Concept d’«islamophobie» (suite) : textes, liens, débats, mensonges et sarcasmes…

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J’ai reçu peu de commentaires directs à la suite de la publication sur le présent blogue du texte intitulé «Et “dieu” créa l’“islamophobie”»…, sauf de courts messages d’encouragement, précieux certes, mais qui ne demandent pas à être reproduits.

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Je cite cependant celui-ci :

Il me semble que dans ton article « Et Dieu créa l’islamophobie », quelque chose t’a échappé. L’OCI ne dit pas que « les croyants » ont des « droits » et que les athées n’en ont pas. Elle dit que les croyants des religions abrahamiques et monothéistes, c’est-à-dire les musulmans, les chrétiens et les juifs (oui mais bon eux…) ont des droits et que les autres, mais pas seulement les athées, également les croyants des religions polythéistes, les animistes, et tout ce qui peut exister comme croyants de religions non-abrahamiques, n’ont aucun droit. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Christophe

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Mon texte a été intégralement repris et/ou signalé sur les sites suivants:

Socialisme libertaire

Le Laboratoire anarchiste

Mondialisme.org

Non fides

En dehors

Le Blog de Floréal

Sous la cendre

Indymedia Bruxsel

Indymedia Nantes

INCENDO

Et, malgré ma défense maintes fois réitérée, par le crétin qui a intitulé son triste blogue « Serpent libertaire ».

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La version d’Indymedia Bruxsel présente l’avantage d’être suivie de commentaires.

On y apprendre, en vrac, qu’« après un début de carrière plutôt intéressant et sympathique contre les idées toutes faites et la pensée dominante, Claude Guillon a décidé de jouer dans la cour des grands [sic] et d’accéder à un monde politiquement correct d’où ses idées trop extrémistes l’avaient écarté. »

L’auteur de ce commentaire croit pouvoir annoncer que je vais prochainement prendre pour cibles les « “antisionistes”, les “anticolonialistes”, “les anti-impérialistes”, bref, tous les empêcheurs de tourner en rond dans le meilleur des mondes colemanesques possibles… »

L’adjectif « colemanesques » dérive d’Yves Coleman, auteur de la revue Ni patrie ni frontières, qui a repris un certain nombre de mes textes (voir le lien mondialisme.org ci-dessus). Au passage, j’ai l’impression que certains voient Coleman, auteur-éditeur d’une revue tirée à 200 exemplaires, comme une espèce de Citizen Kane du XXIe siècle, au cœur de la concentration de la presse française…

Passons. Une fois décidé que ledit Yves Coleman (qui n’en peut mais !) est mon « nouveau maître à penser » (sans préciser qui était le précédent…), il est facile à notre illusionniste d’aligner une longue liste de liens conduisant à des articles de Coleman, dont il va de soi — désormais — que je suis censé les endosser.

On apprendra encore que je fais désormais partie des « anarchistes “respectables” » qui « disent exactement la même chose que Fourest, Val, Finkielkraut ou même Éric Zemmour, ce qui prouve bien plus sûrement qu’ils sont sur la même longueur d’onde. »

Je m’étais dispensé jusqu’ici de lire une ligne de M. Zemmour, mais si des « anarchistes » pas respectables m’assurent que c’est un communiste libertaire antithéiste, je vais faire un effort…

On apprendra encore que « Je suis Charlie » sans le savoir. Comme j’ai pris la peine d’écrire le contraire et que cela s’est un peu su, il faut feinter : « Passer de Mordicus à Mondialisme.org et Le Monde libertaire pour promouvoir ses “idées” anarchistes, quelle déchéance ! Même ses fausses audaces par rapport à Charlie ne sont que des échappatoires. Il n’est pas Charlie seulement à cause de la récupération par le pouvoir, mais nulle part il n’émet la moindre critique envers ce journal raciste qui était passé depuis plus de dix ans dans le camp du pouvoir. D’autres ont eu ce courage qu’il n’a pas et qu’il n’aura jamais plus. »

Voyez comme on peut se tromper : j’aurais juré que ce passage du texte « Vous faites erreur, je ne suis pas Charlie ! » était une critique de Charlie Hebdo

