol est intéressante à plus d’un titre. L’appel dit que les féministes espagnoles ont obtenu une loi et ajoute : ce n’est qu’une question de volonté politique. Il me semble que les deux propositions sont LIONNE & LIONcontradictoires. Je veux bien croire qu’une partie des féministes espagnoles (et certainement pas les féministes) se réjouit de voir le gouvernement social-démocrate utiliser la cause des femmes pour se donner une image moderne et humaniste, mais c’est bien cette volonté (succédant à une grosse bourde de la droite à propos d’un événement, l’attentat de Madrid, que ni la droite ni la gauche ni les féministes n’avaient voulu ou prévu), cette volonté politicienne donc qui aboutit à la loi. Les actions des féministes contribuent sans doute à informer le public, elles fournissent des thèmes de « réformes de société » aux politiciens, mais il ne s’agit bien sûr pas de leur volonté politique à elles.

En clair : dire que ce n’est qu’une question de volonté politique revient à dire que le sort des femmes dépend de la volonté des hommes (politiques). C’est en partie vrai, mais d’autant plus que l’on se place dans la stratégie réformiste qui consiste à demander une loi, avec ou sans baguettes dorées autour.

La question s’est posée dès la Révolution française. Les femmes révolutionnaires ont participé, armées, à toutes les journées d’émeute. Elles ont milité activement dans toutes les sociétés populaires qui acceptaient de les accueillir. Le fait était d’abord si exceptionnel qu’il était mentionné dans le nom que se donnait, par exemple, la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe. Dès que les femmes ont essayé de faire admettre le fait acquis de leur participation citoyenne au cours de la révolution, en demandant par exemple qu’on leur distribue des armes et qu’on les entraîne à leur maniement, elles se sont heurtées au mur du double pouvoir machiste et bourgeois de députés qui entendaient mettre un terme à la révolution et renvoyer les femmes dans leurs foyers. Les militantes les plus avancées, par exemple les fondatrices de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires[1], n’ont pu sortir de l’impasse d’une légitimation bourgeoise et machiste de pratiques féminines autonomes (violence armée, création d’une organisation non-mixte). Leur club est fermé après que des provocateurs et provocatrices ont interdit physiquement une assemblée générale, le 28 octobre 1793, au cri de « Vive la République, à bas les révolutionnaires ! ». Il faut entendre l’ellipse : « À bas les [femmes] révolutionnaires ! », c’était en effet l’appellation courante des membres de ce club, qui avait rejoint le courant des Enragés. C’est tout un programme qui est contenu dans ce cri : en rester à la république telle qu’elle est — c’est-à-dire ne reconnaissant pour citoyens que les hommes —, mettre fin à la révolution, le tout en effaçant les femmes, jusqu’au mot !

Il ne s’agit pas, bien entendu, de porter un jugement moral rétrospectif sur les limites de ce qu’on pu dire et faire les femmes révolutionnaires d’il y a deux siècles. Il serait bon, en revanche (c’est bien le cas de le dire !), de tirer parti de cette histoire, fondatrice de la nôtre, et de ne pas renouveler à l’infini les mêmes erreurs.

Je reviens à l’appel, pour faire rapidement mention de l’embarras d’écriture des rédactrices, probablement soucieuses de ne pas paraître oublier les lesbiennes, supposées noyées dans la dénomination « femmes », et qui se trouvent du coup distinguées des femmes. Aux femmes et aux lesbiennes[2] !

Le texte d’appel se veut « réaliste », c’est en tous cas de cette manière que j’analyse l’affirmation selon laquelle la loi-cadre « n’est pas un rêve » (un ministre espagnol l’a fait). Qui rêve de lois d’ailleurs ? Sans doute manquons-nous de rêves, mais sûrement pas de lois.

On connaît l’argument machiste (franchement exprimé ou non) selon lequel si les femmes se laissent apparemment si volontiers frapper, tromper et mépriser, c’est « parce qu’elles aiment ça ». Parfaitement répugnante, l’hypothèse a l’inconvénient subsidiaire d’escamoter la question du consentement de tant de femmes, non pas à telle ou telle violence particulière, mais au système qui les engendre et les tolère. Or c’est bien, semble-t-il, de rêve qu’il s’agit, ou si l’on préfère d’utopie.

En effet, la grande faiblesse du mouvement féministe et du mouvement révolutionnaire est de n’être (plus) porteur d’aucune utopie amoureuse. On peut considérer que le séparatisme lesbien constitue une exception, mais il ne peut, par définition, prétendre à l’universalité. Nous sommes donc démuni(e)s en face d’un système qui entretient, lui, avec des moyens de persuasion à l’efficacité jamais atteinte dans l’histoire, l’utopie de la rencontre/amoureuse/romantique débouchant sur la formation du couple/exclusif/hétérosexuel (la variante homosexuelle est plus ou moins tolérée).

L’utopie de l’amour romantique prépare les femmes à considérer que la situation matérielle de domination dans laquelle elles se trouvent est soit sans inconvénient lorsque le bonheur partagé est sans nuage, soit due à une erreur dans le choix du partenaire, lorsque celui-ci se montre violent, jaloux, pervers et pingre. La femme qui se croit dans la situation de reconnaître une erreur de choix (qui existe aussi : elle s’est réellement mise sous la dépendance d’un immature violent) se fait donc le reproche, soit d’avoir mal choisi, soit pire encore d’avoir elle-même perturbé le déroulement du scénario amoureux (puisqu’« il » était « gentil » jusqu’à ce qu’elle parle de reprendre ses dîners du lundi avec ses copines de fac…). En l’absence d’une utopie de rechange, c’est-à-dire d’un autre imaginaire érotique et relationnel, en l’absence aussi d’une analyse matérialiste de la situation économique, sociale, et caractérielle de la femme dans le couple, on ne peut considérer les catastrophes de la vie amoureuse que comme relevant de la dite sphère privée, et surtout de la responsabilité personnelle.

