«Grand Remplacement» [1] ~ Penser à remplacer l’aigreur par la vie

Les costumes des messieurs d’un certain âge (le mien, au fait!) me rappellent ceux que portaient les ouvriers de Renault, le dimanche, dans les cafés de Billancourt, devant les Scopitones. Certaines jeunes filles auraient bien besoin d’un appareil dentaire. Les robes de scène (parfois d’une vulgarité touchante) semblent faites en papier crépon ou  récupérées sur les déguisements de princesse de la dernière fête d’anniversaire, ou encore taillées par maman. Les décors des télé-crochet sont à peine plus ringards que les nôtres. On passe du visage de la jeune chanteuse à celui de ses parents, comme ici. Peut-être surjouent-ils un peu leur émotion, comme ici. Mais lorsqu’ils envoient des encouragements, ce sont des mouvements gracieux de la main, comme s’ils allaient danser… Il y a beaucoup de gens pauvres, et contrairement à ici, cela se voit tout de suite. Mais les chants s’élèvent, que toutes et tous reprennent en chœur. Cette simplicité, cette naïveté même, cette ostentation paisible de la vie, de l’émotion communément ressentie, je la retrouve dans les vidéos des manifestations d’Algérie… Je ne sais si elle a partie lié avec le Maghreb, mais je sais qu’elle tient à la culture populaire.

Et maintenant, jetez un regard – rien qu’un – aux tristes figures d’un Renaud Camus, d’un Alain Finkielkraut.

Mesurez la laideur de leurs frustrations, écoutez l’aigreur de leurs cauchemars. Chaque jour, ils confirment le faire-part du décès de l’Occident. Dans chaque nouvel échec, chaque ridicule, chaque humiliation, ils voient les preuves toujours multipliées qu’ils avaient raison de prophétiser le pire. Et comme on serait tenté·e·s de les croire – ces charognes – quand ils parlent de la mort! N’est-ce pas déjà depuis là qu’ils s’adressent à nous?

Tout le monde n’a pas le même métabolisme émotionnel

J’ai reçu d’une personne abonnée le commentaire suivant:

Si j’ai bien compris c’est « The Voice » non ? Bon d’accord en Algérie, c’est-à-dire une merde avec une cuillère d’exotisme
Je rêve là
Mets du Jacques Martin pendant que tu y est, mais faut des trémolos pareils pour que ça passe
La vie ce n’est pas vraiment des concours TV non plus !

France-Culture, merci de «grand remplacer» au plus vite Alain Finkielkraut…

Alain Finkielkraut – soi-disant philosophe dont la spécialité est d’aller se plaindre dans tous les médias que personne ne l’écoute – est, entre autres, animateur d’une émission sur la chaîne publique de radio France-Culture, le samedi matin. Il y a récemment invité son ami, l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, Cassandre petit-bras de la civilisation blanche menacée d’un «grand remplacement» par l’immigration.

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C’est sous le prétexte que ce pseudo-concept est évoqué par tout le monde sans que son «inventeur» soit jamais entendu, que Finkielkraut a offert une tribune à son ami Camus.

Prétexte dont il vient d’avouer la fausseté en endossant à son tour l’idée d’un grand remplacement, qui lui semble plus exactement décrit par l’expression «remplacisme global»!

Réjouissons-nous que l’auteur de ce lamentable néologisme pointe désormais à l’Académie, pour y défendre la langue française contre le point médian et l’écriture inclusive…

Dans une émission consultable ci-après (RCJ:Causeur), Finkielkraut évoque donc le «remplacisme global, dénoncé à juste titre par Renaud Camus».

Il dira aussi que son ami d’extrême droite développe une «lecture du monde contemporain d’une grande acuité et justesse».