Je ne suis pas Charlie, parce que si je partage la peine des proches des personnes assassinées, je ne me reconnais en aucune façon dans ce qu’était devenu, et depuis quelques dizaines d’années, le journal Charlie Hebdo. Après avoir commencé comme brûlot anarchisant, ce journal s’était retourné — notamment sous la direction de Philippe Val — contre son public des débuts. Il demeurait anticlérical. Est-ce que ça compte ? Oui. Est-ce que ça suffit ? Certainement pas. J’apprends que Houellebecq et Bernard Maris s’étaient pris d’une grande amitié, et que le premier a « suspendu » la promotion de son livre Soumission (ça ne lui coûtera rien) en hommage au second. Cela prouve que même dans les pires situations, il reste des occasions de rigoler.

Passons sur le léger retard de lecture à propos du Monde libertaire (voir Comment peut-on être anarchiste ?), le même messager de mauvais augure prévient qu’un jour les Coleman (dont je ne sache pas qu’il se soit jamais prétendu anarchiste) et les Guillon « dépasseront les Cohn-Bendit et les Philippe Val dans le reniement des idées libertaires, on préfère [ajoute-t-il] les anonymes qui n’ont pas retourné leur veste. »

Notez que je prétends justement, moi, qu’ils l’ont retournée en abandonnant l’antithéisme.

My tailor is perhaps rich but unfortunately no longer anarchist !

Et pour finir — très provisoirement, sans doute — je suis qualifié par un autre commentateur d’« ayatollah de la laïcité (d’État) », doublé d’un « idiot utile de l’anticommunisme » (étonnez-vous, après ça, que j’ai un emploi du temps de ministre…).

Le même fan me reproche de m’être « acoquiné » avec Octavio Alberola, en publiant à ses côtés une critique de Chomsky, Alberola dont « je ne peux pas ne pas avoir lu » un texte en faveur d’Onfray… Vous suivez toujours ?

Or me voici dans la pénible obligation de dessiller les yeux de mon sévère critique : je ne connais pas Alberola, sinon de vue, je ne lui ai jamais parlé. Et personne ne m’a demandé mon avis pour publier nos textes conjointement.

Oh !? Non !!! Eh si !…

Ainsi va le monde radical, et le ridicule des couillons qui bricolent des « écoles de pensée » sur la table de leur cuisine.

Il y a une chose qui manque dans la longue liste de liens, entrecoupée d’insultes, à laquelle je vous renvoie…

UNE CRITIQUE D’UN PASSAGE DE MON TEXTE

Mais je suis sûr que ça viendra. Il leur faut un peu de temps, c’est tout.

J’ajoute qu’en présence d’une critique précise et argumentée, je publierai et répondrai.

À moins bien sûr d’être terrassé par la force d’arguments, insoupçonnables à ce jour par ma misérable cervelle d’ex-mousquetaire anarchiste sénile et avide de voir ses mérites anticommunistes et « islamophobes » reconnus par l’État (putain ! 63 ans !), lesquels me convaincront de récuser le fier (croyais-je) slogan « Ni dieu ni maître » comme le « dicton » raciste qu’il est.

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Plusieurs textes portant sur le même sujet m’ont été signalés par leurs auteurs, des lecteurs et des lectrices :

Notes sur la religion dans son rapport avec le communisme

Le nouveau damné de la Terre est arrivé

Sur le site de la Marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté (MMF) on peut télécharger le n° 280 (26 mars 2015) de son Courrier, dans lequel on trouvera un article de Laurent Zimmermann : « Évitons le terme d’“islamophobie” ».

L’auteur donne une citation de Salman Rushdie (dans Joseph Anton. Une autobiographie, Plon, 2012, chap. 6) :

« Un nouveau mot a été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. »

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Du côté des FEMEN

Je me suis rendu, le 29 août dernier, à la soirée-débat coorganisée à Paris par les Femen et le MLF (déposé), dont le thème était « Des femmes et des dieux ». Je souhaite revenir sur deux moments de la réunion.

Moment A (le désaccord).

Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, a d’abord parlé du concept d’ « islamophobie », de telle manière que, même si elle n’utilise pas les mêmes références documentaires que moi et ne se soucie pas des anarchistes (chacun[e] ses soucis !), j’ai pu penser que nous étions d’accord.

