FAHRENHEIT 2012, ou LA CENSURE NUMÉRIQUE

Capture d’écran 2014-11-09 à 01.11.16

 

Je remets en ligne ce texte, qui soulignait quelques inconvénients d’un système en préparation. Il en a révélé bien d’autres, une fois appliqué. J’y reviendrai.

 

L’Assemblée nationale a adopté le 22 février 2012 une loi autorisant « l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle ».

Ce texte prévoit la numérisation et l’exploitation commerciale d’un corpus d’environ 500 000 titres (les chiffres varient jusqu’à 700 000) conservés par la Bibliothèque nationale et qui ne sont plus exploités sous forme imprimée.

Outre son caractère évident de réponse à l’offensive sauvage de Google, numérisant des centaines de milliers de volumes sans autorisation de quiconque, et si l’on passe sur le fait (pas insignifiant) que la puissance publique finance une opération qui bénéficiera largement aux éditeurs de textes numériques, l’entreprise a des allures sympathiques de bibliothèque universelle, même si pas gratuite.

La Société des gens de lettres (SGDL), promotrice du projet, et qui s’en félicite dans un communiqué commun avec le Syndicat nationale de l’édition (SNE), l’affirme d’ailleurs dans un texte daté du 27 février : « C’est l’ensemble du corpus des livres indisponibles qui sera numérisé et diffusé sur la base du dépôt légal à la BNF ».

Cette affirmation se trouve immédiatement démentie par les déclarations à Rue 89 (3 mars 2012) de M. Bruno Racine, président de la BNF et de M. Jean-Claude Boulogne… président de la SGDL.

Le premier choisit délibérément un exemple de propagande facile : cela va sans dire, mais c’est encore plus clair en le disant… « un livre comme Mein Kampf ne bénéficiera pas du système ». Je ne sache pas que les livres soit des personnes, même si l’on peut parler de leur « vie » plus ou moins longue. Je crois savoir qu’Adolf Hitler est décédé — mais il est vrai que son corps n’a jamais été identifié de manière certaine — et que les droits sont actuellement détenus par la région de Bavière. Si Hitler est vivant, il peut réclamer des droits ; s’il est mort, le titre n’est pas encore tombé dans le domaine public, puisqu’il faut compter 70 ans après le décès de l’auteur. Qu’importe, M. Racine ne parle pas de droit d’auteur, mais d’idéologie.

En effet, contrairement à ce qu’affirme la SGDL pour faire la publicité du projet qu’elle promeut[1], il n’est pas du tout question de publier sous forme numérique, sans exception, tous les livres publiés au XXe siècle — romans et essais —indisponibles en librairies. Se pose donc la sempiternelle et épineuse du pouvoir : qui décidera ? C’est-à-dire, parlons clairement, nous qui ne sommes pas affiliés à la SGDL : Qui seront les censeurs chargés de réviser l’intégralité de la production éditoriale du siècle précédent, et comment procéderont-ils ?

Capture d’écran 2014-11-30 à 19.32.28

On peut supposer que ce point sera tranché dans les décrets d’application de la loi. Ses publicitaires ont néanmoins quelques idées. Ainsi, M. Jean-Claude Bologne souhaiterait voir installer « un comité de vigilance » appelés à étudier les « livres sensibles ». D’après la rédaction de l’article de Rue 89, on suppose que l’expression « comité de vigilance » est de M. Bologne. C’est une manière charmante de revisiter le vocabulaire politique du siècle considéré ; on a connu un « Comité de vigilance des intellectuels antifascistes », fondé en 1934. Le comité de vigilance de M. Bologne sera un comité de censure. Les mots se dévaluent… Lire la suite

Michael Jackson est mort plus jeune que moi. Trop nul! (2009)

Capture d’écran 2014-11-10 à 16.44.29

i j’avais un blogue, je dis si, parce que en réalité, ça n’est pas un blogue que vous lisez là, pas au sens d’un journal alimenté plus ou moins quotidiennement par des textes courts et d’actualité. Bref ! si j’avais un blogue (rien ne dit qu’un jour, d’ailleurs[1]…) j’aurais réagi, non pas au décès de Michael Jackson, mais à l’ahurissant battage médiatique qu’il a suscité, suscite encore, et auquel je dois reconnaître que je participe ici même (après avoir néanmoins attendu, par décence, que le grotesque cercueil doré à l’or fin soit cloué et enterré).