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Sheila Kitzinger écrit, à propos de la transmission de cette utopie, qui passe certes par les magazines féminins, mais d’abord par les femmes elles-mêmes : « Une femme qui se dit “frigide, perdue, et désespérément seule”, bien qu’elle soit mariée, n’envisage pas moins de déclarer à sa fille : “Attends l’homme de ta vie. Tu sauras tout de suite que c’est lui.” […] Une autre, dont le mari passe son temps à lui dire qu’elle est grosse et qu’elle a des vergetures et qui déclare “avoir le moral à zéro” depuis la naissance de ses enfants, dit à sa fille que “la sexualité, c’est notre façon de mettre au monde de nouvelles âmes”. Une femme que son mari utilise “comme une poupée gonflable pour son plaisir” trouve pourtant le moyen de dire à sa fille que “la sexualité est l’expression d’un amour profond pour une autre personne et elle ne doit pas être gaspillée ni rabaissée”. Le rêve demeure intact, peut-être pour le salut de la mère, même si la réalité paraît souvent lui avoir appris exactement le contraire. Les femmes semblent pour la plupart ne pas vouloir ou ne pas pouvoir utiliser leur expérience personnelle pour savoir comment conseiller leurs filles. On dirait qu’entre les mères et les filles se perpétue une délicate toile de mensonge, tissée au fil des siècles, et que la femme adulte, n’ayant pas rencontré le prince Charmant, ou ayant constaté qu’il s’était vite retransformé en crapaud, veut à tout prix que sa fille vive l’histoire d’amour qui s’est révélée pour elle parfaitement illusoire[3]. »

Certes, il est autrement plus difficile d’imaginer d’autres rapports érotiques et affectifs que de dresser, par exemple, les plans d’une maison solaire et autosuffisante. J’éprouve cette difficulté comme tout le monde. Il est vrai aussi que du point de vue des femmes, toutes les expériences sont piégées et doivent être abordées avec une lucidité que l’état amoureux favorise rarement (cf. la critique a posteriori des expériences communautaires ou de l’idée d’amour libre qu’on pouvait humer dans l’air du temps des années 1970, lequel était tout de même plus respirable). Rien n’est donné, rien n’est acquis, voilà bien la seule règle de conduite, d’ailleurs commune au mouvement des femmes et au mouvement révolutionnaire.

Il me semble à la fois inévitable et souhaitable, néanmoins, de nous (re)pencher sur l’utopie pratique d’un nouveau monde amoureux, pour reprendre l’expression chère à Fourier, où d’autres manières de vivre et de satisfaire nos désirs, d’autres façons de nous rassurer les un(e)s les autres, d’autres liens entre le personnel et l’universel nous donneraient à nous et à l’humanité un horizon positif, une anticipation immédiatement vécue de bonheur — inutile d’aller jusqu’au paradis, restons sur la terre, qui est quelquefois si jolie… —, autrement plus désirable et plus enthousiasmante qu’une loi-cadre.

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[1] Sur Pauline Léon, cofondatrice de la société, voir Deux Enragés de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, La Digitale, 1993 ; Notre patience est à bout. 1792-1793, Les écrits des Enragé(e)s, IMHO, 2009 et « Pauline Léon, une républicaine révolutionnaire », Annales historiques de la Révolution française, 2006.

[2] [Comme me le fait remarquer mon amie Do, mon étonnement procède de mon ignorance, à l’époque où j’écris ce texte, de l’affirmation de Monique Wittig : les lesbiennes ne sont pas des femmes. J’y reviendrai dans Je chante le corps critique (chap. V, p. 324).]

[3] L’Expérience sexuelle des femmes, Seuil, 1983, p. 214

Mai-Juin [1968], par Ngô Van

Décembre 2000 ph. C.G.

Décembre 2000 ph. C.G.

 

Ce texte de Ngô Van a été publié dans la revue Informations et Correspondances ouvrières (ICO) n° 76, décembre 1968.

Il est repris ici du site Chat qui pêche sur lequel on peut lire de nombreux autres articles de Van.

 

 

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Nous continuons à publier des textes rédigés par des travailleurs sur ce qui s’est passé réellement dans les entreprises en mai et juin 1968. Presque tous les livres parus concernent le mouvement étudiant, presque rien sur ce que fut la grève généralisée. Nous demandons à nouveau aux camarades d’ICO d’écrire ce qu’ils ont vécu dans leurs entreprises et de recueillir tous les témoignages de camarades avec lesquels ils sont en contact.

Chez Jeumont Schneider : Impressions de mai

Il nous paraît fastidieux en ce moment où tout est à la « normale » d’évoquer ce qui ne l’était pas moins « normal à rebours » à la fin du printemps dernier. D’ailleurs ce qui s’est passé ici n’est qu’une variante de ce qui s’est passé ailleurs, que tout le monde connaît. Cependant il n’est pas inutile de se pencher sur le miroir terni du passé pour essayer de se connaître soi-même.

L’après-midi du vendredi 17, dans les ateliers, on chuchote : les syndicats sont en train de mijoter quelque chose devant la montée de la vague ; cependant c’est une fin de semaine sans histoire.

Lundi matin, les travailleurs, qui ont parcouru l’avenue décorée de drapeaux rouges, se groupent devant les portes sans savoir s’ils doivent entrer ou rester dehors ; ils attendent un ordre. Les délégués le donnent : « Entrez, nous déciderons de ce qu’il faut faire ». Comme d’habitude les lourdes portes de fer se referment, après que tout le monde, d’un geste d’automate, a pointé son carton à la pendule, tandis qu’à l’usine voisine, la SIFA, fabrique d’antibiotique, il s’est déjà passé quelque chose : le drapeau rouge flotte au-dessus des portes de fer scellées par d’innombrables affiches blanches manuscrites qui pourraient se résumer ainsi : grève illimitée, pour que ça change, pour que le travail fasse partie de la vie et non de la destruction de la vie…

« Il va se passer quelque chose chez nous, tout à l’heure », nous prévient un jeune copain de la CFDT.

En effet, dans les ateliers, les gens ne travaillent pratiquement plus, certains se montrent impatients dans l’attente de ce quelque chose. Vers 9 heures les délégués syndicaux circulent et présentent un papier polycopié à signer : « Êtes-vous pour ou contre les revendications suivantes : salaires minimum 800 francs, semaines de 40 heures sans diminution de salaires, retraites à 60 ans, abrogation des ordonnances de la Sécurité Sociale, reconnaissance des droits syndicaux dans l’entreprise. Êtes-vous pour ou contre une assemblée générale du personnel ? » Quelle responsabilité aurons-nous à prendre, nous les éternels signataires de pétitions, de revendications, de requêtes destinées aux corbeilles à papier ?