Cependant, Finkielkraut, qui soutient donc Camus sur l’essentiel, estime que ce dernier devrait être plus attentif à ses amicales remontrances. Camus a ainsi eu tort de comparer le génocide perpétré par les nazis et le grand remplacement, en estimant – en substance – que le premier fait «petit bras» à côté du second…

Renaud Camus est entré dans un délire où il s’enferme, se lamente Alain, l’ami fidèle. Et de récuser l’usage de la barbarie nazie comme étalon de comparaison historique.

Tous les délirants ont ainsi leurs moments de lucidité…

Or, à la mi-avril 2016, après s’être fait expulser – logiquement et légitimement – de Nuit debout, à Paris, Finkielkraut déclarait à chaud: «On a voulu purifier la place de la République de ma présence. J’ai subi cette purification, avec mon épouse».

Après avoir copieusement traité de «fascistes» celles et ceux qui le raccompagnaient hors de l’espace libéré par Nuit debout (dont ont été également jetés manu militari plusieurs militants d’extrême droite), l’allusion était claire.

L’évincé déclarait encore sur BFM (25 avril): «En guise de refondation de la démocratie, ce que l’on voit, sur une échelle j’en conviens minuscule, c’est l’invention ou la réinvention du totalitarisme».

Rien que ça!

On comprend que la grille d’appréciation n’est pas la même, selon qu’elle s’applique à son ami Renaud Camus ou à lui-même.

Autrement dit: l’étalon de mesure n’est en effet pas le génocide ou l’hitlérisme, c’est… Alain Finkielkraut.

Ceux qui sont ses amis ne sauraient être antisémites – quelles que soient les ordures antisémites qu’ils propagent – ceux qui le détestent sont des totalitaires fascistes. CQFD.

Qu’un pseudo intellectuel de cette trempe, assez perturbé mentalement pour juger bénin que l’on décompte les noms juifs des animateurs de France Culture, comme le fait Camus et comme lui-même recense les footballeurs noirs de peau dans l’équipe de France, et qui aujourd’hui se fait le pourfendeur d’un fantasmagorique «remplacisme global», trouve une tribune régulière sur une chaîne de radio publique est un signe inquiétant de la confusion de notre époque.

Cette confusion ne peut être discutée, débattue dans d’aimables agoras, que l’évincé ajouterait volontiers à ses médias habituels.

Elle doit être combattue, par la pensée critique certes, et tous ses moyens de diffusion – et lorsque c’est nécessaire, dans la rue, à coups de lattes.

Sa Suffisance Finkielkraut et les «fascistes»

La place de la République est devenue le lieu d’un immense forum et d’innombrables rencontres et discussions. De cette heureuse situation, déjà saluée ici, certains ont cru pouvoir déduire qu’il s’agit de l’endroit où il importe de se montrer devant micros et caméras (en nombre, il est vrai).

Finkielkraut, crétin de service public, ratiocineur de la déploration moisie, ami et caution du fasciste antisémite Renaud Camus, un type qui petit déjeune au Medef comme vous et moi au bistrot du coin, bref l’une des incarnations les plus infectes de la nouvelle réaction s’est cru autorisé hier soir samedi à parader en bordure des assemblées et groupes divers.

S’étant refusé à quitter les lieux, comme cela lui a d’abord été gentiment recommandé, M. Finkielkraut s’est donc fait proprement virer de la place sous les quolibets. Démontrant à la fois son humiliation d’avoir mal évalué les effets de sa notoriété, et sa légendaire finesse d’analyse politique, l’histrion de France-culture a répliqué en traitant ses raccompagnateurs/trices de « fascistes ».

Dans certaines bouches, tous les mots sont doux à entendre.

 

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L’identitaire malheureux

PRÊCHE TRAGIQUE À “CHARLIE HEBDO” : 12 MORTS. Pour qui travaillent les assassins?

Gueule en deuil

D’abord une remarque concernant le titre de ce billet. L’hebdomadaire Charlie hebdo s’est toujours distingué par un mauvais goût transgressif assumé, se moquant de toutes espèces de victimes : le général de Gaulle (dans une formule célèbre qui est à l’origine de mon titre : « Bal tragique à Colombey : un mort »), mais aussi les victimes d’un incendie dans une discothèque ou des enfants dans un car scolaire.