Hélas, au moment du débat avec la salle, une dame est intervenue pour rapporter son expérience. Employée dans une structure hospitalière (service public), elle a reçu en consultation une femme voilée dont elle ne voyait qu’un « triangle » du visage (les yeux probablement). Elle a fait part de son malaise à cette femme, laquelle est partie furieuse et a porté plainte pour discrimination (je résume[1]).

Zineb El Rhazoui a commenté ce récit en soulignant à quel point, à son avis, le service public hospitalier est un terrain de choix pour les militant(e)s islamistes ; elle a apporté tout son soutien à la dame visée par la plainte, applaudie par, disons une moitié de la salle au moins (très pleine, la salle, mais je n’ai pas procédé à un comptage).

Or voici où nous nous séparons Zineb El Rhazoui et moi. Je considère que, tel que compréhensible dans le récit de la dame, l’incident épuise la définition de l’islamophobie concrète dénoncée par l’intermédiaire du concept d’ « islamophobie », qui a par ailleurs d’autres objectifs et d’autres conséquences, ici récemment dénoncées.

Peu m’importent la sincérité et les éventuelles mauvaises intentions de la femme (« testing » prémédité) qui vient en consultation (ici sans accès nécessaire à son corps) dans la tenue qui correspond à ses partis pris religieux. La question est de savoir si mon propre parti pris philosophique, en tant qu’employée éventuelle de l’hôpital, suffit à légitimer des remarques, nécessairement ressenties comme désobligeantes, ou des obstacles mis à la consultation. Je réponds non.

Or il est d’autant plus dommageable que cette question ait été traitée de la sorte, que cela allait exactement en sens opposé à l’un des arguments — avec lequel je suis pleinement d’accord — opposé aux revendications religieuses. En l’espèce : il est bien possible que vous soyez choqué(e), heurté(e), agacé(e), etc. par mon mode de vie, ma vêture ou mes habitudes alimentaires, mais c’est la vie ! Et rien ne vous autorise, au nom de votre droit incontestable à croire et manger ce que vous voulez, à empiéter sur mes propres droits.

Cet argument ne vaut, comme règle de vie commune, que si il vaut pour tous et toutes, et pas seulement quand ça m’arrange, et qu’il sert mes propres partis pris.

Par ailleurs, quand une étrangère voilée me demande son chemin dans la rue, je le lui indique (si possible) sans assortir le renseignement d’un prêche antithéiste ; quand une manifestante voilée me demande du sérum physiologique pour son barbu de mari, gazé en même temps que moi dans une charge de police, je lui offre une dosette du produit sans l’assortir du « prix » d’une remarque acide. Et, je ne suis (même) pas payé pour ça.

Je ne crois pas que ce soit là que se situe la ligne de front ; je ne crois pas que des attitudes insultantes fasse avancer la cause de la laïcité d’un centimètre (je parle du pays où je vis ; dans une théocratie, la provocation a un autre poids). Et je ne vois pas comment l’on pourrait ensuite critiquer l’interdiction de signes religieux ou politiques à l’hôpital. Si je veux arborer un tee-shirt siglé du « A » anarchiste, ou mon badge préféré (« Trouble maker »), je veux pouvoir le faire sans laisser au médecin ou à l’infirmier protestant ou sarkosyste la latitude d’une « objection de conscience » dont les limites et les prétextes pourraient être discutés à l’infini (on attend déjà bien assez comme ça !).

Moment B (le mensonge).

Dans la continuité de la critique du concept d’ « islamophobie » comme « cheval de Troie théorique », je pose une question piquante à l’une des militantes Femen présente à la tribune. J’ai vu sur Internet une photo la représentant avec peint sur le torse le slogan « Allah created me free ». N’est-ce pas déjà une manifestation de démagogie à l’adresse d’un public musulman, quand on a plutôt vu dans un passé récent les Femen arborer des slogans clairement antireligieux. La jeune femme n’a pas le temps de répondre ; la meneuse du groupe, Inna Shevchenko s’en charge : « Il ne faut pas interpréter les slogans, mais s’en tenir à leur sens originel. Il était écrit : “Si Allah m’a créée, il m’a créée libre” ».