À dix heures les ateliers se vident, et on se réunit à la menuiserie. Environ 500 personnes dont la majorité est formée d’ouvriers en bleu ; eux, les contremaîtres, chefs d’équipe, en blouse grise, ils sont là aussi cette fois-ci ; et quelques blouses blanches. Cet atelier d’emballage connaît depuis des années, de temps à autre, la routine des assemblées d’une heure, d’une demi-heure, des gens en débrayage à l’appel des syndicats, réunions où on n’a jamais vu tant de monde que ce matin du lundi 20 mai. Mais la routine n’a pas perdu ses droits, les mêmes mènent le jeux, et les autres jouent le jeu. Les délégués sont sur la plate-forme et la foule, comme toujours, est presque silencieuse. Prend la parole le premier un délégué de la CFDT, un tourneur, un gaillard entre deux âges, aux yeux profonds et luisants, l’air convaincu et passionné. Il fait l’éloge du courage des étudiants et estime que c’est le moment pour les ouvriers d’entrer dans la lutte pour « faire ouvrir les yeux au patronat et au gouvernement qui, depuis des lustres refusent de discuter avec les syndicats ». Timidement un petit drapeau rouge est déroulé puis dressé derrière le groupe des orateurs. « Je ne suis pas communiste, dit-il, mais je suis pour le drapeau rouge. » Puis il rappelle les origines de l’emblème : pendant les barricades de 1848, on a ramassé une chemise imprégnée du sang d’un ouvrier (…) elle a servi de drapeau, et cette chemise serait encore conservée dans un musée de Moscou. Ça étonne un peu tout de même. Les quêtes pour les grévistes des houillères, pour le Vietnam, s’étaient faites avec le drapeau tricolore : on l’étendait à la sortie de l’usine et chacun manifestait sa « solidarité agissante » en jetant son obole dans ce chiffon sacré de la patrie. Eh oui ! on aurait eu bonne mine, devant les étudiants des barricades avec leurs drapeaux rouges et leurs drapeaux noirs, si l’on avait sorti seulement le bleu-blanc-rouge. Après le délégué de la CFDT, celui de la CGT avoue n’avoir plus grand-chose à dire, et propose, comme moyen d’appuyer les revendications proposées par les syndicats, la grève illimitée avec occupation de l’usine. Les jeunes semblent être enthousiastes pour l’action, les vieux paraissent soucieux. La décision est prise par voie de scrutin : chacun marque le oui ou le non sur un petit papier ; 2/3 pour la grève, 1/3 contre ; une vingtaine pour la grève sans occupation de l’usine.

« Nous vous demandons, dit le délégué CGT, de ranger vos outils et de tenir les établis propres. » On sent l’autorité du « responsable ».

Ainsi fut rompu le quotidien, et chacun, secoué, fut tiré plus ou moins de l’apathie. Le problème était là, et chacun se le posait à sa manière.

« Maintenant, il faut discuter de ce qu’on va faire, dit G., un contremaître, vous voulez foutre par terre le gouvernement, et il faut savoir où l’on va. Demain il n’y aura plus de lait pour les bébés… »

Après le repas de midi, on se réunit à la cantine et on élit un comité de grève. La plupart des candidats présentés à l’approbation de l’assemblée sont des délégués ou syndiqués CGT et CFDT ; quelques jeunes « inorganisés » y sont admis. Un piquet de grèves de quarante personnes, toutes volontaires, assurera l’occupation jour et nuit. Le comité invite tout le monde à venir tous les jours pour participer à l’occupation. En réalité pour garder l’entrée de l’usine, car seul le piquet de grève peut circuler dans les ateliers. « Et pourquoi occuper l’usine ? Pour que le patron ne lock-out pas ; car une fois déjà il a joué ce mauvais tour et a fait convoquer un à un les travailleurs qu’il voulait reprendre. » Aux jeunes du comité est confiée la tâche « d’organiser les loisirs » en vue de tuer l’ennui des occupants, l’ennui prévu aussi illimité que la grève.

Chez les jeunes (infime minorité) se manifeste un sentiment confus de la nécessité d’un changement profond du mode de vie, ce qui implique un changement profond de la société entière dans ses structures. À certains qui descendent au quartier latin les nuits des barricades, il semble que le couvercle du vieux monde de plomb s’entrebâille au-dessus de nos têtes et que c’est le moment de le faire sauter ; la majorité vit l’événement passivement, comme en se laissant un peu emporter dans l’inconnu par la vague ; ceux qui ont déjà dépassé le demi-siècle d’âge, qui ont fait 36, ne s’illusionnent point, ils se rappellent bien comment on a su « terminer une grève ».

Durant la première semaine, on vient nombreux et les assemblées pour informations et discussions, organisées par le comité de grève, sont fréquentes.

Après Grenelle, la CGT et la CFDT ne se montrent pas chaudes pour les réunions du comité de grève et les assemblées générales et prétextent, pour en convoquer le moins possible, de réunions intersyndicales presque journalières. Ou bien on expédie prestement la réunion du comité de grève, on y parle de cantine ou de la garde de nuit, et c’est tout.

Le mercredi 21, des jeunes proposent de constituer des équipes de discussion sur les revendications et autres problèmes. À l’issue de l’assemblée une trentaine d’ouvriers se retrouvent dans la salle de conférences (accessible aux cadres seulement en temps normal), car la proposition leur a plu. Une discussion très sympathique se développe au sujet des revendications, des contradictions et des insuffisances ; on en arrive à la question des rapports entre syndicats et partis politiques mais la discussion tourne court, des délégués CGT intervenant, prenant la parole avec force et interrompant tout le monde.

Le premier jour, seul le drapeau rouge flotte au-dessus de la porte fermée de l’usine, porte scellée par une grande affiche rouge portant nos revendications. Mais dès le jour suivant, le drapeau tricolore est là, faisant la paire avec le rouge. Nous comprendrons ça plus tard, lorsque le PC se déclarera parti de l’ordre, « le premier à dénoncer les groupuscules extrémistes et provocateurs », et déclare qu’il a su associer « le drapeau de la révolution française » au « drapeau de la classe ouvrière ». Monsieur Waldeck Rocher charrie. Le drapeau des communards ne se mêle pas au drapeau des Versaillais. Le drapeau tricolore est celui de la bourgeoisie et de l’État bourgeois actuels. C’est sous ses couleurs que, depuis 1789, la bourgeoisie exploite les ouvriers et les envoie mourir au champ d’honneur ; sous ses couleurs qu’elle a asservi les noirs et les jaunes.

Est-il utile de le dire ? Nos camarades de la CGT, c’est la cellule à l’usine, tout comme le camarade Séguy fait partie du bureau politique.

Dans les assemblées les gens parlent peu, s’expriment avec difficulté. Nous notons au hasard les choses qui nous reviennent à la mémoire. Quelqu’un propose un jour de discuter sur les revendications formulées, en rappelant qu’en 36 on a obtenu la semaine de 40 heures, et que depuis on a toujours travaillé de 48 à 56 heures. Et puis maintenant, 32 ans après, nous nous retrouvons au même point. « Depuis 32 ans, la technique a évolué et la production s’est développée, s’est dit un vieil ouvrier, pourquoi revendiquer 40 heures au lieu de 35 heures ? » Et si demain patronat et gouvernement acceptaient les 40 heures, qu’est-ce qui les empêcheraient de nous rouler comme par le passé ? La retraite à 60 ans permettrait aux vieux de connaître un peu de repos et aux jeunes d’avoir du travail. La proposition n’a pas suscité beaucoup d’intérêt parmi l’assistance, et le comité déclare clos le débat qui n’est pas même commencé.