On me dit que Jackson est le chanteur qui a vendu le plus de disques dans le système solaire. C’est le genre d’information quantitative et financière qui me laisse absolument froid (oh ! pardon ! Disons « indifférent »).

On m’assure qu’il avait une espèce de génie musical et chorégraphique. Je suis tenté de reconnaître mon incompétence en la matière. Le genre de musique que produisait le défunt me laisse… indifférent. Dans le genre, j’aime mieux Prince.

Que reste-t-il donc qui est supposé retenir mon attention et justifier l’hystérie planétaire et macabre et une Thema d’Arte ?

– Un garçon né noir de peau, qui essaie de devenir blanc.

– Un type qui consacre ses royalties à se faire refaire la façade (par des escrocs qui lui font un pif avec lequel il devait être impossible de respirer).

– Un vieux petit garçon, peut-être victime de harcèlement sexuel dans l’enfance, certainement exploité, et qui semble développer une fâcheuse tendance à la reproduction des situations traumatiques.

– Un drogué maladroit qui se fait injecter des saloperies dans les veines, en plus de celles qu’il avale, pour ne pas vieillir… et qui meurt bien avant le terme normal de sa vie d’homme riche occidental.

Au pire, c’est détestable ; au mieux, c’est pitoyable.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Mon esprit visionnaire se révèle ici une fois de plus. Note de 2014 (hep ! inutile de rebloguer frénétiquement, je plaisante).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Plutôt que de communier sur Arte, je pense que je vais revoir Des Trains étroitement surveillés, un film du cinéaste tchèque Jiri Menzel. Hier soir, j’ai regardé Mon cher petit village. C’est drôle, frais, inventif, chaleureux. Un excellent antidote, que je vous recommande, au culte des morts-vivants.

JE SUIS NÉ (PÉDOPHILE) DANS L’FAUBOURG ST-DENIS. Je ne suis devenu anarchiste que plus tard : c’était viral (2007)

Réplique satirique aux déclarations de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la « pédophilie », ce texte révéla en outre le crétinisme profond (curable ?) de tel pseudo-libertaire. On lira en annexe « De la sottise en (certains) milieux libertaires ».

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Je me suis longtemps regardé comme pervers, jusqu’à ce que m’aveugle cette vérité : je suis pédophile.

Par consolation, je suis aussi de nature pragmatique. Au lieu de croupir dans une geôle pour l’amour d’une fille de seize ans, je m’éprends de trentenaires.

Inutile de forcer sa nature : je n’étais pas fait pour la délinquance, même sexuelle.

Je suis à terme, aussi nouveau qu’il était possible, quoiqu’affligé sans doute des nombreuses maladies et incommodités que je découvre au fil de mon âge.

Ainsi, je suis allergique (et dans le huitième arrondissement de Paris) et sujet au rhume des foins. Cette infirmité me valait, enfant, la cruelle plaisanterie d’un oncle maternel : « Ce petit est né en trompette ! » Lire la suite

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

Pudeur et débauche montent un bateau, par Christiane Rochefort

Capture d’écran 2015-08-26 à 18.50.28

J’avais demandé à Christiane Rochefort de me donner un texte au moment de l’affaire dite du Coral[1], alors que j’avais dû prendre la direction de publication de la revue Possible, son responsable habituel ayant été incarcéré. Cet article fut publié dans le n° 11 de Possible (novembre-décembre 1982), revue que Rochefort avait soutenu dès son origine.

Ce court texte éclaire l’engagement de cette auteure, décédée en 1998, au côté des enfants. Certes une bonne partie de sa production romanesque l’atteste également. Citons Les petits enfants du siècle (1961), Printemps au parking (1969), Archaos, ou le Jardin Étincelant (1972), Encore heureux qu’on va vers l’été (1975) et La porte du fond (1988) qui obtint le prix Médicis.