Tiens, se dit le piquant dépité, j’aurais mal lu, ou ma mémoire me joue des tours…

Or, après vérification sur le fil Twitter officiel de Femen France, voici la photo que je retrouve.

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C’est bien la même jeune femme ; le slogan est bien celui dont j’avais le souvenir (et dont j’avais publié une miniature dans les notes de « Et “dieu” créa l’“islamophobie” ») ; il est entièrement peint sur le torse puisque l’action est prévue et « cadrée » pour les photographes. Il est d’ailleurs repris — et lui seul — en légende de la photo.

Me voilà rassuré sur le fonctionnement de ma mémoire visuelle, à défaut de l’être sur la sincérité et les capacités d’autocritique d’Inna Shevchenko.

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[1] Je précise que je ne prétends pas rendre compte littéralement des propos de cette dame, l’incident qu’elle rapporte ayant fait l’objet d’une procédure judiciaire, dans laquelle je ne souhaite pas m’immiscer.

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ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite

Foutez la paix à Jean-Marc Rouillan ! (2006)

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Comment peut-on être assez niais pour se prétendre militant révolutionnaire et accorder un entretien politique au journal L’Express ? Comment peut-on être Rouillan ?

Si encore le pauvre garçon avait cru, je ne sais pas moi, que Philippe Val est toujours un chanteur anarchisant et Charlie hebdo une feuille contestataire… on se serait dit, en hochant la tête tristement : « Sûr qu’il a pas mal de choses à remettre à jour après vingt années d’incarcération !… » Mais L’Express ! Un journal de droite pour cadres, qui a toujours été un journal de droite pour cadres…

En quoi l’opinion des lecteurs de L’Express sur ses idées politiques peut-elle paraître présenter un intérêt aux yeux de Rouillan ? Mystère insondable de l’âme humaine.

Que dit Rouillan à L’Express ? Rien, évidemment. Rien qui présente le moindre intérêt. Si L’Express publiait des articles lisibles, ça se saurait, et si on se souciait de l’opinion de Rouillan sur la marche du monde, on aurait pris des dispositions depuis vingt ans pour lui permettre de l’exprimer. Lire la suite

Pourquoi Onfray-t-il mieux de se taire

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Gueule rouge
Le problème avec Michel Onfray, ça n’est pas qu’il est sot ou malhonnête. Le problème c’est qu’il est convaincu qu’il peut produire une critique légitime de l’activisme politique, depuis l’extérieur. Autrement dit : il se poste sur le trottoir, regarde passer la manif, et ricane sur le mode « Eh ben les p’tits gars, c’est pas comme ça que vous allez changer le monde ! ».
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Personne n’a jamais vu Onfray dans une manifestation, un mouvement social, une assemblée générale, un comité de soutien… Il est connu pour deux prises de position : 1) le soutien à Otto Mühl, ex-actionniste viennois, ex-artiste d’avant-garde, devenu gourou d’une secte reichienne (« un laboratoire », dit Onfray) et violeur de jeunes filles, condamné et emprisonné pour cela ; 2) le soutien (critique) à Olivier Besancenot (il le trouve trop contestataire) qui, comparé au précédent, remporte facilement le prix du type le plus sympathique que la terre a jamais porté. Autrement dit, une vilenie – qui s’explique certainement, selon la théorie d’Onfray lui-même, par quelque détail biographique qu’il ne manquera pas de révéler un jour au public de son université populaire – et une ânerie. Sacré pedigree militant !

Onfray est une espèce de Philippe Val sans passé. Ce dernier a vécu sur le public contestataire, chevelu, antinucléaire etc. pendant des décennies (il lui vendait ses disques et ses spectacles) avant de lui cracher dessus et de le couvrir de leçons de morale ultralibérale. Onfray ne manque pas une occasion de moquer les anarchistes et en général tous les gens assez bêtes pour défiler ou brandir un drapeau, mais ça n’est pas en tant qu’ex revenu de tout, mais en tant que libertaire autoproclamé. Lui qui n’a jamais milité, jamais distribué un tract, jamais monté un comité de soutien, jamais soutenu une grève ou vendu un journal à la criée, explique au bon peuple ce qu’il faut penser de tout ça et comment on mène une lutte !