Les gens qui seraient choqués (c’est leur droit) manifestent leur allergie à ce qu’a toujours été Charlie hebdo (c’est encore leur droit). Ils seront bien aimables de nous épargner le couplet ému sur Charlie hebdo comme incarnation de la liberté d’expression.

Ensuite, et ça n’est pas contradictoire, ma pensée va évidemment à tous les proches des victimes et aux blessé(e)s. À destination des crétins (je sais qu’il y en a) ricanant que je n’ai sans doute pas les mêmes pensées compatissantes l’égard des Palestinien(ne)s lorsqu’ils et elles meurent sous les bombes israéliennes, j’ajoute que si, j’ai les mêmes, et que je récuse absolument l’argument sous-jacent selon lequel assassiner les dessinateurs de Charlie hebdo pourrait se parer en quoi que ce soit de l’argument d’une solidarité avec la Palestine.

Pour qui travaillent les assassins ? La question est formulée de manière rhétorique, que je dois corriger aussitôt. Peu m’importe si ces assassins sont payés ou non, et par qui. Peu m’importe encore ce qu’ils croient faire. Ce qui m’intéresse, c’est ce que produit leur geste.

Les assassins fournissent à l’État une incarnation presque caricaturale du terrorisme. Leur geste entraîne immédiatement la réactivation de mesures de type Vigipirate, mais ce qui est plus grave, il fournit un argument facile pour justifier le récent renforcement des lois dites « antiterroristes », et le suivant, qui ne saurait tarder.

Ce faisant, les assassins renforcent l’État et nuisent à toutes les forces de contestation que les textes « antiterroristes » permettent de surveiller et de réprimer. Ils rendent plus difficile la critique du système. On peut parier qu’ils s’en moquent

Par ailleurs, les assassins se font les attachés de presse bénévoles — à la stratégie certes un peu agressive — du récent livre de Michel Houellebecq, Soumission. Ils rendent également un grand service à des gens comme Zemmour, prochain invité d’Alain Finkielkraut, le 10 janvier, dans son émission de France-Culture « Répliques ».

Il va de soi que les trois personnages ci-dessus mentionnés condamneront fermement, et sincèrement, le massacre commis à Charlie hebdo. Ce qu’ils croient n’a pas plus d’intérêt que ce que croient les assassins. Je m’intéresse à ce qu’ils font. Tous trois répandent, avec des différences voire des divergences personnelles, le mythe d’une défaite de la société française devant un Islam conquérant. Le mythe allant jusqu’au délire d’un prétendu « grand remplacement », affirmé par le misérable Renaud Camus, qui a cessé (?) de compter les juifs à France culture pour compter les musulmans partout (c’est-à-dire probablement dans sa cervelle malade, les « arabes »).

Lequel Camus est protégé par Finkielkraut, qui estime bon et utile de lui donner la parole sur l’un des rares médias où il n’intervient pas déjà, pour des raisons qu’il faudrait une longue psychanalyse pour élucider (il semble que pour ces pauvres gens, le seul choix possible est celui du fantasme idéologique auquel se « soumettre », comme dit Houellebecq).

« Prêche tragique ». C’est suggérer qu’il est légitime d’établir une relation entre les assassins et leur religion. Ces gens tuent au nom de « dieu ». Je ne suis pas spécialiste de « dieu », mais il me semble que ça doit avoir un rapport avec « lui », non ? Je sais que certains vont se vanter de « l’ »avoir eu au téléphone et que non, il condamne l’attentat (tout ça est du déjà vu). On en est réduit à choisir entre différents frappadingues (et oui, comme n’importe qui, en situation, je préfère ceux qui n’ont pas de mitraillette à la main).