Pour que les choses soient plus claires encore — mais les aveugles sont obstinés ! — elle publiait en 1976 un essai intitulé Les enfants d’abord (Grasset), dont j’extrais le passage ci-dessous de l’avertissement, signé « Une parmi des anciens enfants ». Cet essai est malheureusement introuvable, ailleurs qu’en bibliothèque (nov. 2005).

À l’heure de l’hystérie « antipédophile », dont l’affaire du Coral, montée de toute pièce par Pudeur et Débauche, marqua le début et qui se poursuit en 2005 dans le naufrage tragi-comique du procès en appel de l’« affaire d’Outreau », la voix de Christiane Rochefort semble arriver d’une autre planète.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« Ce sont les adultes qui parlent pour les enfants, comme les blancs parlaient pour les noirs, les hommes pour les femmes. C’est-à-dire de haut, et de dehors.

Entre les adultes qui parlent des enfants comme ils le veulent, et les enfants qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes, al passe est étroite. Et la mystification se porte bien.

Il faudrait pourtant sortir de là.

Mais être “adulte” après tout n’est qu’un choix, par lequel on s’oublie, et se trahit. Nous sommes tous d’anciens enfants. Tout le monde n’est pas forcé de s’oublier. Et dans la situation dangereuse où le jeu adulte aveugle nous a menés, et veut entraîner les plus jeunes, l’urgence aujourd’hui presse un nombre croissant d’anciens enfants qui n’ont pas perdu la mémoire de basculer côté enfants.

Ayant longuement vécu dans la cité, on connaît la mécanique du jeu adulte. On peut en montrer les rouages.

Comme ancien enfant qui a gardé la mémoire, on se souvient que la dépendance nous mettait un bâillon, et que l’éducation nous bandât les yeux, nous imposant non seulement des conduites mais des façons de sentir, conformes au projet adulte, et qui invalidaient notre expérience. On peut le dire, et confirmer l’expérience. On ne parle pas u dehors, “sur” les enfants, on parle du dedans, et de soi.

Ce n’est pas un travail objectif. Mais les enfants ne sont pas des objets.

C’est dans cette marge étroite que se situe cette tentative : il faut commencer par quelque part.

Cela implique que, si pas comme enfant, c’est comme ancien enfant qu’il faudrait regarder ce qui suit. »

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Pudeur et Débauche montent un bateau

Il faudrait tout de même démasquer une manipulation que je n’ai guère vu dénoncée : l’amalgame entre la brute qui pourfend et des gens, quel que soit leur âge, qui vivent une relation d’amour, de tendresse, confiance réciproque.

Cet amalgame, c’est le moyen vicieux de salir sans preuve : on salit d’abord ; par des allusions on fait accroire au bon peuple que des choses horribles se passent. Après quoi, il suffit de quelques broutilles pour ficeler le tout.

Comparés aux flots d’encre qu’on a sorti, les dossiers du Coral et de Possible sont d’un vide béant.

Y a rien du tout et tout le monde le sait. Ces personnes encore en prison ou inculpées sont devenues une anomalie.

Ah mais l’affaire est juteuse. À travers les inconscients, depuis la police des mœurs, le juge spécialisé, transitant par des média en état de turgescence, pour aboutir dans les intérieurs secrets des honorables frustrés, s’écoule un torrent boueux, avec production en fin de chaînes de fantasmes à la hussarde : imaginez un peu l’effet d’une phrase comme : « Un enfant pour la nuit » (Témoignage chrétien, attribuée à un témoin anonyme). Et d’autres, des dizaines d’autres crousti-crousti. Qu’est-ce sinon un appel refoulé, une, eh oui, incitation à la débauche ? Secrète, intime généralisée, et impunie.