C’est du fait de cette prétention exorbitante, elle-même procédant de son extériorité absolue à tout antagonisme de classe et à toute perspective historique (la révolution est désormais impossible, et d’ailleurs peu souhaitable…), qu’il devait nécessairement adopter un point de vue de journaliste-flic dans l’affaire dite de Tarnac.

Ça commence dans le Journal officiel de l’esprit franchouillard, dont il est l’un des fleurons, Siné Hebdo n° 11 du 19 novembre 2008, sous le titre « Du bon usage du sabotage ». Onfray a-t-il jamais saboté quoi que ce soit ? On pariera que non. Peut-être une petite malveillance ici ou là, dans sa prime jeunesse (les pieds sur la banquette ?). Mais, dans la logique du personnage, c’est précisément ce qui lui donne le doit de parler urbi et orbi des sabotages attribués à d’autres par la police.

« Anarchistes, les saboteurs de TGV à la petite semaine ? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent surtout le dogme sécuritaire. […] La poignée de crétins qui, semble-t-il, jouissaient d’immobiliser les TGV en sabotant les caténaires […]. »

Semble-t-il. La présomption d’innocence tient à peu de choses sous certaines plumes.

Mais comme Onfray, aveuglé par sa légitimité de carton pâte, ne sait littéralement plus ce qu’il écrit, il se paie le luxe de critiquer chez les confrères de Libération ce qu’il vient de commettre lui-même trois lignes plus haut : « D’où une couverture du journal (“L’ultra-gauche déraille”) suivie de deux pages intérieures vaguement démarquées de la thèse du ministre de l’Intérieur […] avec un éditorial qui, discrètement tout de même, recourt au conditionnel. On ne sait jamais… »

Recourir au conditionnel ! Fi donc ! C’est bon pour les journalistes de Libé qui « veulent discréditer la vraie gauche, la gauche de gauche » (avec des vrais morceaux de LCR dedans !). Onfray, lui, est un philosophe libertaire-nietzschéen-de-gauche. Lui peut donc ne pas se démarquer du tout de la thèse du ministère de l’Intérieur, sans passer le moins du monde pour une crapule.

Que ces saboteurs « adolescents attardés », « ces demeurés se réclament de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme s’ils le souhaitent. Mais qu’alors ils lisent Émile Pouget et son petit livre intitulé Le Sabotage. »

Où Onfray a-t-il pris que les saboteurs présumés se réclament de l’anarchisme ? Dans les communiqués de la police. Mais peu importe puisqu’il s’agit de faire croire que ces militants ne peuvent qu’ignorer Émile Pouget, comme d’ailleurs les lecteurs de Onfray, auxquels il le révèle. C’est un principe de publicité de lui-même sur lequel Onfray ne transige pas : il ne cite pas, il révèle. N’attendez pas de lui qu’il signale l’édition du Sabotage en poche chez Mille et une nuits ou la réédition aux Presses du Réel, ou les nombreuses versions téléchargeables sur le Net auxquelles n’importe quel moteur de recherche vous mènera en 3 secondes. Cela atténuerait son mérite !

L’article se clôt sur un appel à « des formes modernes de luttes qui permettent, par exemple de transformer les grèves en fêtes gratuites pendant lesquelles on voyagerait sans billets. Ou qu’on défende l’idée de la gratuité des transports en commun – ce à quoi je souscris. À quoi servent, sinon, les impôts ? »

Depuis la position qu’il occupe dans la société, Onfray ignore que des militant(e)s (beuark ! avec des drapeaux ?) se battent effectivement pour la gratuité des transports. Ils n’y souscrivent pas ; ils organisent des actions coup de poing pour imposer la gratuité dans des stations de métro, ce qui suppose de se donner des rendez-vous, de rédiger des tracts, puis de les distribuer, puis d’affronter les contrôleurs et les flics (c’est l’objectif du Réseau pour l’Abolition des Transports Payants (RATP, 145, rue Amelot 75011 Paris). Toutes activités parfaitement ridicules et dépassées aux yeux d’Onfray.

Deuxième couche

Il semble que le premier article d’Onfray a suscité de nombreuses réactions, majoritairement défavorables, voire agressives. Que fait le véritable philosophe ? Un examen de conscience ? Une autocritique ? Vous n’y êtes pas. Il prend le rouleau et en remet une couche. Épaisse et malodorante.