Dans la suite, après Grenelle, au comité de grève, on ne parle plus de 40 heures mais de la réduction progressive des heures de travail ; on ne parle plus de la retraite à 60 ans, mais de l’abaissement de l’âge de la retraite…

Des camarades évoquent l’union dans la lutte entre l’université et l’usine, proposant qu’on invite les étudiants de l’UNEF du mouvement du 22 mars à venir à l’usine nous informer de leur mouvement. Sur le refus du comité de grève, ils demandent que leur proposition soit soumise à un vote de l’assemblée, ce qui est classé sans réponse. Bien qu’il y ait un certain nombre de camarades favorables à cette idée, personne n’insiste. Les délégués et les jeunes membres de la CFDT, qui sont d’accord pour une telle liaison ouvrier-étudiants, n’ont pas voulu contrarier les délégués CGT, de crainte de « rompre l’unité d’action ».

Un groupe de jeunes se rend à la mairie « communiste » de St-Denis pour obtenir un local hors de l’usine où ils pourront discuter avec des étudiants. D’abord on leur refuse sous prétexte que chez J.S. il y a des gens suspects. Pour contenter ces jeunes un délégué (CGT) intervient et une salle est accordée au 120 avenue Wilson, à quelque cent mètres de l’usine. Mais la rencontre n’a pas lieu, les étudiants de l’UNEF ne sont pas venus.

Le jour de la manifestation à la gare St Lazare, organisée par la CGT pour un gouvernement démocratique (à participation communiste) à l’assemblée générale, le comité de grève, ou plutôt les délégués CGT, invitent les gens à participer à la manifestation pour « appuyer les pourparlers entre patronat et délégation syndicale de la métallurgie ». « Maintenant vous voulez politiser la grève, dit quelqu’un. Qu’est-ce que vous racontez, la manifestation est destinée à soutenir votre politique, hier soir à la télé Séguy l’a dit, et vous nous faîtes croire qu’elle est simplement destinée à soutenir nos revendications. » De son côté la déléguée CFDT propose le soutien d’un éventuel gouvernement Mendès-France.

Vers une heure, quatre ou cinq gars et filles du mouvement du 22 mars sont venus devant l’usine et cherchent à entrer en conversation avec les grévistes. Tout de suite les délégués CGT interviennent. Une femme prend à partie les intrus :

« Qu’est-ce que vous voulez ? Quel est votre programme ?

« Mais madame, nous ne sommes pas un parti politique, nous ne voulons pas le pouvoir, et nous n’avons pas de programme. Nous voulons simplement prendre contact pour information. »

Dans la discussion avec les ouvriers, lorsque le gars prononce le nom de Séguy, un délégué CGT, tout feu, veut lui sauter à la gorge. Comme si le bon dieu était profané. Une ouvrière, indignée du fanatisme du délégué, intervient : « Tu n’as pas le droit de l’empêcher de parler, laisse-le parler. Moi aussi je suis cégétiste, mais il faut que tout le monde puisse parler. Même les trotskistes qui étaient venus pour distribuer des tracts, vous n’avez pas le droit de les brutaliser. » Et elle continue : « On peut obtenir des améliorations ; pourquoi faire une révolution ? Pourquoi faire couler du sang ? »

Peu à peu les bouches s’ouvrent, surtout en dehors des assemblées, dans les piquets de grèves, la nuit. Comme disait un copain de la boîte : « Cette grève, elle aura eu au moins le mérite de faire parler les travailleurs. » On discute sur les événements, les étudiants, le fascisme, sur tout. Quelques-uns vont le soir à la Sorbonne, à l’Odéon, à l’école des Beaux-Arts, et reviennent le lendemain avec des idées et l’ambiance de liberté de ces lieux.

Bien souvent, devant le fiasco des revendications alimentaires de Grenelle, l’idée de l’autogestion, de la gestion ouvrière est lancée. Les réponses ne sont pas hostiles, mais l’on se considère incapable de mener une telle tâche à bien, on sent qu’il s’agit d’un problème à caractère global, qui dépasse le cadre de l’entreprise, et même de la France. Et on sent aussi que les syndicats ne sont pas pour la fin du régime social existant. La commission des loisirs a invité des artistes portugais qui viennent chanter des fados. À leur arrivée, le mercredi 21, devant la porte de l’usine, les copains portugais comparent la profondeur et l’ampleur du mouvement avec le piètre contenu de nos revendications, ce qui a pour effet d’éveiller la méfiance d’une déléguée CGT. Après les chants un dialogue s’amorce avec un délégué CFDT :

« Pourquoi êtes-vous en grève, et quelles sont vos revendications ?

« La société capitaliste nous exploite par le canal des imprésarios, des maisons de disque, la radio, au même titre qu’elle exploite les ouvriers par le moyen des patrons. Nous ne revendiquons pas la semaine de 40 heures (qu’on devrait avoir de plein droit depuis 36) ni un salaire minimum de 800 F (car il faut plus de 800 F pour vivre décemment) et pourquoi ici 800 F, plus loin 600 F et là-bas 1000 F ? Nous sommes en grève aussi par solidarité envers les ouvriers et les étudiants, nous allons dans les usines pour que s’engage le dialogue entre ouvriers et artistes, et qu’on voit bien qu’il n’existe qu’un problème pour tous : contester la société en place. »

Le copain achève en disant qu’il ne faut pas se laisser avoir. Réaction violente de la déléguée CGT : « Vous êtes là pour chanter, alors chantez. Quant aux ouvriers, nous, on s’en occupe. » Le dialogue se poursuit néanmoins, mais bientôt les copains sont priés de quitter l’usine sous la surveillance du gorille de service, et l’après-midi s’achève avec eux dans un café, à l’abri des réactions syndicales.

À part ces incidents, l’ordre syndical a bien régné dans l’usine. Les outils sont intacts, pas de destruction de machines par les étudiants. Pas de contestation, ni d’actes hostiles d’aucune sorte de la part des jeunes enthousiastes ou des vieux « anarchisants ». Le directeur est là tous les jours, dans son bureau ; il signe le déblocage des fonds pour la cantine, ordonne les avances de salaires aux grévistes, discute de temps à autre avec les délégués, ne prend aucune décision de lui-même, lui aussi, il attend et suit les ordres…

Un événement important : les ingénieurs ont fait la grève. Le premier jour ils se sont réunis séparément. Il leur a fallu quatre jours pour que, par une faible majorité, ils décident une grève de solidarité. Ils ont tenu pendant trois semaines, se réunissant presque tous les jours pour discuter, et élaborer leur propre cahier de revendications. Ensuite, ils ont demandé un vote secret de l’ensemble du personnel pour ou contre la reprise du travail. La majorité des grévistes votent contre le vote et les ingénieurs reprennent le travail. Comme l’usine est fermée et gardée par le piquet de grève, les ingénieurs travaillent dans des chantiers extérieurs à l’usine.

