À LA VIE À LA MORT. La souffrance « au nom de dieu »

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On trouvera ci-dessous le second chapitre de mon livre À la vie à la mort, éd. Noêsis, 1997 (épuisé, disponible à La Galerie de la Sorbonne, librairie d’occasion parisienne).

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À l’heure où l’Église catholique poursuit son offensive pour regagner une partie de l’influence qu’elle a perdue, à l’heure aussi où les soins palliatifs et l’usage de médicaments antidouleurs efficaces sont présentés comme un argument décisif contre l’euthanasie [voir l’escroquerie de la loi Douste-Blazy, sur lequel on peut lire « Allez mourir ! »], il n’est pas inutile de rappeler que l’Église catholique a pendant plusieurs siècles prôné la souffrance comme moyen d’humiliation nécessaire de l’homme.

 

« À travers les siècles et les générations humaines, on a constaté que dans la souffrance se cache une force particulière qui rapproche intérieurement l’homme du Christ, une grâce spéciale. »

Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici doloris, 1984 (Le sens chrétien de la souffrance, Le Centurion, 1984).

 

J’ai, dans l’introduction de cet ouvrage, brocardé un premier ministre qui affirmait que l’État laïque ne saurait « ignorer la part essentielle qui revient à la foi religieuse dans la constitution du patrimoine national[1] ». Je vais maintenant le prendre au mot. Il apparaît en effet que les résistances, encore nombreuses, au traitement de la douleur, trouvent leur origine historique dans l’idéologie catholique, dominante en France durant plusieurs siècles. Faut-il s’étonner que l’Église désavoue cet apport au « patrimoine national » ?

Lors des auditions publiques, effectuées en octobre 1994 par la commission des affaires sociales du Sénat, en vue de la rédaction d’un rapport sur le traitement de la douleur que nous avons déjà cité, Lucien Neuwirth, expliquait dans ces termes son souci de recueillir l’opinion catholique : « Au moment où allait se dérouler le débat sur la prise en charge de la douleur, il était hautement souhaitable que l’Église catholique puisse faire connaître son point de vue face à la mise en cause de la douleur rédemptrice[2]. » Au naïf, cette introduction pourrait sembler quelque peu comminatoire : Rome se verrait-elle sommée de s’expliquer par la Haute assemblée ? C’est au contraire une démarche toute œcuménique qui anime les sénateurs ; on laissera un prêtre, Olivier de Dinechin en l’espèce, assurer, au mépris de la plus élémentaire vérité historique, que l’Église ne s’est jamais opposé au soulagement de la douleur. Peut-être cet énorme mensonge mérite-t-il d’être qualifié de « pieux », en ce qu’il fournit une généalogie présentable à une position catholique moderne, et très récente, qui — sur la question de la douleur — est effectivement sans ambiguïtés ?

N’étant, pour ma part, contraint par aucun impératif diplomatique vis-à-vis de l’Église, j’utiliserai les déclarations « révisionnistes » du prêtre de Dinechin comme trame introductive à un aperçu historique des rapports entre la religion catholique et le culte de la douleur[3].

« Notre mémoire sociale en France, commence l’ecclésiastique, et en particulier dans les milieux médicaux (parfois dans la bouche de médecins de renom), a retenu l’idée inexacte que le christianisme promouvait “la valeur rédemptrice de la souffrance”. Je tiens à dire très fortement que c’est inexact et faux. […] Un bref sondage historique récemment réalisé par l’un de mes confrères théologiens, le Père Verspieren, montre :

— en premier lieu, qu’on ne trouve aucune mise en garde venue d’autorités religieuses catholiques contre des traitements de la douleur, aussi loin que l’on remonte dans ce sondage historique ;

— ensuite, que les théologiens moralistes du XVIe siècle affirmaient au contraire, à l’époque où l’anesthésie n’existait pas, que nul n’était tenu d’affronter une épreuve chirurgicale s’il redoutait une trop forte douleur (on a donc le droit de ne pas souffrir) ;

— en dernier lieu, que les moralistes catholiques du XIXe siècle (qui marquent peut-être le plus la mémoire des médecins d’aujourd’hui) semblent surtout soucieux de ne pas contredire de front les médecins de leur époque, qui redoutaient que l’usage de la morphine crée une dépendance. Malgré ce respect peut-être trop excessif des croyances médicales de l’époque, on remarque chez ces moralistes du XIXe et du début du XXe siècles qu’ils n’ont toutefois jamais exprimé d’objections de principe au traitement de la douleur. »