C’est dans Siné hebdo n° 13 du 3 décembre 2008. Après un petit topo pédagogique sur les conditions (pénibles) d’une collaboration hebdomadaire à un journal (songez qu’il faut que l’article ait été rédigé avant d’être imprimé !), Onfray réitère ses positions précédentes : critique de Libé, éloge de Pouget, du sabotage bien pensé – celui qui nuit aux patrons et non au peuple – et de la grève festive.

Il ajoute : « Qu’est-ce que je ne disais pas ? 1. Que ces individus arrêtés étaient des « terroristes » ; 2. Qu’on avait raison de les poursuivre sans preuve – j’écrivais le lendemain de l’arrestation et tout le monde ignorait qu’il n’existait aucune preuve tangible contre eux ; 3. Qu’ils étaient des “anarcho-autonomes” ou des tenants de “l’ultra-gauche”. Je persiste et je signe. »

Tout le monde ignorait qu’il n’existait aucune preuve tangible. C’était donc ça ! Ben alors, y’avait vraiment pas de quoi s’énerver. Il se trouvait que le libertaire gauche-gauche n’avait pas encore en sa possession les informations que les journalistes, sur lesquels il crachait (c’est un tic ! anarchistes, journalistes, tout y passe), allaient lui fournir au fil des jours. Et, franchement, qui aurait pu imaginer l’incroyable vérité que ces saboteurs de la vraie gauche allaient révéler : la police avait menti ! On se pince ! Comment voulez-vous qu’un gauche-gauche aille penser une chose pareille avant de la lire dans Libération ou de l’entendre sur France-Inter.

Et d’ailleurs, ici je demande toute l’attention bienveillante du lecteur, le gauche-gauche est bien un libertaire incontestable puisqu’il est… je vous le donne en mille… abonné au Monde libertaire ! Il le confie non sans fierté aux lecteurs de Siné hebdo : « Je lis dans Le Monde libertaire, auquel je suis abonné ».

Mille pardons Michel, je retire tout ce que j’ai dit qui a pu t’offenser. Abonné au Monde libertaire ! Alors là, respect ! Ça en jette. Un exemple, moi. J’ai déjà acheté ce journal, j’ai même écrit dedans, au début des années 1970 pour la première fois, eh bien je ne me suis jamais abonné. On voit tout de suite qui a le véritable rapport au réel réel de gauche pour de vrai.

Que trouve Onfray dans l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste (numéro daté du 20 au 26 novembre 2008) ? Ce qui l’arrange, bien entendu. L’expression « bras cassés » dans un article signé, et la désapprobation des actes de sabotage dans un communiqué de la FA daté du 15 novembre. La FA pense bien ce qu’elle veut des sabotages de lignes TGV, mais voici ce que l’on peut lire dans son communiqué : « La précipitation policière et l’emballement médiatique à présenter ces présumés innocents comme de dangereux saboteurs et futurs poseurs de bombe […]. Que sont quelques caténaires arrachées (parmi 27 000 actes de malveillance recensés par la SNCF pour la seule année 2007) causant le retard de quelques dizaines de trains […]. Les anarchistes ne croient pas que la propagande par le fait, conçue comme le réveil mythique de la conscience du prolétariat toujours prêt à la riposte, puisse obtenir le moindre succès. […] Même si la Fédération anarchiste n’a jamais fait le choix de l’avant-gardisme, elle demande la libération immédiate de toutes les personnes emprisonnées et mises en examen. »

On voit immédiatement où Onfray peut rejoindre la FA, mais on voit très bien aussi ce qui figure dans le communiqué et qui est totalement absent des DEUX textes d’Onfray : la demande de mise en liberté des personnes arrêtées. Onfray n’en parle pas, parce qu’il n’y pense pas ; il n’y pense pas parce qu’il pense comme et avec les flics et les journalistes. Sa façon de s’abriter derrière des anarchistes assez embarrassés, auxquels il donne, mais pour l’occasion seulement, un brevet de sérieux libertaire, est une manœuvre pitoyable.