Ici, certain(e)s se récrieront contre l’invitation faite aux musulman(e)s de manifester leur réprobation envers les actes commis par des gens supposés adorer le même « dieu » qu’eux. C’est pousser l’hospitalité laïque jusqu’à la niaiserie. Si demain un crétin se réclamant de l’anarchisme posait une bombe dans une mosquée, par exemple (contre toute religion et pour le droit au blasphème) ou dans un restaurant chic (contre les « bourgeois », cela s’est vu à la période dite de la « propagande par le fait »), je me sentirais, en tant qu’anarchiste révolutionnaire, tenu d’exprimer ma condamnation et mon analyse des faits. Je jugerais parfaitement légitime d’être interpellé, en privé et en public, sur cette question. Je ne vois pas pourquoi d’autres ne seraient pas requis de la même manière.

Certes, comme je l’ai évoqué plus haut, ce type d’événement fait nécessairement le jeu de diverses formes de propagandes racistes. Vous en parlerez aux assassins, si la police ne les élimine pas sommairement.

Le renouveau religieux, qui plus est principalement dans une partie de la population française issue de l’immigration, donc victime de discriminations racistes, pose des problèmes stratégiques complexes pour les militant(e)s révolutionnaires athées. Je ne prétends pas fournir dans ces notes rapides des réponses efficientes.

Il est frappant de constater combien ces adversaires mortels (du point de vue des islamistes au moins) partagent certaines réactions archaïques, parfois transformées en positions « philosophiques », comme la misogynie. Les djihadistes et Zemmour se font grosso modo la même idée de « la femme ». Finkielkraut, lui n’est pas d’accord, il a promis de le dire à Zemmour, mais il voit dans les soirées de Strauss-Kahn avec des prostituées la preuve « qu’il aime les femmes », et il s’excuse de prononcer le mot « vagin » à l’antenne…

Dans un récent article de Médiapart (payant), « L’idéologie meurtrière promue par Zemmour », Edwy Plenel souligne un point commun des contempteurs du « déclin français » devant un « péril musulman » : ils font remonter son origine à la Révolution française, aux Lumières et à la théorie du droit naturel. Remarquable contresens des imbéciles pour qui la première République instaurant la laïcité aurait jeté les bases d’une société perméable à la religion… Or les islamistes eux-aussi condamnent le droit naturel, mais cette fois comme un symbole de l’Occident impérialiste, et non plus comme la source de son déclin !

La Révolution française a posé beaucoup des questions qui se posent encore à nous aujourd’hui. Notamment en ce qui concerne la laïcité et la lutte contre les superstitions religieuses : ce qui est légitime, et plus encore ce qui est efficace dans ce domaine. Il nous faut, il nous faudra continuer d’y réfléchir, sous le feu croisé — au sens propre hélas — des fanatiques religieux de tous bords (souvenons-nous de l’attentat contre un cinéma du quartier latin projetant un film jugé « anti-chrétien »), des propagandistes néo-vichyssois et racistes, et des flics démocrates.

Un mot pour clore ces notes : ça n’est pas la première fois dans l’histoire de ce pays qu’insulter une prétendue « divinité » mène à la mort, mais en effet il y avait longtemps que cela n’était pas arrivé.

On nous avait rappelé récemment — hommage à Rémi Fraisse ! — que manifester aussi peut être mortel (cela pourrait inciter certains politiques à davantage de retenue dans leurs larmoiements).

Bref, être humain(e), debout et sans dieu est aussi mortel que la vie elle-même. Cela fera sans doute un peu plus peur à celles et ceux qui n’osaient plus manifester par crainte des balles de caoutchouc.

Je les comprends, mais je manifeste. Sans dieu ni maître. Plus encore : contre tous les dieux, tous les maîtres, et leurs répugnants nervis: violeurs, exciseurs, assassins.

Sans avoir le moins du monde le goût du martyr, force est de constater que l’on ne saurait vivre sans prendre le risque de mourir. Autant que ce soit dans la dignité.