JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Introduction

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous l’introduction de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blogue. La lecture n’est pas une activité «neutre», et encore moins «privée»… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Fraternellement,

à la mémoire de Ngo Van (1913-2005),

révolutionnaire anticolonialiste et antistalinien,

auteur de Viêt-nam 1920-1945 (Nautilus, 2000), et Au pays de la Cloche fêlée (L’Insomniaque, 2000).

 

 

« C’est le corps lui-même qui ressent, subit, comprend interprète. L’intelligence vient du corps. Tout est dans lui. C’est justement cela qu’on essaie d’éliminer. C’est très facile à ce moment-là de faire travailler des gens pendant quarante heures dans une usine, n’importe comment, à partir du moment où on leur dit “Vous avez votre âme, elle est sauvée ; votre intelligence est puissante, etc.”, alors que toute meurtrissure du corps est une meurtrissure qui atteint l’être dans sa totalité, dans sa personnalité même. Toute atteinte au corps est une destruction de l’individu lui-même. »

Michel Journiac. Artitudes international, n° 6-8, décembre 1973, repris in Pluchart François, L’Art corporel, Mise au point sur l’art actuel, Éditions Limage 2, 1983.

 

 

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Introduction

Évoquant le Moyen Âge, l’historien Jacques Le Goff estime que l’une des tensions les plus fortes qui l’ont traversé et animé était « à l’intérieur du corps même. […] Oscillation entre le refoulement et l’exaltation, l’humiliation et la vénération[1]. » Comment mieux qualifier ce qui habite, bouleverse et menace le corps humain au début du XXIe siècle ?

« Qu’est-ce qu’un corps ? » interrogeait la première exposition organisée au musée du quai Branly, à Paris, en 2006. « La lourdeur occidentale », était-il répondu, non sans quelque pertinence[2]. De cette pesanteur, outre que nous sommes contraints de nous arranger, il importe de déterminer la nature.

Je choisis cinq exemples, cinq mises en situation du corps moderne, où nous reconnaîtrons quelques traits médiévaux.

J’ai sous les yeux une photographie prise, en l’an 2000, sur une plage du littoral espagnol, dans le détroit de Gibraltar. Au premier plan, un jeune couple d’européens bronzés, en maillots de bain, assis sur le sable, sous un parasol au motif coloré. À côté d’eux, une glacière de camping et quelques canettes de soda vides. Environ à dix pas, couché sur le ventre, le cadavre d’un homme, habillé. Venu d’Afrique, il a tenté de traverser le détroit dans une embarcation surchargée ; peut-être l’a-t-on jeté par-dessus bord. Le corps était-il déjà là lorsque les jeunes gens ont planté leur parasol, ou vient-il d’être rejeté par la mer ? Ce cliché mérite la postérité de L’Angélus de Millet ; à chaque époque son chromo[3].

Un après-midi d’été, sur la plage naturiste de Pen Bron (Loire Atlantique), j’observe le manège d’une femme : très grasse, nue et parfaitement bronzée, elle s’affaire autour d’une énorme méduse, qu’elle tente de repousser vers la mer à l’aide d’un bâton. Elle essaie, en vain, d’envelopper le corps gélatineux dans sa serviette de plage, pour le transporter. Saute aux yeux l’analogie de formes et de mouvement entre les seins ballotants de la femme et le globe laiteux de la méduse, qu’elle ne veut pas reconnaître comme cadavre. Est-ce la clef de son empathie obstinée et enfantine ?

En 2004, un étudiant français s’attarde dans les toilettes d’un avion d’American Airlines. À l’hôtesse qui tambourine à la porte, il lance : « My shit don’t explose » (Ma merde n’explose pas), évidence physiologique grossièrement formulée, et promptement requalifiée « fausse alerte à la bombe », laquelle vaudra vingt jours d’incarcération au jeune homme. Des détenus noirs le prennent sous leur protection : « Une fois, j’ai mis les mains sur les hanches, l’un d’eux a crié : “Ne fais jamais ça, jamais !” » La posture qu’il avait adoptée pour se donner une contenance est considérée comme efféminée : « On pouvait se faire massacrer pour ça[4]. »

Dans les années 1980, on recommandait aux étudiants de certaines universités américaines (aux étudiantes, surtout) de remplir, avant un rendez-vous galant, un formulaire de contrat amiable où les partenaires peuvent consigner précisément, en cochant des cases, « jusqu’où ils/elles souhaitent aller ». La bureaucratisation de la vie quotidienne a produit, dans les années 2000, un avatar plus répugnant. « Il y avait une autorisation type, explique un militaire américain chargé des interrogatoires de prisonniers irakiens, que vous pouviez imprimer ou remplir directement sur l’ordinateur. C’était une liste de techniques. Vous pouviez cocher les techniques que vous vouliez utiliser, et si vous envisagiez un interrogatoire musclé, il suffisait de demander une signature[5]. » On aura compris qu’il ne s’agit pas simplement d’un même geste administratif (cocher les cases), mais de techniques du corps, communes à l’érotisme et à la torture : nudité complète ; fellation ; pénétration anale, etc.

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La production éditoriale sur le corps, soudain pléthorique en ce début de siècle, a de quoi inquiéter. Il devient instant que le corps ait son Histoire, ses Dictionnaires, ses albums photographiques, etc. Sociologues, anthropologues, historiens travaillent d’arrache-pied[6]. Comme s’il fallait relever la trace corporelle d’un monde promis à l’engloutissement. Comme si les chercheurs étaient contaminés, malgré qu’ils en aient, par l’esprit fin d’espèce, comme l’on disait « fin de siècle ». En somme, on écrirait l’histoire du corps parce qu’il n’y aura plus ni histoire ni corps. Lire la suite