C’est si exact que lorsque le flot risque de se tarir faute de faits réels, on fait rebondir. L’accusateur du Coral se dédit ? hop, on en tire un autre du placard. Le dossier du directeur de Possible s’avère désespérément vide, hop on exhume des photos qui ne veulent rien dire mais ça ne fait rien c’est reparti. Bien que privé, c’est en fait du spectacle. Une vraie usine à fantasmes.

À l’enseigne de la loi. La loi imperturbablement seule à ne pas avoir enregistré le fait constaté (et éventuellement exploité commercialement) d’une sexualité — sas parler d’une capacité d’aimer qui la regarde encore moins — des citoyens au-dessous de quinze ans. On sait que les filles de 13 ans prennent la pilule, et les garçons ne valent pas mieux comme dit la chanson, ils nous le diraient eux-mêmes si on ne leur inspiraient de la peur et souvent du dégoût. D’ailleurs ils vont peut-être finir par nous le dire un de ces jours. J’espère.

La loi qui s’institue gardienne d’une morale que la société qu’elle soutient a fait voler en morceaux pour faire marcher son commerce. Qui conserve en ses textes des mots qui ne font plus sens : « pudeur » ; « débauche », qui dit ça sans rire ? ladite pudeur étant définie du dehors évidemment, c’est ma ta-pudeur. Et la débauche eh bien, allez savoir où ça commence ; serais-je juge, je pourrais mettre en cabane les marchands de jouets de Noël, pour incitation à. C’est à la discrétion de l’utilisateur de la loi.

Laquelle opère sous couvert de protection : belle protection, qui ordonne l’examen sur table des voies sexuelles, filles ou garçons (vous avez entendu parler de l’anuscope ?) supposé avoir quoi que ce soit hors de sa famille. En fait d’attentat à {sa} pudeur qu’est ce qu’on peut faire de mieux ? Et quel pire traumatisme ? Et quelle salissure, sur ce qui est peut-être pour le dit « enfant » une relation véritable ?

Plus que le châtiment les enfants redoutent le regard des adultes : on sait que ce regard salit.

Car ils ne savent qu’un rapport, les respectables adeptes du coït majeur. L’embrochage. Et ils projettent sur tous les autres la seule image du sexe qu’ils connaissent : violence, agression. Ce qui dit aussi : bassesse. Non relation. Solitude, Misère sexuelle. Ils jugent selon leurs propres fantasmes. Et par là les trahissent. Le puritain le plus activiste est celui qu’habitent les fantasmes de viol, tout puritain est un violeur potentiel.

Au fait, est-ce qu’ils se soucient de ce que les enfants vivent, eux, de leur côté ? Dans les affaires dites de « pédophilie », les enfants sont les grands absents. On ne leur demande pas leur avis. On les interroge, du haut d’un pouvoir qui ne peut que les faire taire. On les examine, on leur file des neuroleptiques et des électrochocs. C’est ça, leur « bien ».

Qui leur parle ? Qui les respecte ? Qui les voit comme des personnes ?

Justement, ceux-là sont en prison ou inculpés. Comme c’est intéressant.

Et comme cela rend clair que leur interdit, c’est en somme que l’on vive, et que l’on aspire plus haut que leur misère.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Des animateurs d’un lieu d’accueil pour enfants, dans le sud de la France étaient arrêtés, accusés de viol d’enfants, sur dénonciation d’un mythomane, dont les rétractations ne suffirent pas à stopper l’engrenage judiciaire. Cette affaire suscita une intense et profuse chiasse journalistico-maoraliste.

Bibliographie

Le repos du guerrier (1958) Prix de la Nouvelle Vague

Les petits enfants du siècle (1961)

Les Stances à Sophie (1963)

Une Rose pour Morrison (1966)

Printemps au parking (1969)

Archaos, ou le Jardin Etincelant (1972)

Encore heureux qu’on va vers l’été (1975)

Quand tu vas chez les femmes (1982)

La porte du fond (1988) Prix Médicis

Conversations sans paroles (1997)

Les petits maîtres à baiser (1980)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Publié dans Possible (septembre-octobre 1980).