Au milieu de la dernière semaine de grève, le grand patron accepte la discussion avec les délégués. Les choses se précipitent. Le jeudi 13, à l’assemblée générale, le délégué CGT dit qu’il faut savoir reprendre le travail, et propose à son tour un vote secret sur cette question ; le vendredi 14, comme prévu, on passe tout de suite au vote. On sort les isoloirs, comme pour les élections de routine quand il s’agit de désigner le comité d’entreprise ou les délégués du personnel. La majorité des travailleurs est découragée et juge qu’une semaine de plus ou de moins ne changera rien, maintenant que les autres corporations sont déjà au travail, que le front des travailleurs est brisé, et que les métallos sont presque seuls à continuer à se battre.

La cantine est pleine quand on annonce le résultat : 423 voix pour la reprise, 135 pour la continuation de la grève, 3 votes nuls. L’assemblée est houleuse. Ceux qui veulent « continuer le combat » sont contents quand même de se trouver si nombreux.

La direction et les délégués ont hâte d’en finir. Ils proposent de recommencer le travail l’après-midi même, et la direction, généreuse, paiera la journée entière. De partout on crie : « lundi ! lundi ! » Une nette majorité semble refuser le marchandage. À 13 heures, quelle surprise ! Tout l’état-major CGT et CFDT est devant les portes grandes ouvertes de l’usine ; deux délégués portent les drapeaux, le rouge et le tricolore, et ils s’engagent dans l’usine, suivis timidement d’une minorité d’ouvriers… Arrivés à l’intérieur ils entonnent l’Internationale.

Le lundi matin, tout le monde est là, c’est le « retour à la normale ».

P. S. : Le mercredi 22, deux jours après notre début de grève, les syndicats se déclarèrent prêts à négocier avec le patronat et le gouvernement. À la nouvelle de l’ouverture des négociations avec Pompidou, tout le monde pensa qu’étant donné la paralysie du pays, l’agitation insurrectionnelle permanente des étudiants qui soulevait le monde du travail, il y avait beaucoup de chance pour que le patronat et l’État capitaliste lâchent quelque chose d’important. Quelques-uns poussaient plus loin l’espoir : ils vont céder rapidement, et probablement on reprendra le travail dans le courant de la semaine prochaine.

Mais dès que le fameux protocole d’accord du dimanche 26 eut été proclamé, et que Séguy et consorts eurent été hués chez Renault, tout le monde se sentit dupé et comprit que la lutte serait plus dure. À l’assemblée générale du mardi, après avoir informé les grévistes des modalités du protocole, les délégués eux-mêmes, comme pénétrés du malaise général, proposèrent tout simplement la continuation de la grève.

Le sentiment d’avoir été dupé se renforça lorsque le gouvernement brisa le mouvement en accordant des avantages aux secteurs clés (électricité, métro, SNCF, postes…) et que les syndicats se mirent à chanter victoire.

QUEL USAGE POLITIQUE DE LA NUDITÉ ?

De Voïna à Notre-Dame-des-Landes… en passant par les Pussy Riot et les Femen.

 

J’ai consacré le quatrième chapitre de mon livre Je chante le corps critique (chap. en ligne sur ce blog) à la dénudation publique et notamment aux divers modes d’utilisation militante du corps dénudé à travers le monde. Le livre ayant été rédigé avant la publicité donnée aux groupes comme Voïna ou les Femen (créées en 2008), j’avais bien l’intention de procéder à une « mise à jour ». Les mésaventures de deux opposant(e)s à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, convoqué(e)s le 12 février 2013 devant le Tribunal de grande instance de Saint-Nazaire pour avoir, par leur nudité, « outragé » les forces de l’ordre, m’incitent à mettre en ligne sans attendre des notes plutôt concises.

Raison de plus pour préciser d’entrée que les évaluations critiques qu’il me semble nécessaire et fécond de pratiquer sur telle mode d’action ou tel slogan, n’entament ni la solidarité de principe à l’égard de ceux et celles qui encourent des violences adverses et des poursuites judiciaires ni la familiarité d’idées que j’éprouve à leur égard.

 

QUELLE ÉMEUTE ?

 

L’apparition dans l’ancienne Russie soviétique du groupe féminin « Pussy Riot » — que l’on peut traduire par « Émeute de la chatte » — est une nouvelle d’autant plus agréable que les débuts de ses militantes les préparaient peu à une démarche Voïna pontféministe, si ce n’est par réaction. En effet, les principales militantes, dont Nadeja Tolokonnikova, viennent du groupe « Voïna » (la guerre). Le mari de Nadeja, Piotr Verzilov est cofondateur et le principal animateur de Voïna. Actif à Moscou et Saint-Pétersbourg, ce groupe a utilisé à plusieurs reprises le ressort de la provocation obscène dans ses apparitions.

Tantôt (juin 2010), c’est un immense phallus qui est peint sur un pont levant, juste en face du bâtiment abritant le siège du FSB (ancien KGB) de Saint-Pétersbourg. Peint à plat, juste avant le redressement du pont, le phallus semble bander une fois qu’il est à la verticale. Alexeï Ploutser, membre du groupe, commente : « C’était comme si le pénis était entré en érection à la seule vue du bâtiment du FSB en face. Ce pénis gigantesque est aussi une satire du pouvoir russe corrompu[1]. » Kozlionok ajoute, dans un autre entretien : « Nous ne rédigeons pas de manifestes, nous enculons le pouvoir russe extrémiste de droite avec notre Bite de 65 mètres[2]. »

Happening Voïna 1Tantôt (février 2008), c’est une « partouze » dans une salle du Musée national de biologie de Moscou, qui est organisée et filmée, sur le thème « J’encule Medvejonok », c’est-à-dire j’encule le petit Medvedev (au moment de l’élection de ce personnage à la présidence). Il y a là une subtilité que ma méconnaissance du russe m’interdit de creuser davantage ; sachez cependant que medved signifie ours. Faute sans doute de la participation bénévole du nouveau président, les militants de Voïna décident d’enculer… leurs copines. Ploutser déclare à Courrier international : « Nous voulions dresser le portrait de la Russie en campagne électorale. Aujourd’hui, en Russie, tout le monde encule tout le monde, et le président Medvejonok jouit devant ce spectacle. »

On voit que cette dernière analyse n’est nullement illustrée par la « partouze » symbolique au cours de laquelle, à ma connaissance et au vu des documents publiés, tout le monde n’encule pas tout le monde, loin s’en faut. Ce sont les garçons qui enculent les filles, lesquelles, en plus de se faire enculer, sucent des bites. …Il faut bien obtenir l’érection désirée, puisqu’aucun éclusier ne vient actionner le mécanisme magique d’organes assez éloignés des 65 mètres. Et l’on voit le militant Happening Voïna 2dans la même pénible (?) nécessité de se mettre en train manuellement afin d’assurer sa prestation politique que l’acteur de film porno.