Un « bref sondage historique » nous permet de rencontrer, parmi d’autres, un incontestable moraliste catholique, en la personne de l’évêque d’Arras, Mgr Parisis, qui publie en 1864 Sur la douleur. Comme c’est souvent le cas dans les textes rédigés par des religieux, le terme « douleur » paraît désigner indistinctement les maux du corps et ceux de l’âme, les seconds étant paradoxalement (pour un rationaliste) jugés plus tangibles. L’objectif que se fixe l’évêque ne manque pas de grandeur : terrasser l’impiété, qui « semble depuis quelque temps relever la tête ». Pour « rabaisser son orgueil », la rendre « muette et confondue », il n’est que de la soumettre à deux questions : « Pourquoi la douleur ? Comment [la] soulager ? » On va s’apercevoir qu’après avoir mis en avant les « besoins du cœur », l’homme d’Église ne prend la douleur en compte que dans la mesure où elle lui semble pouvoir étayer sa vision du monde, fantasmatique et dogmatique. Lire la suite

Allez mourir ! (2005)

Gueule rougeDe l’hypocrisie dégueulasse de la loi sur les « droits des malades en fin de vie », considérée par la racaille journalistique comme le summum de l’humanisme démocratique.

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Prouvant par là que le libéralisme peut être un humanisme, M. Douste-Blazy a eu une idée forte et généreuse : accorder le droit de mourir aux mourants !

Surfant sans vergogne sur l’émotion soulevée par le décès de Vincent Humbert, ce jeune tétraplégique qui avait – spectaculairement et en vain – demandé au président de la République de lui accorder le « droit de mourir », une poignée de députés ont rédigé une proposition de loi relative aux droits des malades « en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable ». Dans la foulée, le ministre de la Santé a révélé que pas moins de 150 000 malades sont, « sans aucun cadre formel », euthanasiés chaque année dans les hôpitaux français (Le Figaro, 27 août 2004). Le ministre n’emploie pas le mot « euthanasie », parce que sa maman lui a appris à ne pas dire de gros mots en public et parce qu’il ne faut pas « remettre en cause l’interdit du droit de tuer [sic] ». Le ministre dit : « 150 000 machines par an sont débranchées par décision du corps médical ». On doit compter parmi ces 150 000 décès, mais le bien élevé n’en dit rien, les « euthanasies administratives » motivées par aucune volonté préalablement exprimée des malades ou de leur famille, mais par les nécessités d’une saine gestion des lits d’hôpitaux, en nombre insuffisant.

La loi, adoptée en première lecture par l’Assemblée, vise donc logiquement à fournir un « cadre formel » à l’action du corps médical, par la reformulation de plusieurs articles du code de la santé publique. Celui-ci devrait mieux garantir le droit d’un malade de refuser un traitement (y compris l’alimentation artificielle), d’exprimer son refus de l’acharnement thérapeutique, soit directement soit par l’intermédiaire d’une personne de confiance désignée par lui.

Précisons immédiatement que les futurs Vincent Humbert n’auront, pour toute perspective « humanisée », que de crever de faim, une fois leur tuyauterie débranchée ! Pas question de procéder à une injection mortelle, acte d’euthanasie active et positive qui demeure prohibé.

La lecture de l’exposé des motifs de la nouvelle loi donne d’ailleurs à penser que la notion très à la mode de « droit des malades » sert d’abord et surtout à mettre les médecins à l’abri des poursuites pénales qui pourraient être engagées contre eux à l’initiative de proches ou de magistrats : « En effet, un médecin qui satisferait aux obligations de transparence et de collégialité ne serait pas pénalement responsable contrairement à celui qui s’en affranchirait. »

Immédiatement et bruyamment approuvée par l’ordre des médecins reconnaissant, et par l’Église catholique, la nouvelle loi s’inscrit dans le cadre de la rationalisation capitaliste du système de santé publique. Déjà, dans les hôpitaux, les gestionnaires dictent au corps médical le type d’actes qui devront être effectués, sous peine de réductions de personnel et de fermetures de services (auxquelles on procédera de toute façon, mais un peu plus tard). Ici comme ailleurs, s’impose la logique marchande.