Où la couche ment

Il y a un troisième épisode à l’affaire. Onfray est sollicité par Libération (3 décembre 2008), ce qui lui permet de présenter une espèce d’autocritique alambiquée… aux lecteurs de Siné hebdo, lesquels sont supposés lire chaque matin un journal « qui a opté pour la gauche de droite » et sur lequel il crachait dans Siné hebdo. Cohérent n’est-il pas ?

Pour se défendre des accusations, Onfray défend toute la profession plumitive (l’adjectif s’applique également aux poulets et aux journaflics) dans un plaidoyer à mourir de rire :

« […] La présomption d’innocence fonctionnait, certes [c’est toujours mieux que « semble-t-il »], mais la présentation des faits par les médias, relayant à chaud, faute de mieux, la version policière, ne semblait faire aucun doute : il s’agissait là des personnes qui posaient les fameux fers à béton sur les caténaires. Informé par cette seule source, dont la une de Libération […] j’ai rédigé mon billet hebdomadaire ». Gna gna gna, gna gna gna.

Faute de mieux ! Ce faute de mieux mérite de prendre la place qui lui revient dans le musée de la philosophie policière. On dira dans les manuels « Michel-« faute de mieux »-Onfray ». En effet, chères lectrices, chers lecteurs, si les journalistes reproduisent sans y changer une virgule les communiqués du ministère de l’Intérieur, ça n’est pas du tout parce qu’ils partagent avec ce ministère et ses employés une même vision policière du monde. Ça n’est pas non plus parce que leur fonction sociale est de faire la publicité de l’état des choses existant, c’est-à-dire l’exploitation salariée plus la fiction d’une démocratie représentative. Non, c’est faute de mieux. Et comme le mieux, c’est bien connu, est l’ennemi du bien, les menteurs salariés ne sont pas près de changer de camp.

Onfray, lui, se découvre, au fur et à mesure de sa lecture de la presse, une vocation de journaliste d’investigation. Il était, faute de mieux, convaincu par la version policière ; il la renverse comme un sablier : « Car le dossier ne comporte rien ». Les « rigolos » et les « crétins » (termes jamais retirés ou autocritiqués) sont devenus des gens respectables, à qui on ne va tout de même pas reprocher un activisme international et une bibliothèque !

Onfray – c’est un peu son job – pose une question, douloureuse, par l’intermédiaire de Libération : « Devant un dossier vide et une totale absence de preuves, que peut le journalisme pour ne pas se déjuger plus que de raison ? En appeler au débat et aux dossiers – plus tard… J’y contribue d’autant plus volontiers que, dans Siné hebdo, j’ai moi-même donné le change en emboîtant le pas aux journalistes d’en face ! [Vous suivez toujours ?] Le temps d’une chronique, certes, mais quand même. [Vous avez bien lu ! Il dit une chronique.] Une leçon sur le journalisme qui est un pouvoir comme les autres et [probablement pour « ce »] que le libertaire que je tente d’être ne se rappelle probablement pas assez… » Bla bla bla, bla bla bla.

Notez que j’ai parlé de trois épisodes. Mais je n’écarte pas l’hypothèse qu’un quatrième m’ait échappé ou que d’autres soient à venir. Ce type se bonifie. Laissez-lui six mois et il découvrira l’existence des textes de lois antiterroristes français qui prévoient très précisément ce dont il s’offusque comme d’une anomalie incompréhensible. Dans un an, il aura compris que l’angélisme innocentiste, qu’il endosse pour se racheter après la cagoule antiterroriste, a de quoi faire vomir ou pisser de rire tous les libertaires du monde. En 2010…

Restons-en là. Vous avez peut-être, comme moi, autre chose à penser. J’en termine par une courte lettre ouverte :

Onfray, petit bonhomme ! Pourquoi ne pas te contenter de déblatérer sur Sade ou les Enragés ? Tu dis des sottises, bien sûr, mais tout le monde s’en tamponne. « Le libertaire que tu tentes d’être » ! Mais résiste à la tentation, mon gars ! On ne t’a rien demandé, t’es pas doué, tu te mêles de choses auxquelles tu ne comprends rien en nuisant à des gens qui pourraient t’en vouloir. C’est pourtant simple : la prochaine fois que tu sens le « libertaire » en toi qui veut s’exprimer, ferme-la !