Nous ne douterons pas ici un instant du potentiel provocateur de ladite « partouze » mettant de surcroît en scène Tolokonnikova enceinte de sa fille (la fille se porte bien, merci ; la mère, non semble-t-il, mais pas pour cette raison). Ledit potentiel vaudrait d’ailleurs en tout point du globe. N’était que dans les rares îlots où les protagonistes ne risqueraient pas de se faire lyncher par la foule, ce sont des militantes féministes qui trouveraient à redire à la chose. En effet, et je retrouve ici les mêmes constatations critiques faites dans Je chante le corps critique à propos du groupe « Fuck for the Forest », le happening est tout sauf subversif quant aux rôles sexuels. Chez Voïna, dont je n’ai délibérément évoqué ici que deux actions à caractère « sexuel », c’était plutôt les queutards en folie que l’émeute de la chatte.

J’ignore malheureusement le détail des débats qui ont conduit à la formation du groupe « Pussy Riot ». Cependant, outre le nom même, certaines déclarations sont d’un féminisme sans ambiguïté. Serafima déclare : « Nous avons réalisé que ce pays avait besoin d’un groupe militant, punk féministe et de rue qui apparaîtrait dans les rues et les places de Moscou, qui mobiliserait l’énergie publique contre le royaume criminel de la junte poutiniste et enrichirait la culture russe et l’opposition politique avec des thèmes qui nous sont importants : le genre et les droits des Lesbiennes, Homosexuels, BisexuelLEs et transsexuelLEs, les problèmes de dictat de la masculinité, l’absence d’un message politique audacieux dans la musique et les arts et celui de la domination des mâles dans toutes les sphères publiques et privées[3]. »

Et quant au nom du groupe, Garadzha ajoute : « Un organe sexuel féminin, qui est supposé être passif et être un réceptacle, soudainement, devient le départ d’une rébellion radicale contre l’ordre culturel, qui essaye constamment de le définir et de lui montrer sa place appropriée. Les sexistes ont certaines idées du comment une femme devrait se comporter et Poutine, dans ce sens, a aussi de nombreuses idées sur comment les Russes devraient vivre. Lutter contre tout ça, c’est Pussy Riot. »

Mais lorsque l’on demande aux deux militantes quels sont leurs rapports avec Voïna, Tyurna répond : « Voïna est cool, nous sommes très proches, nous sommes très attachées à leur période 2007-2008 quand ils/elles ont amené au plus haut des actions vraiment dingues et symboliques comme “Fuck for the heir Puppy Bear” [Baise pour le nounours héritier, voir plus haut] au moment des élections présidentielles de 2008. »

Et voilà l’enculade de « tout le monde » (filles) par « tout le monde » (mecs) rétrospectivement lavée du soupçon d’illustrer le « dictat de la masculinité » et sanctifiée par la théorie du genre[4]

 

JEUNE, BEAU, ÉLANCÉ, AVEC DE PETITS SEINS : LE NOUVEAU FÉMINISME ?

« Nous avons voulu montrer que les féministes ne sont pas que des vieilles femmes cachées derrière leurs bouquins », déclare Inna Schevchenko, qui pose nue pour Libération (17 septembre 2012).

Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme.

Certes, le renouvellement des générations est un phénomène naturel. Quant à l’asile politique, c’est un droit précieux pour lequel je ne cesserai de me battre, et que les gouvernements tentent de rogner (comme l’actuel gouvernement Hollande, restreignant les possibilités de séjour des Syrien(ne)s). Pour autant, il est assez fatiguant de voir de braves — et généralement jeunes — gens vous expliquer qu’avant leur venue sur terre (ou en France) personne ne parlait de ceci ou ne connaissait cela, quand vos archives regorgent de tracts, d’affiches et de brochures consacrés au sujet.

Passons, je ne voudrais pas que ma critique semble exprimer l’amertume qui accompagne souvent l’élévation du taux de cholestérol (non, de ce côté, ça va, merci). C’est hélas bien plus grave. Inna explique : « Je serais incapable de me déshabiller à la plage, mais, quand je manifeste, j’ai l’impression de porter ce que j’appelle mon “uniforme spécial.”» Il n’est pas dans mon intention de moquer la pudeur de cette jeune femme. Il est simplement regrettable qu’elle ignore que le mouvement naturiste, le plus gentillet et apolitique que l’on puisse imaginer, a au moins un acquis indiscutable à son actif : l’égalité entre les corps, vieux ou jeunes, « beaux » ou « laids ». Dans un camping ou sur une plage naturiste, on voit des gens de tous les âges et de toutes les corpulences. Par rapport à cet acquis, tout modeste soit-il, la déclaration citée plus haut, et plus généralement la stratégie marketing des Femen sont une régression, pas une révolution.

Au passage, je relève les connotations très « militaires » du discours d’Inna, repris sans distance aucune par les jeunes militantes. « Ben ouais, c’est une armée ! », répond en souriant une militante à un journaliste qui butte sur le mot. «Nous voulons, déclare Inna dans Libération, former des jeunes femmes à devenir des soldats pour la cause féministe à travers le monde. »

Je prépare actuellement un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution française. La question de l’armement, au sens propre de maniement des armes, est fondamentale. Dans des dizaines de localité (sans doute bien davantage, les archives restent à dépouiller), des femmes revendiquent le droit d’intégrer la garde nationale, défilent en armes, font des patrouilles. Elles participent aux émeutes et certaines s’engagent dans l’armée, soit en dissimulant leur sexe, soit ouvertement, pour défendre la patrie révolutionnaire contre les monarchies coalisées. Capture d’écran 2014-11-11 à 19.34.14Une affiche des Femen, d’un remarquable mauvais goût, pour l’inauguration de leur local parisien, se réfère d’ailleurs clairement au folklore patriotico-révolutionnaire. Il ne s’agit donc pas ici de manifester une espèce d’allergie antimilitariste à toute référence martiale. Pourtant, je vois mal l’intérêt de parler de « soldats » (un mot sans féminin ?) et d’ « armée » de la cause féministe[5]. Selon la formule célèbre d’une féministe américaine « mon corps est un champ de bataille » : c’est bien assez, inutile d’en rajouter avec un « uniforme spécial ». D’ailleurs, la fine mouche soucieuse de la pérennité du « produit Femen » devrait tenir compte du fait que de l’uniforme, c’est l’ennui qui naîtra…

Un produit ? Mais quoi d’autre ! Inna Schevchenko et les Femen ne se contentent pas de vendre des tee-shirts (source de financement militant très classique), ni de toucher (on ne sait de qui) un « salaire » d’« environ 600 euros par mois » (ainsi que 3 autres Femen). Inna vend une « image », la sienne, celle de son corps dénudé et porteur s’inscriptions (lisibles sur la photo publiée par Libération : « Liberté » , « Nude is Freedom », « New Feminism », « No Religion », « … Peace, Terre [?] »). Une militante, même si elle utilise la dénudation dans ses actions politiques, n’a aucune raison de poser nue pour un entretien. Sauf s’il s’agit de son « image de marque[6] ».