Chaque année, une dizaine de milliers de personnes, dix fois moins donc que les « euthanasiés », dégoûtées du monde ou malades (mais valides), se donnent la mort dans la solitude, contraintes de choisir, pour plus de 80% d’entre elles, entre des méthodes violentes, dont la racaille moraliste feint de croire qu’elles dissuadent du suicide. À celles-là, nul médecin ne songe à accorder le « droit de mourir dans la dignité », que Douste-Blazy vient de réinventer. Qu’ils crèvent les déserteurs ! Et qu’ils en bavent nom de dieu ! Laisser le pékin accéder au savoir médical sur l’intoxication médicamenteuse, et puis quoi encore ! La loi de 1987, censée réprimer la « provocation au suicide » a permis d’interdire (en 1995) la réimpression de Suicide, mode d’emploi ; elle interdit toute publication équivalente et même toute publicité pour une publication étrangère (Le Monde en a fait les frais, condamné en 1998, ce dont il ne s’est pas vanté).

Quant à « l’interdit du meurtre » il ne s’impose pas – la convention européenne des droits de l’homme prend bien la peine de le rappeler – aux États eux-mêmes, à leurs armées et leurs polices, légalement autorisés à mitrailler les populations insurgées.

Dans ce contexte juridique et économique, à la fois national et européen, la loi concernant les « droits des malades en fin de vie » est un placebo hypocrite. C’est bien pourquoi elle a été saluée avec un répugnant ensemble par les journalistes de tous bords, enthousiasmés devant un tel « consensus ».

Ajoutons qu’elle marque une défaite retentissante de la stratégie de lobbying parlementaire de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, certes capable de remplir la plus grande salle de l’Hôtel de Ville de Paris, la veille de l’examen de la loi, flattée par quelques politiciens venus ménager un électorat potentiel, mais qui se fait voler ses revendications et jusqu’à son vocabulaire sans pouvoir peser en quoi que ce soit ni dans le débat ni sur le texte de la loi. Les parlementaires adhérent de l’ADMD, dont le bureau de l’association est si fier, et dont il prétendait que le nombre croissant était une garantie des victoires futures, ont voté la loi comme les autres, sans même un baroud d’honneur. L’ADMD, toute forte qu’elle est de ses 40 000 adhérents, a été marginalisée et mise hors jeu sans même avoir compris ce qui lui arrivait. Misère de la naïveté réformiste !

Ainsi, sans rien céder des prérogatives étatiques ou médicales, le système feint de prêter l’oreille aux émotions populaires, quand il ne fait qu’organiser la rationalisation du système hospitalier. Voilà comment l’on « règle », à la mode moraliste, marchande et policière, les problèmes humains de la maladie, de la souffrance et de la mort…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Ajout

Surprise ! Le lendemain du dernier vote, au Sénat, autrement dit lorsque la loi est définitivement adoptée et qu’il n’y a plus rien à faire pour s’y opposer, le journal Le Monde (14 avril 2005) découvre que tout le monde ne la considère pas comme une grande avancée de l’humanisme contemporain !

Le journaliste Patrick Roger reproduit les propos de quelques sénateurs. François Autain déclare : « Il manque à ce texte le droit de choisir sa fin. Le moment est venu où la médecine doit accepter que la mort soit avant tout l’affaire de celui qui meurt. »

Jean-Pierre Goddefroy déplore que la loi soit « faite avant tout pour les médecins et continue de donner le dernier mot à la médecine. Le suicide n’est pas un acte délictuel », ajoute-t-il…

On croit rêver ! Ou plutôt on croit lire les propos « extrémistes » d’un Guillon !

Or, qui se fout de la gueule du monde dans cette affaire. La presse, certainement, et Le Monde en l’occurence qui attend le dernier moment pour découvrir « un débat houleux » autour du texte. Et les parlementaires eux-mêmes, qui attendent eux-aussi le tout dernier moment pour un baroud qui ne peut plus rien changer (ils ont même quitté l’hémicycle au moment du vote…).

Mensonges des uns, rodomontades des autres, l’accord se fait sur le dos des imbéciles-citoyens, ni consultés ni informés. Ils finiront bien par crever tout de même, n’est-ce-pas !