Cette revue de contre-information sur l’enfance est issue de l’association « Des enfants et des hommes », crée en 1972 (le numéro 1 est daté de janvier 1976 ; le n° 11 de juin 1979 constitue le premier numéro de la nouvelle série). J’en assumerai, en 1982, la direction de publication. L’article ci-dessous est représentatif de la ligne étroite que nous sommes quelques-uns à suivre : combattre également les tenants de l’ordre moral, les réformateurs d’apparence, comme aussi les « chasseurs de mômes » qui s’accomodent du système de domination sur l’enfance, en endossant pour la montre des oripeaux subversifs.

Ils prolifèrent dans la presse, respectueuse ou genre Libé, profitant de ce que le snobisme y tient lieu d’esprit critique. Ce sont des mecs, ils parlent aux mecs, des petits garçons de préférence.

Figure la plus marquante du mouvement, M. Gabriel Matzneff, ci-devant chroniqueur au Monde, y illustre quasi quotidiennement la difficulté de nourrir d’idées bourgeoises un style précieux d’aristocrate. Impressionnant les conservateurs par son attachement à l’Église orthodoxe et l’abondance des citations latines et grecques qu’il leur inflige, aguichant les refoulés de gauche par son goût proclamé pour les moins de 16 ans, M. Matzneff réalise le rêve des gauchistes qu’il méprise : être un marginal installé. Il réussit à passer pour un contestataire redoutable, ennemi de la famille et des bonnes mœurs. Certains le craignent, d’autres l’admirent. C’est donc que personne ne l’a lu. Il l’avoue pourtant ingénument, c’est dans les recoins d’ombre de la morale dominante qu’il s’épanouit.

Confortant les plus grosses plaisanteries freudiennes, Matzneff chante l’interdit et vante la prohibition : « Seule la transgression m’exalte ». Vulgairement, Gabriel a besoin de ça pour bander. « Un des charmes de l’amour des moins de 16 ans c’est qu’il se cache […]. Que la chasse aux gosses demeure un sport périlleux et défendu ! Moins il y aura de vilains messieurs qui séduiront les petites filles et les petits garçons, mieux ça vaudra. Le véritable amant comme le véritable collectionneur, est le contraire d’un prosélyte » (in Les Moins de 16 ans, Julliard [1974], p. 84-85). Non seulement le code pénal est un excitant mais il préserve heureusement de la concurrence ! Donc la police veille et c’est tant mieux, mais les parents concourent aussi au bonheur raffiné du « collectionneur » : « Tes mensonges à tes parents ont pour moi le charme de nos plus savoureuses étreintes » (« Lycée Montaigne », in Recherches, n° 37, avril 1979). Et l’école donc ! Imagine-t-on le martyre d’un « pédophile » obligé de se dépêtrer de gosses sans horaires, sans contraintes, libres ? Libres, on en frémit ! Accepteraient-ils encore les baises de 5 à 7 sans le cours de math ou le repas de famille qui les justifiaient ? Décidément non, Matzneff et ses pareils n’ont aucun intérêt à la libération des enfants qu’ils disent aimer.

Le bougre s’en inquiète d’ailleurs et prêche maintenant le silence et la dissimulation. Rejetant dégoûté la mode « pédophile » qu’il a lui-même lancée, l’archimandrite [titre d’un roman de Matzneff] de nos jardins publics feint de déplorer un retour à l’ordre moral qu’il annonce. « L’avenir est à la clandestinité » paraît-il. Un mot d’ordre qui fera bien rire les mineur(e)s dont elle est le lot quotidien, et les amants d’enfants qui croupissent en taule, ayant manqué probablement des moyens dont dispose Matzneff pour protéger la sienne [sa tranquillité].

Qui a peur de qui ?