Au risque de paraître pudibond à certain(e)s (j’aime surprendre !), je dirai ceci : je n’ai pas à voir le corps nu de cette jeune femme, j’objecte à ce spectacle, et d’autant moins qu’elle tient à me le montrer (ce qui n’est pas le cas de la baigneuse de la plage naturiste). Se mettre nu(e) est en effet une liberté, qu’il m’arrive de prendre, et que j’encourage par principe. J’ai accordé une attention toute spéciale aux manifestant(e)s qui utilisent, de mille manières, leurs corps dévoilés dans des actions militantes. C’est un usage politique du corps, de sa fragilité affichée, qui me touche et me concerne. Lorsque je suis en face de la photo d’Inna, dont je ne m’aventurerai certainement pas à confier si je la trouve « jolie » ou non, j’éprouve le même agacement que devant n’importe quelle exhibition publicitaire, qu’il s’agisse d’une jeune espoir de la variété ou d’une pub pour un mélange de sucre, de caféine et d’eau gazeuse.

Que cette jeune femme de 22 ans ait dû fuir son pays après une provocation fort courageuse en soutien aux Pussy Riot (découpage à la tronçonneuse d’une croix orthodoxe), qu’elle semble partager un certain nombre d’idées qui me sont chères, contre toute religion et pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, n’y change rien : le « pop féminisme » dont elle se réclame a un goût de chewing-gum.

Femen dans les InrockEn décembre 2012, les Femen (Inna et une autre) font la une des Inrockuptibles. L’image de marque se peaufine. À l’intérieur du magazine, une photo de groupe : huit jeunes femmes. Toutes très jeunes ; toutes minces ; aucune forte poitrine. Il ne s’agit pas, bien entendu, de reprocher à ces filles d’avoir l’air de descendre d’une publicité Calvin Klein (je serais étonné que cette publication n’ait pas suscité quelques démarches de photographes et d’agences de mannequin), il s’agit de constater, une fois de plus, l’image de marque que les Femen ont choisi d’offrir au public (de vendre au magazine ?). « Maquillage Delphine Sicard », précise le crédit à gauche de l’image. Que voulez-vous ! On ne photographie pas comme ça son « uniforme spécial » sans un peu d’apprêt ! Nous sommes décidemment dans le marketing politique, oh ! certes, bourré de bons sentiments athéistes et féministes. Malheureusement, l’ancienne étudiante en journalisme Inna Schevchenko ne semble pas avoir entendu parler de la manière dont le médium peut annuler le message. « Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute ! » Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (Ça lasse coco !), on ne les regardera plus.

Capture d’écran 2014-12-12 à 11.38.17

Représentation par l’humour de l’erreur stratégique des Femen.

 

Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique.

Pub DoveRegardez la photo ci-contre. C’est une autre photo publicitaire, pour les produits cosmétiques de la marque Dove, celle-là. Elle a été conçue par des publicitaires pour toucher un public plus large. Ces publicitaires sont peut-être hypocrites, et certainement intéressés. Pourtant cette image est plus subversive des codes dominants de la beauté que celle des Femen. Le « nouveau féminisme » plus niais que des représentants de commerce… Dommage !

J’ajoute que, sous réserve de contre-exemple que je me ferai un devoir et un plaisir de signaler, on ne connaît des Femen aucun texte, pas même un tract. Le maximum d’élaboration syntaxique tient dans un slogan de quatre mots (accessoirement, en anglais deux fois sur trois). J’aimerais me tromper, mais je crains qu’il s’agisse — davantage que d’inculture — d’une stratégie marketing : on sait que le temps de cerveau disponible est limité, donc 1° on attire l’attention (avec les tétons), 2° on imprime le slogan sur la rétine. Tout cela est en effet — désespérément — moderne et marchand

 

QUI OUTRAGE QUI ?

L’AÉROPORT DE MES FESSES

Les Femen n’ont été jusqu’ici, on ne le leur reprochera pas, l’objet d’aucune poursuite judiciaire [les choses ont un peu changé depuis la rédaction de ce texte], ni d’ailleurs de violences policières (je n’oublie pas les fachos : voir note). Leur succès auprès des télévisions et des photographes les protège sans doute un peu. Je dis « un peu », car l’explication est insuffisante. Il est probable que le caractère ponctuel, pour ne pas dire « pointilliste », et médiacompatible de leurs actions, y est pour beaucoup. Pour un temps au moins, leur apparition est considérée comme un à-côté inévitable de certains événements. Elles s’adressent d’ailleurs en général aux seuls journalistes (la seule exception fut douloureuse ; voir note).

Il en va autrement de participant(e)s à une lutte dans laquelle l’armée (la vraie) intervient effectivement, y compris à coups de grenades de désencerclement. Ainsi, un garçon et une fille ont-il jugé pertinent, le 23 novembre dernier, de se dénuder entièrement face aux robocops qui occupent militairement le territoire dévolu — dans ses rêves — à l’aéroport de M. Ayrault. Robocops contre nus à NDDLOn voit sur la (petite) photo ci-contre que des gendarmes surarmés ne prennent aucun risque inutile, et pas de précautions non plus, avec les corps dénudés de deux humains récalcitrants. Le lendemain 24 novembre, plusieurs bipèdes à demi nus, dont les deux précédents, adoptent momentanément et tactiquement la marche à quatre pattes dans la forêt de Notre-Dame-des-Landes. Après quelques secondes de flottement, les gendarmes gazent les presque nus à bout portant (je ne sais plus si les hématomes de la jeune femme datent du 23 ou du 24). Or les choses n’en restent pas là, puisque les deux contrevenants d’origine sont convoqué(e) le 12 février prochain pour avoir outragé les forces de l’ordre « en l’espèce en déambulant entièrement dénudé ». Quelle idée aussi d’afficher ainsi une apparence « en l’espèce humaine », alors qu’on peut très élégamment déambuler en rangers, avec plusieurs milliers d’euros d’équipement et d’armement sur le dos ?

