QUAND L’INDUSTRIE DU LUXE RÉCUPÈRE L’ANARCHIE

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.png

 

L’excellent site Anarlivres attire notre attention sur une énième captation marchande du folklore anarchiste.

Une maison de joaillerie, créée en 2013, a utilisé — peut-être sans le savoir — le nom d’un personnage de bande dessinée imaginé par anarchikRoberto Ambrosoli dans les années 1960 : Anarchik. Je dis « sans le savoir », car il est plus que probable qu’Anarchik est, aux yeux et surtout aux oreilles, de nos créateurs de bagues une homophonie « vendeuse » d’ « anar chic » !

Anar chic, eh oui !

La référence à l’anarchisme est d’ailleurs assumée puisque le logo de la maison est un « A », non plus inscrit dans un cercle, mais dans un diamant ! Vous me direz que ça n’est pas inutile pour découper les vitres…

Capture d’écran 2014-12-27 à 17.23.46

Je reproduis ci-dessous une partie de l’argumentaire commercial, dont on goûtera l’humour involontaire.

Ancrée dans son époque, ANARCHIK sublime une femme tendance, indépendante et sûre d’elle, dans un état d’esprit décalé et ludique.

Grâce à la possibilité d’accorder une Pierre Précieuse avec plusieurs anneaux en silicone de différentes couleurs, la femme ANARCHIK révèle sa personnalité en créant ses propres combinaisons.

Imaginées pour la femme moderne, les créations ANARCHIK s’adaptent aux multiples facettes de votre vie quotidienne. Elles se personnalisent selon vos goûts et vos envies. Un système breveté unique permet de changer la pierre ou l’anneau en deux clics et en toute sécurité, pour assortir la bague à vos tenues. Le résultat est surprenant d’élégance, de fraicheur et de modernité.

Les bijoux ANARCHIK offrent à toutes celles qui les portent un sentiment de rareté, de singularité et d’appartenance à une communauté de privilégiés qui se reconnaissent dans l’exigence de beauté, de qualité et d’innovation.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

IMG_9664

 

En l’an 2000, le parfumeur Caron, très ancienne maison parisienne, a lancé une eau de toilette baptisée L’Anarchiste, avec le slogan suivant : « C’est dans le noir que se reconnaît l’anarchiste ». La référence au drapeau noir est assez habilement mise en valeur ; pour le reste, on préfère comprendre que c’est désormais à son parfum, et non à son « odeur » que l’on reconnaît l’anarchiste dans l’obscurité.

Original, il attire les hommes et séduit les femmes sensibles au contraste de ce parfum frais et chaleureux à la fois.
Accord : néroli, menthe naturelle, notes boisées et musc.

Le flacon initial ressemblait vaguement à une flasque d’alcool, que la publicité vidéo consultable sur le site de l’INA associait à une allumette enflammée (voir également ci-dessus). Caron y a renoncé depuis pour un flacon plus classique.

Que des commerciaux s’imaginent pouvoir vendre leur camelote, parfums ou bijoux, en utilisant des références aux poseurs de bombes ou à la « communauté de privilégié[e]s » que sont censés constituer les anarchistes (en l’espèce les anarchaféministes) est un signe des temps presque imperceptible, et au fond de peu d’importance.

Cependant, qui dit commerce dit évidemment dépôt de nom de marque et « propriété industrielle ». Anarchik s’imagine ainsi qu’Anarchik lui appartient et Caron se prend pour le propriétaire de L’Anarchiste. Conseillons à ces marchands de ne jamais pousser plus loin ni l’imprudence ni l’impudence en prétendant faire valoir leurs « droits » contre des anarchistes de chair et de sang, qu’ils n’auraient peut-être pas le temps de reconnaître, dans l’obscurité ou en plein jour.

Euro-lois scélérates (2001)

La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

 

Ce texte, rédigé en octobre 2001, est le premier où j’analyse la législation « antiterroriste » européenne, intégrée par la suite au droit français. Il a été publié dans un hors série gratuit de la revue Oiseau-tempête diffusé en décembre 2001, dont l’article phare est intitulé « Le grand jeu » (4 pages, format A 3). « Fidèle à lui-même, dit le chapeau de présentation, l’Oiseau-tempête annonce l’ouragan où grondent les mutineries. » Le texte « Attac ? Assis ! Couché ! » figurait dans un encadré.

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.50.19

 

uit jour après les attentats contre le Pentagone et le World Trade Center, bien avant donc que le gouvernement Jospin remette sur le métier l’œuvre du ministre Peyrefitte [1]dans une version social-démocrate de la loi « Sécurité et liberté », la Commission européenne publiait une « proposition de décision-cadre relative à la lutte contre le terrorisme », assortie d’une autre concernant un mandat d’arrêt européen. Ces dispositions, qui rappellent les lois scélérates de 1893-1894 visant les menées anarchistes, permettront de qualifier de « terroriste » tout acte de contestation. Elles éclairent le sens de l’état de guerre d’un nouveau genre décrété par G. W. Bush, relayé par les instances européennes : la paix des marchés, c’est la guerre sociale ! L’épouvantail du terrorisme aux mille visages permet au capitalisme de tomber le masque démocrate.

La commission européenne estime que dans l’esprit des législations actuelles, « la plupart des actes terroristes sont fondamentalement des infractions de droit commun qui prennent un caractère terroriste en raison des motivations de leur auteur. » Elle s’appuie notamment sur le récent Terrorism Act britannique qui définit le terrorisme comme une action « visant à influencer le gouvernement ou à intimider tout ou partie du public ». À rebours du sens commun qui perçoit immédiatement le caractère politique de telles « motivations », la commission rappelle que la Convention pour la répression du terrorisme de 1977 dénie tout caractère politique aux actes qualifiés de terroristes et aux motivations de leurs auteurs. Le dernier mot reste bien à Humpty Dumpty : qui détient le pouvoir décide du sens. Le « terroriste » est qualifié tel en fonction de ses « motivations », mais c’est le pouvoir qui décrète la nature réelle de celles-ci.

On comprend que par de tels amateurs de sémantique le 11 septembre ait été accueilli, au milieu de larmes de circonstance, comme une aubaine véritable. S’apprêtant à dresser la liste des infractions terroristes « les plus graves », les commissaires notent, bonhommes, que « nombre d’entre elles seront probablement considérées comme des infractions de droit commun dans les codes pénaux des États membres. » La décision-cadre prévoit que « lorsqu’elles sont commises intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population ([…] y compris les minorités), en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être considérées comme des infractions terroristes. Il s’agit notamment du meurtre, des dommages corporels, de l’enlèvement, de la prise d’otages, de l’intimidation, du chantage, du vol simple ou qualifié ; de la fabrication, la possession, l’acquisition, le transport ou la fourniture d’armes ou d’explosifs; de la capture illicite d’installations publiques, de moyens de transport publics, d’infrastructures, de lieux publics et de biens (publics ou privés) [sont ici visées en jargon eurotraduit : les occupations] ou des dommages qui leur sont causés. Cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine, par exemple. Lire la suite