Le numéro d’avril 1979 de Recherches sous-titré « Qui a peur des pédophiles ? » recèle un joyau de la littérature « pédophilique » actuelle sous la forme d’un carnet de voyage à Manille (Philippines). L’auteur, anonyme du XXe siècle, explorateur passionné de l’entrejambe, s’extasie sur les petits miracles de la vie locale : « La prostitution de l’enfant est ici aussi naturelle que celle de la femme, elle est un élément essentiel et constitutif de la vie quotidienne ». Ce genre d’ordure déposée avec grâce au hasard d’une telle revue, montre assez quelle confusion répugnante prospère dans les discours pseudo-libérateurs. On conviendra volontiers que les hétéro-conjugaux sont mal placés pour s’indigner des cadeaux que les amoureux d’enfants font à leurs partenaires, eux qui « soutiennent » leurs épouses, leurs maîtresses et leurs putes. Mais la prostitution existe, engraisse les maquereaux et soutient l’ordre. Le tiers-monde existe aussi et déborde des cartes postales. L’obscène satisfaction du colonialiste blanc, dédouané — croit-il — par son appartenance à une minorité, qui se paie un môme avec la bénédiction du père ou du patron ; cette satisfaction-là appelle le crachat. Nulle raison vraiment d’avoir peur de ces « pédophiles », mais de bonnes raisons de les abattre.

Dernière nausée avant l’autoroute

Dans le numéro du 9 janvier [1980] de Libération, journal officiel de la confusion, Alain Pacadis[1] fantasme (?) le récit du viol d’un adolescent par deux hommes. Ce faisant, il sacrifie à un genre littéraire dont le spécialiste actuel est Jean-Luc Hennig. Textes dont rien ne permet de déterminer s’il s’agit d’interviews, de fictions ou de reportages. Quelle peut être la fonction d’un tel flou méthodologique sinon d’échapper à la critique ? (Cf. par ex. « Le poisson bleu ou l’attrape-môme », in Autrement, n° 22, novembre 1979). Or donc, Pacadis décrit un viol duquel je tairai les détails. Reportez-vous à votre sex-shop habituelle ou à Libération. Voilà la « morale » : « J’étais fasciné par la beauté gonflé du périnée et par le contour lisse et éclaté de l’anus, légèrement gras, glycériné, lèvres minces retroussées sur le sexe du vieux qui limait de biais à petits coups réguliers, haletant ».

Voilà le dénouement : « […] Le cri du gosse fou de la présence inhabituelle du pénis tout puissant dans son rectum. J’aurais voulu que cela dure toujours. »

Pacadis, trop lâche, ne fait dans le viol qu’avec un alibi politique. Aussi introduit-il son œuvre par la forte pensée que voici : « Il est quelquefois bon d’étaler au grand jour ses perversions, c’est une façon de se libérer soi-même et d’approfondir certaines facettes du discours que la morale occulte. »

Seulement voilà, triste queue, le viol n’est pas une perversion, ça t’arrangerait trop, toi et tes pareils. Le viol, c’est de la propriété. Pas une once de snobisme ou de préciosité là-dedans. Pas une perversion, une domination. Je sais, ta réponse est toute prête : t’es un grand provocateur, tu donnes à penser. Qui s’indigne tombe dans le panneau. Seulement voilà, triste queue, le texte que tu nous infliges n’a rien de provocateur. Il n’y a pas un mot, une virgule, qui marque la distance, la caricature, l’esprit. C’est une apologie, un point c’est tout. Tes intentions, tes effets littéraires, on s’en brosse. Ton discours n’est pas de ceux « que la morale occulte », rêve pas ! Il est de ceux que la morale produit et qui la soutiennent.

À défaut de principes, il reste à Libération quelques tabous. Pacadis n’aurait pas osé proposer un texte similaire décrivant le viol d’une fille. Les clavistes, même endormies, l’auraient écharpé, même par réflexe[2]. Mais le viol d’un mec, qui pourrait s’en offusquer. On préfère à Libération censurer les annonces amoureuses qui s’adressent à des mineurs.

Un code pénal, un peu de porno, esprit Libé

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Sorte de chroniqueur « destroy-branché », décédé depuis.

[2] Les clavistes de Libération, des femmes en majorité, sont célèbres à cette époque pour les notes sauvages qu’elles insèrent volontiers dans les articles pour en relever les traits machistes. La « note de la claviste », ndlc en abrégé, devient un genre journalistique.