La jeune femme, dont ce n’est pas — loin s’en faut ! — se moquer que de dire qu’elle n’aurait sans doute pas été retenue au « casting » des Femen, a rédigé un court texte pour expliquer son geste. Je ne saurais mieux exprimer ma gratitude en face de quelqu’un capable d’écrire des phrases (sujet, verbe, c.o.d.) qu’en les reproduisant ci-dessous. Et c’est donc sans animosité aucune que je dirai rapidement à Élise ma perplexité à l’égard du concept ici récurrent de « nature », et avec malice amicale que je relève l’expression incongrue « poser nue » qui évoque tout, y compris les Femen, sauf ses mésaventures.

 

LA PAROLE À ÉLISE*

 Élise et son compagnon face aux robocops

« Pourquoi nue ?

« Je souhaite m’exprimer au travers de cette lettre, pour ne rien omettre, ni tordre mon discours, car il est en ce moment, entendu et peut être mal compris. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles j’ai posé nue.

« En choisissant ce geste, cette forme d’expression, j’ai souhaité créer un contraste indiscutable face au surarmement déployé censé encercler un lieu aussi nu que moi. Cela éveille chez moi un besoin indispensable de m’exprimer au nom de la nature, dans laquelle j’inclue l’humanité.

« Je ne vois pas comment faire passer le message autrement que nue. Étant aux côtés de la nature, de la forêt, de sa faune et de toute sa diversité, en proie à la destruction programmée, je ne peux me défendre qu’aussi nue qu’elle.

« Si moi j’ai pu outrer quelqu’un, moi je les accuse, au nom de la forêt, de la mettre en danger. Comment au jour d’aujourd’hui, sachant ce que l’on sait sur le réchauffement climatique, sur le pic pétrolier, sur la croissance à tout prix et j’en passe, peut-on laisser l’humanité s’autodétruire en faisant disparaitre un lieu qui n’a demandé qu’à être là pour maintenir le fragile équilibre de notre écosystème ?

« Qui aujourd’hui peut m’apporter les raisons valables de ne pas m’opposer à la destruction de cette parcelle fondamentalement nécessaire à l’équilibre naturel du département ?

« Je me bats aux côtés de la nature, en son nom et dans sa forme. Nue.

« En tant qu’être humain, je ne suis pas capable de m’exprimer haut et fort pour convaincre, je ne suis pas capable de combattre avec les armes, quelles qu’elles soient, de notre société.

« La seule chose que je peux faire et que je sais faire, c’est de me mettre à armes égales avec la nature, pour faire passer son message, à savoir l’innocence, la vulnérabilité et le besoin… Le besoin de notre attention à tous. Et espérer que ce message soit plus entendu à travers ma voix qu’à travers la simple présence de la nature. Puisque ce monde n’entend que la voix des humains. »

* Une partie (ou la totalité, je l’ignore) des occupant(e)s de NDDL ont choisi d’adopter un prénom commun (et mixte), Camille, afin de dérouter les tentatives d’identification et de starisation. Mais Élise est convoquée devant un tribunal, et donne son prénom sur le site de soutien. Camille, c’est joli aussi, mais après tout, même les vaches ont droit à un nom personnel, alors…

LA VOIE DU CORPS

Des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des femmes âgées, sur tous les continents, étudiantes canadiennes, paysans mexicains, femmes indiennes ou africaines, choisissent — parfois comme dernier recours — d’emprunter la voie du corps qu’ont ouverte des artistes, perfomeurs et performeuses d’avant-garde (de ce point de vue, le soutien de Yoko Ono aux Pussy Riot est d’une généreuse cohérence). Ces actions, ce « répertoire de mobilisation » comme disent les sociologues, sont injustement et sottement méprisées. Elles constituent pourtant un formidable réservoir d’expériences que tous et toutes doivent découvrir, comparer, critiquer, afin que les rebelles puissent se réapproprier leurs corps dans le même mouvement par lequel ils et elles s’approprient le monde. Mais le langage du corps, du sexe, est, plus encore que les autres, piégé par le système marchand. À l’heure d’Internet et de sa profusion pornographique, et du déferlement obscène de la publicité, bien malin, bien maline, qui prétend jouer des stimuli et des refoulements sexuels sans s’emmêler les muqueuses et les neurones. Croyant choquer le bourgeois (et quel intérêt ?), on lui parle publiquement un langage qu’il parle couramment en privé et/ou dont il fait déjà commerce.

Énergie juvénile et courage physique ne suffisent pas à élaborer une pensée critique. La presse n’est ni une entité neutre ni un levier sans maître qu’il suffirait d’utiliser habilement pour faire passer son message. Et pas non plus une institution de service public ayant vocation à enregistrer et à confirmer la bonne volonté démocratique des « indigné(e)s ». Plus vite on s’en aperçoit, moins on commet d’erreurs contre son propre camp, avec ou sans maillot.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Voir ici.

[2] Courrier international, 11 août 2010.

[3] Interview des Pussy Riot mars 2012 (vice.com repris sur Indymedia).

[4] Aux lectrices et lecteurs qui ne connaissent rien de mes publications, j’indique être l’auteur d’un « éloge de la sodomie » intitulé Le Siège de l’âme (Éditions Zulma), par quoi l’on comprend que je ne suis pas « choqué » par l’évocation ou la monstration de la sodomie, mais d’autant plus attentif à son emploi censément subversif.

[5] Ce vocabulaire militaire tout symbolique ne serait-il pas pour quelque chose, en plus d’une ignorance totale de la réalité politique, dans le fiasco, « militaire » pour le coup, de la manifestation où les Femen sont allées faire un gentil happening anticlérical devant des militants catholiques d’extrême-droite, lesquels les ont reçues à coups de poings, ce que n’importe quel(le) militant(e) politique aurait pu leur expliquer avant. Retourner la chose en exaltation du martyre est certes de bonne guerre, mais un peu court.

[6] Tout concourt à la « marque », internationale de surcroît, jusqu’à l’exportation sous toutes latitudes de la coiffure en couronne de fleurs, laquelle me rappelle agréablement les films de Jancso, et une petite poupée folklorique en provenance de Pologne que j’avais étant petit, mais quel intérêt ?

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 D’abord condamné(e)s à quinze jours de prison avec sursis, pour «outrage à personne dépositaire de l’autorité publique» les nu manifestant(e)s de NDDL ont été relaxé(e)s par la Cour d’appel de Rennes, le 19 février 2015.